Histoire du TDAH : de l’« instabilité » du XVIIIe siècle au DSM-5-TR et à la CIM-11
On entend parfois que le TDAH serait une invention récente. Son histoire raconte l’inverse : des médecins décrivent depuis plus de deux siècles des enfants incapables de fixer leur attention ou de tenir en place. Ce qui a changé, ce sont les noms, les explications et la place faite aux adultes. Voici cette histoire, de l’« agitation mentale » de 1798 au code 6A05 de la CIM-11.
Mise à jour le 23 octobre 2026 · Lecture : environ 16 minutes
1798première description médicale connue d’une « agitation » de l’attention
1902premières leçons cliniques consacrées à ces enfants
1980l’attention entre au premier plan, avec le DSM-III
2022DSM-5-TR et entrée en vigueur de la CIM-11
Le TDAH, un trouble vraiment nouveau ?
Le sigle TDAH est récent. Le trouble qu’il désigne ne l’est pas. Si l’on pouvait réunir dans une même salle d’attente un médecin écossais de la fin du XVIIIe siècle, un pédiatre londonien de 1902, un pédopsychiatre parisien des années 1950 et une neuropsychologue d’aujourd’hui, ils mettraient sans doute un moment à s’accorder sur les mots. Mais devant le même enfant, celui qui ne finit jamais rien, qui se lève dix fois pendant la dictée et qui oublie son goûter sur le banc, ils se reconnaîtraient très vite.
L’histoire du TDAH ressemble à celle d’une personne qui aurait changé de nom à chaque déménagement : agitation mentale, défaut de contrôle moral, instabilité psychomotrice, lésion cérébrale minime, dysfonction cérébrale minime, réaction hyperkinétique, trouble déficitaire de l’attention, trouble déficit de l’attention avec hyperactivité. Chaque nom reflète les idées de son époque sur ce qui se passe dans la tête de ces enfants, et plus tard de ces adultes.
Comprendre cette histoire n’est pas qu’une affaire de curiosité. Elle explique pourquoi certains adultes d’aujourd’hui n’ont jamais été repérés enfants, pourquoi la France a longtemps parlé d’« instabilité » plutôt que de TDAH, et pourquoi les critères actuels insistent sur l’âge de début, la durée et la recherche d’autres causes.
Les premières descriptions : du XVIIIe au début du XXe siècle
À la fin du XVIIIe siècle, le médecin écossais Alexander Crichton consacre un chapitre de son traité sur les troubles de l’esprit aux maladies de l’attention. Il y décrit une forme d’« agitation mentale » : une incapacité à fixer son attention sur un objet avec constance, présente dès l’enfance, qui rend l’éducation difficile et tend à s’atténuer avec l’âge. Il remarque déjà que ces personnes sont distraites par le moindre bruit ou le moindre mouvement, et que cette disposition peut exister dès la naissance, sans rien devoir à la mauvaise volonté. Plus de deux siècles plus tard, la description reste étonnamment actuelle.
Vers 1845 : Philippe qui gigote et Jean le nez en l’air
Au milieu du XIXe siècle, Heinrich Hoffmann, médecin à Francfort, écrit pour son fils un livre d’histoires illustrées, connu en France sous le titre de Pierre l’Ébouriffé. Deux personnages y sont devenus célèbres chez les spécialistes du TDAH : Philippe, qui se balance sur sa chaise pendant le repas jusqu’à entraîner la nappe et tout le dîner dans sa chute, et Jean, qui marche le nez en l’air au point de tomber dans la rivière. Ce ne sont pas des descriptions médicales, et il serait abusif d’y voir un diagnostic. Mais ces caricatures montrent que l’enfant agité et l’enfant rêveur faisaient déjà partie du paysage familial et éducatif.
1902 : les leçons de George Still
Au début du XXe siècle, le pédiatre britannique George Still présente une série de leçons sur des enfants qui manquent de ce qu’il appelle le « contrôle moral » : ils ont du mal à freiner leurs impulsions, à soutenir leur attention, à tenir compte des conséquences, alors que leur intelligence est normale. Il note que les garçons sont plus nombreux, que les difficultés commencent tôt, et soupçonne une origine biologique, en partie familiale. Le vocabulaire moral de l’époque nous paraît daté, mais l’observation clinique est remarquablement précise.
Les années 1920 : l’ombre de l’encéphalite
Entre la fin des années 1910 et les années 1920, une épidémie d’encéphalite, dite léthargique, touche de nombreux pays. Chez certains enfants qui en guérissent, les médecins observent des changements durables : agitation, impulsivité, troubles de l’attention. Cette observation renforce une idée qui va dominer pendant des décennies : ces comportements auraient une cause cérébrale.
L’« instabilité psychomotrice » : une tradition française
En France, l’histoire prend un chemin un peu différent. À la fin du XIXe siècle, à l’hospice de Bicêtre, Désiré-Magloire Bourneville décrit des enfants « instables », agités et inattentifs, qu’il accueille dans son service. Au début du XXe siècle, médecins et pédagogues s’intéressent aux « écoliers instables » au moment où l’école devient obligatoire pour tous : l’école de la République, qui demande à chaque enfant de rester assis et attentif, rend soudain très visibles ceux qui n’y parviennent pas.
Au fil du siècle, la pédopsychiatrie française parle d’instabilité psychomotrice. Au milieu du XXe siècle, Julian de Ajuriaguerra, l’un des fondateurs de la psychomotricité, en propose une description qui lie étroitement le corps, les émotions et la relation : l’agitation est vue comme une manière d’être au monde, influencée par le développement moteur, l’histoire affective et l’environnement. Cette approche a donné naissance à des prises en charge en psychomotricité et en psychothérapie qui restent précieuses.
Pendant longtemps, la France a ainsi privilégié une lecture psychodynamique et développementale, tandis que les pays anglo-saxons adoptaient les critères des classifications américaines. Ce décalage explique en partie pourquoi le TDAH y a été reconnu plus tard, notamment chez l’adulte. Aujourd’hui, ces traditions dialoguent davantage : on peut reconnaître un trouble du neurodéveloppement et s’intéresser à ce que la personne en vit, à son histoire et à ses relations. C’est précisément ce que cherche le double regard du cabinet. Voir TDAH et psychanalyse.
Pourquoi la France a-t-elle longtemps été réservée sur le diagnostic de TDAH ?
Plusieurs raisons se mêlent : une tradition clinique attachée à la singularité de chaque enfant et méfiante envers les listes de critères, une crainte de médicaliser des difficultés éducatives ou sociales, et des débats sur les médicaments. Ces réserves ont eu un mérite, celui de rappeler que l’agitation peut avoir bien des causes. Elles ont aussi eu un coût : des enfants et des adultes avec un vrai TDAH ont attendu longtemps avant d’être reconnus. Les recommandations françaises actuelles reconnaissent pleinement le TDAH, tout en insistant sur une évaluation soigneuse.
De la « lésion cérébrale minime » à la « dysfonction cérébrale minime »
Dans les années 1930 et 1940, l’idée d’une origine cérébrale se précise. En 1937, le psychiatre américain Charles Bradley observe par hasard qu’un médicament stimulant, la benzédrine, améliore le comportement et le travail scolaire d’enfants hospitalisés. La découverte passe presque inaperçue sur le moment, mais elle ouvre une piste qui sera reprise des décennies plus tard. En 1944, un chimiste travaillant pour un laboratoire suisse synthétise le méthylphénidate, qui sera commercialisé dans les années 1950 et deviendra le médicament le plus connu du TDAH.
Dans les années 1940, on parle d’enfants « cérébro-lésés », puis de lésion cérébrale minime : on suppose qu’une petite lésion, trop discrète pour être vue, explique l’agitation. Problème : chez la plupart de ces enfants, on ne trouve aucune lésion. Dans les années 1960, le terme devient donc dysfonction cérébrale minime. Le cerveau n’est pas abîmé, il fonctionne autrement. Mais l’étiquette est si large qu’elle regroupe des enfants très différents, avec des troubles des apprentissages, de la coordination ou du langage. Il faut donc préciser.
C’est ce que font les chercheurs des années 1970, en particulier la psychologue canadienne Virginia Douglas, qui montre que le cœur du problème n’est pas tant l’agitation que la difficulté à soutenir l’attention et à freiner les réponses impulsives. Dans la même décennie, des psychiatres américains, dont Paul Wender, commencent à décrire la persistance des troubles à l’âge adulte. Puis, dans les années 1990, des chercheurs comme Russell Barkley proposent de voir le TDAH comme un trouble de l’autorégulation et de l’inhibition, qui touche les fonctions exécutives.
La frise animée : deux siècles de TDAH en un coup d’œil
Faites défiler la page : les étapes apparaissent une à une. Les pastilles indiquent s’il s’agit d’une description clinique, d’une étape française ou d’une classification.
1798
Clinique Alexander Crichton décrit une « agitation mentale » de l’attention, présente dès l’enfance.
v. 1845
Culture Les histoires illustrées de Heinrich Hoffmann mettent en scène Philippe qui gigote et Jean le nez en l’air.
Fin XIXe
France À Bicêtre, Bourneville décrit des enfants « instables ».
1902
Clinique George Still décrit des enfants au « contrôle moral » défaillant, d’intelligence normale.
Années 1920
Clinique Après l’épidémie d’encéphalite, des troubles du comportement chez les enfants guéris suggèrent une cause cérébrale.
1937
Soins Charles Bradley observe l’effet d’un stimulant, la benzédrine, sur des enfants agités.
1944
Soins Synthèse du méthylphénidate, commercialisé dans les années 1950.
1950-1970
France La pédopsychiatrie française parle d’instabilité psychomotrice ; Ajuriaguerra relie corps, émotions et relation.
Années 1960
Clinique La « lésion cérébrale minime » devient « dysfonction cérébrale minime ».
1968
Classification Le DSM-II parle de « réaction hyperkinétique de l’enfance ».
Années 1970
Clinique L’attention passe au premier plan ; on décrit la persistance chez l’adulte.
1980
Classification Le DSM-III crée le « trouble déficitaire de l’attention », avec ou sans hyperactivité.
1987
Classification Le DSM-III-R adopte le nom de trouble déficit de l’attention avec hyperactivité, avec une liste unique de symptômes.
Années 1990
Classification La CIM-10 décrit les « troubles hyperkinétiques », définis de façon plus restrictive.
1994
Classification Le DSM-IV distingue trois types (inattentif, hyperactif-impulsif, mixte), avec un début avant 7 ans.
2013
Classification Le DSM-5 range le TDAH parmi les troubles du neurodéveloppement, repousse l’âge de début à 12 ans et adapte les critères à l’adulte.
2019
Classification L’Assemblée mondiale de la santé adopte la CIM-11.
2022
Classification La CIM-11 entre en vigueur le 1er janvier (TDAH : code 6A05) ; le DSM-5-TR paraît la même année.
Aujourd’hui : le TDAH dans le DSM-5-TR et la CIM-11
Deux classifications servent aujourd’hui de référence. Le DSM-5-TR, publié en 2022 par l’Association américaine de psychiatrie, est une révision du texte du DSM-5 de 2013 : les critères du TDAH n’y changent pas sur le fond, mais les descriptions sont mises à jour. La CIM-11, classification internationale des maladies de l’Organisation mondiale de la santé, est entrée en vigueur au niveau international le 1er janvier 2022. Le passage d’une version à l’autre se fait progressivement dans chaque pays, et la CIM-10 reste encore utilisée dans certains systèmes d’information en France.
Une approche par critères. Neuf manifestations d’inattention, neuf d’hyperactivité-impulsivité. Au moins six dans une dimension chez l’enfant, cinq à partir de 17 ans, depuis au moins six mois. Plusieurs signes avant 12 ans, dans au moins deux contextes, avec un retentissement net, et pas de meilleure explication. Trois présentations : inattentive, hyperactive-impulsive, combinée, avec un niveau de sévérité léger, moyen ou grave. Une rémission partielle peut être précisée chez l’adulte.
Une description clinique. Dans la CIM-11, le TDAH porte le code 6A05 et figure parmi les troubles du neurodéveloppement. La classification décrit un mode persistant d’inattention et/ou d’hyperactivité-impulsivité, débutant pendant la période du développement, en général dès l’enfance, avec un retentissement sur la vie scolaire, professionnelle, familiale ou sociale. Elle privilégie une description clinique plutôt qu’un comptage strict de symptômes, et distingue des présentations à prédominance inattentive, à prédominance hyperactive-impulsive et combinée.
Deux langues pour un même trouble. Les deux classifications voient désormais le TDAH comme un trouble du neurodéveloppement, qui commence tôt, peut durer toute la vie, concerne aussi les adultes, se manifeste sous plusieurs formes et peut coexister avec d’autres troubles, y compris l’autisme. La CIM-10 était plus restrictive : elle demandait à la fois inattention et hyperactivité, ce qui laissait de côté les formes purement inattentives.
Ces critères servent au diagnostic, réalisé selon la démarche décrite dans la page le bilan diagnostique. Pour la description détaillée des manifestations, voir les symptômes du TDAH.
Ce qui a changé, et ce qui change encore
Âge
Le TDAH a grandi
Longtemps vu comme un trouble de l’enfant qui « passe » à la puberté, il est aujourd’hui reconnu chez l’adolescent et l’adulte. On sait que l’agitation visible diminue souvent, alors que l’inattention et la désorganisation persistent. Voir le TDAH adulte.
Genre
Les filles sont sorties de l’ombre
Les premières descriptions portaient surtout sur des garçons agités. On reconnaît mieux aujourd’hui les formes inattentives, plus discrètes, fréquentes chez les filles. Voir le TDAH au féminin.
Nuance
Les troubles associés sont admis
Depuis 2013, un TDAH et un autisme peuvent être diagnostiqués ensemble. Les liens avec les troubles dys, l’anxiété et le sommeil sont mieux connus. Voir TDAH et TSA.
Émotions
Les émotions entrent dans le tableau
Les difficultés à réguler les émotions ne font pas partie des critères, mais les descriptions actuelles les mentionnent comme très fréquentes. Voir TDAH et émotions.
D’autres débats restent ouverts : la place du mouvement de la neurodiversité, qui invite à voir le TDAH comme une manière différente de fonctionner plutôt que comme une maladie ; la crainte du surdiagnostic dans certains pays, à côté d’un sous-diagnostic persistant ailleurs ; le rôle de l’environnement, des écrans et du sommeil ; la meilleure façon d’articuler médicaments, psychothérapies et aménagements. L’histoire du TDAH n’est pas terminée, et c’est plutôt une bonne nouvelle : chaque étape a permis de mieux reconnaître des personnes qui étaient restées dans l’ombre. Voir aussi la page idées reçues sur le TDAH.
Jeu et quiz : testez vos connaissances en histoire du TDAH
Associez chaque date à son événement
Pour chaque date, choisissez l’événement correspondant dans la liste, puis vérifiez vos réponses.
1798
1902
1937
1980
2013
2022
Le quiz d’histoire
Huit questions pour vérifier ce que vous avez retenu. Le score s’affiche dans un anneau animé à la fin.
Questions fréquentes sur l’histoire et les classifications du TDAH
Le TDAH est-il une invention récente ?
Non. Des descriptions très proches existent depuis la fin du XVIIIe siècle, et des médecins ont décrit ces enfants tout au long du XIXe et du XXe siècle sous différents noms. Ce qui est récent, c’est le nom de TDAH, la reconnaissance chez l’adulte et chez les filles, et la précision des critères.
Qu’est-ce que l’instabilité psychomotrice ?
C’est le terme longtemps utilisé par la pédopsychiatrie française pour décrire des enfants agités et inattentifs, avec une approche qui relie le corps, les émotions et la relation. Il recouvre en grande partie ce que l’on appelle aujourd’hui le TDAH, même si les deux notions ne se superposent pas exactement.
Quelle différence entre le DSM-5 et le DSM-5-TR pour le TDAH ?
Le DSM-5-TR, paru en 2022, est une révision du texte du DSM-5 de 2013. Les critères du TDAH restent les mêmes sur le fond : six symptômes dans une dimension chez l’enfant, cinq à partir de 17 ans, plusieurs signes avant 12 ans, dans au moins deux contextes. Les descriptions qui accompagnent les critères ont été mises à jour.
Quel est le code du TDAH dans la CIM-11 ?
Dans la CIM-11, entrée en vigueur au niveau international le 1er janvier 2022, le TDAH porte le code 6A05 et fait partie des troubles du neurodéveloppement. Dans la CIM-10, on parlait de troubles hyperkinétiques, sous le code F90.
Pourquoi l’âge de début est-il passé de 7 à 12 ans ?
Parce que beaucoup de personnes, en particulier avec une forme inattentive, n’ont été remarquées qu’à l’école élémentaire ou plus tard, et qu’il est difficile pour un adulte de dater précisément des signes avant 7 ans. Le seuil de 12 ans, adopté en 2013, reste fidèle à l’idée d’un trouble du neurodéveloppement tout en étant plus réaliste.
Le bilan TDAH du cabinet s’appuie sur les critères actuels du DSM-5-TR et de la CIM-11, avec une évaluation intellectuelle, des tests d’attention et de fonctions exécutives, et une exploration attentive de l’histoire de vie, pour l’enfant, l’adolescent et l’adulte.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.