Émotions gelées : comment un souvenir que l’on croyait classé continue de régler nos réactions
Une odeur de chlore, un silence au téléphone, le 14 novembre. Et soudain une émotion qui n’a aucun rapport avec la journée, à une intensité que l’on ne s’explique pas. Cette page décrit ce qui se passe dans la mémoire, comment l’EMDR retrouve la scène d’origine, et ce qui change, dans le corps et au quotidien, quand elle a été retraitée.
Mis à jour le 22 octobre 2026 · Lecture : 11 minutes
5 senspar lesquels un déclencheur peut rallumer un souvenir, l’odorat en tête
3 ou 4souvenirs sources suffisent souvent à expliquer une réaction qui dure depuis des années
0 sur 10le niveau de perturbation visé en fin de retraitement (SUD)
7 sur 7la pensée positive que l’on vise à la fin (VOC) : sentie, pas seulement sue
Qu’est-ce qu’une émotion « gelée » ?
Le mot n’est pas scientifique, mais il décrit bien ce que les patients racontent. Une émotion gelée est une émotion qui n’a pas pu se terminer. Normalement, une émotion a un début, un sommet et une fin : la peur monte, on fuit ou on se défend, le corps redescend, et le souvenir est rangé avec une étiquette « c’est passé ». Quand la situation ne permet ni de fuir, ni de se défendre, ni d’être consolé, l’émotion reste suspendue au milieu de sa course. Elle est conservée telle quelle, à la température de l’époque.
Des années plus tard, un détail ressemblant la décongèle d’un coup. On ne ressent pas une version atténuée : on ressent l’original. C’est ce qui rend ces réactions si déroutantes pour la personne elle-même, et si difficiles à comprendre pour l’entourage, qui ne voit qu’une tartine tombée par terre et une crise de larmes.
À retenir
Une émotion gelée est une émotion restée inachevée, stockée avec son image, ses sensations et une conclusion sur soi.
Elle se rallume par ressemblance, pas par logique : le déclencheur peut être minuscule.
L’EMDR ne vise pas à la calmer sur le moment, mais à terminer ce qui n’a pas pu l’être, dans un cadre sûr.
Si vous découvrez l’EMDR, commencez par la vue d’ensemble : émotions et EMDR. Cette page-ci entre dans le détail du mécanisme et du retraitement.
Les déclencheurs : une odeur, un ton de voix, une date
Un déclencheur est un élément du présent qui ressemble à un élément du souvenir. Le cerveau émotionnel travaille par ressemblance, très vite et sans vérification. Il ne se demande pas si la situation est la même : il réagit dès qu’un fragment correspond.
Sensoriel
Les odeurs et les sons
L’odorat est branché presque directement sur les régions de la mémoire émotionnelle. Une odeur d’hôpital, d’after-shave, de cantine peut faire remonter une scène entière avant tout souvenir conscient. Une sirène, un claquement de porte, une chanson font de même.
Relationnel
Un ton, un regard, un silence
Le ton sec d’un collègue, un regard de travers, un message laissé sans réponse : les déclencheurs relationnels sont les plus fréquents et les plus invisibles. Ils réveillent des souvenirs de rejet, d’humiliation ou d’abandon.
Dates et lieux
Les anniversaires
Beaucoup de personnes vont mal « sans raison » à la même période chaque année, avant de réaliser que c’est la date d’un décès, d’un accident ou d’une rupture. Les lieux font de même : un quartier, une gare, une salle d’attente.
Corporel
Une sensation intérieure
Le déclencheur peut venir de l’intérieur : un cœur qui s’accélère après un café, une respiration coupée en montant un escalier. Le corps ressemble à ce qu’il était pendant l’événement, et le souvenir suit. C’est un mécanisme fréquent dans les attaques de panique.
La minute Émo
Le cerveau émotionnel est un peu comme un ami qui vous dit « lui, là-bas, c’est TON PROF DE MATHS ! » en pointant un inconnu parce qu’il porte la même veste. Il a tort neuf fois sur dix, mais la dixième fois il vous a sauvé la vie. Il préfère donc se tromper neuf fois. Il faut juste lui apprendre que le prof de maths a pris sa retraite.
Le réseau de mémoire et la trace dans le corps
Un souvenir n’est pas rangé dans un tiroir : il est un réseau. L’image de la scène, les sons, l’émotion, les sensations physiques, les pensées de l’époque et la conclusion que l’on en a tirée sur soi-même sont reliés entre eux. Toucher un fil fait vibrer tout le réseau. C’est pourquoi une odeur suffit à ramener la peur, et pourquoi la peur ramène souvent une phrase : « je suis seul », « je suis nul », « je vais mourir ».
Les souvenirs non digérés ont une particularité : leur réseau est peu relié au reste. Les informations plus récentes et rassurantes (« j’ai grandi », « je sais me défendre », « cette personne n’est plus là ») existent ailleurs dans la mémoire, mais ne communiquent pas avec la scène d’origine. En séance d’EMDR, on observe souvent ces connexions se faire : la personne pense soudain à autre chose, un souvenir plus récent arrive, une phrase nouvelle apparaît. Ce sont les ponts qui se construisent.
Où la charge se loge
Le corps garde la trace. Les personnes décrivent presque toujours une localisation précise quand elles évoquent un souvenir chargé : la gorge, la poitrine, le ventre, parfois les jambes ou les mains. En EMDR, on demande systématiquement « où le sentez-vous dans le corps ? » et le scanner corporel de fin de séance vérifie que plus rien ne reste. Essayez : choisissez une émotion et regardez où elle s’allume d’habitude, puis touchez la silhouette là où vous la sentez.
Les « petits t » : les blessures que l’on ne compte pas
On imagine souvent que l’EMDR est réservée aux catastrophes. En pratique, les émotions qui débordent au quotidien viennent plus souvent de ce que l’on appelle, faute de mieux, des « petits t » : des événements que personne ne qualifierait de traumatismes, mais qui ont été vécus seul, à un âge où l’on n’avait pas les moyens d’y faire face.
La moquerie devant toute la classe, en CE2, à cause d’un bégaiement.
Le parent qui ne vient pas au spectacle de fin d’année, et qui ne s’excuse pas.
Le « tu es trop sensible » répété pendant dix ans.
Le premier amour qui raconte vos confidences à tout le monde.
Le déménagement à 11 ans, sans avoir pu dire au revoir.
Aucun de ces événements ne figurera dans un dossier médical. Pourtant, chacun peut installer une conclusion durable sur soi (« je suis ridicule », « je ne compte pas », « on ne peut faire confiance à personne ») et une émotion gelée qui se rallume à chaque ressemblance. Les travaux sur les traumatismes dits complexes et sur l’attachement montrent que la répétition de blessures « ordinaires » laisse souvent des traces plus actives qu’un événement unique et clairement identifié. La page les types de trauma développe cette distinction, et la page traumatisme et attachement montre comment ces blessures précoces façonnent les émotions d’adulte.
« Mais d’autres ont vécu bien pire que moi »
C’est la phrase que l’on entend le plus souvent, et elle est le meilleur moyen de ne jamais s’occuper de soi. La charge d’un souvenir ne dépend pas de la gravité objective de l’événement, mais de ce que l’on pouvait en faire à ce moment-là : était-on seul ? petit ? a-t-on pu en parler ? a-t-on été cru ? Un événement « mineur » vécu seul à 7 ans peut peser plus lourd qu’un accident grave vécu entouré à 40.
La colère et la honte : les deux émotions qui se transforment le plus
Deux émotions reviennent constamment dans le travail sur les petits t. La colère, souvent retournée contre soi pendant des années, puis qui explose sur les mauvaises personnes. Et la honte, qui fait tout cacher, y compris au thérapeute. Au fil du retraitement, on observe une bascule typique : la honte devient de la tristesse pour l’enfant que l’on était, puis de la colère saine envers ce qui n’aurait pas dû arriver, puis une forme de paix. Cette séquence n’est pas une règle, mais elle est fréquente.
Comment on retrouve la scène d’origine : le retour en arrière
On ne cherche pas les souvenirs dans l’ordre chronologique. On part de l’émotion d’aujourd’hui et on la laisse remonter le fil. La technique la plus utilisée s’appelle le float-back, que l’on peut traduire par « laisser flotter en arrière » :
Repérer une situation récenteUne scène précise de la semaine où l’émotion a été trop forte. Le ton sec du collègue, par exemple.
Retrouver l’image, l’émotion, le corps, la phraseQu’est-ce que je vois ? Qu’est-ce que je ressens ? Où dans le corps ? Qu’est-ce que cela dit de moi ? (« Je ne suis pas pris au sérieux. »)
Laisser flotterSans chercher, en gardant la sensation et la phrase, on laisse l’esprit remonter : quand ai-je déjà ressenti exactement cela ? La première fois ? La pire fois ?
Choisir la cibleLa scène qui remonte, souvent surprenante, devient le point de départ du retraitement. Si plusieurs remontent, on commence en général par la plus ancienne ou la plus chargée.
Vous pouvez essayer la première partie de cet exercice, sur une émotion légère uniquement. Ne l’utilisez pas pour un souvenir que vous savez lourd : cela se fait en séance, avec un thérapeute, après la stabilisation.
Au cabinet
Le retour en arrière se fait en séance, jamais comme un devoir à la maison sur un souvenir lourd. Le clinicien formé à l’EMDR adultes et enfants choisit avec vous la cible, vérifie que vous disposez des outils pour redescendre et adapte le rythme. Dans les situations où les émotions se coupent plutôt qu’elles ne débordent, le travail est précédé d’une évaluation de la dissociation, que le cabinet propose. Voir les bilans et EMDR et dissociation.
Ce qui change après le retraitement : le souvenir reste, la charge tombe
La question qui revient : « est-ce que je vais oublier ? » Non. Et ce serait dommage : un souvenir, même douloureux, fait partie de l’histoire. Ce qui change, c’est tout le reste.
AvantL’image est nette, en couleurs, comme un film que l’on regarde de l’intérieur. L’émotion monte en une seconde. Le corps réagit. La phrase sur soi est une évidence. SUD à 8.
PendantL’image change : elle s’éloigne, se floute, se voit de l’extérieur. D’autres souvenirs arrivent, parfois sans rapport apparent. L’émotion se déplace, change de nature. Le corps lâche par étapes.
AprèsOn peut raconter la scène comme un fait. L’émotion est à sa juste taille : de la tristesse pour l’enfant que l’on était, pas de la panique. La phrase est devenue « j’ai fait ce que je pouvais » et elle sonne vrai dans le ventre. SUD à 0 ou 1.
Les semaines suivantesLes déclencheurs perdent leur pouvoir, souvent sans qu’on y travaille. Le ton sec du collègue est juste un ton sec. On s’en aperçoit après coup : « tiens, ça ne m’a rien fait ».
Perturbation (SUD) au départ8/10
Perturbation après retraitement0 à 1
Pensée positive sentie (VOC) au départ2/7
Pensée positive sentie à la fin6 à 7
Illustration qualitative d’un retraitement réussi. Chaque parcours est différent, et certains souvenirs demandent plusieurs séances.
Beaucoup de personnes décrivent aussi des effets qu’elles n’attendaient pas : elles dorment mieux, elles supportent mieux les critiques, elles pleurent moins au travail, ou elles pleurent enfin. Ce sont les signes que le réseau est reconnecté au reste de la mémoire, et que l’émotion gelée a fini sa course.
Quand l’émotion sort fort : les abréactions et comment on les accompagne
Une abréaction est une décharge émotionnelle intense pendant le retraitement : larmes, tremblements, chaleur, parfois une envie de bouger ou de crier. Elle impressionne, surtout la première fois, mais elle n’est ni dangereuse ni obligatoire. Beaucoup de retraitements se passent sans. Quand elle arrive, c’est l’émotion gelée qui se termine enfin, souvent avec le geste qui n’avait pas pu se faire à l’époque.
Le thérapeute ne la provoque pas et ne la coupe pas non plus. Il garde le contact par la voix (« c’est du passé, vous êtes ici, continuez »), il maintient les stimulations, il rappelle le signal d’arrêt convenu à l’avance, et il vérifie que la personne reste dans sa fenêtre de tolérance. Si elle en sort, par exemple si elle se fige ou se coupe, on arrête, on revient au lieu sûr, et on reprendra plus tard, autrement.
Un signal d’arrêt, toujours
Avant tout travail sur un souvenir, un signe est convenu, par exemple lever la main. Il arrête les stimulations immédiatement, sans justification à donner. Savoir que l’on peut arrêter est ce qui permet de ne pas en avoir besoin.
Et si je ne ressens rien du tout pendant la séance ?
C’est aussi une réponse, et elle est informative. Parfois le souvenir choisi n’est pas le bon point d’entrée. Parfois la personne se protège en se coupant, ce qui oriente vers un travail préalable sur la dissociation ou sur l’alexithymie. Parfois enfin le souvenir a déjà été digéré et il n’y a simplement rien à retraiter. Dans tous les cas, « ne rien ressentir » n’est pas un échec, c’est une donnée que le thérapeute utilise.
Pourquoi ça ne se fait pas tout seul chez soi
Des vidéos proposent de « faire de l’EMDR » en suivant un point à l’écran. Pour une contrariété légère, suivre un point des yeux en y pensant peut effectivement atténuer une image. Pour un souvenir chargé, c’est une mauvaise idée, pour trois raisons.
Sans préparation, le souvenir peut déborderLa phase de stabilisation existe parce qu’ouvrir un souvenir gelé sans savoir le refermer peut laisser pire qu’avant. Les outils décrits dans la page stabilisation, lieu sûr et ressources ne sont pas facultatifs.
Seul, on évite ce qui compteLe cerveau contourne naturellement l’endroit le plus douloureux. Le thérapeute est là pour remarquer la bifurcation et ramener doucement vers la cible, ce que personne ne fait spontanément pour soi-même.
La relation fait partie du traitementÊtre vu, cru et accompagné pendant que l’émotion sort est souvent exactement ce qui avait manqué la première fois. Un écran ne le remplace pas.
Au quotidien, en revanche, les outils de régulation appris en séance sont faits pour être utilisés seul : respiration, lieu sûr, ancrage. La boîte à outils des émotions en rassemble plusieurs, utilisables dès maintenant.
Vérifiez ce que vous avez retenu
Test : quels sont mes déclencheurs ?
Douze situations. Pour chacune, dites si elle provoque chez vous une réaction émotionnelle nettement plus forte que la normale. Le résultat dessine votre profil de déclencheurs : sensoriels, relationnels, liés aux dates et aux lieux, ou corporels. Questionnaire rédigé pour ce guide, sans valeur diagnostique.
Questions fréquentes
Pourquoi une émotion revient-elle des années après l’événement ?
Parce que le souvenir n’a pas été digéré : il est resté stocké avec l’image, les sensations et l’émotion de l’époque, isolé des informations plus récentes. Un détail du présent qui lui ressemble suffit à le rallumer tel quel, avec l’intensité d’origine.
Qu’est-ce qu’un déclencheur émotionnel ?
Un élément du présent qui ressemble à un élément d’un souvenir chargé : une odeur, un son, un ton de voix, une date, un lieu, ou une sensation dans le corps. Le cerveau émotionnel réagit par ressemblance, avant toute réflexion.
Peut-on retrouver un souvenir qu’on a oublié grâce à l’EMDR ?
Il arrive que des scènes oubliées ou minimisées remontent pendant le travail, parce que le réseau de mémoire se reconnecte. L’EMDR ne cherche cependant pas à « déterrer » des souvenirs ni à prouver quoi que ce soit : elle travaille sur ce qui se présente, et un thérapeute prudent ne suggère jamais de contenu.
Le souvenir disparaît-il après l’EMDR ?
Non. Le souvenir reste disponible, mais il a perdu sa charge émotionnelle : on peut le raconter comme un fait, et les déclencheurs perdent leur pouvoir. On ne soigne pas la mémoire, on soigne la souffrance qui y était attachée.
Peut-on faire de l’EMDR seul avec une vidéo ?
Pour une contrariété légère, suivre un point des yeux peut atténuer une image. Pour un souvenir chargé, c’est déconseillé : sans préparation, sans accompagnement et sans moyen de refermer, on risque d’ouvrir une émotion gelée sans pouvoir la terminer. Les outils de régulation, eux, s’utilisent seul.
Un premier rendez-vous permet de repérer, avec vous, si des souvenirs participent à ce que vous vivez, de vérifier que les conditions sont réunies et de commencer par la stabilisation. Le retraitement vient ensuite, à votre rythme, en articulation avec les outils des TCC et une écoute analytique si la situation le demande. Les enfants, les adolescents, les adultes, les couples et les familles sont reçus au cabinet, à Colombes, ou en téléconsultation.
La « loi de l’instrument », formulée par en 1964 puis reprise par dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.