Psychanalyse, DSM-5-TR et CIM-11 : classer sans réduire
Le DSM américain et la CIM de l’Organisation mondiale de la santé classent les troubles psychiques pour que les soignants du monde entier parlent la même langue. La psychanalyse, elle, a construit ses propres repères : névrose, psychose, perversion, états-limites. Les deux ne s’ignorent pas, elles ne se recouvrent pas non plus. Cette page raconte leur histoire commune, explique les nouveautés de la CIM-11, présente les manuels psychodynamiques, et montre ce qu’un clinicien fait de ces deux cartes du même territoire.
Mis à jour le 22 octobre 2026 · Lecture : 16 minutes
3 structuresdans la psychanalyse lacanienne : névrose, psychose, perversion
Pourquoi classer ?
Un diagnostic n’est pas une étiquette collée sur une personne. C’est d’abord un mot de passe entre professionnels. Quand un psychiatre de Lyon écrit « épisode dépressif caractérisé » à un médecin généraliste d’Annonay, les deux savent de quoi il s’agit. Les classifications servent à cela : décrire de façon fiable, comparer des études, choisir un traitement qui a fait ses preuves, remplir un certificat, ouvrir des droits auprès de la MDPH ou d’une assurance.
La psychanalyse s’en méfie, et pour une raison qui n’a rien de snob. Un même symptôme n’a pas le même sens chez deux personnes. Une phobie peut protéger d’un désir interdit chez l’une, d’un effondrement chez l’autre. Le diagnostic catégoriel dit ce que la personne a ; la clinique analytique cherche ce que le symptôme fait pour elle, et à quelle place il se tient dans son histoire. Les deux questions sont légitimes. Le problème commence quand l’une prétend remplacer l’autre.
Un psychiatre et un psychanalyste reçoivent le même patient. Le psychiatre conclut : « trouble anxieux généralisé ». Le psychanalyste conclut : « il faudrait qu’il revienne la semaine prochaine ». Les deux ont raison, et c’est bien là le sujet de cette page.
Le DSM, édition par édition
Le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, ou DSM, est publié par l’Association américaine de psychiatrie. Son histoire est celle d’un divorce avec la psychanalyse, puis d’une réconciliation timide. Faites glisser le curseur pour la parcourir.
195219802022
Le nombre de catégories a presque triplé entre la première et la quatrième édition. Ce n’est pas que les gens sont devenus plus malades : la manière de découper la souffrance s’est affinée, et parfois émiettée.
DSM-I, 1952106 troubles
DSM-II, 1968182 troubles
DSM-III, 1980265 catégories
DSM-III-R, 1987292 diagnostics
DSM-IV, 1994297 troubles
Les éditions ne comptent pas toutes de la même façon (troubles, catégories, diagnostics), d’où des chiffres qui varient selon les sources. L’ordre de grandeur, lui, ne fait pas de doute.
La CIM-11 : ce qui change
La Classification internationale des maladies, ou CIM, est publiée par l’Organisation mondiale de la santé. C’est elle, et non le DSM, qui sert officiellement en France pour coder les diagnostics à l’hôpital et dans les certificats. Elle couvre toutes les maladies ; les troubles psychiques n’en sont qu’un chapitre.
1893Le statisticien Jacques Bertillon présente une classification internationale des causes de décès : l’ancêtre de la CIM.
1948L’OMS, qui vient de naître, prend en charge la sixième révision, la première à comporter une section consacrée aux troubles mentaux.
1990L’Assemblée mondiale de la santé adopte la CIM-10, avec ses codes en F pour les troubles mentaux, encore très utilisés en France.
2019La 72e Assemblée mondiale de la santé adopte la CIM-11.
2022La CIM-11 entre en vigueur le 1er janvier 2022. Les pays l’adoptent progressivement, et la transition prend des années.
Les troubles mentaux, du comportement et du neurodéveloppement occupent le chapitre 06. Trois nouveautés intéressent directement les psychanalystes.
La personnalité en degrés
Fini la liste des types de personnalité, paranoïaque, histrionique, évitante. La CIM-11 pose un seul diagnostic, le trouble de la personnalité (6D10), gradué en léger, modéré ou sévère, et décrit des traits dominants : affectivité négative, détachement, dissocialité, désinhibition, anankastie. Un « pattern borderline » (6D11.5) peut s’y ajouter. Une catégorie plus légère, la « difficulté de personnalité », existe aussi. C’est une pensée dimensionnelle, plus proche de la clinique analytique que l’ancienne liste.
Le TSPT complexe
Sous le code 6B41, la CIM-11 reconnaît le trouble de stress post-traumatique complexe : aux symptômes du stress post-traumatique s’ajoutent une dysrégulation des émotions, une image de soi marquée par la honte ou la culpabilité, et des difficultés relationnelles durables. Le concept vient de la psychiatre Judith Herman, en 1992. Le DSM-5-TR, lui, ne l’a pas retenu.
Le deuil prolongé
Le trouble de deuil prolongé (6B42) décrit un deuil qui reste envahissant plus de six mois après la mort d’un proche, au-delà de ce que la culture de la personne considère comme normal. Le DSM-5-TR l’a ajouté lui aussi. Les psychanalystes, qui parlent depuis Freud de « travail du deuil », y retrouvent une vieille question avec un nouveau nom.
Codes cités d’après la classification de l’OMS ; pour un usage officiel, la référence est le navigateur de la CIM-11.
Les structures psychanalytiques, à explorer
La psychanalyse ne classe pas des symptômes, mais des façons de se défendre contre l’angoisse et de se situer face au désir, à la loi et au manque. On les appelle des structures. Chez Lacan, il y en a trois, définies par un mécanisme : le refoulement pour la névrose, la forclusion pour la psychose, le démenti pour la perversion. Chez Jean Bergeret, il y en a deux, et entre elles un vaste territoire d’« états-limites ». Cliquez sur une case ou sur un bouton.
Une structure n’est pas un verdict
Parler de structure ne veut pas dire enfermer quelqu’un dans une case pour la vie. La plupart des personnes névrosées vont très bien ; une structure psychotique peut ne jamais se déclencher. Ces repères aident le clinicien à choisir sa manière d’écouter et d’intervenir. Ils ne se disent pas comme une sentence, et ils ne remplacent pas un diagnostic médical quand il est nécessaire.
PDM-2, OPD-2 et la classification française
Des psychanalystes ont choisi de ne pas laisser le terrain du diagnostic aux seuls manuels catégoriels. Ils ont construit leurs propres outils, rigoureux et utilisables par d’autres. Trois méritent d’être connus.
Le Manuel diagnostique psychodynamique
Publié en 2006, puis dans une deuxième édition en 2017 dirigée par Vittorio Lingiardi et Nancy McWilliams, le PDM-2 décrit chaque personne sur trois axes. L’axe P décrit la personnalité, comme une carte plutôt qu’une liste. L’axe M décrit le fonctionnement mental : régulation des émotions, qualité des relations, capacité à se représenter soi et les autres, défenses. L’axe S décrit les symptômes, mais surtout l’expérience subjective qu’en a la personne. Des sections distinctes existent pour l’enfant, l’adolescent, l’adulte et la personne âgée.
Ses auteurs le disent : il ne veut pas concurrencer le DSM ou la CIM, mais les compléter par ce qu’ils laissent de côté.
Le diagnostic psychodynamique opérationnalisé
Mis au point en Allemagne par un groupe de psychanalystes et de psychiatres, l’OPD-2 évalue en un ou deux entretiens cinq axes : le vécu de la maladie et les conditions du traitement, les relations, les conflits inconscients, la structure (les capacités et vulnérabilités de la personnalité), et enfin le diagnostic selon la CIM. Il propose aussi des outils pour planifier la thérapie et mesurer le changement.
Son intérêt : montrer que les notions analytiques de conflit et de structure peuvent s’évaluer de façon fiable, entre cliniciens qui ne se connaissent pas.
La classification française de l’enfant et de l’adolescent
La France a sa propre classification des troubles mentaux de l’enfant et de l’adolescent, la CFTMEA, conçue sous la direction du pédopsychiatre Roger Misès et révisée en 2012. D’inspiration largement psychodynamique, elle accorde une place aux organisations de la personnalité et aux facteurs d’environnement, et propose des correspondances avec la CIM. Elle reste utilisée dans certains services de pédopsychiatrie, même si la CIM s’impose dans les échanges officiels.
Les critiques
Les critiques du DSM ne viennent pas seulement des psychanalystes. Les plus sévères viennent de l’intérieur.
Allen Frances : « sauver le normal »
Celui qui avait dirigé le DSM-IV publie en 2013 Saving Normal, un réquisitoire contre ce qu’il appelle l’inflation diagnostique. Chaque édition, explique-t-il, abaisse des seuils et crée de nouvelles catégories, si bien que des chagrins, des colères, des timidités ordinaires risquent de devenir des troubles traités par des médicaments. Il regrette au passage certaines conséquences de son propre manuel, comme l’explosion de diagnostics chez l’enfant.
La fiabilité et les liens d’intérêts
Lors des essais de terrain du DSM-5, l’accord entre deux cliniciens examinant le même patient s’est révélé faible pour plusieurs diagnostics très courants : pour la dépression caractérisée, le coefficient mesuré était de 0,28, loin des valeurs considérées comme bonnes. Une étude publiée en 2012 dans PLoS Medicine a par ailleurs relevé que 69 % des membres du groupe de travail du DSM-5 déclaraient des liens avec l’industrie pharmaceutique. En 2013, l’Institut national de santé mentale américain a annoncé qu’il orienterait ses financements vers de nouveaux cadres de recherche plutôt que vers les seules catégories du manuel.
Et les critiques adressées à la psychanalyse
L’honnêteté oblige à retourner la question. Les diagnostics psychanalytiques ont longtemps été flous, peu fiables d’un clinicien à l’autre, et parfois utilisés comme des jugements. Le mot « hystérique » a servi à ne pas écouter des femmes ; le mot « psychose » a pu enfermer des personnes dans un pronostic sombre. Le PDM-2 et l’OPD-2 sont nés en partie pour répondre à ces reproches, en rendant les notions analytiques plus précises et vérifiables.
À retenir
Le DSM et la CIM décrivent des troubles par des critères ; ils ne disent rien du sens d’un symptôme pour une personne.
La psychanalyse décrit des structures et des fonctionnements ; elle est moins standardisée, et le sait.
Les deux cartes sont utiles, aucune n’est le territoire. Un bon clinicien sait lire les deux et ne confond jamais la carte avec la personne.
Ce qu’un clinicien fait des deux
Au cabinet, on ne choisit pas entre le DSM et la psychanalyse : on les utilise pour des choses différentes, à des moments différents.
Repérer ce qui ne peut pas attendreUn épisode dépressif sévère, un risque suicidaire, un trouble bipolaire, une psychose qui se déclenche : ces situations demandent un diagnostic médical et souvent un traitement. Les critères des classifications aident à ne pas passer à côté, et à orienter vers un psychiatre.
Parler la langue communeUn courrier au médecin traitant, un compte rendu de bilan, un dossier MDPH s’écrivent avec les catégories de la CIM ou du DSM. Les bilans du cabinet, notamment les bilans psycho-traumatiques, s’appuient explicitement sur les critères du DSM-5 et de la CIM-11.
Écouter la structureEn séance, la question devient : comment cette personne se défend-elle contre l’angoisse ? Que fait son symptôme pour elle ? La réponse guide la manière d’intervenir, de se taire, de relancer.
Revenir aux mots de la personneLe diagnostic n’est jamais la fin de l’histoire. Ce que la personne fait de ce mot, soulagement, honte, colère, identité, devient lui-même un sujet de travail.
Vignette : deux personnes, un même diagnostic
Deux personnes reçoivent le même diagnostic de trouble obsessionnel compulsif. La première vérifie ses portes parce qu’une pensée agressive envers un proche l’horrifie : ses rituels tiennent à distance un conflit qu’elle peut, peu à peu, mettre en mots, et une TCC l’aide aussi. Chez la seconde, les rituels semblent la protéger d’une angoisse beaucoup plus profonde, celle de se défaire. Avec elle, on avance plus lentement, on soutient plutôt qu’on ne démonte, et l’on travaille avec son psychiatre. Même étiquette, deux chemins. Vignette recomposée.
Au cabinet
Les bilans psychologiques du cabinet croisent les classifications internationales et la lecture clinique de la personne : la page bilans psychologiques les présente. Pour les démarches administratives, la page psychanalyse et dossier MDPH explique comment un psychothérapeute peut aider sans signer le certificat médical.
Le tableau de correspondances
Voici, pour les termes analytiques les plus courants, leurs équivalents approximatifs dans les classifications actuelles. Le mot « approximatif » compte : ces notions ne découpent pas la réalité de la même façon, et une correspondance n’est jamais une traduction exacte.
Correspondances approximatives entre termes psychanalytiques et classifications
La structure obsessionnelle déborde les rituels : doute, culpabilité, rapport au désir.
Hystérie
Trouble à symptomatologie neurologique fonctionnelle, troubles dissociatifs, symptomatologie somatique
Trouble dissociatif à symptomatologie neurologique (6B60) et autres
Le mot disparaît, l’unité clinique aussi. On gagne en précision, on perd la question du désir.
Névrose traumatique
Trouble de stress post-traumatique
TSPT (6B40), TSPT complexe (6B41)
La CIM-11 retrouve, avec le TSPT complexe, l’idée d’un trauma qui touche toute la personnalité.
Mélancolie
Épisode dépressif caractérisé avec caractéristiques mélancoliques
Trouble dépressif, épisode unique (6A70) ou récurrent (6A71), forme sévère
Freud y voyait une perte inconsciente ; les classifications, un degré de sévérité.
Deuil pathologique
Trouble de deuil prolongé
Trouble de deuil prolongé (6B42)
Un nouveau diagnostic pour une vieille question : le travail du deuil.
Paranoïa
Trouble délirant ; personnalité paranoïaque
Trouble délirant (6A24)
La psychanalyse s’intéresse à la logique du délire plus qu’à son contenu.
Schizophrénie
Schizophrénie
Schizophrénie (6A20)
Le mot est commun ; la lecture structurale ajoute la question du rapport au langage.
États-limites (Bergeret)
Trouble de la personnalité borderline
Trouble de la personnalité (6D10) avec pattern borderline (6D11.5)
Le territoire analytique est plus large que le trouble borderline des manuels.
Perversion
Troubles paraphiliques
Troubles paraphiliques
Les manuels jugent la souffrance et le dommage ; la psychanalyse décrit un rapport au manque.
Tableau d’orientation, établi pour la compréhension. Il ne sert pas à poser un diagnostic, et les codes doivent être vérifiés dans les classifications officielles avant tout usage administratif.
Quiz : connaissez-vous les classifications ?
Huit questions, une réponse expliquée à chaque fois. Rien n’est enregistré ni envoyé.
Questions fréquentes
Un psychanalyste pose-t-il un diagnostic ?
Il se fait une idée de la structure et du fonctionnement de la personne, qui guide sa manière de travailler. Il ne pose pas de diagnostic médical au sens du DSM ou de la CIM s’il n’est pas médecin, mais il peut repérer ce qui demande un avis psychiatrique et orienter. Un psychologue peut formuler des hypothèses diagnostiques dans un compte rendu de bilan.
La névrose existe-t-elle encore ?
Le mot a disparu des classifications américaines en 1980 et n’est plus une catégorie de la CIM-11. Mais la réalité qu’il désignait existe toujours : des conflits intérieurs qui produisent des symptômes, des répétitions, de l’angoisse. Les psychanalystes continuent de l’utiliser comme un outil de pensée.
Pourquoi le DSM est-il tant critiqué ?
Pour l’inflation des diagnostics, une fiabilité médiocre pour certains troubles courants, des liens d’intérêts avec l’industrie pharmaceutique, et une approche qui décrit des symptômes sans s’intéresser à leur sens. Ces critiques viennent aussi de psychiatres, dont celui qui a dirigé le DSM-IV.
Qu’est-ce que le TSPT complexe ?
Un diagnostic de la CIM-11 (code 6B41) : aux symptômes du stress post-traumatique s’ajoutent des difficultés durables à réguler ses émotions, une image de soi marquée par la honte ou la culpabilité, et des difficultés relationnelles. Il concerne souvent des traumatismes répétés ou prolongés. La page psychanalyse et EMDR parle de sa prise en charge.
Être « borderline », qu’est-ce que cela veut dire ?
Dans le DSM, c’est un trouble de la personnalité marqué par l’instabilité des émotions, des relations et de l’image de soi, et par l’impulsivité. Dans la CIM-11, c’est un « pattern » qui précise un trouble de la personnalité. Chez Bergeret, les états-limites désignent un territoire plus large. Ce mot ne résume jamais une personne, et ces difficultés se soignent.
Quelle classification utilise la MDPH ?
Le certificat médical s’appuie sur les diagnostics médicaux, en général codés selon la CIM, mais la MDPH évalue surtout le retentissement dans la vie quotidienne, pas l’étiquette. Un diagnostic ne suffit pas, et un handicap peut être reconnu sans diagnostic précis. La page dossier MDPH détaille la démarche.
Un premier rendez-vous permet de faire le point : ce qui relève d’un avis médical, ce qui peut se travailler en psychothérapie, et ce qu’un bilan pourrait éclairer. Les adultes, les adolescents et les enfants sont reçus à Colombes, aux Pavillons-sous-Bois et en Ardèche, ou en téléconsultation.
La « loi de l’instrument », formulée par en 1964 puis reprise par dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.