Culpabilité et honte : comprendre, distinguer, s’en libérer
Joseph K. est arrêté un matin sans avoir rien fait de mal, et passe tout Le Procès à chercher de quoi on l’accuse. À la dernière ligne, Kafka le fait mourir « comme un chien », et ajoute, dans la traduction d’Alexandre Vialatte : « c’était comme si la honte devait lui survivre ». Le roman part d’une culpabilité sans faute et s’achève sur une honte plus grande que l’homme qui la porte. Ce trajet, nous voyons beaucoup de patients le faire, sans tribunal et avec des mots plus simples.
Ces pages s’adressent à ceux qui s’en veulent sans relâche, à ceux qui ont honte d’eux-mêmes sans savoir dire de quoi, aux survivants, aux parents épuisés de se reprocher, aux victimes qui portent la honte d’un autre, et aux proches qui les voient se taire. Elles commencent par un quiz d’entrée : douze questions pour repérer quelle culpabilité, quelle honte vous habite, et quelle page vous attend.
Une petite scène animée montre ici une personne courbée sous un sac de pierres. Chaque pierre porte une phrase : celles qui disent « j’ai fait » peuvent être réparées puis déposées, celles qui disent « je suis » perdent leur poids, et la personne se redresse.
Le quiz d’entrée : quelle culpabilité, quelle honte ?
Nous avons construit ce questionnaire à partir de ce que les patients nous apportent le plus souvent. Pour chaque question, retenez la proposition la plus proche de ce que vous vivez en ce moment, même si aucune ne tombe tout à fait juste. Le résultat range dix profils, de la culpabilité utile à la honte laissée par des violences, et vous indique la page du dossier qui parle le mieux du vôtre.
Quiz pédagogique : ce n’est ni un test validé ni un diagnostic, et rien n’est enregistré. Vos réponses restent sur votre écran.
Une question délicate (la quatrième) parle d’événements graves. Si elle réveille trop de choses, vous pouvez sauter ce quiz et aller directement au plan.
Le mot « culpabilité » vient du latin culpa, la faute. Il a gardé quelque chose du tribunal : un acte, un juge, une sentence possible, et surtout l’idée qu’on peut un jour s’acquitter. « Honte » a une autre origine, germanique, et une parenté avec le vieux verbe « honnir », que l’on entend encore dans la devise de l’ordre de la Jarretière : « Honni soit qui mal y pense ». Être honni, c’était être conspué, montré du doigt, mis au ban. Le premier mot regarde ce que l’on a fait ; le second, la place que l’on garde parmi les autres. La langue avait fait le partage bien avant la recherche.
Les psychologues June Tangney et Ronda Dearing ont donné à cette intuition sa forme classique, dans un livre paru en 2002. La culpabilité vise un comportement, une chose faite ou omise. Elle est pénible, mais elle tourne vers l’autre et pousse à réparer. La honte vise le soi tout entier : je suis mauvais. Elle donne envie de se cacher, de se retirer, et parfois de contre-attaquer pour ne plus sentir la brûlure. La page culpabilité ou honte déplie cette différence et propose une fiche pour l’appliquer à votre propre histoire ; le guide des émotions en donne aussi une première approche, sur la page honte et culpabilité.
Dans la réalité des vies, les deux se tressent. Une faute réelle, mal réparée, finit par devenir un jugement sur soi. Une honte ancienne fabrique des culpabilités en série, pour tout et pour rien. Sonya Norman, qui étudie la culpabilité liée aux traumatismes, observe qu’on rencontre rarement l’une sans l’autre après un événement grave (Norman, 2022). C’est pour cela que le quiz affiche plusieurs barres : la plus longue n’efface pas les autres, elle indique simplement une porte d’entrée.
Si vous ne deviez lire qu’un paragraphe
La culpabilité se rapporte à un acte et se répare ; la honte se rapporte à la personne et se défait autrement, dans une relation où l’on n’est plus jugé.
Se sentir coupable ne prouve pas qu’on l’est : le sentiment est une alarme, et certaines alarmes sonnent à tort.
Une culpabilité juste mérite d’être écoutée ; une honte qui ne vous appartient pas mérite d’être rendue.
Les deux se travaillent : par la parole, par l’EMDR quand des souvenirs les ont installées, par des outils des TCC quand des pensées les entretiennent.
Ce que l’on nous dit, ce que nous entendons
Six phrases reviennent si souvent dans nos consultations que nous pourrions presque les réciter. Nous les avons simplifiées pour qu’aucune ne soit reconnaissable. Retournez chaque carte : au dos, ce que la phrase laisse deviner, et la page qui en parle.
La culpabilité se dit volontiers. Des patients s’assoient et commencent par là : « c’est de ma faute », « je m’en veux depuis des années ». La honte, elle, se présente déguisée. Elle prend la forme d’une plaisanterie lancée juste avant le sujet grave, d’un récit fait à la troisième personne (« j’ai une amie à qui il est arrivé… »), d’un manteau qu’on garde sur les épaules pendant toute la séance, d’un regard posé sur la fenêtre au moment précis où l’essentiel se dit. Elle arrive aussi, très souvent, à la toute dernière minute, la main sur la poignée de la porte : « Ah, et puis il faudrait que je vous dise… »
Nous avons appris à aimer ces moments, parce qu’ils signalent qu’une confiance est en train de naître. Ils demandent de la délicatesse : ne pas sauter sur la confidence, ne pas la commenter trop vite, la laisser exister jusqu’à la séance suivante. Une honte révélée trop brutalement retourne se cacher.
Il arrive aussi que la culpabilité serve de paravent. Le psychanalyste écossais Ronald Fairbairn a décrit cette « défense morale » chez des enfants maltraités : mieux vaut, pour un enfant, se croire méchant et garder des parents bons, que d’admettre qu’il dépend de parents qui lui font du mal. Il en a tiré une image restée célèbre : mieux vaut, pour l’enfant, se sentir pécheur sous le règne de Dieu que vivre innocent sous celui du diable. Bien des adultes victimes raisonnent encore ainsi : « si c’était ma faute, j’aurais pu l’empêcher, et je pourrai l’empêcher la prochaine fois ». La culpabilité offre une illusion de contrôle. On comprend qu’on ne la lâche pas facilement, et qu’il serait cruel de l’arracher sans rien proposer à la place.
Six affirmations à trancher
Vrai, faux, ou plus compliqué que cela : à vous de répondre. L’explication s’ouvre aussitôt.
Affirmation 1
« Si je me sens coupable, c’est que je le suis. »
Le sentiment et la faute sont deux choses différentes. On peut se sentir écrasé de culpabilité sans avoir rien fait (un enfant après le divorce de ses parents, une victime après une agression), et ne rien ressentir après avoir réellement blessé quelqu’un. Le sentiment indique une alarme, pas un verdict.
Affirmation 2
« Le mieux serait de ne plus jamais culpabiliser. »
Une vie sans aucune culpabilité serait une vie sans boussole dans les relations. Ce que nous cherchons avec les patients, c’est une culpabilité à la bonne taille : qui signale, qui pousse à réparer, puis qui se tait. La page sur la culpabilité utile le développe.
Affirmation 3
« Après un trauma, la culpabilité va rarement sans honte. »
Sonya Norman le relève dans son article de 2022 : la culpabilité née d’un trauma tourne à la honte le jour où l’on se met à se croire mauvais. C’est pourquoi nous travaillons presque toujours les deux ensemble après un événement grave.
Affirmation 4
« Il suffit qu’on vous répète que ce n’est pas votre faute. »
Ces mots sont nécessaires, et souvent insuffisants. La honte ne cède pas à la répétition d’une phrase rassurante ; elle cède quand on comprend comment elle s’est installée, quand on peut regarder la scène autrement, et quand on l’a dite à quelqu’un qui ne s’est pas détourné.
Affirmation 5
« On peut se sentir coupable d’être en vie. »
Le rescapé d’un accident ou d’un attentat, la sœur restée en bonne santé quand le frère est tombé malade, le salarié épargné par une vague de licenciements : tous peuvent l’éprouver. Elle porte rarement sur un acte : elle dit qu’on a survécu, ou mieux traversé l’épreuve que d’autres. Voir la culpabilité du survivant.
Affirmation 6
« La honte, c’est seulement ce que l’on ressent devant les autres. »
Elle naît bien du regard d’autrui, et c’est souvent devant témoin qu’elle flambe. Mais elle finit par se passer de public : un regard intérieur prend le relais, plus sévère encore que celui des autres. Beaucoup de personnes ont honte seules, dans leur cuisine, sans que personne n’ait rien vu.
Exemple fictif : Céline et la réunion du lundi
Exemple fictif
Céline, 38 ans, a présenté lundi un tableau de chiffres devant toute son équipe. Une colonne était fausse. Son directeur l’a relevé, d’un ton sec, devant tout le monde. Elle a corrigé le fichier dans l’heure et s’est excusée auprès des deux collègues concernés, qui lui ont répondu que ce n’était rien. Depuis, elle ne dort plus. Elle repasse la scène, évite la machine à café, et se répète qu’elle est « une imposture », que tout le monde l’a enfin vue telle qu’elle est.
« J’aurais voulu disparaître. » Dans la honte, l’expression est presque toujours une image : se faire tout petit, ne plus être vu. Il arrive pourtant qu’elle cesse d’en être une. Une honte écrasante, une culpabilité qui accuse jour et nuit, surtout quand elles s’ajoutent à une humeur très sombre, au manque de sommeil, à l’isolement ou à l’alcool, peuvent faire naître l’idée que les autres seraient mieux sans soi. Il faut pouvoir la confier à quelqu’un, y compris quand elle effraie, et même quand on a honte de l’avoir eue.
Dans la dépression, la culpabilité peut aussi perdre tout lien avec les faits : on se croit responsable de malheurs lointains, on se reproche d’exister, d’être un poids. C’est un signe à prendre au sérieux, que décrit la page sur les symptômes de la dépression.
Si vous allez très mal
En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Pour trouver les mots, pour vous-même ou pour quelqu’un que vous voyez s’enfoncer, lisez ce que nous écrivons des idées suicidaires.
Comment nous travaillons avec la culpabilité et la honte
Notre premier souci est de rendre la parole possible. On ne raconte pas sa honte à quelqu’un dont on redoute le jugement, et l’on ne lâche pas une culpabilité tant qu’on n’a pas compris ce qu’elle protège. La première rencontre sert d’abord à cela : vous racontez ce qui peut se raconter ce jour-là, et rien ne vous lie pour la suite. Vous pouvez venir accompagné, si c’est plus facile.
Ensuite, nous choisissons avec vous. L’écoute analytique remonte vers le tribunal intérieur : qui y siège, depuis quand, et au nom de quelles lois anciennes. L’EMDR vise les souvenirs dans lesquels la honte a pris racine, une moquerie devant la classe, une agression, un accident ; spécialisé dans le trauma, le psychothérapeute prépare ce travail par un bilan psycho-traumatique. Des outils des TCC s’attaquent à ce qui la nourrit au présent, l’autocritique, les évitements, les excuses en série. Et quand les émotions deviennent des tempêtes, la TCD, dont le cabinet offre les trois volets (travail individuel, groupes, soutien entre les séances), aide à les traverser. La page EMDR et TCC montre comment ces voies se répondent, études à l’appui.
Au cabinet
Enfants, adolescents, adultes, couples et familles sont reçus dans l’un de nos trois cabinets, en Île-de-France ou en Ardèche ; à distance, tout est possible, séances à plusieurs comprises. Comptez 80 minutes pour l’EMDR et pour les séances qui réunissent plusieurs personnes. La suite est détaillée dans notre façon d’accompagner.
Les pages du dossier
Chaque page répond à une question précise et peut se lire seule. Les familles ci-dessous suivent l’ordre dans lequel nous les avons pensées, mais rien ne vous oblige à le respecter.
Quelle est la différence entre la culpabilité et la honte ?
La culpabilité juge un acte (« j’ai trahi un secret ») et donne envie de réparer. La honte juge celui qui l’a commis (« je suis quelqu’un de mauvais ») et donne envie de se cacher, de fuir les regards ou de se défendre en attaquant. June Tangney et Ronda Dearing ont fait de cette distinction un classique. Dans la vie, les deux se mêlent souvent, et c’est justement en les séparant qu’on peut traiter chacune comme il faut.
Peut-on ressentir les deux en même temps ?
Oui, c’est même fréquent. On se sent coupable d’un acte, puis on en conclut que l’on est quelqu’un de mauvais, et la culpabilité glisse vers la honte. Après un événement traumatique, les deux vont presque toujours ensemble. Le quiz d’entrée de ce dossier affiche d’ailleurs plusieurs barres : la plus longue indique seulement par où commencer.
Pourquoi je me sens coupable alors que c’est moi la victime ?
Parce que la faute supposée offre une prise : si j’étais responsable, alors j’avais un pouvoir, et j’aurais pu empêcher ce qui est arrivé. Cette pensée protège de l’impuissance, mais elle coûte très cher. L’agresseur, le silence imposé et parfois l’entourage renforcent ce renversement. La page sur la honte après des violences explique comment rendre cette honte à qui elle appartient.
La culpabilité peut-elle être une bonne chose ?
Oui, quand elle est juste et proportionnée. Elle avertit qu’on a fait du tort à quelqu’un, ou qu’on s’est écarté de ce que l’on tient pour juste ; elle pousse vers l’excuse et la réparation, et entretient ainsi les liens. Elle pose problème quand elle s’allume sans faute réelle, quand elle ne s’éteint plus après la réparation, ou quand elle devient honte.
Comment le cabinet aide-t-il à se libérer de la honte et de la culpabilité ?
Tout commence par une rencontre qui n’engage à rien, parfois suivie d’un bilan psychologique. Selon ce qui pèse, nous associons la parole analytique, l’EMDR pour les souvenirs où la honte a pris racine, et des outils des TCC pour les pensées qui la font durer ; la TCD, proposée en entier, aide quand les émotions débordent. Nous consultons au cabinet (Colombes, Pavillons-sous-Bois, Ardèche) ou par écran.
Les travaux cités
Cette page s’appuie sur deux travaux de recherche, que nous citons ici en entier pour ceux qui voudraient les lire.
Tangney, J. P., & Dearing, R. L. (2002). Shame and Guilt. New York : Guilford Press. Ouvrage de référence sur la distinction entre la honte et la culpabilité.
Norman, S. (2022). « Trauma-Informed Guilt Reduction Therapy: Overview of the Treatment and Research ». Current Treatment Options in Psychiatry, 9(3), 115–125. doi.org/10.1007/s40501-022-00261-7 (texte intégral : PMC9068861).
Ce qui vous pèse peut se dire, même par morceaux, même maladroitement. Lors d’une première rencontre, sur place ou à distance, vous commencez par ce qui vous semble dicible, et nous cherchons ensemble ce qui allégerait le reste.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.