Devenir la prochaine cible
C’est la raison la plus citée. Défendre l’enfant harcelé, c’est risquer de se retrouver à sa place. À l’adolescence, ce risque paraît immense.
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Il est tentant de voir le harcèlement comme une histoire de méchants et de victimes. La réalité est plus complexe, et plus porteuse d’espoir. Autour de l’enfant qui harcèle, il y a ceux qui l’aident, ceux qui rient, ceux qui regardent sans rien dire, et parfois ceux qui défendent. Chacun pèse. Cette page explique pourquoi certains enfants harcèlent, comment réagir quand c’est le vôtre, pourquoi les témoins se taisent, et ce qu’ils peuvent faire, parce que c’est souvent par eux que le harcèlement s’arrête.
Dans les années 1990, la psychologue finlandaise Christina Salmivalli a interrogé des centaines d’élèves sur ce que faisait chacun d’eux pendant les épisodes de harcèlement dans leur classe. Elle a montré que presque tous y tenaient un rôle, souvent sans en avoir conscience. Ces rôles ne sont pas des identités figées : un même enfant peut rire un jour et défendre le lendemain. Touchez les cartes.
Ce regard a transformé la prévention. Puisque le harcèlement vit de son public, on peut l’affaiblir en changeant le comportement du public. Les programmes scolaires de prévention les mieux évalués, comme celui que l’équipe de Christina Salmivalli a conçu en Finlande, travaillent avec toute la classe, en particulier avec les témoins. Les synthèses des recherches montrent qu’ils réduisent le harcèlement, en moyenne de 15 à 20 % environ : ce n’est pas une baguette magique, mais c’est beaucoup d’enfants épargnés.
Comprendre pourquoi un enfant harcèle ne revient pas à l’excuser. Le harcèlement doit cesser, et l’enfant qui harcèle doit en mesurer les conséquences. Mais savoir ce qu’il cherche permet d’agir sur ce qui le pousse, et pas seulement sur ses actes. Les raisons se combinent souvent. Choisissez un onglet.
Exister, dominer, être vu. Contrairement à une image répandue, beaucoup d’enfants qui harcèlent ne sont ni isolés ni maladroits socialement. Certains sont populaires, habiles, très attentifs aux rapports de force. Le harcèlement leur sert à gagner ou à garder une place en haut de la hiérarchie du groupe, en montrant leur pouvoir sur un plus faible. C’est pour cela qu’il a besoin de public : sans spectateurs, il ne rapporte rien.
Faire comme les autres. D’autres enfants harcèlent parce que le groupe le fait, pour en faire partie, ou par peur de devenir la cible s’ils refusent. Le harcèlement crée une connivence : rire ensemble de quelqu’un soude un groupe. Beaucoup de « suiveurs » regrettent après coup, mais n’ont pas trouvé le courage de se désolidariser sur le moment. À l’adolescence, où l’appartenance est vitale, cette pression est très forte.
Faire subir ce qu’on a subi. Certains enfants qui harcèlent sont eux-mêmes malmenés ailleurs : par des camarades plus âgés, par un frère, ou dans leur famille. D’autres répondent par l’agressivité à des années de moqueries. Les chercheurs parlent de « victimes-agresseurs ». Ce sont souvent les enfants qui vont le moins bien : plus d’anxiété, de dépression, de difficultés scolaires. Les punir sans voir ce qu’ils vivent ne suffit pas.
Des émotions qui débordent. Une frustration mal tolérée, une colère qui explose, une impulsivité qui fait dire ou faire avant de réfléchir : certains enfants, notamment ceux qui ont un TDAH, blessent sans l’avoir vraiment décidé, puis se laissent entraîner dans un rôle. Ce n’est pas une excuse, mais une piste de travail : apprendre à reconnaître et à réguler ses émotions change souvent beaucoup. Voir TDAH et harcèlement et la colère.
Savoir n’est pas ressentir. Les recherches suggèrent que beaucoup d’enfants qui harcèlent comprennent très bien ce que ressent leur cible : ils savent où frapper pour faire mal. Ce qui leur manque, plus souvent, c’est d’être touchés par cette souffrance, de la ressentir avec l’autre. Cette part de l’empathie se développe : en nommant les émotions, en aidant l’enfant à se souvenir de ce qu’il a éprouvé lui-même quand il a été blessé, en lui faisant rencontrer les conséquences réelles de ses actes.
Ce qui est toléré autour. Le harcèlement prospère là où il est banalisé : des adultes qui en rient, des moqueries tolérées comme « de l’humour », un climat de classe où la loi du plus fort règne, des modèles violents à la maison ou sur les écrans. À l’inverse, une classe où les adultes réagissent vite et où le respect est valorisé laisse peu de place au harcèlement. Ce n’est pas seulement une affaire d’individus.
Le psychologue Albert Bandura a décrit la façon dont chacun de nous peut faire du mal sans se sentir mauvais, grâce à des justifications qui mettent la conscience au repos. Il parlait de désengagement moral. Les enfants qui harcèlent, et ceux qui les suivent, en utilisent beaucoup. Associez chaque phrase au mécanisme qu’elle illustre, puis vérifiez.
Ces justifications ne sont pas toujours des mensonges conscients. Elles permettent à l’enfant de continuer à se voir comme quelqu’un de bien tout en faisant souffrir un autre. C’est pourquoi le sermon fonctionne mal : l’enfant a déjà une réponse prête. Il est plus efficace de l’aider à voir ce que ses actes ont produit, concrètement, chez la personne visée, et de lui permettre de réparer.
Apprendre que son enfant a harcelé quelqu’un est un choc, souvent mêlé de honte, d’incrédulité ou de colère. « Pas lui », pense-t-on d’abord. Ou au contraire : « je savais qu’il finirait mal ». Aucune de ces réactions n’aide vraiment. Voici un chemin qui permet de faire cesser le harcèlement tout en aidant votre enfant à grandir.
C’est possible, et cela mérite d’être vérifié : certains enfants sont à la fois harcelés et harceleurs, et seul ce qu’ils font est vu. Mais cela ne justifie pas de s’en prendre à un autre enfant. On peut tenir les deux ensemble : « ce qu’on t’a fait n’est pas acceptable, et ce que tu as fait non plus ». Et l’aider à trouver d’autres façons de se protéger, avec l’aide des adultes.
Pas forcément. Beaucoup d’enfants qui ont harcelé changent, surtout quand les adultes réagissent avec fermeté et bienveillance, et quand on comprend ce qui les poussait. Les études montrent toutefois que, quand rien ne change, les enfants qui harcèlent durablement ont plus de risques de difficultés de comportement, de conflits et de consommations plus tard. C’est une raison d’agir maintenant, pas de désespérer.
La plupart des enfants désapprouvent le harcèlement quand on leur pose la question. Et pourtant, dans les cours de récréation filmées par des chercheurs canadiens, les camarades présents n’intervenaient que dans un épisode sur cinq environ. Ce décalage entre ce qu’on pense et ce qu’on fait s’explique par des mécanismes bien connus, qui touchent aussi les adultes.
C’est la raison la plus citée. Défendre l’enfant harcelé, c’est risquer de se retrouver à sa place. À l’adolescence, ce risque paraît immense.
Plus il y a de témoins, moins chacun se sent responsable. Les psychologues parlent d’effet spectateur : la responsabilité se dilue dans le groupe.
Chacun croit que les autres approuvent, parce que personne ne dit rien. En réalité, beaucoup pensent la même chose et se taisent pour les mêmes raisons.
Intervenir comment ? Dire quoi ? À qui parler ? Faute de savoir, on ne fait rien, puis on s’en veut.
Quand celui qui harcèle est un copain, le dénoncer paraît impossible. Et le mot « balance » pèse lourd dans une cour.
À force de voir le même enfant moqué, on finit par trouver cela normal. Le harcèlement s’installe aussi par accoutumance.
Les témoins ne sortent pas indemnes de ce qu’ils voient. Des études ont retrouvé chez eux davantage d’anxiété, et beaucoup de culpabilité de n’avoir rien fait. Certains adultes se souviennent encore, des années après, d’un camarade qu’ils n’ont pas osé défendre. Eux aussi peuvent avoir besoin d’en parler.
On demande parfois aux enfants d’être des héros. Ce n’est pas nécessaire. Les observations montrent que même de petits gestes changent le cours d’un épisode, et que lorsqu’un camarade intervient, le harcèlement s’arrête souvent en quelques secondes. Voici des gestes possibles, à choisir selon ce qu’on se sent capable de faire. Ils valent dans la cour comme en ligne.
Sans leur faire porter une mission impossible. On peut leur expliquer que le harcèlement vit de son public, que chacun peut faire un petit geste, et qu’ils ne seront pas grondés s’ils viennent en parler. Leur demander ce qu’ils ont déjà vu, et ce qu’ils auraient aimé faire, ouvre souvent une conversation riche. Il est utile aussi de les rassurer : ne pas avoir osé intervenir une fois ne fait pas d’eux des complices pour toujours.
Situation
Exemple fictif : Inès est en quatrième. Dans le groupe de la classe, des élèves se moquent depuis des semaines d’un garçon, Théo, en partageant des photos de lui prises en cours. Inès n’a jamais rien écrit, mais elle a mis un émoji qui rit sous une photo, « pour ne pas passer pour la rabat-joie ». Un soir, elle apprend que Théo ne vient plus au collège. Elle n’arrive pas à dormir et finit par en parler à sa mère, en pleurs : « C’est un peu ma faute. »
Que pourrait lui dire sa mère ?
Au cabinet, nous recevons l’enfant harcelé, mais aussi l’enfant qui a harcelé, et le témoin qui n’arrive pas à oublier. Tout le monde est reçu. Avec l’enfant qui a harcelé, le travail porte sur ce qui le poussait : ses émotions et leur régulation, la place qu’il cherche dans le groupe, ce qu’il a vécu lui-même, parfois des humiliations ou des violences qu’il n’a jamais racontées. L’écoute analytique aide à comprendre ce qui se rejoue ; l’EMDR peut apaiser les souvenirs qui alimentent la colère ou le besoin de dominer ; les outils des TCC aident à reconnaître les émotions qui montent et à trouver d’autres façons d’agir.
Avec les parents, nous réfléchissons à la façon de tenir ensemble la fermeté et le lien, et des séances familiales, en séances longues de 80 minutes, sont possibles quand les relations à la maison sont en jeu. Quand une question de fonctionnement se pose (impulsivité, attention, difficulté à lire les situations sociales), la neuropsychologue peut réaliser un bilan, par exemple un bilan TDAH. Voir aussi notre approche et la page du bilan TDAH.
Sept questions pour tester vos connaissances sur le harcèlement et le groupe. Ce quiz pédagogique ne mesure rien chez vous ; il peut se faire en famille, ou en classe.
Les raisons se combinent : gagner ou garder une place dans le groupe, faire comme les autres pour être accepté, se venger de ce qu’il a lui-même subi, des émotions qui débordent, un climat où les moqueries sont tolérées. Comprendre ce qu’il cherche n’excuse rien, mais aide à faire cesser le harcèlement durablement.
Garder son calme, entendre les faits et sa version, nommer clairement ce qu’il a fait, l’aider à mesurer ce que l’autre a vécu, lui permettre de réparer plutôt que de l’humilier, chercher ce qu’il cherchait, poser un cadre et suivre la situation. S’il semble en souffrance ou si cela se répète, un accompagnement au cabinet peut l’aider.
Par peur de devenir la cible, parce que la responsabilité se dilue dans le groupe, parce que chacun croit que les autres approuvent, parce qu’on ne sait pas quoi faire, ou par loyauté envers un ami. Ces mécanismes touchent aussi les adultes.
Des gestes simples : ne pas rire, ne pas liker, ne pas partager, rejoindre l’enfant visé après coup, lui dire qu’on n’est pas d’accord, en parler à un adulte, s’allier avec d’autres, et dire stop seulement si l’on se sent en sécurité. Même un petit geste peut faire cesser un épisode.
Oui. Tout le monde est reçu : l’enfant harcelé, l’enfant qui a harcelé, les témoins et les parents. Avec l’enfant qui a harcelé, le travail porte sur ses émotions, ce qu’il cherchait dans le groupe et ce qu’il a vécu lui-même, avec l’écoute analytique, l’EMDR et des outils des TCC.
Votre enfant a harcelé un camarade, ou il a été témoin et n’arrive pas à oublier ? Un premier rendez-vous permet de comprendre ce qui s’est joué et d’aider chacun à trouver une autre place dans le groupe.
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La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.