Le clown
Il fait rire avant qu’on se moque de lui. Il prend les devants : si l’on rit, c’est qu’il l’a voulu. La classe l’adore, et personne ne voit qu’il ne sait pas lire la consigne.
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« C’est parce que j’ai crié que papa est parti ? » La question arrive dans la voiture, entre deux chansons, sans prévenir, et l’adulte qui l’entend a souvent la gorge serrée. Un enfant peut se croire responsable d’un divorce, d’une maladie, d’une colère de ses parents ; un adolescent peut s’enfermer des semaines dans sa chambre après une photo partagée, une moquerie, une note rendue devant la classe. Cette page raconte comment la honte et la culpabilité apparaissent chez les petits, ce qu’elles deviennent à l’adolescence, et comment les adultes peuvent aider l’enfant à réparer sans le faire rougir de lui-même.
Un bébé ne connaît ni la honte ni la culpabilité. Il connaît la détresse, le plaisir, la colère, la peur. Les émotions qui supposent de se voir avec les yeux des autres viennent plus tard, et dans un ordre qui a beaucoup intéressé les chercheurs comme les psychanalystes. Le psychanalyste Erik Erikson, qui a décrit la vie comme une suite de crises à traverser, en avait fait deux étapes de l’enfance : « autonomie contre honte et doute », puis « initiative contre culpabilité ». Les âges ci-dessous sont des repères, jamais des examens de passage.
La psychologue Grazyna Kochanska a imaginé, avec son équipe, une situation devenue célèbre dans l’étude du développement moral. On confie à un enfant de deux ou trois ans un jouet présenté comme précieux, auquel l’adulte dit tenir beaucoup. Le jouet est truqué : il se casse dès qu’on le manipule. L’adulte sort un instant de la pièce, et l’on observe (Kochanska et al., 2002).
Certains enfants détournent le regard, se tassent, se cachent sous la table : c’est la signature de la honte. D’autres s’agitent, cherchent à recoller les morceaux, vont avouer d’eux-mêmes en tendant les débris : c’est le visage de la culpabilité, tournée vers la réparation. La plupart font un peu des deux. Ce qui frappe, quand on regarde ces petites scènes, c’est que la même maladresse peut donner naissance à deux mouvements opposés : se faire disparaître, ou se rapprocher pour arranger les choses.
Les travaux de June Tangney et Ronda Dearing ont prolongé cette distinction (Tangney et Dearing, 2002) : les enfants plus enclins à la culpabilité montrent davantage d’empathie et cherchent à réparer, tandis que ceux qui sont plus enclins à la honte se replient ou retournent leur malaise en colère contre les autres. Il ne s’agit pas de deux sortes d’enfants, mais de deux pentes que l’éducation, l’école et les événements peuvent creuser ou adoucir. Un mensonge, dans cette perspective, est souvent moins une faute morale qu’une honte qui cherche une cachette.
Pour un enfant de quatre ou six ans, le monde tourne encore un peu autour de lui. S’il s’est disputé avec son père la veille du départ de celui-ci, il peut relier les deux événements sans que personne ne s’en doute. S’il a souhaité, dans une colère, que sa petite sœur « disparaisse », et que la petite sœur tombe malade, il peut se sentir coupable pendant des années. Ce n’est pas un raisonnement : c’est la pensée magique de cet âge, où souhaiter et faire se confondent encore.
Ces culpabilités-là se disent rarement. Elles se devinent à des détails : un enfant qui devient soudain très sage, qui range sa chambre sans qu’on le lui demande « pour que papa revienne », qui s’excuse de tout, qui demande avec insistance si l’on est fâché. Françoise Dolto a consacré un livre entier à ce que l’on peut dire aux enfants quand les parents se séparent ; l’idée qui le traverse, et que nous retrouvons en consultation, est qu’il vaut mieux dire simplement la vérité de la décision que laisser l’enfant inventer la sienne.
Exemple fictif
Léna, six ans, vit la séparation de ses parents depuis trois mois. Elle a recommencé à mouiller son lit et refuse d’aller chez son père le week-end. Un soir, en se brossant les dents, elle dit à sa mère : « Si j’avais pas fait la colère au restaurant, vous seriez encore mariés. » Sa mère, prise de court, répond : « Mais non, voyons, ça n’a rien à voir, va te coucher. »
Que pourrait faire sa mère le lendemain ?
La même attention vaut quand un parent tombe malade, quand un grand-parent meurt, quand une dispute violente éclate à la maison : l’enfant a besoin d’entendre, avec des mots de son âge, qu’il n’y est pour rien. Le dossier sur le deuil chez l’enfant et la page sur la place des enfants dans les difficultés du couple prolongent ce point.
Demandez à des adultes un souvenir de honte d’enfance : une bonne partie vous raconteront une scène d’école. La lecture à voix haute où l’on bute sur un mot pendant que la classe ricane. La copie rendue par ordre de notes, la sienne en dernier. Le vestiaire de la piscine. La cantine où l’on mange seul. Le maître qui lit un mot d’excuse devant tout le monde. Ces scènes durent quelques secondes ; on les garde parfois cinquante ans.
Chez l’enfant qui a une dyslexie, un trouble de l’attention ou une difficulté de calcul, la honte s’installe souvent bien avant le diagnostic, au fil de remarques comme « tu ne fais pas d’efforts ». Elle peut finir par l’empêcher d’aller à l’école : c’est l’un des fils que l’on retrouve dans la phobie scolaire. Les moqueries répétées, elles, relèvent du harcèlement, et l’enfant harcelé a très souvent honte d’être la cible, au point de ne rien dire chez lui. Les pages apprentissages, émotions et estime de soi et troubles dys et estime de soi détaillent ces chemins.
Une remarque d’expérience : l’enfant honteux à l’école est rarement celui qui pleure en rentrant. C’est plus souvent celui qui « a mal au ventre » le lundi matin, qui « a oublié » son cahier de liaison, qui répond « rien » à la question « qu’est-ce que tu as fait aujourd’hui ? ». La honte préfère les symptômes aux mots.
Un enfant honteux ne dit presque jamais « j’ai honte ». Il trouve une façon d’être qui le protège du regard. Ces masques ne sont pas des défauts de caractère ; ils sont des solutions, coûteuses, à un problème qu’il ne sait pas nommer.
Il fait rire avant qu’on se moque de lui. Il prend les devants : si l’on rit, c’est qu’il l’a voulu. La classe l’adore, et personne ne voit qu’il ne sait pas lire la consigne.
Insolent, provocateur, il préfère être puni pour une bêtise que regardé pour une faiblesse. La colère est l’une des formes les plus fréquentes de la honte retournée.
Il ne lève jamais la main, s’assoit au fond, s’arrange pour ne pas exister. Il ne pose aucun problème, ce qui fait qu’on le remarque très tard.
Il ne supporte pas l’erreur, recommence ses dessins dix fois, pleure pour un 16 sur 20. Le perfectionnisme est souvent une armure contre la honte de ne pas être à la hauteur.
Il nie ce que tout le monde a vu, invente des histoires. Avant de punir le mensonge, il vaut la peine de se demander quelle honte il protège.
« De toute façon c’est toujours ma faute », « je suis bête ». Il se condamne avant les autres, pour que la sentence vienne au moins de lui.
Le bonnet d’âne a disparu des salles de classe, mais l’humiliation éducative n’a pas tout à fait quitté les familles : le « regarde-toi, tu n’as pas honte ? », la bêtise racontée en riant au repas de famille, la punition devant les cousins, la photo de la chambre en désordre envoyée au groupe familial. Rousseau raconte dans les Confessions comment, enfant, accusé à tort d’avoir cassé le peigne de Mlle Lambercier, il fut puni sans fléchir et garda toute sa vie le souvenir de cette injustice. Une punition que l’enfant juge injuste, ou humiliante, lui apprend rarement la règle ; elle lui apprend surtout ce qu’il vaut aux yeux de l’adulte.
Associez chaque phrase au message que l’enfant risque d’en retenir, puis vérifiez.
Adele Faber et Elaine Mazlish, dans Parler pour que les enfants écoutent, écouter pour que les enfants parlent, recommandaient de décrire le problème plutôt que de qualifier l’enfant. Ce petit déplacement de « tu es » vers « tu as fait » est exactement celui qui sépare la honte de la culpabilité. Il permet aussi de proposer une réparation : rendre, nettoyer, s’excuser, faire un dessin pour celui qu’on a blessé. Réparer est la meilleure manière qu’ait un enfant de transformer une faute en apprentissage.
À l’adolescence, la honte change d’échelle. Le corps devient un sujet d’examen permanent : la poitrine qui pousse trop tôt ou trop tard, l’acné, la voix qui casse, la taille, le poids, les poils. L’adolescent a parfois honte de ses parents, de leur voiture, de leur accent, de leur façon de parler à ses amis, et il a honte d’en avoir honte. C’est une étape ordinaire de la séparation, même si elle blesse les parents. La sexualité naissante, les premiers émois, une attirance que l’on n’ose pas dire, une orientation que l’on cache : autant de terrains où la honte peut s’enraciner. Nous y consacrons une page entière : se réconcilier avec son corps et son intimité.
La culpabilité, elle, devient plus morale, parfois écrasante. Rousseau, encore lui, raconte qu’adolescent, domestique dans une maison de Turin, il vola un petit ruban et accusa de ce vol une jeune cuisinière, Marion, qui fut renvoyée. Il dit que ce souvenir l’a poursuivi toute sa vie, et que le désir de s’en délivrer a compté dans l’écriture des Confessions. Beaucoup d’adolescents portent ainsi une faute réelle, souvent petite, qu’ils n’ont jamais pu dire et qui grossit dans le silence.
Les écrans ont ajouté un public permanent. Une photo moquée, une conversation capturée, une vidéo d’une soirée, une image intime envoyée à quelqu’un de confiance puis diffusée : en quelques minutes, toute l’école peut savoir. Certains escrocs utilisent même la honte comme une arme, en menaçant de diffuser une image si l’adolescent ne paie pas ou n’envoie pas d’autres photos : c’est la sextorsion. Dans ces moments, l’adolescent se tait d’abord par honte, et c’est ce silence qui le met le plus en danger. La phrase la plus utile qu’un parent puisse dire à l’avance, avant que rien n’arrive, est sans doute : « Quoi qu’il se passe sur ton téléphone, même si tu as fait une erreur, tu peux venir me le dire, et je ne te punirai pas pour ça. » Sur ces sujets, voir le cyberharcèlement et les réseaux sociaux.
En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Un adolescent qui dit qu’il « vaudrait mieux qu’il ne soit plus là », qui ne sort plus du tout de sa chambre après une humiliation, ou qui se fait du mal, a besoin qu’on agisse sans attendre : la honte peut devenir insupportable très vite à cet âge. Les signes qui doivent alerter sont rassemblés dans notre page sur la dépression des plus jeunes.
Affirmation 1
Faux, le plus souvent. La honte pousse l’enfant à se cacher, à nier ou à se mettre en colère, rarement à réfléchir à son acte. C’est la culpabilité, tournée vers l’acte et la réparation, qui fait réfléchir.
Affirmation 2
Vrai. C’est même fréquent chez les plus jeunes. Le dire à l’avance, sans attendre qu’il pose la question, le soulage souvent beaucoup.
Affirmation 3
Faux. Certains enfants montrent peu leur culpabilité, d’autres ne savent pas encore la reconnaître, d’autres la cachent derrière une bravade. Ce qui mérite attention, c’est l’absence durable d’empathie, qui se discute avec un professionnel, pas une étiquette sur l’avenir.
Affirmation 4
Vrai. Un parent qui reconnaît « j’ai crié trop fort, ce n’était pas juste » montre que l’on peut faire une erreur, la réparer et rester digne. C’est la meilleure leçon de culpabilité saine qui soit.
Affirmation 5
C’est plus nuancé. Cette honte est une étape habituelle de la prise de distance avec la famille. Elle blesse, et l’on peut le dire, mais elle passe le plus souvent. Elle devient préoccupante si elle s’accompagne d’un rejet violent ou d’un repli total.
Affirmation 6
Faux. Chez l’enfant, le mensonge est très souvent une cachette pour la honte, ou une peur de la réaction de l’adulte. Rendre l’aveu moins coûteux que le mensonge est la meilleure prévention.
Avec les plus jeunes, parler de la honte ne mène pas loin : on la rejoint plutôt par des détours, une partie de cartes, une figurine, un conte inventé à deux. Un petit garçon qui ne dira jamais qu’il a honte de mouiller son lit peut faire vivre à une peluche toutes les catastrophes de la nuit, puis lui inventer une solution. Une fillette qui se croit responsable de la séparation peut dessiner une maison coupée en deux et décider, au fil des séances, où elle se place. Le pédopsychothérapeute reçoit l’enfant avec ses parents, seul, ou en alternant les deux, selon ce qui l’aide ; quand l’enfant ne veut pas venir, nous travaillons avec ses parents seuls, et il est étonnant de voir combien de choses bougent déjà de cette façon. Même très petit, un enfant peut bénéficier d’un bilan psychologique, suivi d’un compte rendu écrit remis aux parents.
Pour l’adolescent, une partie de chaque suivi lui appartient en propre : il voit le pédopsychothérapeute sans ses parents, qui viennent, eux, à d’autres rendez-vous. C’est souvent la seule condition pour qu’une honte soit dite. S’il ne sort plus de sa chambre, on peut commencer en téléconsultation. Quand la honte est attachée à un événement précis, une agression, une humiliation, une image diffusée, l’EMDR adaptée à l’âge fait partie des outils, après un bilan psycho-traumatique : le trauma est la spécialité du pédopsychothérapeute du cabinet. La page EMDR chez l’enfant et l’adolescent la décrit.
Que la séparation est une décision d’adultes, prise pour des raisons d’adultes, et qu’aucune colère, bêtise ou pensée d’enfant ne peut faire divorcer des parents. Dites-le simplement, si possible tous les deux, et redites-le chaque fois que la question revient, sans vous agacer.
La culpabilité porte sur ce qu’il a fait (« j’ai cassé le jouet ») et le pousse à réparer. La honte porte sur ce qu’il croit être (« je suis méchant ») et le pousse à se cacher, à mentir ou à se mettre en colère. La honte apparaît plus tôt, vers deux ans ; la culpabilité vers trois ou quatre ans.
En parlant de l’acte et non de l’enfant, en évitant les remarques devant les autres, et en proposant une réparation plutôt qu’une sanction qui n’a pas de lien avec la faute. Si vous avez dit une phrase blessante sous le coup de la colère, revenez dessus ensuite : c’est une leçon précieuse.
Lui dire d’abord que vous ne le punirez pas pour cela, puis l’aider à faire retirer l’image et à conserver les preuves. Restez attentif à son humeur, à son sommeil et à toute idée noire. Un temps seul avec un pédopsychothérapeute, éventuellement en téléconsultation pour commencer, l’aide à traverser la honte.
Cela mérite attention si c’est durable. Des excuses permanentes peuvent traduire une culpabilité excessive, une anxiété, des scrupules, ou une honte installée. Un premier rendez-vous permet d’en comprendre l’origine et d’aider l’enfant à faire la différence entre ce qui est de sa responsabilité et ce qui ne l’est pas.
Votre enfant se croit coupable de tout, ou votre adolescent semble porter une honte qu’il ne dit pas ? Parents seuls ou accompagnés de l’enfant, un premier rendez-vous sert à démêler ce qui se passe, sur place ou à distance.
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La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.