Culpabilité ou honte : « j’ai mal fait » ou « je suis mauvais » ?
« J’ai entendu ta voix dans le jardin, et j’ai eu peur, parce que je suis nu, et je me suis caché. » Dans le récit de la Genèse (3, 10, traduction Louis Segond), le premier geste d’Adam après la faute est de se cacher, et la raison qu’il en donne porte sur ce qu’il est (« je suis nu »), pas sur ce qu’il a fait. Tout l’écart entre les deux émotions tient déjà dans ces quelques mots. Cette page vous aide à la reconnaître en vous, avec une fiche à remplir que nous avons traduite et adaptée de deux outils de travail anglophones.
La question qui départage
L’une des fiches dont nous nous sommes inspirés, celle de Pabau, ramène tout à une question, que nous trouvons d’une grande justesse : ce sentiment dit-il que quelque chose ne va pas en vous, en tant que personne, ou dans ce que vous avez fait ? Posée calmement, elle suffit souvent à faire le tri. Elle demande seulement un peu d’entraînement, parce que la honte a l’art de se présenter comme une évidence.
Un repère simple, que nous donnons souvent : écoutez le verbe. « J’ai menti » et « je suis un menteur » racontent le même fait, et pourtant ils ne pèsent pas le même poids. La première phrase a un début et une fin ; elle désigne un moment, et ce moment peut être examiné, regretté, réparé. La seconde n’a pas de bord. Elle fait du mensonge une substance, quelque chose qu’on porterait en soi comme une couleur des yeux.
June Tangney et Ronda Dearing, dont le livre de 2002 reste la référence sur ce sujet, décrivent ainsi les deux émotions. Pour elles, la culpabilité concerne une conduite : elle invite à réparer, à présenter des excuses, à changer la fois suivante. La honte englobe le soi tout entier : elle incite à se dérober aux regards, à se replier, ou à riposter. Leur constat le plus utile pour la vie de tous les jours tient en une idée : ce n’est pas la gravité de la faute qui décide de l’émotion, c’est l’endroit où l’on pose le jugement. Un même retard peut laisser l’un coupable et l’autre honteux.
- Culpabilité : « j’ai fait ». Honte : « je suis ».
- La culpabilité a une date et peut avoir une fin ; la honte s’étend à toute la vie.
- La première tourne vers la personne lésée, la seconde vers le regard du témoin.
- Ce n’est pas la gravité de l’acte qui décide, mais l’endroit où l’on pose le jugement.
Quatre façons de les distinguer
Quand la question du verbe ne suffit pas, d’autres indices aident. Parcourez les onglets : chacun montre la différence sous un angle, avec ce que nous en voyons en consultation.
La culpabilité donne envie de faire quelque chose : appeler, rendre, corriger, demander pardon. Elle a les mains occupées. La honte donne envie de défaire sa présence : baisser la tête, quitter la pièce, ne pas répondre au téléphone, changer de trottoir quand on croise la personne. Tangney et Dearing décrivent trois issues de la honte : se cacher, se retirer, et contre-attaquer, quand la colère tourne vers l’autre la brûlure qu’on ne supporte plus.
Shakespeare a donné à la culpabilité son image la plus célèbre : Lady Macbeth, somnambule, frotte ses mains pour en effacer une tache de sang que personne ne voit plus. La culpabilité colle aux mains. La honte, elle, se loge dans le visage, celui qu’on cache dans ses paumes ou qu’on détourne.
Une culpabilité a une date. Elle se rapporte à un mardi, à une soirée, à un mot de trop, et l’on peut la ranger dans un calendrier. Elle a donc aussi, potentiellement, une fin : celle de la réparation, ou du pardon, ou simplement de l’oubli consenti.
La honte n’a pas de date. « Je suis nul » s’étend au passé (je l’ai toujours été) et à l’avenir (je le serai toujours). C’est l’une des raisons pour lesquelles elle épuise davantage : elle ne laisse aucun endroit de la vie où se reposer d’elle.
Dans la culpabilité, la pensée va vers la personne lésée : comment va-t-elle ? Que lui ai-je fait ? Ce mouvement vers l’autre est précieux ; il est au cœur de ce que la culpabilité a d’utile.
Dans la honte, la pensée revient sans cesse vers soi, et vers le témoin : ce qu’il a vu, ce qu’il pense maintenant. La personne lésée disparaît presque du tableau. On ne se demande plus si l’autre souffre, on se demande ce qu’il a vu de nous. C’est ce qui rend la honte si solitaire, même au milieu des autres.
Une faute s’avoue. L’aveu coûte, mais il soulage, et les religions comme la justice ont organisé des lieux pour cela. La honte, elle, se tait, parce que la dire revient à s’exposer à nouveau au regard qu’on redoute.
Pourtant, la dire à quelqu’un qui ne se détourne pas est l’un des moments où elle recule le plus nettement. En séance, ce moment se reconnaît : un silence plus long, un souffle, parfois un rire nerveux, puis une phrase qui commence par « je ne sais pas pourquoi je vous dis ça ».
Quand l’une se change en l’autre
Ces deux émotions ne restent pas sagement chacune dans sa case. Sonya Norman, qui a consacré ses travaux à la culpabilité liée au trauma, décrit le moment de bascule avec précision : la culpabilité devient honte lorsque la personne passe de « j’ai fait quelque chose de mal » à « je suis quelqu’un de mauvais » (Norman, 2022). Elle observe en outre que, dans le sillage d’un trauma, on rencontre rarement l’une sans l’autre. Nous voyons cette bascule sous trois formes, très régulièrement.
La faute qui fait tache d’huile. Un acte réel, jamais réparé ou jamais pardonné, se met à déborder. Des années après, on ne se reproche plus seulement ce soir-là : on en a tiré une conclusion sur soi, et cette conclusion colore tout le reste. Plus la réparation a été impossible (la personne est morte, a disparu, a refusé tout contact), plus ce glissement est fréquent.
La honte qui fabrique des fautes. L’inverse existe aussi. Quand on se sent mauvais sans savoir pourquoi, il est presque soulageant de trouver une faute précise : au moins, il y a quelque chose à réparer. Certaines personnes s’excusent ainsi de mille petites choses pour ne pas sentir l’indignité de fond. La culpabilité devient alors un abri, assez inconfortable mais moins vertigineux que la honte nue.
La honte d’avoir eu honte. C’est la plus touchante. Un adolescent a eu honte de l’accent de son père à la sortie du collège, et il a fait semblant de ne pas le voir. Trente ans plus tard, c’est de cette honte-là qu’il se sent coupable. Les deux émotions sont alors nouées si serré qu’on ne peut plus les séparer qu’en racontant toute l’histoire.
La fiche du moment rejoué
Voici l’exercice que nous proposons le plus volontiers à ceux qui ne savent plus démêler ce qu’ils éprouvent. Il réunit deux fiches de travail publiées en anglais, celle de Pabau et celle de TherapistAssist, que nous avons traduites, fusionnées et adaptées à notre façon de travailler. Prenez une feuille, ou un carnet. Rien de ce que vous écrivez n’est enregistré ici : la page sert seulement de guide. Choisissez un seul moment, précis, que vous rejouez dans votre tête, plutôt qu’une impression générale sur votre vie.
- Écrire le moment que vous rejouez, en deux colonnes
À gauche, ce que j’ai fait : les faits, rien que les faits, comme les filmerait une caméra posée dans un coin. Une caméra ne filme ni les intentions ni les adjectifs ; elle filme « j’ai dit », « je suis parti », « j’ai oublié ». À droite, ce que je me dis que je suis, à cause de cela : les phrases en « je suis » qui accompagnent la scène, même si elles vous paraissent excessives une fois écrites.
- Trier : ce qui se répare, ce qui se questionne
Du côté de la culpabilité
- Que puis-je réparer, concrètement ?
- De quoi puis-je m’excuser, et auprès de qui ?
- Que ferai-je autrement la prochaine fois ?
Du côté de la honte
- Dans la voix de qui la phrase « je suis… » est-elle prononcée ?
- Quand l’ai-je entendue pour la première fois ?
- Que dirais-je à un ami qui me raconterait exactement ce moment ?
La question de la voix surprend souvent. On découvre que le « tu es nul » intérieur a l’intonation d’un professeur de quatrième, la formule exacte d’une grand-mère, le soupir d’un ancien conjoint. Repérer d’où vient la phrase ne l’efface pas, mais cela la rend moins vraie : elle redevient l’opinion de quelqu’un.
- Vérifier quatre choses
La fiche de Pabau propose de passer le sentiment au crible de quelques vérifications. Nous en gardons quatre. La responsabilité : quelle part de ce qui s’est passé m’appartient réellement, et quelle part revient à d’autres, aux circonstances, au hasard ? Le contexte : que savais-je au moment où j’ai agi, et non pas aujourd’hui ? La proportion : la force du sentiment est-elle à la mesure de l’acte ? La répétition : est-ce un air connu, que je me chante depuis longtemps, pour des raisons très différentes ?
- Noter la honte de 0 à 10
Placez le curseur à l’endroit qui correspond le mieux à ce moment-là, aujourd’hui. Notez le chiffre en haut de votre feuille ; vous le reprendrez à la fin de la semaine. Ce n’est pas une mesure scientifique, seulement un repère pour voir si quelque chose bouge.
- Pour la semaine : deux gestes
Si votre tri a fait apparaître une culpabilité, choisissez une réparation concrète, petite et faisable : un message, une restitution, une phrase que vous direz. Si c’est la honte qui domine, choisissez un geste de bienveillance envers vous-même, aussi concret que le premier : vous accorder la soirée que vous vous refusez, raconter le moment à une personne de confiance, relire ce que vous auriez dit à cet ami de l’étape 2. Les deux gestes se combinent très bien quand les deux émotions sont mêlées.
Exemple fictif : la fiche remplie de Karim
Karim, 41 ans, a reçu un message vocal de sa mère âgée pendant une réunion. Il ne l’a écouté que le soir : elle était tombée dans sa cuisine et avait attendu deux heures qu’un voisin passe. Elle va bien. Lui ne dort plus.
Ce que j’ai fait : j’ai vu l’appel à 14 h 10 ; je n’ai pas décroché ; j’ai écouté le message à 19 h. Ce que je me dis que je suis : un fils indigne ; quelqu’un qui fait passer son travail avant tout.
Côté culpabilité : je peux l’appeler chaque soir cette semaine, et organiser avec elle une téléalarme. Côté honte : « indigne », c’est le mot de mon père quand je ratais quelque chose ; je l’entends depuis l’école primaire. À un ami, je dirais : « Tu étais en réunion, tu ne pouvais pas deviner, et tu as tout de suite réagi. »
Vérifications : ma part réelle est d’avoir laissé passer un appel ; je ne savais pas qu’elle était tombée ; le sentiment est bien plus grand que l’acte ; et je connais cet air-là. Honte : 8 en début de semaine, 4 à la fin. Les deux gestes : la téléalarme est installée ; il a raconté la scène à sa sœur, qui lui a répondu qu’elle aussi avait déjà manqué des appels.
Fiche d’après Pabau, « Shame and Guilt Worksheet », et TherapistAssist, « Shame vs Guilt Worksheet », traduites et adaptées par nos soins. Les références complètes figurent en bas de page.
En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Traduire une phrase de honte
Un exercice plus court, que l’on peut faire dans le métro. Prenez une phrase en « je suis » et essayez de la réécrire en « j’ai fait », avec une date, un contexte et un geste possible. Il ne s’agit pas de se mentir ni de penser positivement à tout prix : il s’agit de rendre la phrase exacte. Retournez les cartes pour voir six traductions. Les deux dernières montrent ce qui arrive quand la traduction est impossible, et ce que cela enseigne.
Pour les deux dernières cartes, voyez la honte après des violences et la honte de soi.
Exemple fictif : le secret de Marc
Exemple fictif
Julien, 29 ans, a laissé échapper au cours d’un dîner entre amis ce que son ami Marc lui avait confié : il venait d’être licencié et ne voulait pas encore qu’on le sache. Marc a été blessé. Julien s’est excusé le soir même ; Marc a accepté ses excuses, un peu froidement. Depuis, Julien ne répond plus aux messages du groupe et se répète qu’il est « quelqu’un de toxique », qu’il abîme tout ce qu’il touche.
Qu’est-ce qui aiderait le plus Julien ?
Ce que la fiche ne fait pas
Nous aimons cet exercice, et nous connaissons ses bornes. Il suffit souvent pour une honte récente, attachée à un moment ordinaire de la vie. Il ne suffit plus quand le moment rejoué est un trauma : un accident, une agression, une scène d’humiliation ancienne. Dans ces cas, le souvenir lui-même reste « à vif » ; on peut le raisonner pendant des heures, il revient avec la même charge. L’EMDR devient alors l’outil de choix, parce qu’elle agit sur le souvenir lui-même ; les outils des TCC complètent ce travail en s’occupant des pensées qui, jour après jour, nourrissent la honte. Leur articulation est expliquée sur la page EMDR et TCC ; pour la culpabilité qui suit un trauma, avant de me blâmer offre une grille dédiée.
La fiche ne vient pas non plus à bout d’une honte qui date de l’enfance et s’est tissée dans des centaines de regards. Elle peut alors servir de point de départ, de matière à apporter en séance, plutôt que de solution. Et si, en la remplissant, vous vous sentez nettement plus mal, arrêtez-vous. Cela ne veut pas dire que vous l’avez mal faite ; cela veut dire que ce moment touche quelque chose d’important.
En séance : la scène au ralenti
Il nous arrive de proposer à un patient de reprendre un moment précis en le déroulant minute après minute, comme on repasserait un film image par image. Cela peut sembler étrange, et c’est souvent là que le tri se fait. Au ralenti, on voit apparaître ce que la mémoire de la honte avait écrasé : l’information qu’on n’avait pas encore, la seconde où l’on a eu peur, le moment où l’on a tenté quelque chose. On voit aussi l’instant exact où le regard du patient décroche et se pose ailleurs, et ce qu’il était en train de dire à cet instant-là.
Nous ne demandons jamais cela d’emblée, et jamais pour un événement que la personne n’est pas prête à revisiter. Quand la scène est traumatique, ce travail se prépare, souvent par un bilan psycho-traumatique, et peut ensuite se faire en EMDR.
Rien ne vous lie après une première séance, et un proche peut vous accompagner ce jour-là. Trois cabinets vous accueillent, deux près de Paris et un en Ardèche, et l’écran vous évite tout déplacement si vous le préférez. Quand c’est utile, le psychothérapeute propose un bilan psychologique pour mieux comprendre ce qui se joue. Notre façon de travailler est décrite sur la page notre façon d’accompagner.
Questions fréquentes
Comment savoir si je ressens de la honte ou de la culpabilité ?
Écoutez le verbe de la phrase qui tourne dans votre tête. « J’ai menti, j’ai oublié, j’ai crié » parle d’un acte : c’est la culpabilité. « Je suis menteur, nul, mauvais » parle de la personne : c’est la honte. Le geste qui vous vient aide aussi : envie de réparer d’un côté, envie de vous cacher ou de disparaître de l’autre.
Pourquoi les excuses ne me soulagent-elles pas ?
Parce qu’elles répondent à une culpabilité, et que ce qui vous pèse est peut-être une honte. Une excuse répare un acte ; elle ne change pas le jugement que l’on porte sur soi. Quand l’excuse a été faite et reçue et que le poids reste, il vaut la peine de chercher la phrase en « je suis » qui s’est installée derrière.
La honte peut-elle servir à quelque chose ?
Une gêne passagère rappelle les règles du groupe et nous rend attentifs au regard des autres. Mais quand la honte s’étend à toute la personne et dure, elle pousse au retrait et au secret plutôt qu’à la réparation. Dans ce dossier, la culpabilité juste a sa propre page ; la honte, elle, se travaille surtout pour être ramenée à sa juste place.
Puis-je remplir la fiche seul ?
Oui, elle a été pensée pour cela, sur papier de préférence. Si elle réveille un souvenir très lourd, une agression, un accident ou une humiliation ancienne, arrêtez-vous : cela n’a rien d’un échec, et indique plutôt que ce moment mérite d’être travaillé avec quelqu’un. Vous pouvez apporter la fiche en séance.
Peut-on travailler la honte en téléconsultation ?
Oui. Tout ce que nous proposons peut se faire en téléconsultation, séances de couple et de famille comprises. Certaines personnes trouvent même plus facile de dire une honte depuis leur propre fauteuil, sans croiser personne dans une salle d’attente.
Sources de la page et de la fiche
Les deux premières références sont des travaux de recherche ; les deux suivantes sont des fiches de travail, que nous avons traduites et adaptées.
- Tangney, J. P., & Dearing, R. L. (2002). Shame and Guilt. New York : Guilford Press. Ouvrage de référence sur la distinction entre la honte et la culpabilité.
- Norman, S. (2022). « Trauma-Informed Guilt Reduction Therapy: Overview of the Treatment and Research ». Current Treatment Options in Psychiatry, 9(3), 115–125. doi.org/10.1007/s40501-022-00261-7 (texte intégral : PMC9068861).
- Pabau, « Shame and Guilt Worksheet » (fiche de travail en quatre parties : la honte, la culpabilité, comparer, stratégies). pabau.com/templates/shame-and-guilt-worksheet.
- TherapistAssist, « Shame vs Guilt Worksheet » (fiche de travail appuyée sur Tangney et Dearing, 2002). therapistassist.app/resources/shame-vs-guilt-worksheet.
Pour aller plus loin
Un moment rejoué peut se raconter autrement
Si un moment tourne en boucle et que vous ne savez plus s’il faut le réparer ou cesser de vous en accuser, venez le déplier avec nous, au cabinet ou par écran.