Outils psychiques
Des appuis concrets, à garder avec soi
Une thérapie ne se joue pas seulement en séance. Certains outils s'emportent, se pratiquent chez soi et servent les jours où la tension monte.
Cohérence cardiaque
Réguler son stress par la respiration
La cohérence cardiaque est un exercice de respiration guidée qui aide à réguler le système nerveux et à retrouver du calme en quelques minutes, en complément du travail thérapeutique.
Séance guidée de 5 minutes
Vidéo de respiration guidée, à utiliser au quotidien ou avant un moment de tension.
À télécharger pour l’emporter avec vous : le format horizontal pour un écran d’ordinateur, le format vertical pour un téléphone.
Qu'est-ce que la cohérence cardiaque, et à quoi ça sert ?
La cohérence cardiaque consiste à respirer lentement et régulièrement, environ six respirations par minute, pendant quelques minutes. À ce rythme, propre à chacun, le cœur entre dans ce que l'on appelle sa fréquence de résonance : son rythme se met à osciller de façon ample et régulière, en phase avec la respiration. Ce que l'on cherche, c'est une bascule rapide du système nerveux vers le calme. La respiration ralentit, le rythme cardiaque se régularise, la sensation de tension intérieure diminue en quelques minutes. L'outil est simple et se pratique seul, au quotidien ou juste avant un moment difficile. Il vient en complément d'un travail thérapeutique, jamais à sa place.
Le mécanisme : pourquoi respirer à ce rythme précis
Chaque personne a sa propre fréquence de résonance cardiovasculaire, généralement proche de 0,1 Hz, soit environ six respirations par minute. Elle varie un peu selon la taille et le sexe. À cette fréquence, la fréquence cardiaque et la tension artérielle oscillent en opposition de phase : quand l'une monte, l'autre descend. Ce jeu d'oscillations sollicite le baroréflexe, le mécanisme nerveux qui ajuste en permanence la tension artérielle, et la pratique régulière le renforce comme l'entraînement renforce un muscle.
Cette respiration lente stimule également le nerf vague, qui relie le cœur au cerveau. Les travaux qui mesurent l'activité électrique du cœur montrent que cette stimulation atteint des régions frontales impliquées dans la régulation des émotions. C'est ce que rapportent les patients après quelques minutes de pratique : ils se sentent plus posés. Plusieurs travaux associent par ailleurs une activation vagale soutenue à une baisse de certains marqueurs inflammatoires.
Ce que montrent les études
La méta-analyse de référence sur le stress et l'anxiété (Goessl, Curtiss et Hofmann, 2017, Psychological Medicine) regroupe 24 études et 484 participants. Elle retrouve un effet important sur le stress et l'anxiété autoévalués (g de Hedges à 0,81 en intra-groupe, intervalle de confiance à 95 % de 0,55 à 1,06 ; g à 0,83 en comparaison avec un groupe témoin). Peu d'interventions non médicamenteuses obtiennent des effets de cette taille.
Sur les symptômes dépressifs, une méta-analyse parue dans Scientific Reports (2021), portant sur 14 essais randomisés contrôlés et 794 participants, retrouve un effet modéré et significatif (g à 0,38, IC95 % de 0,16 à 0,60, p à 0,0006). Une revue de 2025 (Applied Psychophysiology and Biofeedback) consacrée aux formats pratiqués à distance, sur 18 études et 1 352 participants, confirme l'effet sur la dépression et sur la variabilité cardiaque elle-même, mais ne retrouve pas d'effet isolé sur le stress perçu dans ce sous-ensemble. Les résultats varient donc selon les protocoles et les populations étudiées.
Une étude portant sur plus de 70 000 utilisateurs et 4,6 millions de séances réelles (Scientific Reports, 2025) confirme en conditions naturelles cette fréquence de résonance autour de 0,10 Hz. Elle retrouve aussi un lien net entre un score de cohérence élevé et des états rapportés comme positifs, calme ou joie, à l'inverse de la colère et de l'anxiété (p < 0,0001).
Les limites à connaître
Une revue méthodologique de 143 études publiées entre 2000 et 2021 (2023, Applied Psychophysiology and Biofeedback) relève qu'environ deux tiers d'entre elles décrivent leur protocole de façon trop imprécise pour être reproduites à l'identique. Elle distingue trois approches : la respiration à une fréquence de résonance mesurée individuellement, le biofeedback en temps réel avec appareil, et le rythme fixe imposé à tous, le plus souvent six respirations par minute. Cette diversité de protocoles explique en partie que les résultats sur le stress perçu soient plus nets d'une étude à l'autre. Les données restent solides et convergentes, à condition de les lire avec cette réserve.
En pratique
La cohérence cardiaque se pratique seul, sans matériel, en quelques minutes. C'est un outil d'autorégulation à mobiliser au quotidien, avant un rendez-vous stressant ou dans un moment de tension. Elle ne remplace ni une psychothérapie ni un traitement en cours. Elle s'y ajoute, en appui du travail mené en séance.
Sources : Goessl, Curtiss et Hofmann (2017), Psychological Medicine ; Lehrer et Gevirtz (2014), Frontiers in Psychology ; Pandya et al. (2023) et Rovsek et al. (2025), Applied Psychophysiology and Biofeedback ; Scientific Reports (2021, 2025).
Le lieu sûr et calme
Un endroit intérieur, réel ou imaginé, associé au calme, que l'on installe en séance et que l'on peut ensuite retrouver seul. Sa fonction n'est pas détente : elle est de faire baisser le niveau d'activation.
Il existe une zone d'activation dans laquelle on reste capable de ressentir, de penser et de parler en même temps. Daniel Siegel l'appelle la fenêtre de tolérance. Au-dessus, le système sympathique prend la main : c'est l'hyperactivation, avec l'hypervigilance, l'agitation, la colère qui monte vite, le cœur qui s'emballe et une pensée qui se désorganise. En dessous, c'est le versant parasympathique dorsal qui domine : l'hypoactivation, avec l'engourdissement émotionnel, le vide, le brouillard cognitif, le sentiment d'irréalité et le repli. Dans les deux cas, le travail thérapeutique ne peut plus avoir lieu, pour la même raison : le souvenir n'est plus relié à ce qui permettrait de le mettre à distance.
Le lieu sûr est la ressource qui ramène dans cette zone. On l'installe en séance avec les sensations qui l'accompagnent, pas seulement avec l'image, pour qu'il devienne un repère corporel mobilisable en quelques secondes. On y revient avant d'aborder ce qui fait mal, on y revient dès que l'activation grimpe pendant le retraitement, et on y revient à la fin pour ne pas repartir en état d'alerte. C'est ce qui rend possible d'approcher le trauma sans le rejouer.
Le contenant
Le psychisme sait déjà mettre à l'écart ce qu'il ne peut pas traiter. Le refoulement écarte de la conscience une représentation devenue intolérable, le déni porte plutôt sur la perception de la réalité elle-même. Ces opérations ont en commun de se faire à l'insu du sujet et d'échapper à sa décision. Elles protègent sur le moment, mais ce qui a été mis dehors revient autrement, en cauchemars, en irruptions d'images, en symptômes corporels, en évitements dont la personne ne comprend pas l'origine.
Le contenant reprend cette même fonction de mise à l'écart, mais il la rend délibérée. Le patient choisit ce qu'il dépose, il sait qu'il l'a déposé, et il sait qu'il pourra le reprendre. Rien n'est effacé, rien n'est nié : ce qui est mis à l'abri reste reconnu comme existant, simplement différé. La mise à distance cesse d'être subie pour devenir un acte, et c'est ce déplacement qui compte, bien plus que la forme que prend le contenant, laquelle appartient à chacun.
C'est ce qui permet de refermer proprement une séance, de repartir sans être envahi, et souvent de mieux dormir. À une condition, qui se travaille avec le thérapeute : ce qui est déposé est destiné à être repris. Un contenant dont on ne rouvre jamais le contenu redevient de l'évitement, et le travail s'arrête là.
Le lieu sûr et le contenant s'installent avec le thérapeute avant de pouvoir servir seul. Les décrire ne suffit pas à les transmettre : ils ne deviennent opérants qu'une fois installés en séance, avec les sensations qui vont avec.
Sommeil et rêves
Ce qui se passe quand on dort
Nous passons près d'un tiers de notre existence à dormir, et une bonne part de ce temps à rêver. C'est pourtant la partie de nos vies dont on parle le moins.
Le sommeil n'est pas une mise en veille. C'est une activité organisée, qui consolide la mémoire, trie les apprentissages de la journée et régule les émotions. Quand il se dérègle, tout le reste s'en ressent. Et il produit des rêves, dont la psychanalyse a montré qu'ils ont un sens et se travaillent.
Le sujet a longtemps été tenu pour obscur ou anecdotique. Depuis la seconde moitié du vingtième siècle, la médecine, les neurosciences, la psychologie, l'anthropologie, l'histoire et la sociologie s'en sont saisies, chacune de son côté. Cette page tente d'en réunir quelques fils.
Comment le sommeil est construit
Une nuit n'est pas d'un seul tenant. Elle se compose de trois à six cycles d'une heure à deux heures, qui s'enchaînent et ne se ressemblent pas. Comprendre cette architecture change souvent la façon dont on interprète ses propres nuits.
Les trois visages d'une nuit
Une nuit se découpe en cycles d'environ une heure trente, quatre à six selon les nuits, et chacun enchaîne les mêmes stades dans le même ordre. Sur l'ensemble d'une nuit, le sommeil lent léger occupe la moitié du temps, le sommeil lent profond un quart, le sommeil paradoxal le dernier quart.
Le sommeil lent léger occupe à lui seul près de la moitié de la nuit. Les muscles se relâchent, la température du corps, la tension et le rythme cardiaque baissent. C'est le sas d'entrée, et c'est de là que l'on se réveille le plus facilement.
Le sommeil lent profond représente environ un cinquième de la nuit. L'activité cérébrale ralentit en ondes de grande amplitude, on devient insensible à ce qui se passe autour. C'est la phase de récupération la plus franche, et c'est aussi là que se consolide une partie de ce qui a été appris dans la journée.
Le sommeil paradoxal occupe le dernier cinquième. Le cerveau y est presque aussi actif qu'à l'éveil, les yeux bougent sous les paupières, et le corps est paralysé, ce qui empêche de mettre en actes ce qui se déroule. C'est la phase où les rêves sont les plus construits et les plus racontables. Elle joue un rôle particulier dans le traitement de la mémoire émotionnelle.
Les messagers chimiques de la nuit
Trois substances reviennent constamment quand on parle de sommeil. La sérotonine apaise et déclenche l'endormissement. La mélatonine, produite par la glande pinéale dès que l'obscurité s'installe, règle en partie l'horloge interne, ce qui explique l'effet des écrans le soir. L'acétylcholine, elle, est produite pendant le sommeil paradoxal, au point qu'on la surnomme l'hormone du rêve.
Une précision utile : la fonction précise du sommeil paradoxal n'est toujours pas élucidée, malgré tout ce que l'on sait de sa chimie. Et la rêverie éveillée, celle dans laquelle on s'absente au milieu de la journée, n'est pas un rêve : ce n'est ni le même état de vigilance, ni le même matériau.
Pourquoi la fin de nuit n'a rien à voir avec le début
Le sommeil profond se concentre dans les premiers cycles et s'amenuise après le milieu de la nuit. La seconde partie de nuit fait au contraire une large place au sommeil léger et au sommeil paradoxal. Cela explique deux observations que l'on entend souvent en consultation : les réveils du petit matin sont plus fréquents et plus difficiles à surmonter que ceux du début de nuit, et les rêves dont on se souvient viennent presque toujours des dernières heures.
On rêve à tous les stades du sommeil, contrairement à ce que l'on croit souvent. Ce qui change, c'est la probabilité de s'en souvenir. Le souvenir est meilleur au réveil du matin qu'après un réveil en pleine nuit, et meilleur quand on sort du sommeil paradoxal ou du sommeil léger que quand on est tiré du sommeil profond.
Cela explique aussi pourquoi une nuit écourtée au réveil ne coûte pas la même chose qu'une nuit écourtée à l'endormissement. Se coucher tard ampute surtout le sommeil profond, se lever trop tôt ampute surtout le sommeil paradoxal.
Source : Inserm, dossier Sommeil.
Quand le sommeil se dérègle
L'insomnie est le trouble du sommeil le plus répandu : quinze à vingt pour cent des adultes en France. Difficulté à s'endormir, réveils au milieu de la nuit, ou sommeil qui ne repose pas, quelle qu'en soit la durée.
Le cercle qui s'installe
Une insomnie commence souvent par une cause identifiable, un deuil, une charge de travail, une inquiétude, une douleur. Puis la cause s'éloigne et le trouble reste. Ce qui l'entretient alors n'est plus ce qui l'a déclenché : c'est l'attention portée au sommeil lui-même. On surveille l'heure, on redoute le coucher, on compense en allongeant le temps passé au lit, ce qui dilue le sommeil au lieu de l'augmenter. Le lit cesse d'être associé au fait de dormir pour devenir le lieu où l'on attend de dormir.
Ce que l'on regarde en consultation
Le rythme réel, relevé sur plusieurs jours plutôt que reconstitué de mémoire, car le temps d'endormissement est presque toujours surestimé. L'horaire de lever, qui structure la nuit suivante davantage que l'horaire de coucher. Ce qui occupe la tête au moment où elle se libère enfin. Et l'usage éventuel de somnifères, dont l'arrêt se prépare et ne s'improvise pas.
L'insomnie accompagne fréquemment un état anxieux, un épisode dépressif ou un psychotraumatisme, dont elle est parfois le premier signe visible. Elle est alors une porte d'entrée, pas seulement un symptôme à faire taire. Traiter ce qui la nourrit vaut mieux que traiter le sommeil isolément.
Source : Inserm, dossier Sommeil ; Santé publique France.
Une nuit vue de l'intérieur
Voir la vidéoLes rêves
En 1900, Freud publie L'Interprétation du rêve. Sa thèse tient en une phrase : le rêve n'est pas un désordre nocturne, c'est un texte. Il a un sens, ce sens est déguisé, et le déguisement obéit à des règles que l'on peut apprendre à lire.
Deux contenus, pas un
Ce dont on se souvient au réveil, la scène, les personnages, l'enchaînement souvent absurde, Freud l'appelle le contenu manifeste. Derrière, il y a le contenu latent : les pensées et les désirs qui ont poussé le rêve et que celui-ci ne montre pas directement. Interpréter un rêve, ce n'est donc pas décoder des symboles dans un dictionnaire, c'est remonter du premier au second.
Les quatre opérations du travail du rêve
La condensation fusionne plusieurs pensées en un seul élément. Un visage de rêve appartient à trois personnes à la fois, un lieu en réunit deux. C'est pour cela qu'un détail minuscule peut demander un long détour.
Le déplacement détache l'intensité affective de ce qui la portait pour l'installer sur un détail insignifiant. Ce qui bouleverse dans le rêve n'est presque jamais ce qui compte, et ce qui compte passe inaperçu.
La prise en considération de la figurabilité contraint les pensées à se faire images. Le rêve ne dispose pas du langage abstrait : il ne peut pas dire « je lui en veux », il doit le montrer par une scène.
L'élaboration secondaire intervient en dernier. Elle recoud le tout en une histoire à peu près suivie, plus présentable. C'est elle qui donne au rêve son allure de récit, et c'est souvent elle qu'il faut défaire en premier.
Comment on travaille un rêve en séance
Pas en cherchant ce que signifie tel objet en général, mais en partant de ce qu'il évoque pour celui qui a rêvé, élément par élément, sans trier ce qui vient. C'est la méthode de l'association libre. Le rêve reste la propriété du rêveur : personne d'autre ne peut dire ce qu'il veut dire à sa place, et le thérapeute n'est pas là pour livrer une clé mais pour accompagner ce travail.
Ce que la littérature en a dit
Dans Mémoires d'Hadrien, paru en 1951, Marguerite Yourcenar décrit le sommeil comme une plongée que chacun risque chaque soir, nu, seul et sans défense, dans un milieu où tout se transforme, jusqu'au rythme du souffle, et où l'on croise ses morts. Ce qui rassure, écrit-elle, c'est qu'on en ressort, et qu'on en ressort intact, parce qu'une interdiction étrange nous empêche de rapporter l'exact résidu de nos songes.
Cette dernière remarque dit en une phrase ce qui fait la difficulté du travail sur les rêves : on ne ramène jamais le rêve, on ramène ce qu'il en reste après le passage par les mots.
« Le sommeil n'est pas un lieu sûr. » Jean Cocteau
Cette lecture prend une valeur particulière après un psychotraumatisme. Le rêve traumatique se distingue justement par le fait qu'il déguise peu : la scène revient presque telle quelle, nuit après nuit. Suivre l'évolution de ces rêves au fil d'un traitement EMDR donne une indication précieuse sur ce qui est en train de se retraiter.
Sources : Sigmund Freud, L'Interprétation du rêve, 1900 ; notions de condensation, déplacement, figurabilité et élaboration secondaire.
Avant Freud, la clé des songes
Pendant des siècles, interpréter un rêve a voulu dire y lire l'avenir. C'est exactement l'inverse de ce qui se fait aujourd'hui en séance, et il vaut la peine de comprendre comment le renversement s'est opéré.
Dormir pour être soigné : le rite d'incubation
Bien avant les dictionnaires de songes, l'Antiquité grecque a fait du rêve un acte de soin. Asclépios, fils d'Apollon, devenu Esculape à Rome, est le dieu de la médecine et de la guérison. Dans son sanctuaire d'Épidaure, un bâtiment était réservé à cet usage, l'Abaton. On y pratiquait l'incubation : le malade venait y dormir, dans l'attente d'une vision à caractère médical, que les prêtres interprétaient à son réveil. Une quarantaine de tablettes de remerciement en argile, déposées par des pèlerins après leur guérison, ont été retrouvées sur le site.
On peut y voir la forme la plus ancienne de la consultation : quelqu'un souffre, il vient dans un lieu prévu pour cela, quelque chose lui vient pendant la nuit, et un tiers l'écoute et l'interprète. Le bâton d'Asclépios, avec sa couleuvre enroulée, est resté le symbole de la médecine. Ce qui a changé depuis, et qui n'est pas rien, c'est que le sens n'est plus détenu par le prêtre : il revient au rêveur, et le travail consiste à l'aider à le trouver.
L'oniromancie et ses dictionnaires
L'ouvrage fondateur est l'Onirocritique d'Artémidore de Daldis, auteur grec du deuxième siècle. À partir du seizième siècle, les clés des songes qui circulent en Europe s'inscrivent dans sa continuité : ce sont des dictionnaires, qui répertorient les motifs susceptibles d'apparaître en rêve et leur attribuent un sens fixe, le même pour tout le monde, et le plus souvent tourné vers ce qui va arriver.
Ces ouvrages n'ont pas disparu, on les retrouve aujourd'hui en ligne sous une forme à peine modifiée. C'est ce qui explique la question que presque tout le monde pose en premier : qu'est-ce que ça veut dire de rêver de telle chose. La réponse clinique est qu'il n'existe pas de réponse générale, et que c'est précisément ce qui rend le rêve intéressant.
Un best-seller qui traverse les siècles
Les clés des songes n'ont jamais cessé d'être rééditées, partout dans le monde, en s'ajustant chaque fois aux préoccupations de leur époque. On les a vendues par colportage et à la criée dans les villes, du livret bon marché à l'édition soignée. Qu'elles empruntent leur vocabulaire au divinatoire, au religieux ou, plus tard, à la psychanalyse elle-même, elles gardent toutes la même filiation avec Artémidore. Deux d'entre elles sont devenues célèbres bien au-delà de l'Europe : la clé d'Ibn Sīrīn dans la tradition islamique, et la clé des songes chinoise attribuée au Duc de Zhou.
Leur longévité mérite d'être prise au sérieux plutôt que moquée. Elle dit un besoin réel, celui de donner un sens à ce qui survient la nuit. La psychanalyse ne conteste pas ce besoin, elle conteste seulement la réponse toute faite.
Quand le rêve se joue à la loterie
La smorfia napolitaine, apparue au dix-septième siècle, pousse la logique du dictionnaire jusqu'au bout : elle convertit chaque élément d'un rêve, lieu, personnage ou événement, en un numéro compris entre un et quatre-vingt-dix. Le mot désigne aussi bien l'ouvrage que la combinaison de chiffres obtenue une fois le rêve traduit, et cette combinaison se joue à la loterie nationale.
La tradition n'a rien d'éteint. Elle tient encore une place dans la vie quotidienne de certaines communautés italiennes, et les rééditions, les applications et les services en ligne en attestent. Elle dit bien ce que le rêve représente pour beaucoup : une information venue d'ailleurs, dont on attend qu'elle serve à quelque chose. C'est de cette attente que la démarche analytique cherche à se dégager.
Les savants rêveurs du dix-neuvième siècle
Au dix-neuvième siècle, des médecins, des philosophes et des physiciens se mettent à consigner leurs propres rêves nuit après nuit. L'historienne Jacqueline Carroy les a nommés les savants rêveurs. Ils tiennent un journal de leurs nuits, que certains appellent un nocturnal. On y trouve l'érudit Alfred Maury, le philosophe et psychologue Victor Egger, ou encore le physicien suisse Pierre Prévost.
Leur ambition est de sortir le rêve de la superstition en l'observant comme un phénomène naturel, produit par un corps et un esprit qui dorment. Léon d'Hervey de Saint-Denys, qui publie en 1867 Les Rêves et les moyens de les diriger, tient le même pari : les rêves les plus déroutants deviennent intelligibles dès lors qu'on se donne une méthode pour les analyser.
C'est sur ce terrain que Freud arrive. Son livre paraît à l'automne 1899, avec la date de 1900 portée sur la couverture. Il déplace la question une dernière fois. Le rêve ne renseigne pas sur l'avenir, il renseigne sur le fonctionnement psychique de celui qui rêve. Ce n'est pas un message venu du dehors, c'est un message que l'on s'adresse à soi-même.
Sources : Artémidore de Daldis, Onirocritique, deuxième siècle ; Jacqueline Carroy, travaux sur les savants rêveurs ; Léon d'Hervey de Saint-Denys, Les Rêves et les moyens de les diriger, 1867 ; Sigmund Freud, L'Interprétation du rêve, 1899-1900.
Jung, et la question de l'inconscient collectif
Carl Gustav Jung a d'abord été l'un des premiers proches de Freud, avant de s'en séparer et de fonder ce qu'il a appelé la psychologie analytique. Sa lecture du rêve diverge sur un point décisif.
Ce qui les sépare
Pour Freud, ce que le rêve déguise appartient à l'histoire singulière du rêveur, et seule son association libre peut y donner accès. Jung suppose en plus un fond commun à l'humanité, qu'il nomme inconscient collectif, peuplé de figures récurrentes qu'il appelle archétypes et que l'on retrouverait d'une culture à l'autre.
Entre 1913 et 1930, il rédige et illustre en secret le Liber novus, connu sous le nom de Livre rouge, où il consigne ses propres rêves et visions obtenus par ce qu'il nomme l'imagination active. Le manuscrit n'a été publié qu'en 2009.
Ce qu'on en retient en pratique
La notion d'inconscient collectif reste discutée, et le travail ne part pas d'un répertoire de symboles universels, pour la même raison qui fait écarter les clés des songes : cela revient à décider à la place du rêveur. En revanche, l'idée que certaines figures reviennent avec insistance dans les rêves d'une même personne, et qu'il vaut la peine de les suivre dans la durée plutôt que de les interpréter une par une, garde toute sa valeur.
Source : Carl Gustav Jung, Liber novus ou Livre rouge, rédigé entre 1913 et 1930, publié en 2009.
Tenir un carnet de rêves
On se dit volontiers petit ou grand rêveur. En réalité tout le monde rêve, chaque nuit, et ce qui varie n'est pas la production des rêves mais leur rappel au réveil. Or ce rappel s'entraîne.
Pourquoi noter change tout
Le souvenir d'un rêve s'efface en quelques minutes. Le fait de le noter au réveil, régulièrement, augmente nettement la capacité à s'en souvenir : on se rappelle davantage de rêves, et on s'en rappelle plus précisément. Ce n'est pas une curiosité, c'est ce qui rend le travail possible. Un rêve résumé en deux lignes trois jours plus tard a déjà été réécrit par la mémoire, et ce sont justement les détails qui paraissent absurdes ou insignifiants qui portent le plus.
Comment s'y prendre
De quoi écrire à portée de main, sans allumer la lumière franchement ni consulter son téléphone. On note au présent, sans chercher à faire des phrases, en gardant les incohérences telles quelles plutôt qu'en les arrangeant. On note aussi ce que l'on a ressenti, qui ne coïncide pas toujours avec la scène. Et on n'interprète pas dans la foulée : la lecture vient ensuite, en séance.
Une pratique ancienne et documentée
Dans la lignée des savants rêveurs, beaucoup d'anonymes ont laissé des carnets qui constituent aujourd'hui des sources historiques. Mary Shelley, Marie Curie ou Federico Fellini en ont tenu. Des collectes plus récentes sont conservées dans des archives publiques françaises, aux Archives départementales des Bouches-du-Rhône depuis 2012 et aux Archives municipales de Lyon depuis 2015, grâce au travail de l'artiste Manuel Salvat. Du côté de la recherche, la base DreamBank de l'université de Santa Cruz, en Californie, rassemble plus de vingt mille récits de rêves consultables par mots-clés, utilisés pour l'étude statistique de leur contenu.
Sources : DreamBank, université de Californie à Santa Cruz (G. W. Domhoff et A. Schneider) ; collectes conservées aux Archives départementales des Bouches-du-Rhône et aux Archives municipales de Lyon.
Les questions que l'on pose toujours
Rêve-t-on en couleurs, combien de temps dure un rêve, peut-on sentir une odeur en rêvant. Ces questions reviennent à chaque fois que le sujet s'invite dans une séance, et la recherche y répond assez précisément.
Pourquoi les yeux bougent sous les paupières
Le mouvement oculaire rapide, que les Anglo-Saxons appellent REM, est une caractéristique physiologique du sommeil paradoxal. C'est d'ailleurs à lui que cette phase doit son nom anglais, et c'est ce signe visible de l'extérieur qui a permis, dans les années cinquante, d'identifier le moment où l'on rêve et de réveiller les dormeurs au bon instant pour recueillir leurs récits.
En noir et blanc ou en couleurs
Les deux existent. La proportion varie d'une personne à l'autre et paraît dépendre en partie de l'environnement visuel dans lequel on vit. Il n'y a donc rien à conclure, ni dans un sens ni dans l'autre, du fait qu'un rêve soit revenu en couleurs ou non.
Combien de temps dure un rêve
Une action rêvée peut prendre le même temps que la même action à l'éveil. Mais le temps du rêve n'est pas fiable : il s'étire, se comprime, se déforme comme tout le reste. On peut avoir le sentiment d'avoir vécu des années en quelques minutes de sommeil. C'est une raison de plus de ne pas se fier à la vraisemblance d'un rêve pour juger de ce qu'il raconte.
Toucher, sentir, goûter
Toutes les perceptions de l'éveil peuvent se retrouver en rêve, et dans le même ordre d'importance : la vision domine, puis l'audition, puis le toucher. L'odorat et le goût sont rares dans les souvenirs de rêve. Quand ils apparaissent, cela mérite d'être noté, parce que c'est inhabituel.
Ce que les troubles du sommeil apprennent sur le rêve
Certaines pathologies donnent un accès direct à ce qui se passe pendant le rêve. Le somnambulisme, la somniloquie, et surtout le trouble du comportement en sommeil paradoxal, où la paralysie qui accompagne normalement cette phase ne fonctionne plus et où le dormeur met en actes ce qu'il vit. On peut alors observer des gestes et des paroles pendant le rêve lui-même. La limite est évidente : ce sont des rêves qui se déroulent dans des conditions anormales, et ce qu'ils montrent ne vaut pas forcément pour les autres.
Pourra-t-on un jour enregistrer les rêves
On envisage, dans un avenir lointain, de décoder l'activité cérébrale du sommeil pour reconstituer une partie de l'expérience rêvée. Reste un obstacle de taille, et il intéresse directement la clinique : le récit d'un rêve n'est pas le rêve. Entre les deux s'intercale la mise en mots, avec tout ce qu'elle arrange, complète et censure. Or c'est précisément dans cet écart que le travail analytique se loge.
Le rêve prophétique, de la Bible à la peinture
Avant d'être un objet d'étude, le rêve a longtemps été tenu pour un message envoyé au dormeur. L'Ancien Testament en offre les exemples les plus connus, et la peinture s'en est emparée pendant des siècles.
Deux récits de la Genèse
Le songe de Jacob, d'abord : le patriarche endormi voit une échelle qui relie la terre au ciel, parcourue par des anges. La scène a été peinte par le Caravage, par Rembrandt, par José de Ribera, et par beaucoup d'autres. Le second récit met en scène Joseph, prisonnier devenu vizir, qui déchiffre les rêves de Pharaon et y lit sept années d'abondance suivies de sept années de famine.
Ce que cela dit du rêve
Dans ces récits, le rêve vient de l'extérieur et annonce ce qui va advenir. L'interprète est celui qui sait lire un message dont il n'est pas l'auteur. C'est très exactement la position que la psychanalyse a renversée : le rêve ne vient pas du dehors, il vient du rêveur, et personne ne peut le déchiffrer à sa place.
Cette histoire vaut la peine d'être connue, parce que la position ancienne n'a jamais disparu. Beaucoup de gens arrivent en séance avec l'idée que leur rêve contient un avertissement, et c'est souvent la première chose à déplacer.
À quoi sert de rêver
La question reste ouverte, mais une hypothèse domine la recherche depuis une vingtaine d'années, et elle rejoint ce que l'on observe en clinique.
Réguler les émotions
Plusieurs hypothèses ont été formulées sur la fonction du rêve. La plus étudiée, et la plus solide à ce jour, est que le sommeil et le rêve participent à la régulation des émotions, ce qu'ont formalisé les travaux de Nielsen et Levin en 2007. Autrement dit, la nuit retraite la charge affective de la journée, et le rêve est une partie de ce travail.
Cela éclaire une observation quotidienne en cabinet : quand quelqu'un traverse une période difficile, ses nuits se chargent avant que son discours ne change. Et quand un traitement avance, les rêves se modifient souvent les premiers.
Le cauchemar, ou la régulation qui échoue
La même théorie propose une lecture du cauchemar : il naîtrait de l'échec de cette régulation émotionnelle pendant le rêve. Le rêve met le rêveur à l'épreuve, en lui présentant un scénario lourd de charge affective, construit à partir de souvenirs fragmentés, remaniés et remis en scène autrement. Quand la charge passe, la nuit a fait son travail. Quand elle déborde, c'est le cauchemar, et le réveil brutal qui l'accompagne.
Des travaux plus récents ajoutent une nuance qui change le regard que l'on porte sur ses mauvaises nuits : que l'issue du rêve soit paisible ou cauchemardesque, l'épreuve elle-même fonctionne comme un entraînement émotionnel. Un cauchemar n'est donc pas un pur accident, et c'est ce qui explique que le contenu des cauchemars évolue lorsqu'un traitement du trauma progresse.
Pourquoi certains s'en souviennent et d'autres non
Les écarts entre personnes sont considérables, et ils ne disent rien de la quantité de rêves produite. Plusieurs facteurs sont associés à un meilleur rappel : les éveils de deux minutes ou plus au cours de la nuit, l'attention et l'intérêt que l'on porte à ses rêves, certains traits de personnalité comme l'ouverture à l'expérience, la créativité, et la qualité de la connexion entre régions cérébrales au moment du réveil.
Le premier de ces facteurs est le seul sur lequel on ne souhaite pas agir, puisqu'il revient à fragmenter le sommeil. Le deuxième, en revanche, est directement à la portée de chacun, et c'est tout l'intérêt du carnet.
Le rêve lucide
Un rêve est dit lucide quand le dormeur prend conscience, pendant le rêve, qu'il est en train de rêver. Le sujet est à la mode, il mérite d'être regardé de près.
Ce que c'est
Environ la moitié des personnes interrogées disent en avoir fait l'expérience au moins une fois. En revanche, celles qui en font fréquemment sont rares. Les études expérimentales décrivent un état cérébral mixte et transitoire, entre sommeil et éveil. Une sorte de réveil qui n'aboutit pas, et qui n'est pas un état que le sommeil est censé produire.
Comment on l'a prouvé
Longtemps, le rêve lucide est resté une affaire de témoignages, donc invérifiable. En avril 1975, le Britannique Alan Worsley, équipé d'un électroencéphalogramme, réussit à produire pendant son sommeil une série de mouvements oculaires convenus à l'avance. Le signal était là, enregistré, envoyé depuis l'intérieur du rêve. Le phénomène, défendu ensuite par le psychophysiologiste américain Stephen LaBerge, a cessé d'être une croyance. Une communauté de rêveurs lucides s'est développée depuis, qui se donne le nom d'onironautes.
La réserve qui s'impose
Les méthodes qui circulent pour provoquer des rêves lucides reposent toutes sur le même principe : interrompre le sommeil pour se replacer dans cet état intermédiaire. Elles diminuent donc la quantité de sommeil et le fragmentent. Comme la qualité du sommeil conditionne la santé physique et psychique, tout ce qui la dégrade volontairement se déconseille, et ce d'autant plus chez une personne qui dort déjà mal ou qui traverse une période éprouvante.
Sur le plan du travail analytique, l'intérêt est d'ailleurs limité. Le rêve lucide donne une prise consciente sur le déroulement de la scène. Or c'est justement ce qui échappe à la conscience qui fait la valeur d'un rêve.
Les inspirations oniriques
Le moment de bascule, ces quelques secondes où l'on s'endort, favorise la créativité. Plusieurs scientifiques et artistes s'en sont servis délibérément.
La sieste éclair
Thomas Edison et Salvador Dalí pratiquaient tous deux des siestes très courtes dans ce but précis : atteindre l'instant de l'endormissement, puis se réveiller aussitôt pour saisir ce qui venait de se présenter. Le rêve de début de nuit, comme celui de fin de nuit, revient souvent dans les témoignages d'artistes et de chercheurs comme une source d'idées.
Quelques exemples célèbres
Paul McCartney a raconté que la mélodie de Yesterday lui était venue en rêve. Keith Richards dit la même chose du motif de guitare de Satisfaction. Au dix-huitième siècle, Giuseppe Tartini attribuait son Trille du diable à une vision nocturne. Niels Bohr a déclaré avoir visualisé en rêve la structure des atomes qui lui a valu le prix Nobel de physique en 1922.
Ces récits sont à prendre pour ce qu'ils sont, des témoignages rapportés après coup. Ils disent cependant quelque chose de juste : le relâchement du contrôle qui accompagne l'endormissement laisse se rapprocher des éléments que la pensée éveillée tient séparés. C'est, à petite échelle, le même mécanisme que la condensation du rêve.
Le rêve et les artistes
La peinture s'est emparée du rêve bien avant que la psychologie s'y intéresse, et elle l'a fait de deux façons : en le représentant, puis en s'en servant comme méthode de travail.
Le long chemin du rêve personnel
Pendant des siècles, la peinture occidentale ne représente le rêve que sous une forme : celle du songe prophétique, passerelle par laquelle un message divin descend jusqu'aux mortels. Le rêve d'une personne ordinaire, sans destinataire céleste, n'a aucune légitimité comme sujet. Il faut attendre la seconde moitié du dix-neuvième siècle pour qu'il en gagne une.
Deux positions s'affrontent alors. Le courant réaliste tient le rêve personnel pour une fiction trompeuse, sans valeur de connaissance. L'esthétique symboliste en fait au contraire la voie d'accès privilégiée aux mystères du monde. Le débat n'est pas seulement artistique : c'est la même question que celle posée à la psychologie naissante, celle de savoir si ce qui se passe la nuit mérite d'être pris au sérieux.
Les surréalistes franchissent un pas de plus. Le rêve cesse d'être un sujet pour devenir une méthode de travail, au même titre que l'écriture automatique ou l'appel au hasard, une manière d'atteindre ce qu'ils nomment la surréalité. La bande dessinée, la photographie et le cinéma s'en nourriront à leur tour.
Le symbolisme, ou la recherche de ce qui se cache
À la fin du dix-neuvième siècle, un mouvement se lève contre le naturalisme et le positivisme triomphant. Stéphane Mallarmé, qui en est la figure de proue, résume l'affaire en une phrase : les choses existent, il n'y a pas à les créer. Au moment où la photographie sait restituer le réel mieux que n'importe quel pinceau, les peintres symbolistes se détournent du monde tangible pour aller chercher ce qui se tient derrière. Le symbole leur sert à suggérer une autre réalité, le plus souvent onirique. On le voit chez Gustave Moreau, chez Pierre Puvis de Chavannes, chez Odilon Redon, chez Maurice Denis.
Le rapprochement avec Freud n'est pas anecdotique. Au même moment, dans une autre discipline, la même intuition se formule : ce qui se montre n'est pas ce qui compte, et il existe derrière l'image une autre scène.
Quand l'œuvre naît du rêve
Salvador Dalí, dans son Journal d'un génie rédigé entre 1952 et 1962, rapporte avec précision certaines de ses inspirations nocturnes. Beaucoup d'artistes ont raconté avoir rêvé un tableau. Certains sont allés plus loin et ont bâti tout un procédé de création sur la transcription de leur vie onirique, dans des univers pourtant très éloignés les uns des autres, du surréalisme à l'art brut jusqu'à l'art contemporain. Victor Brauner y voyait des prémonitions, Fleury Joseph Crépin, artiste autodidacte, des visions mystiques.
Ce qui se joue là ressemble beaucoup à ce que fait un patient qui note ses rêves : prendre au sérieux ce qui vient la nuit, et lui donner une forme que l'on puisse regarder ensuite. La différence est que l'artiste en fait une œuvre, quand le patient en fait un matériau de travail.
Le cinéma, un rêve éveillé
La parenté entre le film et le rêve n'est pas une image de style. Elle tient à des traits précis, et elle éclaire au passage pourquoi le cauchemar a trouvé au cinéma un genre à sa mesure.
Ce qu'ils ont en commun
Le mouvement, la domination de l'image sur tout le reste, l'intensité des affects, et surtout l'ellipse : on passe d'un lieu à un autre sans transition, et cela ne choque personne. L'allemand a un mot pour l'imaginaire visuel, Kopfkino, le cinéma dans la tête, qui décrit assez exactement ce qu'est un rêve. David Lynch faisait remarquer que l'on entre dans une salle obscure comme on entre dans un rêve.
L'inquiétante étrangeté
Le terme est de Freud. Il désigne cette sensation particulière que produit le familier devenu légèrement étranger, un visage connu qui n'est pas tout à fait le bon, une maison qui est la sienne sans l'être. C'est le ressort du cauchemar, et c'est aussi celui du cinéma d'horreur, qui n'a jamais eu besoin d'inventer autre chose.
Cette parenté a un intérêt pratique en séance. Décrire un rêve est difficile, et beaucoup de gens s'excusent de mal raconter. Passer par ce qu'ils feraient d'une caméra, ce qu'on verrait, d'où, dans quel ordre, débloque souvent le récit là où la question directe ne donnait rien.





























