Les concepts clés de la psychanalyse : glossaire vivant
La psychanalyse a inventé beaucoup de mots, et certains sont entrés dans la langue de tous les jours au point d’en perdre leur sens : « refoulé », « parano », « pervers narcissique ». Ce glossaire en reprend soixante-cinq, rangés par familles, avec leur auteur, leur date, une définition simple, un exemple de la vie courante et la page du guide qui les développe.
Comment lire ce glossaire
Un concept psychanalytique n’est pas une étiquette qu’on colle sur quelqu’un. C’est un outil pour écouter : il aide à repérer ce qui se répète, ce qui se cache, ce qui insiste dans une vie. C’est pourquoi chaque mot est accompagné d’une scène ordinaire : si une définition vous paraît abstraite, lisez d’abord l’exemple. La théorie est presque toujours sortie d’une observation de ce genre.
Trois repères pour s’y retrouver. D’abord, chaque notion porte un nom d’auteur et une date : un concept a une histoire, il naît dans un texte, se transforme, parfois change de sens d’une école à l’autre. Ensuite, les familles ne sont pas étanches : le refoulement est à la fois une défense et la clé de l’inconscient. Enfin, aucun mot ne suffit à décrire une personne. On ne « est » pas une névrose ; on traverse des conflits que ce mot aide à penser.
Faut-il apprendre ce vocabulaire avant de commencer une analyse ? Rassurez-vous : l’inconscient n’a jamais lu Freud, et il se débrouille très bien sans dictionnaire.
Les définitions s’appuient sur les textes des auteurs et sur le Vocabulaire de la psychanalyse de Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis (PUF, 1967), reformulés et simplifiés. Les références sont sur la page sources et méthode.
Le glossaire, avec moteur de recherche
Tapez un mot, un auteur ou une idée (« Klein », « rêve », « culpabilité ») : seules les notions qui le contiennent restent affichées. Cliquez sur un mot pour l’ouvrir.
1. L’inconscient et ses ruses
Inconscient Freud, 1900 et 1915
La part de notre vie psychique dont nous n’avons pas connaissance et qui agit pourtant : désirs, souvenirs, pensées tenus à l’écart. Freud n’a pas inventé le mot ; il en a fait un lieu doté de ses propres lois.
Dans la vie : choisir « par hasard » des partenaires qui ressemblent tous à la même personne. Freud expliqué simplement
Préconscient Freud, 1900
Ce qui n’est pas conscient en ce moment mais peut le redevenir sans effort ni résistance. Une bibliothèque à portée de main, par opposition à la cave fermée de l’inconscient.
Dans la vie : le code de votre carte bancaire, auquel vous ne pensiez pas avant de lire cette ligne. Les deux topiques de Freud
Refoulement Freud, 1895 à 1915
L’opération qui maintient hors de la conscience une pensée ou un souvenir lié à un désir insupportable. Le refoulé ne s’efface pas : il garde sa force et cherche à revenir.
Dans la vie : ne jamais retenir le prénom d’un collègue qui nous a humiliés, alors qu’on retient tous les autres. Rêves, lapsus, actes manqués
Retour du refoulé Freud, 1896
Le refoulé revient sous une forme déguisée, assez transformée pour passer la censure : un rêve, un lapsus, un oubli, un symptôme, une répétition. C’est par ces détours qu’on peut l’entendre.
Dans la vie : une personne qui se veut « au-dessus de la colère » casse des verres chaque fois qu’on la contrarie. Les actes manqués
Symptôme Freud, 1895 à 1917
Pour la psychanalyse, le symptôme n’est pas seulement un trouble à supprimer : c’est un compromis entre un désir et ce qui s’y oppose, un message chiffré qui a un sens dans l’histoire de la personne. Une cause médicale est toujours à écarter d’abord.
Dans la vie : un mal de ventre qui revient chaque dimanche soir, à la veille d’une semaine redoutée. Pour quelles souffrances ?
Fantasme Freud, 1897 à 1908 ; Lacan
Un scénario imaginaire, conscient (la rêverie) ou inconscient, où l’on se met en scène dans l’accomplissement d’un désir. Lacan en fait la fenêtre à travers laquelle chacun regarde le monde.
Dans la vie : la rêverie qui revient d’être enfin reconnu en public par un ancien professeur qui nous ignorait. Psychanalyse et sexualité
Après-coup Freud, 1895 ; Lacan, 1953
Un événement ancien ne prend son sens, parfois traumatique, que plus tard, quand une expérience nouvelle le réveille. Le passé n’est pas figé : il se réécrit à chaque âge.
Dans la vie : un geste d’adulte vécu sans comprendre à six ans devient bouleversant à quinze, quand l’adolescent en saisit la portée. Psychanalyse et EMDR
2. La cure et ses outils
Association libre Freud, 1892 à 1913
La « règle fondamentale » : dire tout ce qui vient à l’esprit, sans trier, même ce qui paraît absurde, gênant ou hors sujet.
Dans la vie : vous parlez de votre travail et une image de la cuisine de votre grand-mère surgit ; c’est souvent là que ça commence. Comment se passe une psychanalyse
Attention flottante Freud, 1912
L’écoute de l’analyste, en miroir de l’association libre : ne rien privilégier d’avance, laisser chaque mot résonner, ne pas chercher à comprendre trop vite.
Dans la vie : écouter une chanson sans suivre les paroles, et soudain entendre le mot qui revient trois fois. L’écoute analytique
Transfert Freud, 1895 à 1912
Le patient adresse à l’analyste des sentiments venus d’ailleurs : amour, méfiance, peur de décevoir, attente d’un verdict. Freud y a vu d’abord un obstacle, puis le moteur même de la cure.
Dans la vie : s’excuser à chaque séance « d’ennuyer » le praticien, comme on s’excusait enfant d’exister auprès d’un parent épuisé. Freud et la découverte du transfert
Contre-transfert Freud, 1910 ; Heimann, 1950
Les réactions de l’analyste à son patient. Freud y voit une gêne à analyser chez soi ; Paula Heimann, en 1950, en fait un outil : ce que le praticien éprouve renseigne sur ce qui se joue dans la relation.
Dans la vie : un ennui inhabituel du praticien, qui signale une émotion que le patient tient soigneusement à distance. L’écoute analytique dans toutes les pratiques
Résistance Freud, 1895
Tout ce qui, dans la cure, freine l’accès à l’inconscient : oublis de séance, retards, silences, « je n’ai rien à dire aujourd’hui ». Ce n’est pas une faute, c’est un indice.
Dans la vie : arriver toujours en retard à la séance qui suit celle où l’on a pleuré. Le déroulement d’une analyse
Interprétation Freud, 1900 ; Lacan
Intervention de l’analyste qui fait apparaître un sens nouveau : un mot repris, un rapprochement, une question, parfois un silence. Ni verdict ni explication savante, elle vaut par ce qu’elle ouvre chez celui qui l’entend.
Dans la vie : « Vous avez dit "je me suis encore fait avoir", exactement comme pour votre père. » Lacan et l’écoute du mot
3. Pulsions et principes
Pulsion Freud, 1905 et 1915
Une poussée qui naît dans le corps et cherche à se satisfaire. Elle a une source, une force, un but et un objet. À la différence de l’instinct, son objet n’est pas fixé d’avance.
Dans la vie : la même envie de « remplir un vide » qui passe tour à tour par la nourriture, les achats ou les écrans. Pulsion et sexualité
Libido Freud, 1905
L’énergie des pulsions sexuelles au sens large : tout ce qui cherche le plaisir et le lien, bien au-delà de l’acte sexuel. Jung en fera une énergie psychique générale, désaccord qui pèsera dans leur rupture.
Dans la vie : perdre le goût de tout après une rupture, puis le retrouver un matin pour un projet inattendu. Jung et la libido
Principe de plaisir et principe de réalité Freud, 1911
La tendance de l’appareil psychique à éviter le déplaisir et à chercher la satisfaction immédiate. Le principe de réalité, décrit dans le même texte, vient le corriger : accepter l’attente et le détour pour une satisfaction possible.
Dans la vie : repousser une démarche administrative à demain, puis encore à demain, puis à la semaine prochaine. Freud
Pulsion de mort Freud, 1920
L’hypothèse d’une tendance au retour au calme absolu, à la déliaison, qui s’oppose à Éros, la pulsion qui lie. Discutée jusque chez les analystes, elle aide pourtant à penser l’autodestruction. Le mot « Thanatos » n’est pas de Freud mais de ses élèves.
Dans la vie : saboter un projet au moment précis où il allait réussir. Freud et Au-delà du principe de plaisir
Compulsion de répétition Freud, 1914 et 1920
La tendance à revivre activement des situations douloureuses du passé, sans savoir qu’on les répète. Freud l’observe chez les soldats de la Grande Guerre et chez son petit-fils, qui joue à faire disparaître une bobine (« fort, da » : parti, voilà).
Dans la vie : changer de travail tous les deux ans, et retrouver chaque fois un chef qui finit par vous écraser. Les répétitions qui font souffrir
Narcissisme Freud, 1914
L’amour porté à soi-même, nécessaire à la vie : il fonde l’estime de soi et la capacité à se défendre. Il fait souffrir quand il est si fragile qu’il faut sans cesse l’alimenter.
Dans la vie : une critique minime au travail qui gâche une semaine entière. Se tester : estime de soi
4. Les instances : qui parle en moi ?
Ça Freud, 1923, d’après Groddeck
Le réservoir des pulsions, entièrement inconscient, qui ignore le temps, la logique et la morale. Il ne demande pas, il pousse.
Dans la vie : l’envie soudaine de tout envoyer promener un lundi matin. L’appareil psychique, à explorer
Moi Freud, 1923
L’instance qui perçoit, pense, décide et négocie entre le ça, le surmoi et la réalité. Il est en partie inconscient : ses défenses agissent sans lui demander son avis.
Dans la vie : trouver une excellente raison de ne pas aller à une fête où l’on craint d’être jugé. Le moi chez Freud
Surmoi Freud, 1923
L’héritier des interdits et des idéaux parentaux : conscience morale, autocritique, culpabilité. Il peut protéger ou tyranniser.
Dans la vie : se sentir coupable de se reposer un dimanche après-midi. Freud
Idéal du moi Freud, 1914 et 1921
Le modèle auquel on cherche à se conformer, formé à partir des figures admirées et des attentes reçues. Il donne un cap ; trop haut placé, il fait vivre dans le sentiment permanent de ne pas être à la hauteur.
Dans la vie : se juger raté parce qu’on n’est pas devenu le médecin que son grand-père espérait. Freud
Identification Freud, 1917 et 1921
Le processus par lequel on prend en soi un trait d’un autre et l’on se transforme sur son modèle. Le moi est fait, couche après couche, de ces identifications successives.
Dans la vie : se surprendre à rire exactement comme sa mère, ou à reprendre l’expression favorite d’un ami admiré. L’enfant, l’adolescent, les parents
5. Les mécanismes de défense
Anna Freud les a rassemblés en 1936 dans Le Moi et les mécanismes de défense. Tout le monde en utilise : ce n’est pas leur présence qui fait souffrir, c’est leur rigidité.
Projection Freud, 1895 et 1911
Attribuer à l’autre ce que l’on refuse de reconnaître en soi. Freud en fait un ressort central de la paranoïa, mais on la trouve partout, dans la jalousie ordinaire comme dans les préjugés.
Dans la vie : « Il est jaloux de moi », alors que c’est d’abord moi qui le suis. Paranoïa et psychanalyse
Clivage Freud, 1927 ; Klein, 1946
Séparer radicalement deux images ou deux attitudes qui ne se rencontrent jamais : tout bon d’un côté, tout mauvais de l’autre. Normal chez le nourrisson selon Klein, il devient source de souffrance quand il gouverne les relations adultes.
Dans la vie : idéaliser un nouveau partenaire puis, au premier conflit, le vivre comme un ennemi. Melanie Klein
Déni Freud, 1923 à 1927
Refuser de reconnaître une réalité pourtant perçue, parce qu’elle est trop menaçante. Le déni protège un temps ; installé, il empêche de se soigner ou de faire un deuil.
Dans la vie : parler d’un diagnostic grave comme d’une « petite fatigue » et repousser tous les examens. Pour quelles souffrances ?
Sublimation Freud, 1905 et 1908
Le destin d’une pulsion détournée de son but premier vers une activité valorisée : créer, chercher, soigner, enseigner. Ce n’est pas une défense rigide mais une transformation féconde.
Dans la vie : une curiosité d’enfant pour ce qui se cache, devenue passion pour l’archéologie ou le métier d’enquêteur. Freud
Formation réactionnelle Freud, 1905
Une attitude opposée au désir refoulé, souvent excessive, qui le tient en respect. L’excès est l’indice : trop de propreté, trop de gentillesse, trop de pudeur.
Dans la vie : une politesse si appuyée envers un voisin qu’on déteste qu’elle en devient glaçante. Se tester : mes défenses
Rationalisation Jones, 1908
Donner une explication logique et honorable à une conduite dont la vraie raison reste cachée. Le mot est d’Ernest Jones, disciple et biographe de Freud.
Dans la vie : « Je n’ai pas postulé parce que le poste était mal payé », quand on avait surtout peur d’échouer. Se tester : mes défenses
6. L’enfance, le corps, le désir
Sexualité infantile Freud, 1905
L’enfant cherche le plaisir dans son corps bien avant la puberté, d’une manière qui n’a rien à voir avec celle de l’adulte : téter, retenir, explorer, poser des questions. Les Trois essais de 1905 ont fait scandale en le disant.
Dans la vie : le « d’où viennent les bébés ? » qui revient vingt fois à quatre ans. Ce que Freud a vraiment dit
Stades oral, anal, phallique Freud, 1905 à 1923 ; Abraham
Les grandes étapes de l’organisation du plaisir : autour de la bouche, puis du contrôle (garder ou donner), puis de la différence des sexes. Des repères, pas des cases.
Dans la vie : le « non ! » triomphant de l’enfant de deux ans, qui découvre qu’il peut garder ou lâcher. Du stade anal au prix de la séance
Complexe d’Œdipe Freud, 1897 à 1910
L’ensemble des désirs amoureux et hostiles de l’enfant envers ses parents, vers trois à cinq ans, et la manière dont il y renonce pour grandir et aimer ailleurs.
Dans la vie : « Quand je serai grande, je me marierai avec papa », puis un jour on n’en parle plus. Psychanalyse et sexualité
Castration (complexe de) Freud, 1908 ; Lacan
Chez Freud, l’angoisse liée à la découverte de la différence des sexes. Chez Lacan, le mot prend un sens plus large : personne n’a tout ni n’est tout, et cette perte acceptée ouvre au désir. Rien à voir avec une menace réelle.
Dans la vie : découvrir que ses parents ne savent pas tout, et pouvoir enfin chercher par soi-même. Lacan
Scène primitive Freud, 1897 à 1918
La relation sexuelle entre les parents, observée ou imaginée par l’enfant, et comprise selon ses propres théories, souvent comme une violence. Freud l’étudie dans le cas de l’homme aux loups.
Dans la vie : un enfant persuadé, après un bruit nocturne, que ses parents se disputaient. Les cas célèbres
7. Les souffrances et les structures
Angoisse Freud, 1895 et 1926 ; Lacan, 1963
Un affect de danger sans objet clairement identifiable, à distinguer de la peur, qui sait de quoi elle a peur. Pour le Freud de 1926, c’est un signal d’alarme du moi ; pour Lacan, elle n’est « pas sans objet » et ne trompe pas.
Dans la vie : se réveiller la gorge serrée sans savoir de quoi on a peur. Angoisse et anxiété
Traumatisme Freud, 1893 et 1920 ; Ferenczi, 1932
Un excès d’excitation que le psychisme n’arrive pas à lier ni à mettre en mots. Ferenczi insiste sur un point décisif : c’est souvent le déni de l’adulte, qui fait comme si rien ne s’était passé, qui rend le trauma pathogène.
Dans la vie : un accident qui revient en cauchemars et fait éviter une route depuis des années. Le trauma, la parole et le mouvement
Deuil (travail du) Freud, 1917
Le lent travail par lequel on se détache, souvenir après souvenir, d’une personne ou d’un idéal perdu, pour pouvoir à nouveau aimer et investir le monde. Il prend du temps, et c’est normal.
Dans la vie : ne plus pouvoir écouter une chanson pendant un an, puis la fredonner un jour sans pleurer. Le deuil en psychanalyse
Mélancolie Freud, 1917
Dans le deuil, dit Freud, c’est le monde qui est devenu pauvre et vide ; dans la mélancolie, c’est le moi lui-même : reproches contre soi, sentiment d’indignité. Aujourd’hui : une dépression sévère, qui demande un avis médical.
Dans la vie : « Je ne mérite pas qu’on s’occupe de moi », répété par une personne que tout le monde aime. Les anciens mots de la psychiatrie
Névrose Cullen, 1769 ; Freud
Pour Freud, un conflit psychique dont le symptôme est le compromis : hystérie, névrose obsessionnelle, phobie. Le DSM a abandonné le mot en 1980 ; la psychanalyse le garde pour désigner une structure, la plus répandue.
Dans la vie : vérifier cinq fois que la porte est fermée en sachant très bien qu’elle l’est. DSM-5-TR et CIM-11
Psychose XIXe siècle ; Freud, Lacan
Un rapport à la réalité profondément remanié : délire, hallucinations, certitude inébranlable. Pour Lacan, une structure liée à la forclusion du Nom-du-Père. Elle demande un suivi psychiatrique ; la psychanalyse peut l’accompagner, jamais le remplacer.
Dans la vie : la certitude absolue que les voisins envoient des messages cachés par la télévision. Paranoïa et psychanalyse
Perversion Freud, 1905
Au sens psychanalytique, une organisation où la sexualité se fixe sur un scénario ou un objet partiel, avec un déni de la différence des sexes. Le mot n’est pas une insulte ; les classifications médicales parlent de paraphilies.
Dans la vie : le fétichiste pour qui une chaussure compte davantage que la personne qui la porte. Psychanalyse et sexualité
État-limite Stern, 1938 ; Kernberg, Bergeret
Un fonctionnement « à la frontière » entre névrose et psychose : émotions qui débordent, peur intense de l’abandon, clivage, impulsivité. Le DSM parle de personnalité borderline.
Dans la vie : passer en une heure de « tu es la personne la plus importante de ma vie » à « tu m’as trahi ». Névrose, psychose et états-limites
8. Le vocabulaire de Lacan
Signifiant Saussure, 1916 ; Lacan, 1957
Le mot dans sa matière sonore, indépendamment de son sens. Lacan reprend le terme au linguiste Ferdinand de Saussure : l’inconscient joue avec les signifiants, leurs sons, leurs équivoques.
Dans la vie : « mère » et « mer », « sain » et « sein » : l’inconscient ne fait pas toujours la différence. Lacan sans jargon
Grand Autre Lacan, 1955
Le lieu du langage et de la loi, d’où viennent les mots qui nous ont nommés avant que nous sachions parler. Ce n’est pas une personne, même si des personnes l’incarnent. À distinguer du petit autre, le semblable, le rival.
Dans la vie : « ce qu’on dit », « ce qui se fait », la voix d’un parent qui commente encore nos choix dans notre tête. Le grand Autre
Stade du miroir Lacan, 1936 et 1949
Entre six et dix-huit mois environ, l’enfant se reconnaît avec jubilation dans le miroir. Le moi se forme ainsi d’abord comme une image, venue du dehors, plus unifiée que le corps vécu : il est dès le départ un peu un mirage.
Dans la vie : le bébé qui se retourne vers l’adulte pour vérifier que c’est bien lui, là, dans la glace. Lacan
Imaginaire Lacan, 1953
Le registre de l’image, du semblable, de la ressemblance et de la rivalité. C’est là que se forment l’image de soi, la comparaison, la jalousie.
Dans la vie : se comparer sans fin aux vies parfaites qui défilent sur les réseaux sociaux. Réel, symbolique, imaginaire
Symbolique Lacan, 1953
Le registre du langage, des places et des pactes : le nom, la filiation, la loi, la promesse. On y naît avant d’y parler.
Dans la vie : devenir « tante » ou « parrain » du jour au lendemain, sans avoir rien fait, par la seule force d’un mot. Les trois registres
Réel Lacan, 1953 à 1976
Pas « la réalité » : ce qui résiste à toute image et à tout mot, l’impossible, ce qui revient toujours à la même place. On ne le supprime pas ; on apprend à le border.
Dans la vie : la mort d’un proche, qui reste impensable même quand on en parle depuis des mois. Le réel selon Lacan
Objet a Lacan, 1960 à 1963
Non pas l’objet que l’on désire, mais ce qui cause le désir : un reste perdu qu’on poursuit d’objet en objet sans jamais le rattraper. Lacan le tenait pour sa principale invention.
Dans la vie : la paire de chaussures tant attendue qui déçoit dès le soir même, pendant que l’envie est déjà partie ailleurs. L’objet petit a
Jouissance Lacan, 1960 à 1973
Une satisfaction au-delà du plaisir, souvent mêlée de souffrance, qui attache au symptôme et explique qu’on ait tant de mal à le lâcher. À ne pas confondre avec le plaisir, qui, lui, tempère.
Dans la vie : gratter une plaie qu’on sait devoir laisser tranquille. Lacan
Nom-du-Père Lacan, 1953 à 1956
Une fonction symbolique, pas le papa réel : ce qui introduit une loi, une limite, et sépare l’enfant d’une fusion pour donner une place à son désir. À la fin, Lacan dira qu’on peut s’en passer, « à condition de s’en servir ».
Dans la vie : le « non » d’un adulte qui, sans humilier, met fin à une toute-puissance. Lacan
Forclusion Lacan, 1956
Le rejet radical d’un signifiant fondamental hors du symbolique. Ce qui est forclos ne revient pas comme un souvenir mais du dehors, dans le réel : hallucination, certitude délirante.
Dans la vie : une voix entendue au dehors, qui dit ce que la personne n’a jamais pu se dire à elle-même. Paranoïa, Schreber et la forclusion
Sinthome Lacan, 1975 et 1976
Ancienne orthographe de « symptôme », reprise par le dernier Lacan pour désigner ce qui, chez chacun, fait tenir ensemble réel, symbolique et imaginaire. On ne le guérit pas ; on apprend à s’en servir.
Dans la vie : l’écriture pour Joyce, selon Lacan ; pour d’autres, un métier, un art, une manière singulière d’habiter le monde. Le nœud borroméen
9. Les mots des héritiers
Objet transitionnel Winnicott, 1951 et 1953
Le doudou : premier objet qui n’est plus tout à fait soi sans être encore tout à fait extérieur, et qui aide le bébé à supporter l’absence. Il ouvre l’espace du jeu, puis de la culture.
Dans la vie : le lapin râpé sans lequel on ne part pas en vacances, et que personne n’a le droit de laver. Winnicott
Holding et mère suffisamment bonne Winnicott, années 1950 et 1960
Le holding est la façon dont l’environnement porte le bébé, physiquement et psychiquement. La mère, ou toute personne qui s’occupe de lui, n’a pas à être parfaite : « suffisamment bonne », elle s’adapte puis déçoit peu à peu.
Dans la vie : la main posée dans le dos qui rassure sans un mot. Winnicott
Position dépressive Klein, 1935
L’autre est enfin perçu comme entier, aimé et détesté à la fois : viennent la culpabilité, la tristesse, le désir de réparer. Klein y voit une étape de maturité, pas une maladie.
Dans la vie : l’enfant qui offre un dessin à sa mère une heure après lui avoir crié « je te déteste ». Melanie Klein
Identification projective Klein, 1946 ; Bion
Le fantasme de mettre en l’autre une partie de soi, si bien que l’autre se met à ressentir ce qu’on ne peut pas penser. Bion y voit aussi une forme primitive de communication.
Dans la vie : quitter un ami qui semblait parfaitement calme, et repartir soi-même rongé d’une angoisse qui n’était pas la sienne. Klein et ses héritiers
Contenance Bion, 1962
La capacité d’un psychisme (celui du parent, puis de l’analyste) à recevoir des émotions brutes et à les rendre pensables. Bion parle de contenant et de contenu, et de la « rêverie » maternelle.
Dans la vie : le parent qui dit « tu as eu très peur » à l’enfant qui hurle, et la terreur devient un mot. Psychanalyse et parentalité
Mentalisation Fonagy et Target, années 1990
La capacité à comprendre ses conduites et celles des autres en termes d’états mentaux : intentions, émotions, croyances. Elle fonde la thérapie basée sur la mentalisation (MBT), évaluée dans le trouble borderline.
Dans la vie : se dire « il est sec parce qu’il est inquiet » plutôt que « il me méprise ». Se tester : mentalisation
Incestuel Racamier, 1995
Un climat familial qui porte l’empreinte de l’inceste sans qu’il y ait passage à l’acte : places confondues, secrets, intimité confisquée. « Un climat », écrit Racamier, plus qu’un événement.
Dans la vie : un parent qui fait de son enfant le confident de ses déboires conjugaux. Racamier
Perversion narcissique Racamier, 1986
Un mouvement par lequel un sujet se protège de ses conflits internes et du deuil en se faisant valoir aux dépens d’un autre, utilisé comme un ustensile. Le mot est très galvaudé et ne figure dans aucune classification médicale.
Dans la vie : celui qui disqualifie l’autre sans relâche pour ne jamais douter de lui-même. Racamier
10. Devenir analyste
Contrôle (supervision) Berlin, années 1920 ; Lacan, 1964
L’analyste rend compte régulièrement de sa pratique à un collègue expérimenté. Lacan l’écrit dans l’acte de fondation de son École : « le contrôle s’impose », d’abord pour protéger le patient.
Dans la vie : le chirurgien qui fait relire ses décisions difficiles par un pair avant d’opérer. Pourquoi un cabinet intégratif
Passe Lacan, 1967
Un dispositif où une personne qui termine son analyse témoigne de ce passage auprès de deux « passeurs », qui le rapportent à un jury. Une invention de Lacan qui divisera ses élèves.
Dans la vie : raconter un voyage à deux amis qui le racontent à leur tour : on mesure ce qui, de l’expérience, se transmet. Lacan
Cartel Lacan, 1964
Un petit groupe de travail de trois à cinq personnes, plus une, pour un temps limité, puis on change. Lacan l’a pensé pour éviter les maîtres, les chapelles et le confort des groupes qui durent trop.
Dans la vie : un club de lecture qui se dissout à la fin de l’année pour ne pas devenir une coterie. Lacan
Condensation, déplacement, contenu latent, mot d’esprit : ces mots du rêve et du lapsus sont expliqués dans la page rêves, lapsus, actes manqués.
Comment les notions se tiennent
Un glossaire range les mots un par un ; la clinique les fait travailler ensemble. Ce schéma suit le fil le plus freudien : une pulsion se heurte à un interdit, elle est refoulée, et revient par des détours que la cure apprend à entendre. Cliquez sur une étiquette.
Un modèle simplifié, celui du premier Freud. Ses héritiers ont tracé d’autres chemins : le clivage chez Klein, l’environnement chez Winnicott, le réel chez Lacan, le trauma chez Ferenczi.
Trois mots qu’on emploie de travers
Certains concepts ont pris dans la langue courante un sens que leurs auteurs ne reconnaîtraient pas. Retournez les cartes.
Le mot préféré des dîners en ville reste « c’est un acte manqué ». Il sert surtout à transformer un retard en chef-d’œuvre de l’inconscient. Parfois, c’était simplement le métro.
Quiz : le mot et sa définition
Dix définitions, un mot à retrouver pour chacune. La réponse s’explique aussitôt. Rien n’est enregistré ni envoyé.
Les concepts dans une séance
En séance, les concepts ne sont presque jamais prononcés. Le praticien ne dit pas « voilà votre compulsion de répétition » ; il remarque que c’est la troisième fois qu’une histoire finit de la même manière, et laisse la personne en faire quelque chose.
Une femme d’une quarantaine d’années consulte pour un épuisement au travail. Elle répète qu’elle « ne sait pas dire non ». Au fil des séances, elle s’excuse d’arriver à l’heure, propose d’écourter si le praticien est fatigué. Le praticien finit par le lui faire remarquer, doucement. Elle rit, se tait, puis raconte une mère malade qu’il ne fallait jamais déranger. Le glossaire parlerait de transfert, de surmoi, d’identification ; la séance n’a eu besoin que d’une phrase : « Ici aussi, vous avez peur de déranger. »
Ces concepts nous servent dans toutes nos pratiques, pas seulement en analyse : pendant un bilan, une séance d’EMDR ou une TCC, l’attention au transfert et à ce qui se répète reste allumée. C’est le sens de la page l’écoute analytique, un plus dans toutes mes pratiques. Et quand un mot vous parle trop, c’est peut-être le signe qu’il vaut la peine d’en parler.
Questions fréquentes
Faut-il connaître ces concepts pour faire une analyse ?
Non. L’analysant n’a aucune théorie à apprendre ; il a à parler, avec ses propres mots. Les concepts servent à l’analyste pour s’orienter, et ils restent le plus souvent silencieux.
Pourquoi les écoles n’emploient-elles pas les mêmes mots ?
Parce que chaque auteur a observé des patients différents et pensé avec les outils de son époque : la neurologie pour Freud, l’observation des bébés pour Klein et Winnicott, la linguistique pour Lacan. Les mots se recouvrent en partie.
Ces concepts sont-ils scientifiques ?
Ce sont des modèles cliniques, pas des lois de la physique. Certains ont reçu des appuis de la recherche (l’importance des processus inconscients, l’attachement, la mentalisation, l’effet durable des thérapies psychodynamiques), d’autres restent des hypothèses discutées, comme la pulsion de mort. La page points forts et points faibles fait le point honnêtement.
Peut-on se diagnostiquer avec ce glossaire ?
Non, et ce n’est pas son but. Reconnaître un mécanisme chez soi est souvent un bon début de réflexion, mais un mot ne décrit pas une personne, et les notions de structure (névrose, psychose, état-limite) ne se posent qu’après des entretiens. Si un mot vous inquiète, parlez-en à un professionnel.
Quel livre pour aller plus loin ?
Le Vocabulaire de la psychanalyse de Laplanche et Pontalis (PUF, 1967) reste la référence, précise et sourcée. Le Dictionnaire de la psychanalyse d’Élisabeth Roudinesco et Michel Plon (Fayard, 1997) couvre aussi l’histoire et les auteurs. Toutes les références sont sur la page sources et méthode.
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Mettre vos propres mots sur ce qui se passe
Les concepts aident à penser ; ils ne remplacent pas une parole adressée à quelqu’un. Un premier rendez-vous permet de dire ce qui vous amène, avec vos mots à vous, et de chercher ensemble le cadre qui convient : analyse, psychothérapie, ou une autre approche. Au cabinet, à Colombes, aux Pavillons-sous-Bois et en Ardèche, ou en téléconsultation.