Avant de me blâmer : les pièges de la pensée après un trauma
Après un accident, une agression, une catastrophe, beaucoup de personnes se font, chaque soir, un procès dont elles sont à la fois l’accusé, le procureur et le juge. Le verdict tombe toujours de la même façon : « c’est ma faute ». Ce procès est presque toujours instruit à charge, avec des pièces que l’on n’avait pas le jour des faits. Cette page propose de le rouvrir, calmement, avec deux outils : la fiche de Diana Giorgetti, que nous avons traduite et adaptée en français sous la forme d’une grille à cocher, et les quatre questions sur lesquelles s’appuie la thérapie décrite par Sonya Norman.
Le procès du soir : pourquoi on s’accuse après un trauma
La fiche de Diana Giorgetti s’ouvre sur un constat que nous faisons tous les jours : les personnes qui ont traversé un trauma éprouvent souvent une culpabilité ou une honte qui ne correspond pas à ce qui s’est passé, à propos de ce qu’elles ont fait ou de ce qu’elles n’ont pas fait. Avant de vous accuser, dit-elle en substance, prenez connaissance des erreurs de raisonnement que commettent couramment les victimes, cochez celles qui vous parlent, et si certaines vous sont familières, il est peut-être temps de corriger votre façon de penser.
Pourquoi ces erreurs sont-elles si répandues ? D’abord parce que la mémoire d’un événement grave se rejoue, et qu’à chaque reprise on la regarde avec la fin de l’histoire en tête. Dans les années 1970, le psychologue Baruch Fischhoff a montré que, dès que l’on connaît l’issue d’un événement, on surestime à quel point elle était prévisible : c’est l’effet « je le savais depuis le début ». Ensuite parce que s’accuser restitue une forme de maîtrise : si la faute est mienne, c’est que j’avais prise sur les événements. Le prix de ce pouvoir imaginaire est très élevé.
Une remarque de clinicien, enfin. Le procès se tient presque toujours la nuit, ou dans ces moments vides où l’esprit n’a rien d’autre à faire : sous la douche, au volant, dans la file d’attente d’un supermarché. On ne le choisit pas. On peut, en revanche, en changer les règles.
Avant de commencer : comment utiliser la grille
Pensez à un moment précis que vous vous reprochez, un seul. Lisez chaque piège tranquillement, et cochez ceux dans lesquels vous vous reconnaissez. Une question apparaît alors sous l’élément coché : c’est celle que vous pouvez vous poser, par écrit si possible. Le compteur, en bas, indique combien de pièges vous avez reconnus. Rien n’est enregistré ni envoyé, et tout s’efface quand vous quittez la page.
Deux précisions comptent. Cette grille ne sert pas à se convaincre que l’on n’a jamais aucune part dans ce qui arrive ; elle sert à ramener cette part à sa juste mesure. Et elle peut réveiller des émotions fortes. Si c’est le cas, arrêtez-vous, respirez, reprenez plus tard, ou gardez-la pour une séance.
Grille traduite et adaptée en français d’après la fiche de Diana Giorgetti, Before I Blame Myself & Feel Guilty Worksheet (références en bas de page). Les exemples sont ceux de la fiche ; nous avons seulement francisé le prénom de Jane, devenue Jeanne, et regroupé les quatorze pièges en quatre familles.
La grille : quatorze pièges de la pensée, à cocher
Ce que je savais vraiment, ce jour-là
La part qui me revient
Les choix faits sous la menace
Ce que je ressens n’est pas une preuve
Pièges que je reconnais :
Ce n’est ni un test ni un score : un seul piège reconnu peut suffire à entretenir des années de reproches, et en cocher beaucoup ne dit rien de grave sur vous. C’est le signe que votre culpabilité mérite d’être réexaminée, idéalement avec quelqu’un.
- La culpabilité après un trauma s’appuie très souvent sur des erreurs de raisonnement communes, pas sur des faits.
- On juge le passé avec des informations que l’on n’avait pas, et avec un cerveau calme qui n’est pas celui de l’alerte.
- Avoir pu éviter n’est pas avoir causé ; une issue terrible ne prouve pas une intention mauvaise.
- Une émotion, même très forte, n’est pas une pièce à conviction.
Quatre questions pour revisiter un moment
La grille passe en revue de nombreux pièges. La thérapie que décrit la psychologue américaine Sonya Norman, la Trauma-Informed Guilt Reduction (TrIGR), ramène l’examen à quatre familles de pensées, identifiées avant elle par Edward Kubany et ses collègues (Norman, 2022). Elles peuvent servir de fil, une fois la grille parcourue.
- Le savoir d’après. « Je savais exactement comment cela allait tourner. » On aide la personne à se remettre dans ce qu’elle savait vraiment, et dans ce qu’elle avait réellement le pouvoir de faire, à ce moment-là.
- Les options disponibles. Quelles possibilités existaient alors, et comment chacune aurait-elle pu se dérouler ? Norman note qu’au fil de cet exercice beaucoup de personnes découvrent qu’aucune bonne option n’existait, et que toutes auraient mené à une issue douloureuse.
- Le contexte entier. On reconstitue l’ensemble de ce qui s’est passé, avec les nombreux facteurs qui ont contribué à l’issue, et pas seulement son propre geste.
- L’intention. Enfin, on se demande si l’on a voulu, délibérément, l’issue malheureuse qui s’est produite. La réponse, presque toujours, est non.
Dans la TrIGR, ce travail ne vient pas seul. Il est précédé de deux séances d’explication sur la culpabilité et la honte, et suivi de deux séances consacrées aux valeurs que l’événement a blessées et à un projet de vie plus en accord avec elles. L’idée, belle et simple, est que l’on n’a plus besoin d’exprimer ses valeurs en souffrant quand on peut les exprimer en agissant.
Exemple fictif : Thomas, le chevreuil et la nuit de février
Exemple fictif
Thomas, 38 ans, rentrait d’un dîner en voiture avec son meilleur ami, Mehdi. Un chevreuil a surgi sur une départementale ; Thomas a donné un coup de volant, la voiture a heurté un arbre côté passager. Mehdi a passé trois semaines en réanimation et garde une jambe abîmée. Thomas n’avait pas bu et roulait sous la limite. Depuis huit mois, il ne conduit plus la nuit, évite Mehdi, et répète : « J’aurais dû freiner au lieu de braquer. C’est moi qui l’ai mis dans cet état. » Parcourez les onglets pour voir comment les quatre questions éclairent son récit.
Thomas « sait » aujourd’hui qu’il fallait freiner. Mais cette certitude vient de l’après : du choc, de l’arbre, du côté passager. Sur le moment, il a disposé d’une fraction de seconde, de nuit, avec une forme sombre qui jaillissait du fossé. Il n’a pas « choisi » de braquer au sens où l’on choisit un plat au restaurant ; ses mains ont réagi.
Freiner à fond aurait pu éviter l’arbre. Cela aurait aussi pu projeter l’animal dans le pare-brise, ou provoquer une collision avec la voiture qui suivait. Thomas ne voit que la fin heureuse de l’autre choix. Quand il examine honnêtement les trois ou quatre possibilités, aucune n’était sans danger.
La route n’était pas éclairée, il n’y avait pas de panneau signalant le passage d’animaux à cet endroit, il pleuvait, l’arbre était à un mètre du bas-côté. Mehdi n’avait pas bouclé sa ceinture depuis le départ, détail que Thomas n’a jamais raconté à personne, de peur d’avoir l’air d’accuser son ami. Sa propre part existe, elle tient dans un réflexe, au milieu de beaucoup d’autres éléments.
Thomas voulait éviter un animal et protéger les deux occupants de la voiture. L’issue a été terrible ; son intention était exactement l’inverse. Lorsqu’il le formule à voix haute, en séance, il pleure pour la première fois depuis l’accident, et dit : « Je n’ai jamais voulu ça. » Ce n’est pas une excuse. C’est un fait qu’il avait perdu de vue.
Pour Thomas, ce parcours n’efface ni la tristesse ni le regret. Il déplace quelque chose : de « je l’ai mis dans cet état » à « nous avons eu un accident, et j’étais au volant ». Le travail suivant, en EMDR, portera sur les images de la nuit elle-même, qui reviennent encore. Et un jour, peut-être, sur le coup de téléphone qu’il n’ose pas passer à Mehdi.
Jeu : quel piège se cache dans cette phrase ?
Cinq phrases inventées, comme on en entend après un événement difficile. Associez chacune au piège de pensée qu’elle illustre le mieux, puis vérifiez. Jeu pédagogique, sans enregistrement.
Ce que montre la recherche sur la culpabilité après un trauma
L’article de Norman présente un essai randomisé : 144 vétérans des conflits d’Irak et d’Afghanistan ont reçu soit la TrIGR, en six séances, soit une thérapie de soutien. La culpabilité liée au trauma a nettement plus diminué avec la TrIGR, avec une taille d’effet de 0,92, que les chercheurs considèrent comme importante. Les symptômes de stress post-traumatique et de dépression ont aussi davantage baissé. Six mois après le début, la moitié des participants de la TrIGR ne remplissaient plus les critères du stress post-traumatique, contre 14 % dans le groupe de soutien (Norman, 2022).
Une synthèse clinique plus récente, cosignée par Norman, va dans le même sens à propos des thérapies du trauma les plus utilisées. Les auteurs rappellent que deux thérapies cognitives et comportementales, la PE (exposition prolongée) et la CPT (thérapie du traitement cognitif), font mieux baisser la culpabilité qu’un groupe contrôle, et qu’un essai randomisé a obtenu une baisse de la culpabilité comme de la honte avec chacune des deux méthodes comparées, la réécriture en imagination comme l’EMDR, chez des adultes traumatisés dans l’enfance (Boterhoven de Haan et al., 2020). Ils reprennent une formule de la CPT selon laquelle ces deux émotions sont souvent « fabriquées » : produites par des pensées qui se bloquent, du genre de celles que recense la grille. Leur message central : ces thérapies ont davantage de chances d’agir quand la culpabilité et la honte sont visées de front, en tant que telles (Wells et al., 2026).
Pour la façon dont l’EMDR et les outils des TCC se répondent dans ce travail, voir honte et culpabilité : l’EMDR et les TCC.
Et si j’ai réellement mal agi ?
C’est la question que beaucoup n’osent pas poser, de peur qu’on leur réponde trop vite « mais non, vous n’y êtes pour rien ». Cette réponse rassurante, quand elle est fausse, ne rassure personne. Il arrive que l’on ait réellement fait quelque chose de grave, ou omis quelque chose d’important : sous l’effet de la peur, de l’épuisement, d’un ordre, d’une erreur de jugement. On parle de blessure morale quand on a commis, laissé faire ou subi quelque chose qui contredit en profondeur ce en quoi l’on croit.
Le but de la grille et des quatre questions n’est pas d’absoudre. C’est d’arriver à une appréciation complète, où sa part est regardée en face, mais à sa vraie taille, dans son vrai contexte. Ce qui reste alors est souvent une culpabilité plus juste, et cette culpabilité-là peut redevenir utile : elle appelle une réparation quand c’est possible, et, quand ce n’est pas possible, un engagement fidèle aux valeurs blessées. La page la culpabilité utile décrit ce mouvement.
Quand la culpabilité devient honte
Norman relève un point clinique important : la culpabilité liée au trauma va rarement sans honte (Norman, 2022). Elle décrit le basculement avec précision : le passage de l’une à l’autre se fait au moment où l’on ne pense plus seulement avoir commis une faute, mais être soi-même mauvais à cause d’elle. À partir de là, on ne se reproche plus un geste, on se cache tout entier.
Ce glissement se repère à des phrases (« je suis quelqu’un de mauvais », « je ne mérite pas qu’on m’aide »), mais aussi à des comportements : se couper des autres, renoncer à se soigner, se mettre en danger, boire pour ne plus penser. Pour comprendre la différence et ce qu’elle change, voir culpabilité ou honte ; pour la honte qui suit une agression ou des violences, la honte après des violences ; pour la honte installée de longue date, la honte de soi.
En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Au cabinet : rouvrir le dossier, pièce par pièce
Une grille aide à repérer ses pièges ; elle ne remplace pas la présence de quelqu’un qui écoute le récit sans le juger et sans se presser de rassurer. Au cabinet, nous commençons souvent par cela : raconter. Il arrive que le psychothérapeute demande de reprendre une scène précise minute par minute, comme Thomas l’a fait avec sa nuit de février, parce que c’est dans le détail que les certitudes d’après se défont.
Spécialisé dans le trauma, le psychothérapeute réalise un bilan psycho-traumatique, parfois complété par un bilan de la dissociation, avant l’EMDR. Les séances d’EMDR durent 80 minutes. Si ce sont des images qui nourrissent les reproches (la seconde avant le choc, la porte qui se referme), l’EMDR s’attaque à ces souvenirs. Les outils des TCC, dont relèvent les questions de cette page, servent à examiner les pensées qui accusent et à les confronter aux faits. L’écoute analytique accueille ce qui, dans la sévérité du juge intérieur, vient d’une histoire plus ancienne que l’événement.
Rien ne vous engage au premier rendez-vous ; venez seul ou accompagné, au cabinet ou par écran interposé, avec cette grille si vous le souhaitez, cochée ou vierge. La fréquence des séances se discute avec vous et, de temps en temps, nous faisons un bilan d’étape. Des trous de mémoire ou une concentration défaillante qui s’éternisent après l’événement peuvent justifier un bilan neuropsychologique, réalisé par la neuropsychologue.
Questions fréquentes sur la culpabilité après un trauma
Pourquoi je me sens coupable de ce qui m’est arrivé ?
Parce qu’après un trauma, l’esprit rejoue l’événement en connaissant la fin, ce qui le rend faussement prévisible, et parce que s’accuser procure le sentiment trompeur d’avoir eu prise sur les faits. S’y ajoutent des pièges de pensée très répandus : exagérer son rôle, confondre « j’aurais pu l’éviter » et « je l’ai causé », prendre un sentiment pour une preuve.
Qu’est-ce que le biais rétrospectif ?
C’est l’illusion qui fait croire, une fois que l’on connaît l’issue d’un événement, qu’elle était prévisible et que l’on aurait dû la voir venir. Après un trauma, ce biais fait relire des signes flous comme des avertissements évidents, et conduit à se reprocher de ne pas avoir agi.
Pourquoi je m’en veux de ne pas avoir réagi pendant une agression ?
Parce que l’on juge sa réaction avec un esprit calme, alors que sous la menace la pensée change : des options évidentes après coup ne viennent même pas à l’esprit. Se figer, apaiser, fuir ou combattre sont des réponses automatiques de survie. Ne pas avoir réagi ne veut dire ni consentir, ni être faible.
Qu’est-ce que la TrIGR ?
La Trauma-Informed Guilt Reduction est une thérapie individuelle brève, en six séances, d’inspiration cognitive et comportementale, centrée sur la culpabilité et la honte liées à un trauma. Elle aide à réexaminer son rôle dans l’événement à travers quatre types de pensées, puis à retrouver les valeurs blessées et à agir en accord avec elles. Elle a été décrite par Sonya Norman.
Peut-on se sentir coupable et avoir vraiment une part de responsabilité ?
Oui. Le but n’est pas de nier toute responsabilité, mais de la ramener à sa juste mesure, dans son contexte. Une fois cette part regardée en face, la culpabilité qui reste peut devenir utile : elle appelle une réparation quand c’est possible, ou un engagement fidèle aux valeurs que l’on a blessées.
Références
Les travaux et ouvrages cités sur cette page.
- Giorgetti, D. Before I Blame Myself & Feel Guilty Worksheet (fiche de travail, traduite et adaptée en français par nos soins). Lire la fiche originale (PDF, en anglais).
- Norman, S. (2022). Trauma-Informed Guilt Reduction Therapy: Overview of the Treatment and Research. Current Treatment Options in Psychiatry, 9(3), 115–125. DOI · texte intégral (PMC).
- Wells, S. Y., Davis, B. C., Wachen, J. S., Silva, M. E., & Norman, S. B. (2026). Optimizing Trauma-Focused Treatments to Address Guilt and Shame: Clinical Considerations and Strategies. Journal of Traumatic Stress. DOI · texte intégral (PMC).
- Boterhoven de Haan, K. L., Lee, C. W., Fassbinder, E., et al. (2020). Imagery rescripting and eye movement desensitisation and reprocessing as treatment for adults with post-traumatic stress disorder from childhood trauma: randomised clinical trial. The British Journal of Psychiatry, 217(5), 609–615. DOI.
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Le verdict peut être révisé
Si plusieurs cases de la grille vous ont arrêté, et que le procès continue malgré tout chaque soir, c’est le moment d’en parler à quelqu’un. Une première rencontre suffit pour commencer à examiner, ensemble, les pièces du dossier.