Émotions et psychanalyse : l’affect, l’angoisse, la contenance, et pourquoi parler transforme ce que l’on ressent
La psychanalyse n’apprend pas à respirer par le ventre et ne distribue pas de fiches à remplir. Elle fait quelque chose de plus étrange : elle écoute ce qu’une émotion dit quand on la laisse parler assez longtemps. Pourquoi cette colère revient-elle toujours avec les mêmes personnes ? Pourquoi cette angoisse sans objet ? Pourquoi ce vide à la place de la tristesse ? Cette page explique ce que la psychanalyse a compris des émotions, de Freud à aujourd’hui, et comment cela s’articule, au cabinet, avec les approches plus techniques.
L’affect chez Freud : une émotion ne se refoule pas, elle se déplace
La psychanalyse est née d’une observation sur les émotions. À la fin du XIXe siècle, Josef Breuer puis Sigmund Freud reçoivent des patientes dont le corps exprime ce que la parole ne peut pas dire : paralysies sans lésion, toux, mutismes, douleurs. Ils découvrent qu’en laissant ces femmes raconter, associer, retrouver le souvenir à l’origine du symptôme et surtout l’émotion qui l’accompagnait, le symptôme cède. Freud appellera cette émotion restée coincée le « quantum d’affect » : une quantité d’énergie émotionnelle qui n’a pas pu se décharger au moment de l’événement et qui cherche une sortie, n’importe laquelle.
De là une idée qui reste centrale : dans le modèle freudien, ce que l’on refoule, c’est la représentation, le souvenir, l’idée. L’affect, lui, ne se refoule pas vraiment : il se détache de son idée d’origine et va se coller ailleurs. C’est pourquoi on peut être terrifié par les pigeons sans aucun souvenir de ce qui a fait peur, ou furieux contre un collègue qui ne mérite pas cette dose. L’émotion est juste, la cible a changé. La page émotions et EMDR décrit un mécanisme voisin, sous un autre vocabulaire : le souvenir non digéré qui continue de régler le présent.
- Pour la psychanalyse, une émotion disproportionnée est une émotion juste adressée à la mauvaise cible, ou au mauvais moment.
- Ce qui a été séparé (l’émotion de son histoire) peut être réuni par la parole, et l’émotion retrouve alors une taille normale.
- Le symptôme n’est pas un bug : c’est une solution que le psychisme a trouvée, et qu’il vaut mieux comprendre avant de la retirer.
Qu’appelle-t-on « affect », au juste ?
Le mot désigne, en psychanalyse, la dimension ressentie d’une émotion, sa charge, par opposition à la représentation (l’idée, l’image, le souvenir). On peut avoir une représentation sans affect (raconter un drame d’une voix neutre, comme un fait divers) ou un affect sans représentation (pleurer sans savoir pourquoi, être angoissé sans objet). Beaucoup de souffrances tiennent à cette dissociation entre les deux, et le travail analytique vise à les réunir.
Deux angoisses : celle qui submerge et celle qui prévient
En 1926, dans Inhibition, symptôme et angoisse, Freud révise sa théorie et propose une distinction qui reste d’une grande utilité clinique. L’angoisse automatique est celle qui déborde : le psychisme est submergé par une quantité d’excitation qu’il ne peut pas traiter. C’est l’angoisse du nourrisson sans sa mère, celle du traumatisme, celle de l’attaque de panique. L’angoisse signal, au contraire, est une petite dose d’angoisse que le moi produit volontairement pour se prévenir d’un danger qui approche, un peu comme un détecteur de fumée. Elle est désagréable mais fonctionnelle : elle permet d’éviter, de se préparer, de se défendre.
Le problème, c’est quand le détecteur est mal réglé : il se déclenche pour une tartine qui brûle comme pour un incendie, ou bien il reste muet jusqu’à ce que la maison soit en flammes. La psychanalyse s’intéresse à ce qui a réglé le détecteur ainsi : quelles expériences précoces, quels dangers réels ou imaginaires, quelles répétitions. Les TCC s’intéressent plutôt à comment le régler aujourd’hui. Les deux questions sont légitimes, et la page angoisse et anxiété les tient ensemble.
Émo est allongé sur le divan. Silence. Émo : « Je ne sais pas quoi dire. » Silence. Émo : « C’est drôle, ça me rappelle les dimanches chez ma grand-mère, on n’avait pas le droit de parler à table. » Silence. L’analyste : « Mmh. » Émo : « … Vous croyez que c’est pour ça que je parle tout le temps en réunion ? » Silence. Émo vient de faire en trois minutes ce qu’aucune fiche n’aurait produit : relier une émotion d’aujourd’hui (l’angoisse du silence) à une scène d’hier. Le « mmh » n’était pas de la paresse. C’était de la place.
Le corps qui parle : conversion et somatisation
Quand une émotion ne peut ni se dire ni se penser, elle trouve souvent le corps. Freud a appelé conversion le mécanisme par lequel un conflit psychique se transforme en symptôme corporel qui a un sens : la jambe qui ne peut plus avancer vers ce qu’on redoute, la voix qui se coupe quand il faudrait dire non. Les psychosomaticiens de l’école de Paris, autour de Pierre Marty dans les années 1960, ont décrit un autre cas de figure : des patients qui n’ont ni symptôme signifiant ni vie fantasmatique repérable, dont la parole est plate, factuelle, collée au concret, et dont le corps tombe malade comme si l’émotion, faute de pouvoir être pensée, se déchargeait directement dans les organes. Ils ont parlé de « pensée opératoire ». Peu après, les psychiatres Peter Sifneos et John Nemiah forgeaient le mot alexithymie pour décrire des observations voisines. La page alexithymie fait le point sur ce qu’on en sait aujourd’hui.
Ce que la psychanalyse apporte ici, c’est une hypothèse de travail : le corps qui parle n’est pas un corps défectueux, c’est un corps qui prend le relais d’un appareil à penser les émotions insuffisamment construit. Et cet appareil se construit dans une relation, au début de la vie. Ce qui nous amène à Winnicott et à Bion.
Winnicott et Bion : être contenu pour pouvoir sentir
Le holding de Winnicott
Le pédiatre et psychanalyste anglais Donald Winnicott a décrit ce qu’un bébé reçoit d’une mère « suffisamment bonne » : un holding, un portage physique et psychique. Le bébé qui hurle de faim ou de peur est submergé par une angoisse sans nom. Les bras, la voix, le rythme de l’adulte lui prêtent un contour : « oui, c’est dur, je suis là, ça va passer ». Petit à petit, le bébé intériorise ce contour et devient capable de se tenir lui-même. Winnicott insistait : ce n’est pas la perfection qui construit, ce sont les petits ratés supportables. Une mère parfaite empêcherait l’enfant de découvrir qu’il peut survivre à l’attente. La page émotions du bébé traduit cela en termes de co-régulation.
La contenance de Bion
Wilfred Bion est allé plus loin dans la description de ce qui se passe entre les deux. Le bébé, dit-il, projette dans sa mère des éléments bruts, insupportables, qu’il appelle éléments bêta : des sensations, des terreurs sans forme. La mère, par sa capacité de rêverie, les accueille, les « digère » psychiquement et les lui rend transformés en quelque chose de pensable, des éléments alpha. L’enfant intériorise peu à peu cette fonction de transformation, que Bion appelle la fonction alpha : la capacité de faire d’une sensation brute une émotion nommable, puis une pensée. Quand cette fonction a été insuffisamment transmise, l’adulte garde des zones où les émotions restent à l’état brut : elles sont évacuées dans l’agir, le corps ou le vide, faute de pouvoir être pensées.
Ce modèle éclaire ce qu’un thérapeute fait, quelle que soit son école, quand il reçoit une émotion débordante sans se laisser déborder, et la rend au patient sous une forme plus supportable. Il éclaire aussi pourquoi le cadre (la régularité, la durée, la stabilité du lieu) n’est pas un détail administratif : c’est le contenant.
Outil : de la sensation brute au mot
Faites glisser le curseur pour parcourir les étapes par lesquelles une émotion passe de l’état brut à quelque chose que l’on peut penser et partager. C’est, en accéléré, ce que Bion décrit et ce qu’une cure parcourt, souvent dans le désordre et avec des retours en arrière.
André Green et la mentalisation : le pont vers aujourd’hui
Le psychanalyste français André Green a consacré en 1973 un livre entier à l’affect, Le Discours vivant, pour rappeler que la psychanalyse n’est pas qu’une affaire de mots et de représentations : ce qui circule dans une séance, c’est une parole chargée, vivante, et c’est cette charge qui soigne, pas la finesse des interprétations. Green a aussi décrit des patients chez qui le problème n’est pas un trop-plein d’émotions mais un vide, une absence, qu’il a reliée à l’expérience précoce d’un parent présent physiquement mais absent psychiquement, déprimé, ailleurs. Il en a tiré une clinique du « blanc », du vide émotionnel, qui résonne avec ce qu’on observe dans certaines dépressions et dans l’anesthésie dissociative.
Plus récemment, Peter Fonagy et son équipe à Londres ont construit un pont entre la psychanalyse et la recherche contemporaine autour du concept de mentalisation : la capacité de comprendre ses propres états mentaux et ceux des autres, de se dire « je suis en colère parce que je me suis senti humilié, et lui ne l’a peut-être pas voulu ». Cette capacité, montrent-ils, se construit dans l’attachement précoce, s’effondre sous le stress émotionnel intense, et peut être rééduquée en thérapie. C’est une version mesurable et enseignable de la fonction alpha de Bion. Elle est devenue l’un des points de rencontre entre analystes, thérapeutes TCC et chercheurs.
Pourquoi parler transforme
On entend souvent : « parler ne change rien, les faits sont les faits ». Les faits, oui. Mais ce qu’une émotion fait de nous dépend de la place qu’elle occupe dans notre histoire, et cette place se rejoue chaque fois qu’on la raconte. Freud a appelé après-coup ce phénomène : un souvenir ancien prend un sens nouveau, et donc une charge émotionnelle nouvelle, à la lumière d’une expérience ultérieure. Un événement anodin de l’enfance peut devenir traumatique à l’adolescence quand on comprend ce qu’il signifiait ; inversement, un souvenir terrifiant peut perdre sa charge quand il est enfin relié, compris, partagé. Parler en séance, ce n’est pas se répéter : c’est remettre les souvenirs en circulation pour qu’ils changent de place.
- La mise en motsCe qui était brut prend forme. Nommer, c’est déjà ne plus être entièrement dedans.
- L’adresseOn ne parle pas dans le vide : on parle à quelqu’un, et ce quelqu’un reçoit. L’émotion partagée n’a plus la même densité que l’émotion seule.
- L’associationUn mot en appelle un autre, un souvenir en réveille un autre. Les liens qui se font échappent au contrôle, et c’est pour ça qu’ils sont vrais.
- Le transfertLes émotions anciennes se rejouent dans la relation avec le thérapeute lui-même : agacement, attachement, déception. Loin d’être un obstacle, c’est le matériau le plus précieux, parce qu’il est là, en direct. La page transfert positif et négatif y est consacrée.
- L’après-coupLe sens change, la charge change. Le passé n’est pas modifié, mais son emprise sur le présent, si.
Six idées reçues à retourner
Touchez une carte pour la retourner.
Ce que la cure ne fait pas, et pourquoi c’est précieux
Une psychothérapie analytique ne vous apprendra pas la cohérence cardiaque, ne vous donnera pas de fiche à remplir et ne vous fixera pas d’objectif chiffré pour la semaine. Ce n’est pas par mépris pour ces outils, qui ont leur efficacité et que le cabinet utilise par ailleurs. C’est parce que la méthode repose sur autre chose : un espace où rien n’est attendu, où l’on peut dire ce qui vient sans que cela serve à quelque chose tout de suite. Pour beaucoup de gens qui passent leur vie à être utiles, performants, en train de gérer, c’est la première fois qu’un tel espace existe. Et c’est souvent là, précisément parce qu’il n’y a rien à réussir, que les émotions longtemps tenues à distance commencent à revenir.
Le cadre fait le reste : une heure régulière, un lieu stable, une personne qui ne vous juge pas et ne vous doit rien, un secret absolu. Bion aurait dit : un contenant. Winnicott : un holding. On dit plus simplement : un endroit où l’on peut enfin se laisser aller sans que ça tombe.
Et si je n’ai pas de souvenirs d’enfance ?
Ce n’est pas un obstacle, c’est une information. L’absence de souvenirs, les « blancs », les enfances racontées en trois phrases (« normale, rien à dire ») font partie du matériel. Et le travail ne consiste pas à retrouver des souvenirs comme un enquêteur, mais à écouter ce qui se répète aujourd’hui, y compris dans la relation thérapeutique. Les souvenirs reviennent souvent d’eux-mêmes, par la bande, quand on ne les cherche plus.
Divan ou fauteuil ?
Le divan est réservé à la cure classique, à plusieurs séances par semaine. La plupart des psychothérapies d’inspiration analytique se font en face à face, une fois par semaine ou tous les quinze jours. Le divan favorise l’association libre en retirant le regard ; le face-à-face favorise l’échange. Le choix se discute avec le thérapeute selon ce que l’on cherche.
Au cabinet : l’écoute analytique dans une approche intégrative
Au Cabinet Bouche & Chmura, l’écoute analytique n’est pas une école à choisir contre une autre : c’est une dimension présente dans tout le travail. Le clinicien formé à la psychanalyse (séminaires, supervisions et contrôle dans plusieurs sociétés analytiques, plusieurs tranches d’analyse personnelle) pratique aussi l’EMDR et les TCC. Concrètement, cela veut dire que la même émotion peut être abordée, selon le moment, avec un outil de régulation quand elle déborde, avec le retraitement d’un souvenir quand une origine précise se dégage, et par l’association libre quand ce qui compte est de comprendre ce qui se répète. « Celui qui n’a qu’un marteau voit tout comme un clou », dit le site du cabinet ; « ce n’est pas au pied de s’adapter à la chaussure ». La page psychanalyse présente la cure et le parcours du clinicien, et EMDR et psychanalyse détaille leur articulation. Les séances durent 45 minutes (80 pour la première), au cabinet à Colombes ou en téléconsultation, 365 jours par an.
Outil : ce qui me revient
Pas une fiche à colonnes, plutôt un exercice d’association. Partez d’une émotion ressentie récemment, laissez venir une image ou un souvenir, puis ce que ce souvenir réveille, sans chercher à ce que ce soit logique. Rien n’est enregistré. Si quelque chose vous surprend, c’est que vous êtes sur la bonne piste : gardez-le pour la séance.
Quiz : la psychanalyse et les émotions
Dix questions avec la réponse immédiate. De quoi vérifier ce que vous avez retenu, et démonter au passage deux ou trois idées reçues qui résistent.
Questions fréquentes
La psychanalyse peut-elle aider à gérer ses émotions ?
Oui, mais autrement que par des techniques. Elle aide à comprendre pourquoi une émotion revient toujours dans les mêmes situations, à relier une réaction disproportionnée à son histoire, et à construire, dans la relation thérapeutique, la capacité de ressentir sans être débordé. Elle est particulièrement indiquée quand les mêmes schémas se répètent malgré les outils, ou quand le problème est un vide émotionnel plutôt qu’un trop-plein.
Qu’est-ce que l’affect en psychanalyse ?
La dimension ressentie d’une émotion, sa charge, par opposition à la représentation (l’idée, le souvenir). Freud a montré que l’affect peut se détacher de son idée d’origine et se fixer ailleurs : c’est ce qui explique les peurs sans objet et les colères démesurées. Le travail analytique vise à réunir l’affect et son histoire.
Quelle différence entre angoisse automatique et angoisse signal ?
L’angoisse automatique submerge : le psychisme est débordé par une excitation qu’il ne peut pas traiter, comme dans le traumatisme ou l’attaque de panique. L’angoisse signal est une petite dose d’angoisse que le moi produit pour se prévenir d’un danger qui approche : désagréable mais utile, à condition que le détecteur soit bien réglé.
Pourquoi parler de ses émotions à un psychanalyste change-t-il quelque chose ?
Parce que mettre en mots donne un contour à ce qui n’en avait pas, parce que l’émotion adressée à quelqu’un qui la reçoit n’a plus la même densité, parce que l’association libre fait surgir des liens inattendus entre hier et aujourd’hui, et parce que la relation thérapeutique elle-même devient le lieu où les émotions anciennes se rejouent et peuvent être comprises en direct. Le sens change, et avec lui la charge émotionnelle.
Psychanalyse, TCC ou EMDR pour mes émotions ?
Les trois posent des questions différentes à la même émotion : comment la réguler maintenant (TCC), quel souvenir l’alimente (EMDR), ce qu’elle répète et ce qu’elle dit de votre histoire (psychanalyse). Au cabinet, elles s’articulent selon le moment du travail plutôt que de s’exclure. Le premier entretien sert justement à repérer par où commencer.
Pour continuer la lecture
Un endroit où dire ce qui vient
Un premier rendez-vous permet de poser ce qui vous amène, d’entendre ce qui se répète et de réfléchir ensemble à la forme de travail la plus adaptée, analytique, intégrative ou plus ciblée. Les enfants, les adolescents, les adultes, les couples et les familles sont reçus au cabinet, à Colombes, ou en téléconsultation.