Maltraitance et violences intrafamiliales
Coups, humiliations, menaces, terreur à la maison, violences entre les parents dont l’enfant est témoin. Le danger vient de là où l’enfant devrait trouver refuge.
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Il n’y a pas toujours eu « un » événement. Parfois, il y a eu des années : un parent violent ou imprévisible, des abus tus, une négligence silencieuse, un conjoint qui terrorise, une guerre, un exil. Ces histoires laissent des traces différentes d’un accident ou d’une agression isolée. Elles touchent la façon de ressentir, de se voir, d’aimer et de faire confiance. Cette page explique ce qu’on appelle le trauma complexe, ce que la CIM-11 nomme TSPT complexe, le rôle de l’attachement et de la dissociation, et pourquoi le soin se construit pas à pas.
En 1992, la psychiatre américaine Judith Herman, en s’appuyant sur son travail auprès de femmes victimes d’inceste et de violences conjugales et sur les témoignages d’anciens prisonniers politiques et de survivants des camps, a fait une observation devenue fondatrice. Les personnes qui ont subi des violences prolongées, dans une situation dont elles ne pouvaient pas s’échapper, ne présentent pas seulement les symptômes classiques du stress post-traumatique. Elles portent aussi des blessures plus profondes : dans la régulation des émotions, dans la conscience de soi, dans le rapport aux autres, parfois dans le sens même de l’existence. Elle a proposé de parler de trauma complexe.
Il faut distinguer deux niveaux. Le trauma complexe décrit une histoire : des traumatismes répétés, souvent interpersonnels, souvent précoces, souvent infligés par des personnes proches. Le TSPT complexe est un diagnostic précis, entré dans la classification de l’Organisation mondiale de la santé, la CIM-11, adoptée en 2019 et en vigueur depuis 2022. Il associe tous les signes du stress post-traumatique (revivre, éviter, rester en alerte) et trois difficultés durables, regroupées sous le nom de perturbations de l’organisation de soi. Le manuel américain, le DSM-5-TR, ne l’a pas retenu comme catégorie à part : il élargit son TSPT pour y inclure une partie de ces difficultés.
Les deux niveaux ne se recouvrent pas totalement. Une personne qui a vécu des violences répétées peut développer un TSPT « simple », ou d’autres difficultés (dépression, troubles anxieux, addictions), ou pas de trouble du tout. Et plus rarement, un événement unique peut entraîner un tableau complexe. Le détail des critères est sur la page CIM-11 et DSM-5-TR ; la page types de traumatisme présente aussi les notions de trauma de type I et de type II.
Le trauma complexe naît rarement d’un seul type d’expérience. Il naît d’un climat, d’une durée, d’une impossibilité de partir, et souvent d’un lien avec la personne qui fait du mal. Voici les situations les plus souvent décrites par les chercheurs et les cliniciens.
Coups, humiliations, menaces, terreur à la maison, violences entre les parents dont l’enfant est témoin. Le danger vient de là où l’enfant devrait trouver refuge.
Souvent répétées, entourées de secret, de menaces ou de confusion entre affection et abus. Elles abîment le rapport au corps, à l’intimité, à la confiance.
Ne pas être nourri, soigné, consolé, protégé, regardé. Rien de spectaculaire ne s’est « passé », et pourtant l’enfant a grandi sans base de sécurité. Elle est souvent sous-estimée.
Contrôle, dénigrement, isolement, alternance de tendresse et de terreur. On reste parfois des années, pour des raisons que l’on comprend mal soi-même. Voir le dossier emprise et pervers narcissique.
Des violences extrêmes et durables, souvent suivies d’un parcours d’exil où l’insécurité continue. La perte du pays, de la langue, des proches s’ajoute au reste.
Des années de harcèlement scolaire ou au travail, un parent alcoolique ou gravement malade, des placements successifs. L’alerte devient un mode de vie.
Ce qui rapproche ces histoires, c’est moins la gravité d’un épisode que trois caractéristiques : la répétition, la captivité (physique, affective ou économique, on ne pouvait pas partir) et, très souvent, la trahison d’un lien de confiance. Quand ces expériences surviennent dans l’enfance, au moment où le cerveau, la régulation émotionnelle et l’image de soi se construisent, on parle aussi de trauma développemental. Ce terme, proposé par des cliniciens, ne figure pas dans les classifications, mais il décrit bien des parcours.
Oui. Beaucoup de personnes négligées dans l’enfance ne se reconnaissent pas dans le mot « trauma », parce qu’elles n’ont pas de scène précise à raconter. Mais l’absence durable de soins, de protection et de réconfort laisse des traces comparables à d’autres formes de maltraitance, notamment dans la régulation des émotions et le sentiment de valoir quelque chose. Ce qui n’a pas eu lieu peut blesser autant que ce qui a eu lieu.
La CIM-11 décrit trois difficultés qui s’ajoutent, dans le TSPT complexe, aux symptômes classiques. Elles sont présentes dans la durée et dans la plupart des situations de la vie, pas seulement devant les rappels du trauma. Touchez les cartes.
Ces trois domaines ne sont pas des « défauts de caractère ». Ce sont des adaptations. Un enfant qui vit dans la peur apprend à se couper de ses émotions, ou au contraire à rester en alerte maximale. Un enfant maltraité se raconte souvent qu’il l’a mérité, parce que c’est moins terrifiant que de penser que ceux qui devaient le protéger sont dangereux : la honte protège, d’une certaine façon, le lien. Un enfant trahi apprend que la proximité peut faire mal. Ces stratégies ont permis de survivre. Devenues automatiques à l’âge adulte, elles coûtent cher, et c’est souvent pour elles, plus que pour les souvenirs eux-mêmes, que l’on consulte.
Les deux tableaux partagent des émotions intenses et des relations difficiles, et ils peuvent coexister. Les recherches menées depuis l’entrée du TSPT complexe dans la CIM-11 suggèrent quelques différences : dans le TSPT complexe, l’image de soi est négative mais assez stable, et la personne a plutôt tendance à éviter les liens ; dans le trouble borderline, l’identité est plus instable, la peur de l’abandon et l’impulsivité sont au premier plan, avec des gestes auto-agressifs plus fréquents. Un bilan aide à faire la part des choses. Voir borderline, trauma et attachement.
Le psychiatre et psychanalyste britannique John Bowlby a montré que le petit humain naît avec un besoin vital : être proche d’une figure qui le protège et le console. Quand il a peur, il cherche cette figure ; quand elle répond, sa peur s’apaise et il peut repartir explorer le monde. De cette expérience mille fois répétée naît ce que l’on appelle la sécurité de l’attachement : une confiance intérieure dans le fait que l’on peut être aidé, et que l’on vaut la peine de l’être.
Que se passe-t-il quand la personne vers qui l’enfant doit se tourner quand il a peur est aussi celle qui lui fait peur ? Il se retrouve devant un dilemme sans solution : s’approcher et fuir en même temps. Les chercheurs ont décrit chez ces enfants un attachement dit désorganisé, fait de comportements contradictoires, de figements, d’absences. Ce dilemme peut se prolonger à l’âge adulte : besoin intense de l’autre et peur de l’autre, désir de proximité et alarme dès qu’elle se présente. Il éclaire beaucoup de souffrances amoureuses et amicales qui paraissent incompréhensibles vues de l’extérieur.
L’attachement n’est pas figé. Une relation fiable, avec un partenaire, un ami, un enseignant ou un thérapeute, peut progressivement réécrire une partie de ce qui a été appris. C’est l’une des raisons pour lesquelles la relation thérapeutique elle-même compte tant dans le soin du trauma complexe. La page traumatisme d’attachement et EMDR approfondit ce point, notamment dans le travail avec les familles. Pour faire le point sur sa façon de s’attacher en couple, le cabinet met en ligne l’ECR-R, un questionnaire validé sur l’attachement amoureux.
Quand on ne peut ni fuir ni se défendre, il reste une issue : s’absenter de l’intérieur. La dissociation permet à un enfant de continuer à aller à l’école, à jouer, à aimer ses parents, alors que des choses terribles se passent la nuit. Elle met la douleur et les souvenirs « ailleurs ». Répétée pendant des années, cette coupure peut s’organiser : certaines personnes décrivent des parties d’elles-mêmes qui portent les souvenirs, la peur, la colère ou la honte, et d’autres qui font tourner la vie quotidienne comme si de rien n’était.
Ces vécus vont des formes les plus discrètes (absences, impression d’irréalité, trous de mémoire sur des périodes de l’enfance) aux troubles dissociatifs plus marqués, plus rares, qui demandent une évaluation attentive. Ils ne signifient pas que l’on devient fou. Ils signifient que l’esprit a trouvé une façon ingénieuse de survivre à l’insupportable. Dans le soin, ils changent beaucoup de choses : il faut du temps pour que les différentes parties de soi se sentent en sécurité, et un retraitement trop rapide des souvenirs pourrait accentuer la coupure. Le dossier dissociation et la page EMDR et dissociation en parlent en détail. Le psychothérapeute du cabinet réalise aussi des bilans dissociatifs lorsque la question se pose.
Cette étude, dite des « expériences négatives de l’enfance », menée auprès de plus de dix-sept mille adultes, a montré une relation de dose : plus une personne a cumulé d’adversités dans l’enfance, plus le risque de dépression, d’addictions, de tentatives de suicide, mais aussi de maladies cardiaques, pulmonaires ou métaboliques, augmente à l’âge adulte. Ce sont des risques statistiques, pas des destins : beaucoup de personnes au score élevé vont bien, et le soutien reçu, à tout âge, change la trajectoire.
Pour tenir, beaucoup de personnes ont développé des stratégies qui soulagent sur le moment : l’alcool ou les drogues pour éteindre l’alarme, la nourriture pour se consoler ou se punir, les scarifications pour faire passer une douleur intérieure insoutenable par le corps, le travail sans relâche pour ne jamais s’arrêter, la sexualité à risque, la dissociation. Elles ne sont pas des vices : elles ont été des solutions. Le soin cherche à les remplacer progressivement par d’autres façons de se réguler, sans les arracher brutalement. Voir le dossier addictions et la page compétences TCD.
C’est l’une des choses les plus douloureuses à constater : certaines personnes qui ont été maltraitées dans l’enfance se retrouvent, adultes, dans des relations où elles sont à nouveau maltraitées. Il faut le dire clairement : la responsabilité appartient toujours à celui qui fait du mal. Mais il est utile de comprendre ce qui peut rendre une personne plus exposée. Quand on a grandi dans le danger, l’alarme est parfois réglée de travers : trop sensible pour des situations sans risque, pas assez pour des signaux qui, chez d’autres, auraient alerté. Ce qui est familier peut sembler normal. Et le besoin d’être enfin aimé peut faire tolérer l’intolérable.
L’écoute analytique a décrit depuis longtemps cette tendance à la répétition : ce qui n’a pas pu être pensé ni dit tend à se rejouer, dans les liens, les choix, les scènes de la vie, comme pour chercher, cette fois, une autre fin. Ce qui se répète n’est pas un destin : c’est un message. Le travail en séance aide à reconnaître ces scènes quand elles se présentent, à comprendre ce qu’elles rejouent, et à faire, peu à peu, un autre choix. La relation avec le thérapeute devient elle-même un lieu où l’on peut observer ce qui se rejoue, la méfiance, la peur de déranger, l’envie de fuir, et en parler plutôt que le subir. Voir la psychanalyse au cabinet.
C’est une peur très fréquente chez les parents qui ont été maltraités, et elle est déjà un signe de vigilance. La plupart des personnes maltraitées ne deviennent pas des parents maltraitants. Ce qui protège le plus, c’est d’avoir pu donner un sens à son histoire, de reconnaître ses propres déclencheurs (les pleurs, l’opposition, certains âges de l’enfant) et d’être soutenu. Le soin du trauma est aussi un soin pour la génération suivante. Des séances en famille, en séances longues de 80 minutes, sont possibles au cabinet.
Une histoire de traumatismes répétés n’écrit pas l’avenir à l’avance. Certains éléments fragilisent, d’autres protègent, et beaucoup peuvent encore changer. Cochez ce qui correspond à votre situation, ou à celle de la personne à laquelle vous pensez. Les poids sont symboliques et ne mesurent aucun risque réel.
Dès la fin du XIXe siècle, le psychologue français Pierre Janet décrivait un soin des traumatismes en plusieurs temps. Cette idée reste au cœur des approches actuelles du trauma complexe, avec des ajustements : les étapes se chevauchent, on revient en arrière quand il le faut, et leur durée varie énormément d’une personne à l’autre. Certaines personnes peuvent aborder assez vite leurs souvenirs ; d’autres ont besoin de longs mois pour construire un sol suffisamment stable.
Les recherches sur le TSPT complexe sont plus récentes que celles sur le TSPT. Elles montrent que les psychothérapies centrées sur le trauma, dont l’EMDR, apportent aussi des bénéfices dans les formes complexes, et que des approches qui associent un travail sur la régulation des émotions et sur les relations sont utiles. Le débat porte surtout sur la durée nécessaire de la stabilisation, que nous ajustons à chaque personne. Notre façon de procéder est détaillée sur la page notre approche du trauma. Le psychothérapeute du cabinet s’est formé à plusieurs reprises, ces derniers mois, au trauma complexe, à la stabilisation et à l’adaptation de l’EMDR aux traumatismes complexes et aux troubles dissociatifs.
Exemple fictif
Exemple fictif : Nadia, 41 ans, consulte « pour sa colère ». Elle explose contre son compagnon pour des détails, puis passe des jours dans un vide où rien ne la touche. Elle dit qu’elle n’a « pas d’histoire particulière », mais raconte en passant que son père buvait et frappait sa mère, qu’elle se cachait sous le lit avec son petit frère, et qu’elle a quitté la maison à 17 ans. Elle se trouve « nulle » et pense que son compagnon finira par partir.
Par où commencer, selon vous ?
Ce quiz pédagogique vous aide à situer ce que vous avez vécu et à trouver la page la plus utile. Ce n’est ni un test validé ni un diagnostic : seul un entretien permet de comprendre une histoire. Aucune réponse n’est enregistrée.
C’est une histoire de traumatismes répétés ou prolongés, le plus souvent infligés par des personnes proches, dans une situation dont on ne pouvait pas s’échapper : maltraitance ou négligence dans l’enfance, violences conjugales, emprise, guerre, exil. Il laisse souvent des difficultés durables dans la régulation des émotions, l’image de soi et les relations.
Oui, dans la CIM-11 de l’Organisation mondiale de la santé, en vigueur depuis 2022. Il associe les symptômes du stress post-traumatique et trois perturbations de l’organisation de soi : émotions, image de soi, relations. Le DSM-5-TR américain ne l’a pas retenu comme catégorie séparée.
On peut aller beaucoup mieux, et beaucoup de personnes retrouvent une vie apaisée, des liens satisfaisants et une image d’elles-mêmes plus juste. Le chemin est souvent plus long qu’après un événement unique, et il se fait par étapes : sécurité, stabilisation, retraitement des souvenirs, puis réinvestissement de la vie.
Non. Le travail ne demande pas un récit complet, et encore moins au début. On part de ce qui fait souffrir aujourd’hui, on construit la sécurité et les ressources, et l’on s’approche des souvenirs quand c’est possible, par fragments. Vous restez maître du rythme.
Oui, à condition d’être adaptée : une préparation plus longue, une attention particulière à la dissociation, un retraitement par petites touches. Le psychothérapeute du cabinet s’est formé spécifiquement à cette adaptation. L’EMDR s’associe alors à l’écoute analytique et à des outils de régulation émotionnelle.
Si votre histoire ressemble à celles décrites ici, un premier rendez-vous permet d’en parler sans obligation de tout dire, de comprendre ce qui se joue aujourd’hui et de construire avec vous un chemin par étapes. Au cabinet ou en téléconsultation.
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La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.