Le bon sein
Celui qui nourrit, apaise, réchauffe. Le bébé le fait entrer en lui, par le lait et par le fantasme : il devient un « bon objet interne », un noyau de sécurité qui permettra plus tard de supporter l’absence.
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Elle n’avait pas de diplôme de médecine, elle venait d’ailleurs, elle a osé écouter les tout-petits et dire tout haut ce que les adultes préféraient ne pas voir : les bébés aiment et haïssent avec une violence qui nous dépasse. Melanie Klein a inventé l’analyse des enfants par le jeu et une carte des tempêtes intérieures qui sert encore chaque jour, aux cliniciens comme aux parents. Portrait d’une femme intransigeante, géniale et blessée.
Parce qu’elle a pris les bébés au sérieux. Avant elle, on pensait que le nourrisson n’avait pas de vie psychique digne de ce nom, et que l’enfant ne pouvait pas être analysé. Melanie Klein s’est assise par terre, a sorti de petits jouets, et a écouté. Elle a vu dans le jeu un langage, dans les colères des tout-petits des terreurs, et dans les dessins offerts après une crise un désir de réparer. Elle nous a appris que l’amour et la haine ne s’opposent pas : ils naissent ensemble, et grandir, c’est apprendre à les tenir dans la même main.
On l’aime aussi parce que ses concepts parlent des adultes. Le clivage, quand une personne ne voit plus l’autre que tout bon ou tout mauvais ; l’envie, qui gâche ce qui est bon précisément parce que c’est bon ; la réparation, qui permet de rester en lien après avoir blessé. Quand un couple se dispute, quand une équipe désigne un bouc émissaire, quand quelqu’un idéalise puis rejette son thérapeute, Klein n’est jamais loin.
Nous recevons des enfants et des adolescents, avec leurs parents. Avec les plus jeunes, le jeu et le dessin peuvent devenir des outils de travail à part entière, héritiers de la boîte à jouets de Melanie Klein. Nous ne faisons pas d’interprétation sauvage : nous écoutons ce que l’enfant met en scène, et nous en parlons avec les parents dans des temps qui leur sont réservés. Les consultations pour enfants
Une vie traversée de deuils, d’exils et de batailles d’idées, de Vienne à Londres en passant par Budapest et Berlin.
Klein a observé et analysé ses propres enfants, ce qui se faisait alors et qu’aucun analyste ne ferait aujourd’hui. Sa fille Melitta, analysée par Edward Glover, l’un des adversaires les plus durs de sa mère, l’a attaquée publiquement à la Société britannique ; après la mort de Hans, elle a soutenu qu’il s’agissait d’un suicide, ce que rien n’établit. Les deux femmes ne se sont jamais réconciliées, et Melitta n’a pas assisté aux obsèques de sa mère.
Il ne nous appartient pas de juger une famille de l’extérieur. On peut seulement constater, avec tristesse, que la femme qui a le mieux décrit le besoin de réparer n’a pas pu réparer ce lien-là. Cela n’enlève rien à ce qu’elle a découvert. Cela rappelle que les théoriciens de l’âme ont, eux aussi, une âme.
Un enfant de trois ans ne s’allonge pas sur un divan pour associer librement. Mais il joue, et Klein a compris que son jeu vaut ce que valent, chez l’adulte, les associations et les rêves : une mise en scène de ce qui l’habite. Elle propose à chaque enfant une boîte personnelle, qu’il retrouve à chaque séance : de petits personnages, des animaux, des voitures, des cubes, du papier, des crayons, de la ficelle, un peu d’eau. Le matériel est simple et neutre, pour que l’enfant y mette son propre monde.
Un garçon de quatre ans, arrivé quelques semaines après la naissance de sa petite sœur, fait inlassablement tomber une petite figurine du haut d’une tour de cubes, puis la soigne avec un mouchoir. À la maison, il est devenu « insupportable », puis très câlin, en alternance. Le jeu dit les deux à la fois : le souhait que l’intruse disparaisse, et la peur d’avoir fait du mal par cette pensée. Mettre des mots sur cette double scène, puis en parler avec les parents, a suffi à apaiser beaucoup de choses en quelques séances.
Aujourd’hui, la plupart des psychothérapeutes d’enfants, quelle que soit leur école, utilisent le jeu. On interprète généralement moins vite et moins « profond » que Klein, mais l’idée fondatrice reste la sienne : chez l’enfant, jouer, c’est parler. La page psychanalyse de l’enfant et parentalité présente les autres approches, d’Anna Freud à Dolto.
Pour Klein, le bébé n’est pas d’abord en relation avec des personnes entières, mais avec des morceaux de personnes, qu’elle appelle des objets partiels : le sein, les mains, la voix, le visage. Et il vit tout en extrêmes, parce qu’il ne peut pas encore faire autrement.
Celui qui nourrit, apaise, réchauffe. Le bébé le fait entrer en lui, par le lait et par le fantasme : il devient un « bon objet interne », un noyau de sécurité qui permettra plus tard de supporter l’absence.
Celui qui manque, qui tarde, qui frustre. Le bébé affamé ne pense pas « maman est occupée » : il vit une attaque. Le mauvais sein n’est pas une mauvaise mère ; c’est l’expérience, inévitable, de la frustration.
Garder le bon et le mauvais bien séparés, pour que le mauvais ne détruise pas le bon. Une défense utile au début de la vie, qui revient chez l’adulte sous stress : « mon ancien patron était un monstre, le nouveau est parfait ».
Ces objets ne sont pas des souvenirs, mais des présences intérieures, des fantasmes qui colorent toute la vie affective. Klein appelait ce monde intérieur une scène peuplée de personnages : la qualité de ses relations, bienveillantes ou persécutrices, se rejoue ensuite dans les relations réelles.
Le « bon sein » et le « mauvais sein » ont fait rire des générations d’étudiants, et parfois rougir des parents. Rassurez-vous : un bébé nourri au biberon a, lui aussi, un bon et un mauvais sein. Il s’agit de l’expérience d’être nourri ou frustré, pas de l’anatomie maternelle, et encore moins d’un jugement sur l’allaitement.
Klein décrit deux grandes manières d’organiser l’amour et la haine. Elle parle de « positions », et non de stades, parce qu’on ne les traverse pas une fois pour toutes : on oscille entre les deux toute sa vie. Faites glisser le curseur pour passer de la position schizo-paranoïde à la position dépressive. Chaque étape est illustrée par un exemple d’adulte.
C’est le concept kleinien le plus fécond, et le plus difficile à expliquer. En 1946, Klein décrit un fantasme du tout-petit : expulser dans la mère les parties de lui qu’il ne supporte pas, pour s’en débarrasser et pour la contrôler de l’intérieur. Ce n’est pas seulement « prêter à l’autre » ses sentiments, comme dans la projection simple : c’est faire en sorte, à son insu, que l’autre les éprouve vraiment.
Son élève Wilfred Bion en a fait une forme de communication. Le bébé qui hurle de terreur « met » sa terreur dans sa mère ; une mère suffisamment disponible la reçoit, la digère, et la lui rend sous une forme apaisée : « tu as faim, tu as eu peur, je suis là ». Bion appelle cela la fonction contenante. Beaucoup de parents la pratiquent sans le savoir, chaque nuit.
Une femme raconte d’une voix égale une enfance faite d’humiliations. C’est le thérapeute qui se sent envahi de honte et de colère, alors qu’elle semble ne rien ressentir. Dans une lecture kleinienne, ces émotions ne sont pas « les siennes » par hasard : elles sont peut-être celles qu’elle n’a jamais pu éprouver sans danger. Les lui restituer doucement, au bon moment, l’a aidée à commencer à les ressentir elle-même.
Ce concept explique aussi pourquoi certaines relations nous laissent épuisés, coupables ou furieux sans que nous comprenions pourquoi. Il ne s’agit pas de tout attribuer à l’autre ; il s’agit de se demander, devant une émotion étrange : est-ce que cela m’appartient ?
En 1957, Klein distingue trois sentiments que la langue courante confond. Les retourner, c’est mieux comprendre bien des disputes.
Face à ces trois sentiments, Klein place la gratitude : la capacité de recevoir quelque chose de bon, d’en jouir, et de reconnaître que cela vient d’un autre. Elle naît, dit-elle, de l’expérience répétée d’une satisfaction pleine. La gratitude n’est pas une politesse : c’est la base de la confiance, de la générosité et du plaisir de vivre. Et elle se renforce à mesure que l’envie est reconnue plutôt que cachée.
Klein pensait que l’envie est en partie innée, plus forte chez certains bébés que chez d’autres. Beaucoup de ses contemporains, Winnicott en tête, ont jugé qu’elle sous-estimait le rôle de l’environnement : un bébé mal nourri, mal porté, a de bonnes raisons d’être furieux. Les cliniciens d’aujourd’hui tiennent les deux : le tempérament compte, et l’entourage aussi.
Huit petites scènes de la vie ordinaire. Choisissez la réaction qui vous ressemble le plus, même si elle n’est pas la plus flatteuse : personne ne regarde.
De 1941 à 1945, en pleine guerre, la Société britannique de psychanalyse a failli exploser. D’un côté Melanie Klein et ses élèves, de l’autre Anna Freud, arrivée de Vienne avec son père en 1938, et ses partisans. Trois chapitres.
Pour Anna Freud, l’enfant a un Moi encore fragile, il vit avec ses parents réels, et l’analyste doit aussi l’éduquer et le soutenir ; on n’interprète pas trop tôt ni trop profond. Pour Klein, l’enfant a dès le début une vie fantasmatique riche, des angoisses intenses et un transfert véritable : on peut et on doit l’analyser, y compris très jeune. Derrière la technique, une question de fond : qu’est-ce qu’un bébé pense, et à quel âge ?
Après une première réunion en février 1942, onze séances scientifiques se tiennent d’octobre 1942 à février 1944. Susan Isaacs, Paula Heimann et Joan Riviere défendent les thèses kleiniennes, notamment la notion de fantasme inconscient ; Kate Friedlander, Ilse Hellman et Willi Hoffer répondent pour Anna Freud. Un troisième groupe, avec Sylvia Payne, James Strachey, Ella Sharpe et Winnicott, cherche un terrain commun. Les procès-verbaux ont été publiés en 1991 : on y lit une passion intellectuelle rare, et beaucoup de mauvaise foi des deux côtés.
La solution, trouvée en 1946, est britannique dans son pragmatisme : personne ne gagne, personne ne part. On crée trois filières de formation, le groupe kleinien, le groupe d’Anna Freud, et le groupe du milieu, qui deviendra celui des Indépendants. Aucune ne peut prendre le contrôle de la Société. L’accord, qu’on appelle encore gentlemen’s agreement, a été négocié par trois femmes : Anna Freud, Melanie Klein et Sylvia Payne. La Société britannique fonctionne encore ainsi.
On raconte qu’au cours d’une séance, pendant que les orateurs s’affrontaient sur le sadisme oral du nourrisson, Winnicott se leva pour faire remarquer poliment qu’un raid aérien était en cours au-dehors. La discussion, dit-on, reprit aussitôt. Les psychanalystes ont toujours eu le sens des priorités : d’abord le fantasme, ensuite les bombes.
Klein a formé une école d’une vitalité remarquable, en Grande-Bretagne puis en Amérique latine. Voici quelques noms qu’on retrouve dans toute la clinique contemporaine.
Analysé par Klein, il transforme l’identification projective en modèle de la communication primitive et invente la fonction contenante : la mère, puis l’analyste, reçoit ce que le bébé ne peut pas penser et le lui rend pensable. Il a aussi profondément renouvelé la compréhension des groupes et des psychoses.
Analysés par Klein à partir des années 1940, ils ont osé traiter des patients psychotiques en analyse. Segal a distingué le symbole, qui représente une chose absente, de l’« équation symbolique », où le mot est vécu comme la chose même, et elle a donné l’exposé le plus clair de l’œuvre de Klein. Rosenfeld a décrit le narcissisme destructeur.
Esther Bick a fondé l’observation du nourrisson dans sa famille, aujourd’hui pratiquée dans de nombreuses formations, et décrit la « seconde peau » que se fabriquent certains bébés insuffisamment contenus. Betty Joseph a affiné l’attention au transfert ici et maintenant. Donald Meltzer a prolongé l’œuvre vers l’autisme et l’esthétique.
Supervisé par Klein, il a analysé son fils Erich à sa demande. Il lui doit beaucoup, notamment l’idée de la position dépressive, qu’il rebaptise « stade de la sollicitude ». Mais il refuse la pulsion de mort innée et insiste sur le rôle de l’environnement réel. La page Winnicott
On a reproché à Klein de prêter à des nourrissons de quelques mois des fantasmes trop élaborés, d’interpréter trop vite et trop crûment, de faire de la pulsion de mort une donnée innée, et de négliger les parents réels au profit des parents fantasmés. La recherche sur le développement du bébé, de Daniel Stern à la théorie de l’attachement, a montré un nourrisson plus tourné vers la relation et moins dominé par la terreur qu’elle ne le pensait. Ces critiques sont en grande partie justes. Ce qui reste, et qui est immense, c’est sa description des mouvements affectifs, clivage, projection, culpabilité, réparation, que chacun peut reconnaître en soi.
Klein n’a pas écrit de manuel d’éducation, et c’est tant mieux. Mais ses idées offrent aux parents trois clés précieuses, à condition de ne pas les transformer en culpabilité.
Les consultations pour l’enfant, avec des temps pour les parents, permettent de comprendre ensemble une colère qui dure, une jalousie qui envahit, un enfant qui ne joue plus. Quand une évaluation est utile, le cabinet propose aussi des bilans psychologiques. Pour l’autisme, nous suivons les recommandations de la Haute Autorité de santé, qui ne recommande pas la psychanalyse pour traiter le trouble du spectre de l’autisme ; l’écoute analytique peut en revanche soutenir les parents. Enfance, adolescence et parentalité
Sept questions, une réponse expliquée à chaque fois. Rien n’est enregistré ni envoyé.
Non, c’est même le reproche inverse qu’on lui a fait : elle accordait une grande place au monde intérieur du bébé, à ses fantasmes et à son tempérament, et pas assez à l’environnement. Le « mauvais sein » désigne l’expérience de la frustration, pas une mauvaise mère.
Oui, surtout en Grande-Bretagne, en Amérique latine et dans de nombreux services de psychothérapie d’enfants. En France, ses concepts sont enseignés et utilisés par des cliniciens de toutes orientations, souvent combinés avec ceux de Winnicott, de Bion ou de Lacan.
Klein a reçu des enfants de moins de trois ans. Aujourd’hui, on accompagne les tout-petits avec leurs parents, et le jeu devient un vrai support de parole entre deux et trois ans. Chaque situation s’évalue lors d’un premier rendez-vous.
Non. C’est une défense que tout le monde utilise sous stress. Elle devient un problème quand elle est massive et durable, par exemple dans certains troubles de la personnalité, où les relations basculent sans cesse entre idéalisation et rejet. Un travail psychothérapeutique aide alors à tolérer l’ambivalence.
L’Amour et la haine, petit livre écrit avec Joan Riviere pour un large public, est la porte la plus douce. Envie et gratitude est court et marquant. Psychanalyse d’un enfant, le récit de la cure de Richard, montre la technique séance par séance.
Un enfant en colère, une jalousie qui envahit la famille, un adulte pris dans des relations en tout ou rien : un premier rendez-vous permet de poser la question et de choisir ensemble le cadre qui convient. Les enfants, les adolescents, les parents et les adultes sont reçus à Colombes, aux Pavillons-sous-Bois et en Ardèche, ou en téléconsultation.
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La « loi de l’instrument », formulée par en 1964 puis reprise par dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.