La peur qui reste
Après un accident, une agression, une hospitalisation, un deuil brutal : c’est l’indication historique et la mieux établie. Les phobies qui remontent à un événement précis répondent souvent bien.
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Une remarque anodine et vous voilà au bord des larmes. Un klaxon et votre cœur part au galop pour la journée. Quand une émotion est bien plus forte que la situation ne le mérite, il y a souvent, derrière, un souvenir qui n’a pas fini d’être digéré. L’EMDR s’adresse précisément à ces souvenirs-là. Voici comment, avec quelles preuves, et avec quelles limites.
Mardi, 8 h 12. Votre collègue dit « on en reparle » sur un ton un peu sec. Objectivement : rien. Subjectivement : une boule dans la gorge, une envie de pleurer et une petite voix qui dit « tu vas encore te faire avoir ». Vous passez la matinée à ruminer. Le soir, vous vous en voulez d’avoir réagi comme ça « pour rien ».
Ce « pour rien » est la clé. Une émotion est toujours proportionnée à quelque chose. Quand elle ne l’est pas à la situation présente, c’est qu’elle répond à une autre situation, plus ancienne, que le présent vient de rallumer. Le ton sec du collègue ressemble à celui d’un parent, d’un professeur, d’un premier amour. Le cerveau ne fait pas la différence entre « ça ressemble » et « c’est pareil » : il sort la même émotion, à la même intensité, avec dix ou trente ans de retard.
C’est pour cela que les conseils du type « prends sur toi » ou « relativise » marchent si mal : ils s’adressent à la partie du cerveau qui raisonne, alors que l’émotion part d’une partie qui ne raisonne pas, elle reconnaît. Pour comprendre ce circuit, la page émotions, cerveau et corps détaille le rôle de l’amygdale et du cortex. Ici, nous regardons ce que l’EMDR en fait.
Imaginez un détecteur de fumée installé le jour d’un vrai incendie, il y a vingt ans. Depuis, il se déclenche pour une tartine un peu grillée. Le détecteur n’est pas cassé : il est resté réglé sur l’incendie. L’EMDR ne débranche pas le détecteur. Elle lui apprend que l’incendie est terminé.
L’EMDR (pour Eye Movement Desensitization and Reprocessing, désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires) a été mise au point à la fin des années 1980 par la psychologue américaine Francine Shapiro. Son modèle, le traitement adaptatif de l’information, part d’une idée simple : le cerveau digère naturellement ce qui nous arrive. Une journée difficile est triée pendant la nuit, reliée à ce que nous savons déjà, puis rangée. Le lendemain, on s’en souvient, mais ça ne fait plus le même effet.
Quand un événement dépasse les capacités du moment, parce qu’il est trop violent, trop répété, ou parce qu’on était trop jeune et trop seul pour y faire face, la digestion s’interrompt. Le souvenir est stocké « brut », avec l’image, les sensations, l’émotion et la conclusion que l’on en a tirée sur soi-même (« je ne vaux rien », « je ne suis pas en sécurité »). Il reste isolé des souvenirs plus récents qui pourraient le nuancer. Et il se rallume tel quel dès qu’un détail du présent y ressemble.
Ce modèle explique trois choses que les patients décrivent souvent :
Le détail du modèle, avec ses points forts et ses zones de débat, est présenté dans la page le traitement adaptatif de l’information. Ce qui compte ici, c’est la conséquence pratique : si l’émotion vient d’un souvenir mal rangé, c’est le souvenir qu’il faut aider à finir sa digestion.
Un suivi EMDR ne consiste pas à remonter toute une vie. Il s’organise en trois temps, que l’on traverse dans cet ordre :
Cette architecture a une conséquence rassurante : on ne passe pas des mois à « souffrir du passé ». Le passé est traversé pour que le présent change, et le futur se prépare dès que possible.
C’est fréquent, et ce n’est pas un obstacle. On part alors de l’émotion et des sensations telles qu’elles se présentent aujourd’hui, et on laisse le cerveau faire le lien, sans forcer. Beaucoup de personnes retrouvent en séance une scène qu’elles avaient oubliée ou classée comme sans importance. D’autres travaillent sur une « première fois » floue, et cela suffit. Le thérapeute n’a pas besoin d’un récit complet : il a besoin d’un point d’entrée.
Il existe des protocoles EMDR dédiés aux événements récents (accident, agression, annonce brutale), parfois dans les jours ou les semaines qui suivent. L’objectif est d’éviter que le souvenir ne se fige. On ne travaille cependant jamais en pleine crise : on commence par la sécurité et la stabilisation.
Le protocole standard compte huit phases. Les pages du sous-site EMDR les détaillent. Ici, nous les relisons avec une seule question : qu’est-ce qui arrive à l’émotion ?
| Phase | Ce que l’on fait | Ce qui se passe pour l’émotion |
|---|---|---|
| 1. Histoire | Comprendre la plainte, repérer les souvenirs sources, vérifier les contre-indications. | On met des mots sur « ce qui déborde » et sur depuis quand. |
| 2. Préparation | Installer le lieu sûr, le contenant, les ressources, expliquer la méthode. | On apprend à faire redescendre l’émotion soi-même. C’est la phase la plus sous-estimée, et la plus utile au quotidien. Voir stabilisation, lieu sûr et ressources. |
| 3. Évaluation | Choisir une cible : image, pensée négative sur soi, émotion, sensations, cotations. | On mesure l’émotion (SUD) avant de commencer, pour voir le chemin parcouru. |
| 4. Désensibilisation | Séries de stimulations bilatérales (yeux, sons, tapotements) en laissant venir ce qui vient. | L’émotion monte souvent un peu, puis change, se déplace, s’atténue. Des images et des liens inattendus apparaissent. |
| 5. Installation | Renforcer une pensée positive sur soi (« j’ai fait ce que je pouvais »). | L’émotion de fond change de couleur : de la honte au soulagement, de la peur à la confiance. |
| 6. Scanner corporel | Vérifier qu’il ne reste pas de tension dans le corps. | Le corps est le dernier à lâcher. S’il reste quelque chose, on y retourne. |
| 7. Clôture | Revenir au calme, ranger ce qui n’est pas terminé dans le contenant. | On ne repart jamais en pleine émotion. On repart stabilisé, avec des consignes pour la semaine. |
| 8. Réévaluation | À la séance suivante, vérifier ce qui tient et ce qui a bougé. | L’émotion est remesurée. Souvent elle a continué à baisser entre les séances. |
Les séances d’EMDR durent 80 minutes : c’est le temps qu’il faut pour ouvrir un souvenir, le travailler et refermer proprement. Le matériel de stimulation (barre lumineuse, buzzers, casque) vous est montré avant tout travail sur un souvenir, et à distance une version adaptée existe pour la téléconsultation. L’EMDR y est pratiquée dans une approche intégrative : elle s’articule avec les outils des TCC et avec une écoute d’orientation analytique, selon ce que chaque situation demande. Voir le matériel utilisé et l’approche intégrative.
L’EMDR a une habitude qui plaît beaucoup aux personnes qui « ne savent pas ce qu’elles ressentent » : elle mesure. Deux échelles reviennent à chaque séance.
Le SUD (Subjective Units of Disturbance, unités subjectives de perturbation) va de 0, « rien du tout », à 10, « le pire que je puisse imaginer ». On le demande au début, pendant et à la fin du travail sur un souvenir. C’est un thermomètre de l’émotion : il ne dit pas laquelle, il dit combien. Essayez-le ci-dessous sur un souvenir léger (une petite contrariété de la semaine, pas plus).
La VOC (Validity of Cognition, validité de la pensée positive) va de 1 à 7. Elle mesure à quel point une phrase comme « je suis en sécurité maintenant » ou « je n’y étais pour rien » sonne vrai, pas dans la tête, mais dans le ventre. Au début, on sait que c’est vrai (la tête dit 7) mais on ne le sent pas (le ventre dit 2). À la fin d’un retraitement réussi, les deux se rejoignent. Cet écart entre savoir et sentir est exactement celui qui rend les émotions si difficiles à raisonner.
Parce que le chiffre n’est pas une note, c’est un repère partagé. Il permet de voir le mouvement d’une séance à l’autre, de savoir quand s’arrêter, et de constater soi-même que quelque chose a changé, ce que les mots « je vais un peu mieux » ne montrent pas toujours. Pour les personnes qui ont du mal à identifier leurs émotions, comme dans l’alexithymie, le chiffre est souvent plus accessible que le mot. Il devient une première façon de dire ce qui se passe.
C’est la question que tout le monde se pose et que peu osent poser. Faites glisser le curseur pour parcourir une séance type, de la veille au surlendemain. Chaque personne est différente : ceci décrit ce qui revient le plus souvent.
Prévoyez une fin de journée calme après une séance d’EMDR. Évitez de la caler avant une réunion importante ou un long trajet en voiture. La fatigue est fréquente et signe que le cerveau a travaillé. Si quelque chose vous inquiète entre deux séances, le thérapeute vous aura indiqué comment le joindre.
Après un accident, une agression, une hospitalisation, un deuil brutal : c’est l’indication historique et la mieux établie. Les phobies qui remontent à un événement précis répondent souvent bien.
Une colère qui explose pour des détails cache souvent des humiliations ou des injustices anciennes. Quand le souvenir est retraité, la colère retrouve une taille normale.
« Je ne vaux rien », « je suis de trop » : ces conclusions ont une date de naissance. L’EMDR les traite à la source. Voir EMDR, estime et confiance en soi et honte et culpabilité.
Quand ce sont les derniers instants, ou une image précise, qui bloquent le travail de deuil. L’EMDR ne fait pas oublier la personne : elle permet de retrouver les bons souvenirs. Voir deuil et émotions.
Anxiété généralisée, attaques de panique : souvent une combinaison d’outils, l’EMDR pour les scènes d’origine, les TCC pour les habitudes d’évitement. Voir EMDR et anxiété.
Quand les émotions se coupent au lieu de déborder, l’EMDR reste possible, mais après une longue phase de stabilisation et avec un thérapeute formé à la dissociation. Voir dissociation et EMDR et dissociation.
L’EMDR est l’une des psychothérapies les mieux évaluées pour le trouble de stress post-traumatique. L’Organisation mondiale de la santé la recommande depuis 2013, au même titre que les TCC centrées sur le trauma, pour les adultes, les enfants et les adolescents. En France, la Haute Autorité de Santé la cite parmi les prises en charge recommandées du stress post-traumatique, et les expertises collectives de l’Inserm l’ont évaluée favorablement pour cette indication.
Pour les autres difficultés émotionnelles (anxiété, dépression, phobies sans événement précis, douleur chronique, estime de soi), les études existent et sont souvent encourageantes, mais plus petites et plus hétérogènes. Il est honnête de dire que l’EMDR y est prometteuse, pas démontrée au même niveau que pour le trauma. C’est une des raisons pour lesquelles, au cabinet, elle est rarement utilisée seule.
C’est la question la plus débattue. Plusieurs études en laboratoire montrent que faire une tâche qui occupe la mémoire de travail, comme suivre un point des yeux, pendant qu’on se rappelle une scène, rend l’image moins vive et moins émotionnelle. D’autres chercheurs pensent que l’effet principal vient de l’exposition au souvenir dans un cadre sécurisé, et que les mouvements oculaires aident surtout à le rendre supportable. Les deux explications ne s’excluent pas. Ce qui est établi, c’est le résultat clinique. Le mécanisme exact reste un sujet de recherche, comme pour beaucoup de traitements efficaces.
Oui, avec des adaptations : un point lumineux à l’écran, des sons alternés au casque, ou le tapotement en papillon. Les études menées pendant la pandémie ont montré des résultats comparables pour le stress post-traumatique chez des personnes bien stabilisées. La page EMDR en téléconsultation explique comment cela se passe au cabinet.
Dix questions, avec l’explication à chaque réponse. Pas de piège, juste de quoi démonter quelques idées reçues sur l’EMDR et les émotions.
Dix questions pour repérer si une émotion qui vous gêne aujourd’hui porte la signature d’un souvenir non digéré. Pensez à une réaction émotionnelle précise qui revient (une peur, une colère, une tristesse, une honte) et répondez à son sujet. Ce questionnaire a été rédigé pour ce guide : il ne reproduit aucun test validé et ne pose aucun diagnostic.
Oui, de deux façons. D’abord par la phase de préparation, qui apprend des outils de régulation (lieu sûr, contenant, ancrage) utilisables tous les jours. Ensuite par le retraitement des souvenirs qui fabriquent les réactions disproportionnées : quand la source est traitée, les émotions du présent retrouvent une taille normale.
Non. Les humiliations, rejets, moqueries ou séparations de l’enfance, que l’on appelle parfois « petits t », laissent souvent des traces plus actives qu’un événement unique. Ce sont fréquemment elles qui pilotent la colère, la honte ou l’anxiété d’aujourd’hui.
Cela dépend du nombre de souvenirs sources et de la stabilité de la personne. Un événement unique chez un adulte stable peut se travailler en trois à six séances. Des blessures répétées depuis l’enfance demandent un travail plus long, dans lequel l’EMDR s’articule avec d’autres approches. Le premier rendez-vous sert à estimer cela honnêtement.
Non, et ce n’est pas le but. Elle fait baisser la charge des souvenirs qui produisent des émotions excessives. La tristesse, la peur ou la colère restent disponibles, à leur juste mesure, pour ce qui les mérite aujourd’hui.
Pour le stress post-traumatique, oui : elle est recommandée par l’OMS depuis 2013 et citée par la Haute Autorité de Santé et l’Inserm. Pour les autres difficultés émotionnelles, les études sont encourageantes mais moins nombreuses, ce qui invite à l’utiliser en complément d’autres approches plutôt que seule.
Un premier rendez-vous de 80 minutes permet de comprendre ce qui déborde, de repérer si des souvenirs y participent et de décider ensemble par où commencer : stabilisation, EMDR, outils des TCC ou écoute analytique, selon ce que votre situation demande. Les enfants, les adolescents, les adultes, les couples et les familles sont reçus au cabinet, à Colombes, ou en téléconsultation.
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La « loi de l’instrument », formulée par en 1964 puis reprise par dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.