Le regard de la victime
Décrire l’expérience de la personne visée, la prendre au sérieux, nommer ses effets. Un tournant pour la reconnaissance des violences psychologiques.
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Le mot « pervers narcissique » a une histoire. Il n’a pas été inventé par un magazine, mais par un psychanalyste français, Paul-Claude Racamier, au terme d’une longue réflexion clinique. Il a ensuite été repris, élargi, popularisé, jusqu’à devenir un mot de tous les jours. Cette page retrace ce chemin, de la « pulsion d’emprise » de Freud au harcèlement moral d’Hirigoyen, et explique simplement ce que disent aujourd’hui les classifications internationales. Elle répond aussi à une question fréquente : pourquoi ce n’est pas un diagnostic, et pourquoi cela n’enlève rien à ce que vous avez vécu.
La notion de pervers narcissique se situe au croisement de plusieurs traditions : la psychanalyse, qui s’intéresse à ce qui se joue à l’intérieur de la personne ; la psychologie des relations, qui s’intéresse à ce qui se passe entre deux personnes ; et la psychiatrie, qui cherche à décrire des troubles de façon commune à tous les cliniciens.
Paul-Claude Racamier (1924-1996) était psychiatre et psychanalyste, membre de la Société psychanalytique de Paris. Il a passé l’essentiel de sa vie professionnelle auprès de jeunes patients psychotiques et de leurs familles, dans une institution de soins qu’il avait fondée près de Besançon. C’est en observant certaines familles, où l’un des membres semblait se nourrir de la confusion des autres, qu’il a été conduit à nommer la perversion narcissique. Le psychothérapeute du cabinet a étudié son œuvre en cartel, ces petits groupes de lecture qui sont une tradition de la formation analytique, et c’est cette lecture attentive que nous résumons ici.
Pour Racamier, la perversion narcissique est d’abord une manière de se défendre. Chacun de nous doit faire face à des conflits intérieurs, à des pertes, à des deuils, à des doutes sur sa propre valeur. La plupart du temps, nous les traversons tant bien que mal, avec de la tristesse, de la culpabilité, de l’angoisse. Dans le mouvement pervers narcissique, ces affects pénibles ne sont pas vécus : ils sont expulsés et déposés chez quelqu’un d’autre, qui se met alors à les porter. C’est l’autre qui se sent coupable, confus, déprimé, et c’est ainsi que le premier évite de l’être. Racamier ajoutait que cette opération s’accompagne d’un besoin de se valoriser aux dépens de l’autre, qui devient un instrument, un faire-valoir, plutôt qu’une personne.
Racamier distinguait soigneusement deux niveaux. Le mouvement pervers narcissique peut survenir chez chacun, de façon passagère, dans un moment de grande détresse : on fait porter à un proche sa propre faute, on le disqualifie pour ne pas se sentir disqualifié. L’organisation perverse narcissique, elle, désigne un fonctionnement durable de la personnalité, où ce mouvement est devenu la façon habituelle d’être en relation. Ces organisations durables sont rares ; les mouvements passagers sont, eux, très humains.
La page Racamier dans notre guide de la psychanalyse présente plus largement sa vie, son institution et ses autres concepts, comme la séduction narcissique, le deuil originaire, l’antœdipe et l’incestuel.
L’expression « pervers narcissique » est trompeuse si on la lit avec le sens courant de ses deux mots. Retournez les cartes.
Ces mots, plus courants, sont nés du besoin de désigner ces relations sans recourir à un vocabulaire psychanalytique. « Manipulateur » insiste sur les manœuvres, « toxique » sur l’effet de la relation. Ils n’ont pas non plus de valeur diagnostique, mais ils ont l’avantage de décrire un comportement plutôt qu’une nature. Dans ce dossier, nous les employons à côté de « pervers narcissique », en gardant à l’esprit qu’ils décrivent une relation, et non l’essence d’une personne.
Psychiatre, psychanalyste et victimologue, Marie-France Hirigoyen a publié en 1998 Le Harcèlement moral : la violence perverse au quotidien. Elle s’y appuie sur les travaux de Racamier, mais avec un déplacement important : elle regarde surtout la relation du point de vue de la personne qui la subit. Elle décrit avec précision les procédés (refus de communiquer, disqualification, isolement, paradoxes, mensonges) et leurs effets : confusion, doute, peur, puis, quand la violence devient plus visible, sidération et effondrement.
Ce déplacement explique en grande partie le succès du livre : des milliers de personnes s’y sont reconnues, et ont compris qu’elles n’étaient ni folles ni coupables. Hirigoyen a ensuite élargi sa réflexion au monde du travail, puis aux violences dans le couple. Elle a aussi, à plusieurs reprises, mis en garde contre l’usage trop large du mot « pervers narcissique », en rappelant que les vrais fonctionnements pervers sont rares et que beaucoup de relations difficiles relèvent d’autre chose.
Décrire l’expérience de la personne visée, la prendre au sérieux, nommer ses effets. Un tournant pour la reconnaissance des violences psychologiques.
Les mêmes mécanismes dans des lieux différents. Le harcèlement moral au travail est devenu une notion largement connue.
Distinguer les conflits ordinaires, les comportements difficiles et les fonctionnements réellement pervers, beaucoup plus rares.
Les deux grandes classifications utilisées dans le monde, le DSM-5-TR, manuel publié par les psychiatres américains, et la CIM-11 de l’Organisation mondiale de la santé, ne contiennent pas le diagnostic de « pervers narcissique ». Elles décrivent en revanche des troubles de la personnalité, dont certains recoupent en partie la notion. Choisissez un onglet.
Le DSM-5-TR décrit un trouble de la personnalité narcissique : un mode durable de grandiosité (dans l’imaginaire ou les comportements), de besoin d’être admiré et de manque d’empathie, qui apparaît au début de l’âge adulte et se manifeste dans des contextes variés. Il retient neuf manifestations possibles, dont au moins cinq doivent être présentes : un sentiment grandiose de sa propre importance ; des rêveries de succès, de pouvoir ou d’amour idéal ; la conviction d’être spécial ; un besoin excessif d’admiration ; le sentiment que tout lui est dû ; l’exploitation des autres ; le manque d’empathie ; l’envie, ou la conviction d’être envié ; l’arrogance. Le manuel estime sa fréquence entre 0 et 6 % de la population générale selon les études.
La CIM-11 a abandonné les catégories séparées de troubles de la personnalité. Elle décrit un trouble de la personnalité unique, classé selon sa sévérité (léger, modéré, sévère), puis précisé par des traits dominants : affectivité négative, détachement, dissocialité, désinhibition, anankastie, et un « modèle borderline ». Les traits narcissiques se retrouvent surtout dans la dissocialité, qui réunit l’égocentrisme (sentiment que tout est dû, attente d’admiration, recherche d’attention) et le manque d’empathie, y compris la tendance à manipuler et à exploiter les autres.
La recherche en psychologie distingue souvent un narcissisme grandiose, assuré, dominant, et un narcissisme vulnérable, plus anxieux, susceptible, rancunier, très sensible à la critique. Elle étudie aussi la « triade noire », proposée en 2002, qui réunit narcissisme, machiavélisme (la manipulation calculée) et psychopathie (la froideur et l’impulsivité). Ces travaux décrivent des traits répartis sur un continuum dans la population, et non des catégories de personnes.
Non. Le trouble de la personnalité narcissique se manifeste de façons très diverses : certaines personnes sont surtout fragiles, blessées par la moindre critique, isolées, déprimées ; d’autres sont surtout arrogantes ou exigeantes, sans pour autant chercher à emprisonner les autres. La notion de Racamier vise un fonctionnement plus précis, où la valeur de soi se construit activement aux dépens de l’autre. Les deux se recoupent parfois, mais ne se superposent pas.
| Regard | Ce qu’il décrit | Ce qu’il apporte |
|---|---|---|
| Racamier (psychanalyse) | Un mouvement psychique, passager ou durable, qui fait porter à l’autre sa propre douleur | Comprendre la confusion, la culpabilité et l’attaque contre la pensée |
| Hirigoyen (victimologie) | Les procédés du harcèlement moral et leurs effets sur la personne visée | Reconnaître l’expérience des victimes, dans le couple, la famille et le travail |
| DSM-5-TR (psychiatrie) | Un trouble de la personnalité narcissique, défini par des critères | Un langage commun entre cliniciens et chercheurs |
| CIM-11 (OMS) | Un trouble de la personnalité selon sa sévérité et ses traits, dont la dissocialité | Une description plus souple, qui évite les étiquettes figées |
Ces quatre regards ne s’opposent pas. Ils répondent à des questions différentes. Pour une personne qui sort d’une emprise, le regard de Racamier aide à comprendre ce qui s’est passé dans la relation, celui d’Hirigoyen aide à être reconnue, et les classifications rappellent qu’on ne pose pas un diagnostic sans avoir rencontré quelqu’un.
Un diagnostic, au sens médical, se pose après une évaluation de la personne elle-même : un entretien, souvent plusieurs, parfois des questionnaires, une histoire reconstituée. Il se pose pour soigner. La notion de pervers narcissique n’a jamais été conçue pour cela : c’est un outil de pensée clinique, qui aide à comprendre un type de relation. Et la personne qui exerce l’emprise est, presque toujours, celle qui ne consulte pas.
Cela a une conséquence simple : aucun clinicien ne peut dire, à partir de votre récit, que votre ex, votre mère ou votre chef « est » un pervers narcissique. En revanche, ce que vous avez vécu peut être évalué très précisément, parce que c’est vous qui êtes là. Les classifications contiennent des diagnostics qui décrivent les effets d’une relation d’emprise sur la personne qui la subit : un trouble de stress post-traumatique, un trouble de stress post-traumatique complexe quand l’emprise a été prolongée (la CIM-11 l’a introduit), un trouble de l’adaptation, une dépression, un trouble anxieux.
Le psychothérapeute réalise des bilans psychologiques et psycho-traumatiques, toujours après un rendez-vous préliminaire. Ils ne portent pas sur l’autre, mais sur vous : ce que la relation a laissé, selon les critères de la CIM-11 et du DSM-5-TR. Voir le bilan psycho-traumatique et la page trauma dans le DSM-5-TR et la CIM-11.
Six questions pour vérifier ce que vous avez retenu. Quiz pédagogique, sans enjeu : rien n’est enregistré.
Affirmation 1
Oui. Elle a été proposée par Racamier, psychanalyste de la Société psychanalytique de Paris, puis popularisée par Hirigoyen. Elle est beaucoup moins connue dans les pays anglophones.
Affirmation 2
Les effets de l’emprise sur vous peuvent tout à fait être reconnus et évalués : stress post-traumatique, TSPT complexe, dépression, anxiété. C’est sur vous que porte l’évaluation, pas sur l’autre.
Affirmation 3
Non. Ici, le mot désigne le détournement de l’autre, utilisé comme un instrument au service de son propre équilibre. Il n’a rien à voir avec la sexualité.
Affirmation 4
Oui, selon Racamier. Dans un moment de grande détresse, chacun peut faire porter à un autre sa propre faute. Ce qui est rare, c’est que ce mouvement devienne une organisation durable de la personnalité.
Affirmation 5
Les deux se recoupent en partie : grandiosité, manque d’empathie, exploitation de l’autre. Mais le trouble narcissique du DSM-5-TR décrit des personnes très diverses, souvent fragiles, qui ne cherchent pas toutes à emprisonner les autres.
Le psychiatre et psychanalyste français Paul-Claude Racamier, qui a proposé la notion de perversion narcissique en 1986 dans la Revue française de psychanalyse. Marie-France Hirigoyen l’a fait connaître du grand public en 1998 avec Le Harcèlement moral.
Non. Ni le DSM-5-TR ni la CIM-11 ne contiennent ce diagnostic. Le DSM-5-TR décrit un trouble de la personnalité narcissique, et la CIM-11 un trouble de la personnalité précisé par des traits, dont la dissocialité, qui recoupent en partie la notion.
Le narcissisme désigne d’abord l’amour de soi, nécessaire à tous. Le trouble de la personnalité narcissique décrit une grandiosité, un besoin d’admiration et un manque d’empathie durables. La perversion narcissique, chez Racamier, désigne plus précisément le fait de se protéger de sa propre douleur en la faisant porter à l’autre, et de se valoriser à ses dépens.
Non. Un diagnostic ne se pose qu’après avoir rencontré et évalué la personne elle-même, et la perversion narcissique n’est pas un diagnostic médical. Ce qu’un clinicien peut évaluer, c’est ce que la relation vous a laissé, et vous aider à vous en remettre.
Parce que sa pensée, que le psychothérapeute a étudiée en cartel, permet de comprendre finement ce que vivent les personnes sous emprise, en particulier la confusion et la culpabilité, sans réduire quiconque à une étiquette. Elle se combine au cabinet avec l’EMDR et des outils concrets pour soigner les effets de la relation.
Le mot aide à comprendre ; il ne soigne pas. Si une relation vous a laissé des souvenirs envahissants, de la peur ou de la culpabilité, un rendez-vous permet de les évaluer et de choisir l’accompagnement qui vous convient. Au cabinet ou en téléconsultation.
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La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.