Deux langues
L’enfant parle la langue de la tendresse, l’adulte abuseur répond dans celle de la passion. L’enfant ne peut pas comprendre ce qui lui arrive : il n’en a pas les mots.
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Près d’un siècle sépare les Études sur l’hystérie de Freud et la promenade où Francine Shapiro remarque que ses yeux, en allant de gauche à droite, apaisent ses pensées pénibles. Les deux approches partent pourtant de la même énigme : pourquoi un souvenir peut-il rester brûlant des années après ? Cette page raconte le trauma chez Freud et Ferenczi, explique le modèle de l’EMDR, résume les recommandations officielles, et montre comment, au cabinet, la parole et le mouvement travaillent ensemble.
On résume souvent la psychanalyse à une histoire de désirs refoulés. C’est oublier qu’elle est née d’une clinique du traumatisme. Les premières patientes de Breuer et de Freud souffraient de paralysies, de toux, d’oublis, de troubles de la vision qui semblaient venir de nulle part, et qui cédaient parfois quand elles retrouvaient, avec l’émotion qui l’accompagnait, le souvenir d’une scène pénible. En 1893, les deux médecins écrivent une phrase restée célèbre : « C’est de réminiscences surtout que souffre l’hystérique. » Le souvenir non digéré agit, disent-ils, comme un corps étranger.
Ces trois idées sont au cœur de la clinique du trauma d’aujourd’hui, y compris de l’EMDR, même si elles y portent d’autres noms. La page Freud raconte le reste de son œuvre.
Sándor Ferenczi, psychanalyste hongrois et l’un des plus proches amis de Freud, est celui qui a ramené l’événement réel au centre de la cure. En septembre 1932, au congrès de Wiesbaden, il présente un texte qui va inquiéter Freud et une partie de la communauté analytique : « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant ». Il ne sera traduit en anglais qu’en 1949, et il faudra attendre les années 1980 pour que son importance soit pleinement reconnue.
Ferenczi y décrit trois choses que tous les cliniciens du trauma connaissent aujourd’hui.
L’enfant parle la langue de la tendresse, l’adulte abuseur répond dans celle de la passion. L’enfant ne peut pas comprendre ce qui lui arrive : il n’en a pas les mots.
Pour survivre, l’enfant devine les désirs de l’adulte, s’y soumet, et finit par prendre en lui la culpabilité que l’adulte n’éprouve pas. Beaucoup de personnes abusées se sentent coupables pour cette raison.
Ce qui rend le trauma pathogène, écrit Ferenczi, c’est souvent ce qui suit : l’adulte à qui l’enfant se confie ne le croit pas, minimise, se tait. La blessure se double d’un abandon. Le psychisme se clive pour tenir.
On trouve chez Ferenczi, dans son Journal clinique de 1932, une sensibilité étonnamment moderne : le thérapeute doit être sincère, reconnaître ses propres erreurs, ne pas rejouer le désaveu en restant froid. Les approches actuelles du trauma, de l’EMDR aux thérapies psychodynamiques, partagent cette exigence. Avant lui, Pierre Janet avait décrit dès 1889 des souvenirs traumatiques restés isolés, en fragments, hors de l’histoire que la personne se raconte : la dissociation. L’EMDR se réfère encore à cette idée.
« Le pire, ce n’est pas ce qu’il m’a fait. C’est que ma mère m’a dit d’arrêter d’inventer. » Une femme de trente ans prononce cette phrase au bout de plusieurs mois de travail. Elle résume Ferenczi mieux qu’un traité : le trauma, c’est aussi la parole qui n’a pas été reçue. Phrase recomposée à partir de plusieurs suivis.
En 1987, la psychologue américaine Francine Shapiro remarque, au cours d’une promenade, que des pensées pénibles perdent de leur force pendant que ses yeux font des allers-retours spontanés. Elle reproduit volontairement ces mouvements, les teste, et publie en 1989 une première étude auprès de vingt-deux personnes marquées par des souvenirs traumatiques. La méthode s’appelle d’abord EMD ; le « R » de retraitement s’ajoute en 1991. Elle s’appellera désormais EMDR, pour Eye Movement Desensitization and Reprocessing.
Le modèle théorique de l’EMDR s’appelle le traitement adaptatif de l’information. Il part d’une hypothèse simple : notre cerveau digère normalement les expériences, comme le corps digère un repas. Un événement trop intense peut rester « non traité », stocké tel quel, avec les images, les sensations, les émotions et les croyances du moment (« je vais mourir », « c’est ma faute »). Un détail du présent suffit alors à le réactiver, comme si c’était hier. La thérapie vise à relancer ce traitement, pour que le souvenir rejoigne la mémoire ordinaire : il reste un souvenir, mais il ne brûle plus.
Une thérapie EMDR suit un protocole structuré, adapté à chaque personne.
Pourquoi les mouvements des yeux aideraient-ils ? La question n’est pas tranchée. Une hypothèse sérieuse, celle de la mémoire de travail, propose que le fait de suivre un mouvement en pensant au souvenir occupe une partie de l’attention, rend le souvenir moins vif et plus supportable, et permet de le remanier. D’autres chercheurs ont soutenu, au contraire, que les mouvements ajoutent peu à l’exposition au souvenir. Les méta-analyses divergent. Ce qui est établi, c’est l’efficacité du protocole complet dans le stress post-traumatique.
En 2002, Francine Shapiro a reçu à Vienne un prix international de psychothérapie qui porte le nom de Sigmund Freud. La fondatrice d’une méthode née hors du champ analytique, récompensée au nom du père de la psychanalyse, dans sa propre ville : l’inconscient de l’histoire a de l’humour.
Pour une présentation complète de la méthode, voir les pages qu’est-ce que l’EMDR ? et l’EMDR au cabinet.
Voici à quoi ressemble, très simplement, une stimulation bilatérale alternée : un point qui va de gauche à droite et que l’on suit des yeux, ou une alternance de tapotements, à gauche puis à droite. En séance, elle n’est jamais utilisée seule : elle accompagne l’évocation d’un souvenir, dans un cadre préparé. Ici, il s’agit seulement de voir. Vous pouvez arrêter le mouvement à tout moment.
Suivre un point des yeux en pensant à un souvenir traumatique, sans préparation ni thérapeute, peut raviver des émotions difficiles à contenir. Cette animation sert à comprendre, pas à se soigner. L’EMDR se pratique avec un clinicien formé, après une phase de préparation.
Pour le trouble de stress post-traumatique, les grandes autorités de santé convergent. Il faut le dire sans détour : elles placent en première ligne l’EMDR et les TCC centrées sur le trauma, pas la psychanalyse.
En 2013, l’OMS publie ses lignes directrices sur les troubles liés au stress. Elle y recommande la TCC centrée sur le trauma et l’EMDR pour le stress post-traumatique, chez l’adulte, l’adolescent et l’enfant, et déconseille les benzodiazépines dans les premières semaines après un événement.
L’expertise collective de l’Inserm, en 2004, conclut à l’efficacité des TCC dans le stress post-traumatique et note que les thérapies psychodynamiques brèves « pourraient » aussi l’être, faute d’études suffisantes. En 2007, la Haute Autorité de santé, dans son guide sur les troubles anxieux graves, présente la TCC centrée sur le trauma et l’EMDR comme traitements de choix du stress post-traumatique de l’adulte.
En 2013, la revue Cochrane de Bisson et ses collègues réunit soixante-dix essais et près de cinq mille participants. Les TCC centrées sur le trauma et l’EMDR y font mieux que l’absence de traitement, sans différence nette entre elles juste après la thérapie. Les thérapies non centrées sur le trauma apparaissent moins efficaces. Les auteurs jugent la qualité des preuves très faible, ce qui invite à la modestie.
Les recommandations ne retiennent pas la psychanalyse comme traitement de première intention du stress post-traumatique. Ce n’est pas qu’elle aurait été jugée nocive : elle a été peu étudiée dans cette indication précise. Elle garde une place reconnue pour ce qui entoure souvent le trauma : les troubles de la personnalité, les dépressions chroniques, les répétitions relationnelles, la question du sens. Au cabinet, c’est ainsi que nous la situons.
Le site du cabinet consacre une page entière aux reconnaissances officielles de l’EMDR ; la page l’EMDR au cabinet y renvoie.
Les deux approches ne se recouvrent pas, et les confondre serait une erreur. Mais elles se ressemblent plus qu’on ne le croit. Le tableau suivant compare leurs réponses aux mêmes questions.
| Question | Psychanalyse | EMDR |
|---|---|---|
| D’où vient la souffrance ? | Des réminiscences, de l’après-coup, de conflits inconscients et de ce qui se répète. | De souvenirs restés non traités, stockés avec leurs émotions et leurs sensations d’origine. |
| Que fait le patient ? | Il dit ce qui vient, sans trier : l’association libre. | Il laisse venir ce qui vient entre les séries, sans trier : on parle aussi d’associations. |
| La parole | Elle est le moyen même du travail. | Elle est brève pendant le retraitement ; on ne demande pas de récit détaillé. |
| Le corps | Écouté à travers les symptômes et les mots qui le disent. | Sollicité directement : sensations, scanner corporel, stimulations. |
| Le thérapeute | Il écoute, interprète par moments ; la relation, le transfert, est un matériau du travail. | Il guide un protocole, règle le rythme, sécurise ; la relation est un appui. |
| Le temps | Long, sans date de fin fixée. | Variable : quelques séances pour un événement isolé, bien plus pour des traumas répétés. |
| Le but | Que le souvenir prenne sens dans une histoire, et libère la répétition. | Que le souvenir cesse de brûler et rejoigne la mémoire ordinaire. |
| Les preuves | Solides pour la dépression, plus modérées pour les troubles de la personnalité ; rares pour le stress post-traumatique lui-même. | Reconnue pour le stress post-traumatique : recommandée par l’OMS et la HAS. |
Le point de rencontre le plus frappant est celui de la mémoire. Freud a écrit dès 1896 que les traces de mémoire se réorganisent, se « retranscrivent » au fil du temps. Les neurosciences ont montré, au début des années 2000, qu’un souvenir rappelé redevient modifiable avant d’être de nouveau stocké : c’est la reconsolidation. L’EMDR et la psychanalyse ne disent pas autre chose, chacune à sa manière : un souvenir n’est pas gravé dans le marbre, et le revisiter dans de bonnes conditions peut le transformer. La page psychanalyse et neurosciences raconte cette découverte.
Le cabinet pratique l’EMDR en séances de quatre-vingts minutes, avec les adultes, les adolescents et les enfants, au cabinet ou en téléconsultation. Le praticien est régulièrement supervisé pour cette pratique, avec les adultes comme avec les enfants, auprès de cliniciens de référence de l’EMDR. Et il est psychanalyste. Concrètement, voici comment les deux s’articulent.
Un homme de quarante-cinq ans consulte pour une angoisse de plus en plus forte dans les ascenseurs. Il a été coincé deux heures dans l’un d’eux, l’an dernier. Trois séances d’EMDR apaisent nettement le souvenir. À la quatrième, il raconte un rêve : enfant, il est enfermé dans un placard, et personne ne vient. Il ne sait pas si c’est un souvenir. Il décide de poursuivre par un travail de parole, une fois par semaine. Vignette recomposée à partir de plusieurs suivis.
Une fillette de sept ans a été mordue par un chien. Elle ne sort plus dans le jardin. Avec ses parents, quelques séances d’EMDR adaptées à son âge, avec des tapotements et des dessins, l’aident à retrouver le jardin. Les parents, eux, découvrent en parlant combien leur propre peur pesait sur elle : un travail d’une autre nature commence pour eux. Vignette recomposée.
Une séance d’EMDR se réserve sur Doctolib en choisissant une consultation de quatre-vingts minutes. La page EMDR et psychanalyse du guide EMDR prolonge ce dialogue, et la page l’écoute analytique dans toutes mes pratiques montre comment l’écoute reste présente pendant l’EMDR.
Pensez à un événement précis qui vous a marqué, sans vous y attarder. Puis répondez à huit questions sur le mois écoulé. Ce questionnaire de repérage ne pose pas de diagnostic ; il aide à savoir s’il serait utile d’en parler à un professionnel. Si le simple fait d’y penser vous bouleverse, arrêtez-vous : c’est déjà une réponse, et elle mérite d’être entendue. Rien n’est enregistré ni envoyé.
Huit questions pour relier Vienne et la Californie. Rien n’est enregistré.
Elle ne travaille pas avec l’interprétation, mais elle fait souvent surgir des souvenirs, des images et des liens que la personne n’attendait pas. Beaucoup de cliniciens de culture analytique y voient un accès particulier à ce qui n’était pas disponible à la parole. La théorie de l’EMDR, elle, parle de réseaux de mémoire plutôt que d’inconscient.
Oui, si c’est décidé ensemble et pensé dans le cadre. Au cabinet, quelques séances d’EMDR peuvent s’intercaler dans un travail analytique, puis l’analyse reprend. Avec deux thérapeutes différents, il est préférable que chacun le sache.
Pour un stress post-traumatique, l’EMDR et les TCC centrées sur le trauma sont les traitements recommandés en première intention. La psychanalyse ne les remplace pas dans cette indication. Elle peut accompagner ce qui entoure le trauma : la manière dont il s’inscrit dans une histoire, les répétitions, les relations.
Cela dépend. Pour un événement isolé chez une personne stable, quelques séances peuvent suffire. Pour des traumatismes répétés, anciens ou liés à l’attachement, la préparation est plus longue et le travail aussi. Au cabinet, les séances d’EMDR durent quatre-vingts minutes.
Oui. En téléconsultation, on utilise souvent des tapotements que la personne pratique sur elle-même, ou des sons alternés. Avec les enfants, le protocole est adapté à l’âge, avec des dessins et des jeux, et les parents sont associés. Le praticien est supervisé pour sa pratique avec les adultes et avec les enfants.
Une psychothérapie ne répond pas à l’urgence. Si vous êtes en danger ou avez des idées suicidaires, appelez le 3114, jour et nuit, ou le 15, ou le 112. Pour un premier pas plus calme, la PCL-5, prévue parmi les tests en ligne du site (page en cours d’évolution), pourra préparer un rendez-vous.
Un premier rendez-vous permet de raconter ce qui pèse, autant ou aussi peu qu’on le souhaite, et de choisir ensemble : l’EMDR, un travail de parole, ou les deux. Les adultes, les adolescents et les enfants sont reçus à Colombes, aux Pavillons-sous-Bois et en Ardèche, ou en téléconsultation.
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La « loi de l’instrument », formulée par en 1964 puis reprise par dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.