Le brouillard
Impression de voir à travers une vitre, sons assourdis, lumière bizarre. « J’étais pas là » est la phrase la plus fréquente en consultation.
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Vous êtes là sans être là. La conversation continue, mais vous l’entendez de loin, comme derrière une vitre. Vos mains ne semblent plus tout à fait les vôtres. Vous ne sentez plus rien, ni peur ni tristesse, juste un brouillard. Ce n’est pas de la folie : c’est la dissociation, le disjoncteur que le cerveau abaisse quand l’émotion menace de tout griller. Cette page explique comment il fonctionne, et comment on rallume la lumière.
Imaginez une installation électrique. Quand trop de courant passe d’un coup, le disjoncteur saute. La maison est dans le noir, mais elle n’a pas brûlé. La dissociation fonctionne ainsi. Face à une émotion trop intense pour être vécue, le cerveau coupe : la perception, la mémoire, le sentiment d’être soi ou le lien avec le corps se détachent du reste. On ne ressent plus. On observe de loin. On oublie.
Ce mécanisme est normal et universel à petite dose. Conduire vingt kilomètres sans se souvenir du trajet, être « ailleurs » pendant une réunion, pleurer au cinéma en oubliant la salle : tout cela est de la dissociation ordinaire. Elle devient un problème quand elle se déclenche trop souvent, trop fort, sans qu’on la choisisse, et qu’elle empêche de vivre, de se souvenir ou de sentir ce qui compte.
Pierre Janet, à la fin du XIXe siècle à Paris, fut le premier à décrire précisément ce détachement des fonctions psychiques les unes des autres. Les cliniciens contemporains, comme Onno van der Hart et Ellert Nijenhuis, ont repris ses travaux pour comprendre comment, après un traumatisme, une partie de la personne continue de vivre comme si le danger était encore là pendant que l’autre fait semblant que rien ne s’est passé.
Quand ni la fuite ni le combat ne sont possibles, par exemple pour un enfant face à un adulte, ou pour une personne immobilisée, il reste une troisième réponse de survie : le figement, puis la coupure. Le corps s’immobilise, la douleur s’atténue, la conscience se met en retrait. C’est une réponse de défense très ancienne, qu’on observe chez de nombreux animaux. Le problème, c’est qu’elle peut rester « programmée » et se redéclencher ensuite devant des situations qui ne sont pas dangereuses, mais qui ressemblent de près ou de loin à l’événement initial.
La dissociation n’est pas tout ou rien. Faites glisser le curseur pour parcourir les degrés, de la pleine présence au brouillard épais. Ces repères servent à comprendre, pas à se classer.
La dissociation se repère rarement de l’intérieur : par définition, on n’est pas là pour la voir. Ce sont souvent des détails de la vie quotidienne, ou les remarques des proches, qui la trahissent.
Impression de voir à travers une vitre, sons assourdis, lumière bizarre. « J’étais pas là » est la phrase la plus fréquente en consultation.
Ne pas sentir la faim, le froid, la douleur, ou au contraire ne pas reconnaître son reflet. Le corps devient un objet qu’on transporte.
Des moments d’une conversation, d’une journée, parfois des pans entiers de l’enfance qui manquent, sans alcool ni drogue pour l’expliquer.
Raconter un événement terrible sur un ton neutre, comme la météo. Les proches s’étonnent du calme. En réalité, le courant est coupé.
Regarder l’heure et découvrir que deux heures ont passé. Arriver quelque part sans savoir comment. Retrouver des objets déplacés.
Des réactions de peur ou de colère qui semblent « ne pas être moi », déclenchées par une odeur, un ton de voix, un geste anodin.
Émo, notre mascotte, a un jour cherché ses lunettes pendant dix minutes. Elles étaient sur son nez. C’est de la dissociation du dimanche matin, et c’est sans gravité. La version qui mérite attention, c’est quand Émo chercherait toute la journée sans se souvenir qu’il a des yeux. Entre les deux, il y a une large zone grise, et personne n’a besoin de s’inquiéter d’une clé perdue.
Daniel Siegel a proposé une image utile : la fenêtre de tolérance. À l’intérieur, le système nerveux fonctionne : on ressent, on réfléchit, on reste en lien. Au-dessus, c’est l’hyperactivation : cœur qui s’emballe, panique, colère, vigilance. En dessous, c’est l’hypoactivation : engourdissement, vide, figement, et la dissociation. La page fenêtre de tolérance propose un outil interactif pour s’y retrouver.
Après un traumatisme, cette fenêtre se rétrécit. Des stimulations ordinaires suffisent à faire sortir par le haut (l’angoisse) ou par le bas (la coupure). Beaucoup de personnes alternent d’ailleurs les deux dans la même journée : une montée d’angoisse, puis le disjoncteur. L’enjeu du soin n’est pas de ne plus jamais sortir de la fenêtre, c’est de l’élargir et d’apprendre à y revenir plus vite.
Les traumatismes précoces et répétés, en particulier dans les liens d’attachement, sont ceux qui produisent le plus de dissociation : l’enfant qui ne peut ni fuir ni se défendre apprend à partir « dans sa tête ». Devenu adulte, il continue de le faire au moindre conflit, à la moindre intimité. La page traumatisme et attachement détaille ce mécanisme.
Non, mais elles se ressemblent et se cumulent souvent. L’alexithymie est une difficulté durable à identifier et à décrire ses émotions : la personne ressent quelque chose, mais n’arrive pas à le lire. La dissociation est une coupure, souvent passagère, du ressenti lui-même. Une personne très dissociée peut paraître alexithymique, et un travail de reconnexion au corps aide dans les deux cas.
Oui. Le manque de sommeil sévère, le stress intense, certaines substances, les crises d’angoisse et certaines migraines ou épilepsies peuvent produire des épisodes de déréalisation ou de dépersonnalisation. Ils sont alors le plus souvent passagers. Quand la dissociation est fréquente et ancienne, une histoire traumatique est très souvent retrouvée, parfois après un long moment, précisément parce que la dissociation l’avait mise de côté.
| Ce que l’on vit | Dissociation | Crise d’angoisse | Épisode psychotique |
|---|---|---|---|
| Le monde paraît irréel | Oui, souvent | Oui, pendant la crise | Rarement de cette façon |
| Je sais que c’est une impression | Oui, le doute reste intact | Oui | Non : la conviction est entière |
| Cœur qui bat, souffle court | Pas forcément, souvent le contraire | Au premier plan | Variable |
| Vide émotionnel, engourdissement | Au premier plan | Rare | Possible |
| Voix ou idées imposées | Parfois des « parties » ressenties comme intérieures | Non | Voix perçues comme venant de l’extérieur |
| Durée | Minutes à heures, parfois chronique | 10 à 30 minutes en général | Jours à semaines |
Beaucoup de personnes qui vivent une dépersonnalisation ont peur de « devenir folles ». Le fait même de se poser la question est un bon signe : dans la dissociation, la capacité à douter de ses perceptions reste intacte. C’est précisément ce qui la distingue d’un épisode psychotique. Cette peur est fréquente, elle est une partie de l’angoisse, et elle se travaille.
La crise d’angoisse et la dissociation font souvent équipe : l’angoisse monte, devient insupportable, et le disjoncteur saute. La personne décrit alors une panique suivie d’un grand vide. La page angoisse et anxiété explique le premier temps de cette séquence.
Douze phrases. À vous de les classer. Plusieurs sont piégeuses, parce que les deux se mélangent souvent.
Dix questions rédigées pour ce guide à partir des signes décrits par les cliniciens. Ce questionnaire ne reproduit aucune échelle validée et ne pose aucun diagnostic. Il sert à repérer des expériences à raconter à un professionnel. Répondez en pensant aux six derniers mois, en dehors des moments d’alcool, de drogue ou de très grande fatigue.
L’ancrage, c’est l’ensemble des gestes qui ramènent dans le présent par les sens. Le principe est simple : la dissociation emmène dans la tête et dans le passé ; les sens ramènent dans le corps et dans le maintenant. L’exercice 5-4-3-2-1 est le plus connu. Lancez-le, il dure un peu plus d’une minute.
Un glaçon dans la main, de l’eau froide sur les poignets ou le visage. Le choc sensoriel coupe court au brouillard. C’est aussi l’une des compétences enseignées en thérapie comportementale dialectique.
Se lever, marcher, pousser un mur avec les mains, serrer puis relâcher les poings. Le corps immobile favorise la coupure ; le corps en mouvement ramène.
Dire à voix haute : « Je m’appelle… J’ai … ans. Nous sommes le… Je suis à… Ce qui s’est passé est terminé. » Banal en apparence, redoutablement efficace pour une partie de soi restée dans le passé.
À l’inverse, certaines techniques de relaxation très profonde, les yeux fermés, peuvent aggraver la dissociation chez les personnes qui y sont sujettes. Mieux vaut commencer par des exercices les yeux ouverts, en lien avec les sens, et garder la relaxation pour plus tard, ou la pratiquer d’abord en séance.
Le consensus clinique international, repris par les sociétés savantes du trauma et de la dissociation, est un soin en phases. On ne commence pas par raconter l’événement le plus dur. On commence par construire un sol.
La dissociation demande un cadre prudent et des cliniciens formés. L’équipe du Cabinet Bouche & Chmura propose un bilan dissociatif, un travail de stabilisation avant tout retraitement, et l’EMDR adaptée aux troubles dissociatifs, dans une approche intégrative où la thérapie cognitive et comportementale, l’EMDR et la psychanalyse se répondent selon ce que chaque situation demande. Le clinicien a suivi des formations spécifiques à la dissociation. Les consultations ont lieu à Colombes ou en téléconsultation, 365 jours par an, en séances de 45 ou de 80 minutes ; le travail sur les souvenirs se fait en séances longues.
Freud a d’abord travaillé avec Breuer sur l’hystérie, où la dissociation était centrale, avant de privilégier le concept de refoulement. Les analystes contemporains parlent de clivage : une partie de l’expérience est mise à l’écart, non pas oubliée mais tenue hors de la conscience. Le travail analytique, par la parole et la relation, permet à ces parties de se rejoindre peu à peu. La page émotions et psychanalyse développe cette lecture.
Cela dépend beaucoup de l’ancienneté et de l’intensité de la dissociation. Une déréalisation liée à une période de stress peut s’apaiser en quelques semaines. Une dissociation chronique installée depuis l’enfance demande un accompagnement long, souvent plus d’un an, mais avec des améliorations sensibles bien avant la fin. La régularité compte plus que la vitesse.
Les personnes qui dissocient apprennent peu à peu à reconnaître les tout premiers signes de la coupure, et ce qui les ramène. Cette fiche se remplit en quelques minutes et peut être apportée en séance.
C’est une coupure entre des fonctions qui marchent normalement ensemble : la perception, la mémoire, les émotions, le sentiment d’être soi et dans son corps. Elle protège d’une émotion jugée insupportable. Elle va de la rêverie ordinaire aux troubles dissociatifs, en passant par la déréalisation et la dépersonnalisation.
Non. La dépersonnalisation et la déréalisation sont fréquentes, souvent liées au stress, au manque de sommeil ou à l’anxiété, et la personne garde intacte sa capacité à douter de ses perceptions. C’est ce qui les distingue d’un épisode psychotique. Si cela dure ou se répète, une consultation permet d’en comprendre l’origine.
Pas toujours. Des épisodes brefs peuvent venir du stress, de la fatigue ou d’une crise d’angoisse. Quand la dissociation est fréquente, ancienne et marquée, une histoire traumatique est très souvent retrouvée, parfois après un long moment, précisément parce que la dissociation l’avait mise à l’écart.
Par les sens et le corps : l’exercice 5-4-3-2-1, l’eau froide, le mouvement, dire à voix haute son nom, la date et le lieu. Ces ancres ramènent dans le présent. Elles s’apprennent et deviennent plus efficaces avec l’entraînement.
Oui, avec des précautions : une évaluation préalable, une phase de stabilisation, puis un protocole adapté avec des séances courtes et des retours fréquents au présent. Commencer directement par les souvenirs sans ces étapes est déconseillé.
Un premier rendez-vous permet de faire le point sur ces coupures, de comprendre ce qu’elles protègent et de construire un sol avant d’aller plus loin. Rien ne sera forcé. Les enfants, les adolescents, les adultes, les couples et les familles sont reçus au cabinet, à Colombes, ou en téléconsultation.
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La « loi de l’instrument », formulée par en 1964 puis reprise par dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.