L’agacement
Souvent le premier signe. Il porte sur des détails. Il mérite d’être dit tel quel : « votre façon de dire “je vois” m’énerve ». Ce qui suit est en général passionnant.
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Vous avez boudé deux jours parce que votre psy a dit « mmh ». Ou vous rêvez de lui offrir un cadeau. Ou vous annulez la séance « sans raison » depuis trois semaines. Rien de tout cela n’est un accident, et rien n’est honteux. Ce que l’on ressent envers son thérapeute s’appelle le transfert, et c’est l’un des matériaux les plus utiles d’une thérapie, à condition d’en parler.
Le transfert, c’est ce qui se passe quand on ressent envers son thérapeute des émotions qui viennent, pour une part, d’ailleurs. Pas d’une autre planète : de notre histoire. Le thérapeute écoute sans beaucoup parler, il ne raconte pas sa vie, il est là chaque semaine à la même heure. Cet écran relativement neutre invite notre esprit à y projeter ce qu’il connaît : un parent, un professeur, un frère, un ancien amour. On « rejoue » alors avec lui une façon d’être en lien que l’on a apprise il y a longtemps.
Celui qui a appris à ne jamais déranger n’osera pas dire que l’horaire ne lui convient plus. Celle qui a grandi avec un père imprévisible guettera le moindre signe d’agacement dans la voix du thérapeute. Celui dont on n’a jamais reconnu les efforts attendra un compliment, et sera déçu de ne pas le recevoir. Le transfert n’est pas une erreur : c’est notre façon habituelle d’être en relation, rendue visible parce que le cadre la laisse apparaître.
Le mot vient de la psychanalyse, mais le phénomène existe dans toutes les thérapies, et même hors thérapie : avec un médecin, un enseignant, un chef. La différence, c’est qu’en thérapie on peut s’en servir.
Le transfert positif, c’est la confiance, l’attachement, la gratitude, parfois l’admiration que l’on éprouve pour la personne qui nous écoute. À dose ordinaire, il est le moteur de la thérapie : on revient parce qu’on se sent compris. Les recherches sur l’alliance thérapeutique montrent d’ailleurs que la qualité du lien est l’un des meilleurs prédicteurs du résultat, quelle que soit la méthode.
Il devient intéressant à examiner quand il grossit. L’idéalisation : le thérapeute a toujours raison, il est le seul à me comprendre, je veux lui ressembler. L’attachement : les vacances du thérapeute sont une épreuve, je pense à lui entre les séances, j’ai peur qu’il m’abandonne. L’amour de transfert : des sentiments amoureux ou un désir, parfois très troublants pour la personne qui les éprouve.
Rien de tout cela n’est anormal, et le thérapeute formé s’y attend. L’idéalisation dit souvent quelque chose d’un manque ancien de figure fiable. L’attachement anxieux rejoue une histoire d’absences. L’amour de transfert, très étudié depuis les débuts de la psychanalyse, se comprend comme une façon de répéter et de chercher, dans la relation la plus sûre que l’on connaisse, ce qui a manqué ailleurs. Il n’est jamais agi : il est parlé, et c’est en étant parlé qu’il devient un levier pour comprendre ses relations hors du cabinet. Voir aussi émotions et couple pour la façon dont les mêmes schémas se rejouent à deux.
Mon psy a dit « mmh ». J’ai passé la soirée à analyser le « mmh ». Était-ce un « mmh » déçu ? Un « mmh » qui en a vu d’autres ? Un « mmh » de quelqu’un qui pense déjà au patient suivant ? J’ai boudé deux jours. La semaine suivante, je lui ai raconté le « mmh ». On a parlé quarante minutes de mon père, qui disait « mmh » au dîner. Le « mmh » n’était rien. Mon « mmh » à moi était tout.
Le transfert négatif est plus difficile à avouer, et pourtant plus fréquent qu’on ne le dit. Le thérapeute agace : sa façon de reformuler, son silence, son fauteuil, le fait qu’il n’ait pas réagi à l’histoire qu’on avait préparée. On le soupçonne de juger, de s’ennuyer, de ne pas vraiment écouter, de faire ça « pour l’argent ». On a envie de le mettre en échec, de lui prouver que ça ne marche pas. Ou simplement d’arrêter, sans savoir pourquoi.
Souvent le premier signe. Il porte sur des détails. Il mérite d’être dit tel quel : « votre façon de dire “je vois” m’énerve ». Ce qui suit est en général passionnant.
« Il va le répéter », « elle me trouve pathétique ». Elle reproduit souvent une expérience de trahison ou de moquerie. En parler, c’est tester si cette fois sera différente.
Avoir honte de ce que l’on raconte, ou de ressentir quelque chose pour le thérapeute, conduit à cacher. Et ce que l’on cache en séance est souvent précisément ce qu’il faudrait travailler. Voir honte et culpabilité.
Le thérapeute n’a pas la solution, n’a pas pris parti, n’a pas « fait quelque chose ». La déception rejoue souvent l’attente déçue envers un parent. Elle est un matériau de choix.
Le transfert négatif n’est pas un signe que la thérapie échoue. C’est souvent le signe qu’elle touche quelque chose. Le piège, c’est de l’agir au lieu de le dire : arriver en retard, annuler, oublier de payer, parler de tout sauf de ça, ou partir en claquant la porte. Les ruptures de thérapie sans explication sont très souvent des transferts négatifs qui n’ont pas trouvé de mots.
Un thérapeute formé ne le prendra pas mal : il le prendra comme une information, et souvent comme un cadeau. Il sait que ce que vous ressentez envers lui en dit plus sur votre façon d’être en lien que sur sa personne. S’il se vexe, se justifie longuement ou vous culpabilise, c’est lui qui a un problème de cadre, pas vous. Et c’est alors une vraie raison de changer, voir plus bas.
Freud a d’abord vu le transfert comme un obstacle, puis comme le principal levier de la cure. Son intuition tient en une phrase : ce que l’on ne se rappelle pas, on le répète. Les façons d’être en relation apprises très tôt ne sont pas des souvenirs que l’on peut raconter : ce sont des habitudes que l’on agit, sans les voir. Avec le thérapeute, on les agit en direct. Et pour une fois, il y a quelqu’un en face dont le métier est de les remarquer, de ne pas y répondre comme tout le monde, et de les mettre en mots.
C’est ce qui fait la différence entre parler de ses relations et travailler ses relations. On peut décrire pendant des mois sa difficulté à faire confiance. Mais le jour où l’on ose dire au thérapeute « je crois que vous vous ennuyez avec moi », et que l’on découvre ce qu’il en est réellement, quelque chose bouge qu’aucune description n’aurait déplacé. La relation thérapeutique devient un laboratoire où l’on peut essayer une autre façon d’être en lien, en sécurité, avant de l’essayer dehors.
La page émotions et psychanalyse développe la question de l’affect et de la contenance ; celle-ci reste centrée sur la relation au thérapeute.
Retournez chaque carte. La réponse est souvent « les deux à la fois », et c’est tout l’intérêt.
Le thérapeute n’est pas une machine. Face à vous, il ressent : de la sympathie, de l’ennui, de l’agacement, de la tendresse, de l’inquiétude, parfois un sentiment d’impuissance. C’est le contre-transfert. Longtemps considéré comme un défaut à éliminer, il est aujourd’hui compris comme un instrument : ce que le thérapeute ressent en votre présence est souvent ce que les autres ressentent aussi, ou ce que vous-même ressentez sans le savoir.
Un thérapeute qui se surprend à vouloir vous protéger, ou au contraire à se sentir mis à distance, utilise cette information pour comprendre ce qui se joue dans vos relations. Pour que cet instrument reste fiable, il a besoin d’entretien : c’est le rôle de la supervision, où le thérapeute parle de ses patients avec un collègue plus expérimenté, et de sa propre thérapie, qu’il a en principe faite. Un thérapeute qui ne travaille pas son contre-transfert finit par confondre ce qui vient du patient et ce qui vient de lui.
Le clinicien participe à une supervision collective et à un contrôle individuel auprès de praticiens expérimentés, en psychanalyse comme en EMDR, et a lui-même suivi plusieurs tranches d’analyse. Il anime aussi des supervisions pour d’autres professionnels. Cette exigence fait partie du cadre proposé aux patients : ce que vous ressentez envers votre thérapeute, et ce qu’il ressent en retour, est pensé et travaillé, jamais laissé au hasard. Voir supervisions et psychanalyse.
Le mot change, la réalité reste. En psychanalyse, le transfert est au centre : c’est dans la relation à l’analyste que se rejouent et se transforment les conflits anciens, et l’analyste travaille à partir de ce qui s’y manifeste.
En TCC, on parle plutôt d’alliance thérapeutique, et les travaux de Jeremy Safran et de ses collègues ont montré que les moments de rupture de l’alliance (un désaccord, une déception, un retrait du patient) suivis d’une réparation explicite sont parmi les plus efficaces de toute la thérapie. Autrement dit, la TCC a redécouvert avec ses propres outils que le transfert négatif parlé fait progresser. La page émotions et TCC montre comment la relation s’articule avec les techniques.
En EMDR, la relation est souvent sous-estimée parce que l’on parle beaucoup du protocole. Pourtant, revisiter un souvenir chargé n’est possible que si l’on se sent en sécurité avec la personne qui est à côté. La phase de préparation sert aussi à construire cette confiance, et les réactions envers le thérapeute pendant le retraitement font partie du matériel. Voir émotions et EMDR.
| Approche | Le mot | Ce que l’on en fait |
|---|---|---|
| Psychanalyse | Transfert, contre-transfert | Levier central : interprété, travaillé dans la durée |
| TCC | Alliance, rupture et réparation | Mesurée, nommée, réparée explicitement ; les ruptures réparées prédisent un bon résultat |
| EMDR | Sécurité relationnelle, alliance | Condition du retraitement ; les réactions envers le thérapeute sont des cibles possibles |
| Thérapie de couple ou familiale | Alliances multiples | Le thérapeute veille à ne pas être « capturé » par un membre contre les autres |
Faites glisser le curseur : de l’alliance tranquille à la rupture silencieuse, voici les états que l’on traverse, et ce qu’ils demandent.
La difficulté n’est pas de trouver les mots parfaits, c’est de commencer. Voici des phrases qui fonctionnent, parce qu’elles ne demandent aucun courage héroïque :
Vous pouvez aussi écrire d’abord. La fiche ci-dessous reste dans votre navigateur : elle sert à poser ce que vous n’osez pas dire, pour l’apporter en séance, ou simplement pour le voir écrit.
Apportez la fiche, ou un mot sur un papier, et donnez-le. Ou dites seulement : « j’ai écrit quelque chose que je n’arrive pas à dire ». Le thérapeute fera le reste. Le fait même de ne pas y arriver est une information précieuse sur votre façon de vous protéger, et il est tout à fait possible de commencer par parler de ça.
Il est parfois juste de changer. Il est parfois dommage de changer. La différence tient à une question : en avez-vous parlé avec lui d’abord ?
Si vous décidez de partir, faites-le en séance, pas par message. Non par politesse, mais parce qu’une fin dite est une expérience nouvelle pour beaucoup de personnes dont les relations se sont toujours terminées par des silences. Et un thérapeute éthique peut vous aider à trouver quelqu’un d’autre. La page choisir son thérapeute donne des repères pour la suite.
Si l’on peut ressentir en séance des choses aussi fortes, de la rage à l’amour, sans que ce soit dangereux, c’est grâce au cadre. Horaires fixes, lieu fixe, durée fixe, honoraires connus, confidentialité, et une règle absolue : aucune relation en dehors de la thérapie. Pas d’amitié, pas de relation amoureuse ou sexuelle, pas d’affaires, pas de réseaux sociaux. Cette règle protège le patient, protège le thérapeute, et protège le travail : c’est parce que rien ne sera agi que tout peut être dit.
Les codes de déontologie des psychologues et les règles des sociétés de psychanalyse, d’EMDR et de TCC convergent sur ce point. Un thérapeute qui franchit cette limite, quelle que soit la façon dont il la justifie, commet une faute grave. La responsabilité en revient toujours au professionnel, jamais au patient, y compris lorsque le patient éprouvait des sentiments et les avait exprimés. Le transfert n’est jamais une invitation : c’est un matériau de travail, et le thérapeute est le garant qu’il le reste.
Si un thérapeute a eu avec vous une relation hors cadre, en particulier sexuelle, vous n’y êtes pour rien et vous pouvez le signaler : à l’ordre ou à l’association professionnelle dont il dépend, et, s’il y a lieu, à la justice. En parler avec un autre professionnel aide à sortir de la confusion que ces situations créent toujours.
Douze affirmations. Le résultat dessine un profil en quatre couleurs : idéalisation, méfiance, dépendance, alliance. Aucun profil n’est « mauvais » : chacun indique simplement de quoi il serait utile de parler. Questionnaire rédigé pour ce guide, sans valeur diagnostique, et qui suppose que vous êtes actuellement suivi.
Ce sont les émotions et les attentes que l’on ressent envers son thérapeute et qui viennent en partie de relations anciennes, souvent de l’enfance. On rejoue avec lui une façon d’être en lien que l’on a apprise. Le phénomène existe dans toutes les thérapies et peut être positif (confiance, attachement) ou négatif (méfiance, agacement).
Oui, et c’est fréquent. Le transfert négatif n’est pas un signe d’échec : il montre souvent que la thérapie touche quelque chose. Le dire en séance est l’une des choses les plus utiles que l’on puisse faire. L’agir en silence, par des annulations ou une rupture, prive la thérapie de son meilleur matériau.
L’amour de transfert est décrit depuis les débuts de la psychanalyse. Il est connu, attendu et travaillable. Il ne sera jamais agi par un thérapeute éthique : aucune relation hors cadre n’est acceptable. En parler, aussi gênant que cela paraisse, est souvent le moment où la thérapie apporte le plus sur les relations amoureuses de la personne.
Ce que le thérapeute ressent envers son patient. Loin d’être un défaut, c’est un instrument : ses réactions renseignent sur ce que le patient suscite chez les autres. Pour rester fiable, il se travaille en supervision et par la thérapie personnelle du thérapeute.
Quand le cadre n’est pas respecté, en cas de proposition de relation hors cadre, de jugement moral ou de pression, ou quand, après en avoir parlé, vous ne vous sentez toujours pas en sécurité. L’agacement, l’impression de stagner ou des sentiments trop forts méritent d’abord d’être dits en séance : ils sont souvent le début du vrai travail.
Au cabinet, ce qui se passe entre vous et le thérapeute fait partie du travail, qu’il s’agisse de psychanalyse, de TCC ou d’EMDR. Le cadre est clair, la supervision régulière, et les émotions que vous éprouvez en séance, agréables ou non, sont accueillies comme un matériau. Les enfants, les adolescents, les adultes, les couples et les familles sont reçus au cabinet, à Colombes, ou en téléconsultation.
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La « loi de l’instrument », formulée par en 1964 puis reprise par dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.