Lacan : objet a, grand Autre, quatre discours, nœud borroméen
Jacques Lacan a la réputation d’être illisible. C’est en partie vrai, et c’est en partie une coquetterie : il voulait qu’on travaille pour le lire, comme on travaille pour s’entendre soi-même. Cette page tient le pari inverse. Elle explique, sans jargon et avec des schémas qui bougent, les idées lacaniennes qui changent réellement la façon d’écouter quelqu’un : le réel, le symbolique et l’imaginaire, l’objet petit a, le grand Autre, les quatre discours, le nœud borroméen, « il n’y a pas de rapport sexuel », et ce tout dernier Lacan qui remet en question tout ce qu’il avait dit.
Mis à jour le 22 octobre 2026 · Lecture : 22 minutes
3 rondsqui ne tiennent qu’ensemble : le nœud borroméen
4 discoursobtenus par quarts de tour, plus un cinquième, le capitaliste
Pourquoi on l’aime au cabinet
Parce qu’il a pris le langage au sérieux. Avant Lacan, on pouvait croire que les mots servaient à décrire ce qu’on ressent. Après lui, on sait que les mots nous précèdent : nous naissons dans une langue, un nom, une histoire déjà racontée, des attentes déjà formulées, et nous passons une vie à nous y débrouiller. Un symptôme, un lapsus, un rêve ne sont pas des messages chiffrés venus du fond du corps : ce sont des phrases, mal formées, qui demandent à être entendues. « L’inconscient est structuré comme un langage », dit-il en 1964. C’est la raison pour laquelle, en séance, nous écoutons les mots exacts et pas seulement l’idée générale.
On l’aime aussi pour son éthique, qui tient en une formule de 1964, celle de l’Acte de fondation de son École : « le contrôle s’impose ». Un analyste ne travaille jamais seul ; il rend compte de ce qu’il fait à un autre analyste. Au cabinet, c’est une règle qui n’a jamais été discutée : contrôle individuel d’orientation lacanienne, supervision collective avec des analystes d’une autre tradition, et ce depuis des années. Lacan a inventé des mots difficiles ; il a aussi inventé des garde-fous simples.
Et puis il y a sa manière. Lacan parle comme on marche sur une corde : des jeux de mots, des provocations, des silences, des phrases qui se retournent. Ce n’est pas de la coquetterie, ou pas seulement. Il pensait que la vérité ne se dit qu’à moitié, que l’équivoque est le seul outil qu’on ait pour toucher ce qui, en nous, ne veut pas se dire. Quand un patient dit « je suis mort de rire » et que l’analyste entend aussi la mort, il lit Lacan sans le savoir.
Au cabinet
Le praticien a suivi plus d’une décennie de séminaires à l’École de la Cause freudienne, à l’Association lacanienne internationale et à Espace analytique, et plusieurs tranches d’analyse auprès d’analystes de ces écoles. Ce n’est pas une adhésion à une chapelle : nous travaillons aussi avec la Société psychanalytique de Paris, qui n’est pas lacanienne, et avec des approches qui ne sont pas analytiques du tout. Mais Lacan reste l’auteur qui nous apprend le plus sur la manière d’écouter une phrase. Pourquoi un cabinet intégratif
Une vie en quinze dates
1901Naissance à Paris le 13 avril, dans une famille catholique liée au commerce du vinaigre. Il fera des études de médecine puis de psychiatrie.
1932Thèse de médecine sur la psychose paranoïaque, à partir du cas d’une femme qu’il appelle Aimée. Les surréalistes l’acclament ; Salvador Dalí la salue. Paranoïa et psychanalyse
1936Au congrès de Marienbad, il présente le « stade du miroir » : l’enfant se reconnaît dans la glace et jubile, avant même de maîtriser son corps. Ernest Jones l’interrompt pour dépassement de temps. Le texte est perdu ; il le réécrira en 1949.
1953Scission de la Société psychanalytique de Paris. À Rome, en septembre, le « Discours de Rome » lance le retour à Freud, lu avec la linguistique et l’anthropologie. En novembre, début du Séminaire à l’hôpital Sainte-Anne.
1955Il achète L’Origine du monde de Courbet, qu’il cache dans sa maison de campagne derrière un panneau peint par André Masson, son beau-frère. Le tableau est aujourd’hui au musée d’Orsay.
1963L’Association psychanalytique internationale exige qu’il soit retiré de la liste des analystes formateurs, notamment à cause de ses séances à durée variable. Il parlera d’« excommunication majeure », en se comparant à Spinoza.
1964Le 15 janvier, reprise du Séminaire à l’École normale supérieure. Le 21 juin, Acte de fondation de l’École freudienne de Paris : « Je fonde, aussi seul que je l’ai toujours été dans ma relation à la cause psychanalytique… »
1966Les Écrits, neuf cents pages chez Seuil. Le succès surprend tout le monde, y compris l’éditeur. Lacan devient une figure publique.
1967Proposition sur « la passe » : un dispositif où celui qui termine son analyse témoigne de ce passage auprès de pairs. Une invention institutionnelle qui divisera durablement ses élèves.
1969Séminaire L’envers de la psychanalyse : les quatre discours. Lacan enseigne désormais à la faculté de droit, place du Panthéon, devant un public débordant.
1972Séminaire Encore : les formules de la sexuation, « il n’y a pas de rapport sexuel », et les premiers ronds de ficelle. À Milan, en mai, il décrit le discours capitaliste.
1973Télévision : un entretien filmé, diffusé en 1974, où il parle au grand public sans rien céder sur la difficulté. Première phrase : « Je dis toujours la vérité : pas toute… »
1975Séminaires R.S.I. puis Le sinthome : le nœud borroméen devient le centre de son enseignement, avec James Joyce pour fil conducteur.
1980Le 5 janvier, lettre de dissolution de son École. En juillet, à Caracas, dernière intervention publique : « C’est à vous d’être lacaniens, si vous voulez. Moi, je suis freudien. »
1981Fondation de l’École de la Cause freudienne en janvier. Lacan meurt le 9 septembre, à Paris.
Réel, symbolique, imaginaire : les trois registres
Lacan introduit ces trois mots en 1953 et ne les lâchera plus. Ils ne décrivent pas trois lieux, mais trois dimensions de toute expérience humaine, comme la longueur, la largeur et la hauteur d’une pièce. Les séparer aide à comprendre ; dans la vie, ils sont toujours noués.
L’imaginaire
Le registre de l’image, du corps vu dans le miroir, de la ressemblance et de la rivalité. C’est là que se forment le moi, l’image de soi, la comparaison, la jalousie. Exemple : se trouver trop gros dans la glace, se sentir « nul » face à un collègue, tomber amoureux d’un visage.
Le symbolique
Le registre du langage, de la loi, des places et des pactes. On y naît : un enfant a un nom, une place dans une généalogie, des phrases dites sur lui avant même de parler. Exemple : un prénom, une promesse, un contrat, le mot « père », le mot « patient ».
Le réel
Pas « la réalité ». Le réel, c’est ce qui résiste à toute image et à tout mot, ce qui revient toujours à la même place, l’impossible. Exemple : le cauchemar qui ramène le trauma, la mort, le corps qui lâche, ce qu’on n’arrive pas à dire même en essayant. Lacan, en 1976 : « Le réel est, il faut bien le dire, sans loi. »
Un repère clinique
Dans le séminaire R.S.I. (1974-75), Lacan relit les trois mots de Freud, inhibition, symptôme, angoisse, avec ses trois registres : l’inhibition, c’est l’imaginaire qui déborde sur le symbolique (l’image de soi paralyse l’action) ; le symptôme, c’est le symbolique qui mord sur le réel (une phrase inconsciente s’écrit dans le corps) ; l’angoisse monte du réel vers l’imaginaire (quelque chose du corps fait irruption dans l’image). Trois façons d’aller mal, trois portes d’entrée pour le travail.
L’objet petit a : ce qui cause le désir
C’est le concept que Lacan considérait comme sa seule invention. Il tient en un renversement. On croit désirer un objet : cette personne, ce poste, cette maison, ce gâteau. Lacan dit : l’objet du désir n’est pas ce qui le cause. Ce qui cause le désir est derrière lui, un reste, un petit morceau perdu dont on ne se souvient pas et qu’on cherche partout sans le trouver. Dans le séminaire L’angoisse (1962-63) : « Cet objet doit par nous être conçu comme la cause du désir. L’objet est derrière le désir. »
Un exemple que tout le monde connaît : l’achat compulsif. On veut cet objet, on l’obtient, et la déception arrive dans le quart d’heure. Ce n’est pas que l’objet était mauvais : c’est qu’il n’était pas la cause. La cause s’est déjà déplacée sur l’objet suivant. La publicité ne vend pas des objets ; elle vend ce petit « encore » qui court devant. Lacan, après avoir lu Marx, l’appellera le plus-de-jouir, sur le modèle de la plus-value.
Les visages de l’objet a
Freud avait repéré des objets partiels liés aux pulsions : le sein, les fèces, le phallus. Lacan en ajoute deux, qui sont son apport propre : le regard et la voix.
Le regard : pas l’œil qui voit, mais le point d’où l’on se sent regardé. Lacan raconte, dans le Séminaire XI, une boîte de sardines qui flotte au soleil : un pêcheur lui dit « tu la vois, la boîte ? Eh bien elle, elle ne te voit pas ». Et pourtant quelque chose, de là, le regarde. C’est ce qui fait qu’on se sent observé dans une pièce vide, ou qu’une photo nous dévisage.
La voix : pas ce qui est dit, mais ce qui, dans une voix, nous atteint indépendamment du sens. Une voix au téléphone qui bouleverse avant qu’on ait compris un mot. Lacan l’illustre par le shofar, la corne dont le son, dans la liturgie juive, fait trembler avant de signifier.
Le sein, l’objet anal, le phallus : les objets freudiens, relus comme des pertes. Le sein que l’enfant perd au sevrage ; les fèces, « le cadeau par essence », premier don de l’enfant à ses parents ; le phallus en tant qu’il manque, signe que personne n’a tout.
Pourquoi est-ce utile en séance ? Parce que l’angoisse, dit Lacan, « n’est pas sans objet ». Elle n’est pas une peur de rien : elle surgit quand cet objet, qui devrait rester perdu et en mouvement, se rapproche trop. Quand le manque vient à manquer. Comprendre cela change la façon d’accueillir une crise d’angoisse : non comme un dysfonctionnement à faire taire, mais comme le signal, « celui qui ne trompe pas », que quelque chose d’essentiel est en jeu.
Pourquoi « a » ? Parce que c’est la première lettre de « autre », en minuscule, pour le distinguer du grand Autre. Lacan tenait à ce qu’on ne traduise jamais cette lettre : « objet petit a » se dit tel quel à Buenos Aires, à Tokyo et à Colombes. C’est le seul mot lacanien qui soit vraiment international, et il ne veut rien dire. C’est fait exprès.
Le grand Autre : d’où viennent les mots
Il y a le petit autre, avec un a minuscule : mon semblable, celui à qui je me compare dans le miroir, mon rival, mon ami. Et il y a le grand Autre, avec un A majuscule : le lieu d’où me viennent les mots et le sens, « le trésor des signifiants ». Ce n’est pas une personne, même si des personnes l’incarnent tour à tour : d’abord la mère qui interprète les cris du bébé (« il a faim », « il a peur ») et qui, ce faisant, lui donne une langue ; puis les parents, l’école, la tradition, « ce qu’on dit », la science, le médecin, l’analyste.
Deux formules célèbres en découlent, et elles éclairent beaucoup de souffrances ordinaires.
« L’inconscient est le discours de l’Autre »
Ce qui parle en moi à mon insu, dans mes lapsus, mes rêves, mes répétitions, est fait des mots qui m’ont été adressés avant que je puisse répondre. La petite phrase d’un parent, répétée mille fois, « tu n’y arriveras jamais » ou « tu es ma raison de vivre », devient une loi intime. L’analyse consiste souvent à entendre enfin qui parle quand « je » parle.
« Le désir de l’homme est le désir de l’Autre »
À double sens, et les deux sont vrais. Je désire ce que l’Autre désire : les enfants veulent le jouet que l’autre enfant tient, les adultes veulent la maison que le voisin regarde. Et je désire être désiré par l’Autre : que me veut-il, que suis-je pour lui ? Beaucoup d’épuisements professionnels et de dépendances affectives tiennent dans cette seconde phrase.
Il n’y a pas d’Autre de l’Autre
C’est la formule qui rend la théorie respirable. Il n’y a pas de garant ultime, pas d’instance au-dessus du langage qui dirait le dernier mot sur ce que je suis. Les parents n’ont pas la réponse, la religion ne l’a pas, la science ne l’a pas, l’analyste encore moins. Lacan écrit l’Autre avec une barre, Ⱥ : l’Autre est troué, il manque. Au moment de dissoudre son École, en janvier 1980, il le dit avec une drôlerie désarmante : « L’Autre manque. Ça me fait drôle à moi aussi. »
En clinique, c’est une boussole. Une personne qui attend de son thérapeute qu’il sache à sa place, qu’il tranche, qu’il dise ce qu’il faut faire, demande à l’Autre d’exister pleinement. Le travail analytique ne refuse pas cette demande par principe ; il l’écoute, et il la déçoit doucement, pour que la personne retrouve sa propre parole là où elle attendait un oracle.
Les quatre discours, animés
En 1969-70, dans le séminaire L’envers de la psychanalyse, Lacan propose une petite machine à penser le lien social. Un « discours », chez lui, n’est pas un exposé : c’est une façon de se tenir avec les autres, un lien qui se tient grâce au langage. Il en compte quatre, obtenus en faisant tourner d’un quart de tour quatre lettres sur quatre places. Appuyez sur le bouton pour les voir tourner.
Mode d’emploi du schéma
Quatre places fixes : en haut à gauche, l’agent, celui qui semble commander ; en haut à droite, l’autre, celui à qui l’on s’adresse et qui est mis au travail ; en bas à droite, la production, ce qui tombe de ce travail ; en bas à gauche, la vérité, ce qui soutient l’agent sans qu’il le sache.
Quatre lettres qui tournent : S1, le signifiant maître, le mot d’ordre, le « parce que c’est comme ça » ; S2, le savoir articulé, le savoir-faire ; $, le sujet divisé, celui qui ne coïncide pas avec ce qu’il dit ; a, l’objet, le reste, le plus-de-jouir. Leur ordre circulaire ne change jamais.
Deux barres : entre l’agent et l’autre, l’impossible (gouverner, éduquer, analyser sont des métiers impossibles, disait déjà Freud ; Lacan y ajoute faire désirer) ; entre la production et la vérité, l’impuissance : ce que le discours produit ne rejoint jamais sa vérité.
Le discours du maître, dans la vie
Le chef d’entreprise qui ne sait pas faire mais qui commande ; l’esclave antique qui, lui, sait ; le père qui dit « parce que je le dis ». Le maître n’a pas besoin de savoir, il a besoin que ça marche. Ce qui tombe du travail de l’autre, le profit, le confort, la jouissance, lui revient. Sa vérité cachée : il est, comme tout le monde, un sujet divisé, qui doute, qui a peur, et qui ne veut surtout pas le savoir. Lacan y lit aussi la structure de l’inconscient : un signifiant maître commande, et le sujet suit sans savoir pourquoi.
Le discours de l’université, dans la vie
« La science dit que », « le protocole prévoit que », « c’est dans le programme ». Le savoir commande, mais il parle au nom d’une autorité qu’il ne montre pas (S1 en position de vérité : le ministère, la norme, la bibliographie). Il s’adresse à l’autre comme à un objet à former, à évaluer, à remplir. Ce qu’il produit : des sujets divisés, l’étudiant qui ne se sentira jamais assez savant, l’administré épuisé par les formulaires, le patient réduit à ses scores. Lacan le voyait comme le discours dominant de la modernité, et il n’était pas tendre avec lui.
Le discours de l’hystérique, dans la vie
Rien à voir avec un diagnostic ni avec les femmes : c’est une position que chacun peut occuper. Le sujet divisé interpelle le maître : « Dis-moi qui je suis, explique-moi mon symptôme. » Et il le met en défaut : « Tu ne trouveras pas. » Le maître produit du savoir pour répondre, mais ce savoir ne touche jamais la vérité du sujet, l’objet qui le cause. C’est le discours qui a fait naître la psychanalyse : les patientes de Freud ont mis la médecine au travail en lui montrant qu’elle ne savait pas. C’est aussi celui de la contestation, et de toute vraie question scientifique.
Le discours de l’analyste, dans la vie
L’envers exact du discours du maître. L’analyste se met à la place de l’objet a : il se tait, il se fait reste, cause du désir de parler. L’analysant, sujet divisé, est au travail. Ce qui se produit : des signifiants maîtres, les mots qui commandaient la vie du sujet sans qu’il le sache, et qui, une fois isolés, perdent une partie de leur pouvoir. Le savoir de l’analyste reste en position de vérité : présent, mais jamais imposé, « mi-dit ». En 1970, Lacan espère que de ce discours « peut surgir un autre style de signifiant maître » : non pas plus de maîtres, mais des mots d’ordre que le sujet aurait choisis.
Le discours capitaliste, dans la vie
Un cinquième discours, présenté à Milan en mai 1972. Lacan échange deux lettres du discours du maître : le sujet consommateur ($) passe en position d’agent, et sa vérité cachée est le capital (S1). Le savoir technique (S2) fabrique des objets (a) qui reviennent directement au sujet, sans passer par un lien avec l’autre. La barre de l’impossible a sauté : plus de reste, plus de perte, la boucle tourne. Lacan : « Ça marche comme sur des roulettes, ça ne peut pas marcher mieux, mais justement ça marche trop vite, ça se consomme, ça se consomme si bien que ça se consume. » Toute personne qui a fait défiler un écran à trois heures du matin sait de quoi il parle.
Le nœud borroméen, animé
À partir de 1972, Lacan abandonne les schémas pour les ronds de ficelle. Le nœud borroméen tire son nom des armoiries de la famille Borromée, en Lombardie : trois anneaux entrelacés de telle sorte qu’aucun n’est enchaîné à un autre pris à part, et que les trois tiennent pourtant ensemble. Coupez l’un des trois, les deux autres se séparent. Essayez.
Ce que le nœud change dans la clinique
Avant le nœud, Lacan donnait la priorité au symbolique : tout passait par le langage, l’analyse était une affaire de déchiffrage. Avec le nœud, les trois registres sont mis à égalité, et une idée nouvelle apparaît : il n’y a pas un bon nouage normal et des nouages pathologiques. Chacun tient comme il peut. Un nœud « ça se rate », dit-il en 1976, par « une sorte de lapsus du nœud lui-même », et ce qui répare le ratage n’est pas une norme, c’est une invention singulière.
C’est une idée tendre, au fond. Elle dit qu’une personne qui ne va pas bien n’est pas « mal construite » : elle est nouée autrement, et le travail consiste à trouver avec elle ce qui peut faire tenir. Pas au-dessus d’elle, à côté.
Au cabinet
Cette façon de penser rejoint, par un chemin très différent, ce que les approches intégratives constatent chaque jour : la même difficulté ne se traite pas de la même façon chez deux personnes. Quand nous proposons de l’EMDR à l’une, une TCC à l’autre, et une analyse à la troisième, nous ne changeons pas d’avis sur ce qui est vrai ; nous cherchons ce qui, pour cette personne-là, fera nœud. Ce que les autres approches apportent à l’analyste
« Il n’y a pas de rapport sexuel »
De toutes les formules de Lacan, c’est la plus mal comprise. Elle ne dit pas que les gens ne font pas l’amour, ni que c’est mal, ni que c’est impossible. Le mot « rapport » est pris au sens des mathématiciens : une proportion, une formule que l’on pourrait écrire. Il n’existe pas d’équation qui règle l’accord entre deux êtres sexués. Aucune biologie, aucune religion, aucun manuel ne garantit que ça s’emboîte. Dans Encore (1973), il le dit avec la logique modale : le rapport sexuel « ne cesse pas de ne pas s’écrire ». C’est sa définition de l’impossible.
Pourquoi est-ce une bonne nouvelle ? Parce que si l’accord était écrit d’avance, il n’y aurait rien à inventer, et l’amour serait superflu. Or, dit Lacan dans le même séminaire, ce qui vient suppléer au rapport qui n’existe pas, « c’est précisément l’amour ». L’amour est contingent : il « cesse de ne pas s’écrire », il arrive, par rencontre, là où rien ne l’obligeait. On comprend mieux pourquoi il faut parler dans un couple : le silence suppose un accord écrit qui n’existe pas.
Les formules de la sexuation
Lacan ne distingue pas les hommes et les femmes par l’anatomie mais par leur façon de se ranger du côté d’une logique. D’un côté, le « tout » : tout x est soumis à la fonction phallique, à condition qu’il existe au moins une exception, le père qui dit non. De l’autre, le « pas-tout » : il n’y a pas d’exception, mais il n’y a pas de tout non plus. C’est de ce côté qu’il écrit sa formule la plus scandaleuse : « La femme, ça ne peut s’écrire qu’à barrer La. Il n’y a pas La femme. »
Un malentendu à éviter
« La femme n’existe pas » ne veut pas dire que les femmes n’existent pas. Lacan barre l’article défini, le « La » de l’universel : il n’y a pas d’essence de La femme, pas de définition qui vaudrait pour toutes. Elles se comptent « une par une ». À l’inverse, le côté « homme » fonctionne au tout et à l’exception, d’où sa fragilité particulière : il a besoin d’une norme et d’un chef pour tenir. La réduire à une misogynie, c’est passer à côté de ce qu’elle dit, même si le débat avec les lectures féministes reste ouvert.
Il y ajoute l’idée d’une jouissance « supplémentaire », pas complémentaire, du côté du pas-tout : une jouissance au-delà du phallus, dont témoignent les mystiques, Hadewijch d’Anvers, Thérèse d’Avila, et, dit-il avec un clin d’œil, ses propres Écrits, « parce que c’est du même ordre ». La page psychanalyse et sexualité reprend tout cela en détail, de Freud aux débats contemporains sur le genre.
Le tout dernier Lacan : celui qui remet tout en question
Entre 1975 et 1981, Lacan a de soixante-quatorze à quatre-vingts ans. Il parle de moins en moins, dessine des nœuds au tableau pendant des minutes entières, et dit des choses qui déconcertent ses élèves les plus fidèles. Pendant longtemps, on a mis cette période sur le compte de la fatigue. Depuis les années 2000, l’École de la Cause freudienne, sous l’impulsion de Jacques-Alain Miller, y lit au contraire un « tout dernier enseignement », qui déplace l’axe de la psychanalyse de la vérité au réel. Voici ce que Lacan dit lui-même, et ce que ses lecteurs en ont fait.
Ce que Lacan dit, textes à l’appui
Le sinthome et Joyce (1975-76). Le symptôme n’est plus un message à déchiffrer mais ce qui fait tenir un sujet. On ne le supprime pas, on apprend à s’en servir. Et le Nom-du-Père, pilier de toute sa théorie antérieure : « On peut aussi bien s’en passer, à condition de s’en servir. »
L’inconscient comme bévue (1976-77). Le séminaire s’intitule L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre, jeu de mots sur l’allemand Unbewusst, inconscient, entendu comme « une bévue ». L’inconscient n’est plus un savoir profond : c’est un raté, un trébuchement. Et Lacan se demande, avec un point d’interrogation qu’il faut respecter, si la fin de l’analyse ne serait pas « s’identifier à son symptôme », en prenant ses garanties, une espèce de distance.
Le réel sans sens (1977). « L’idée même de réel comporte l’exclusion de tout sens. » Mais il ajoute aussitôt, et on l’oublie souvent : déboucher sur l’idée qu’il n’y a de réel que ce qui exclut tout sens « est exactement le contraire de notre pratique ». La pratique, elle, opère par le sens, par l’interprétation. Lacan tient les deux bouts.
« Notre pratique est une escroquerie » (Bruxelles, 26 février 1977). La phrase a fait scandale. Le contexte la change : Lacan parle du réel comme point de fuite hors sens, et dit qu’à partir de ce point de vue, « notre pratique est une escroquerie : bluffer, faire ciller les gens, les éblouir avec des mots qui sont du chiqué ». Deux semaines et demie plus tard, à son séminaire : « La psychanalyse est peut-être une escroquerie, mais ça n’est pas n’importe laquelle. C’est une escroquerie qui tombe juste par rapport à ce qu’est le signifiant. La psychanalyse n’est pas plus une escroquerie que la poésie elle-même. » Et à Bruxelles encore, en réponse à une question : « Du point de vue éthique, c’est intenable notre profession, c’est bien d’ailleurs pour ça que j’en suis malade, parce que j’ai un surmoi, comme tout le monde. »
« Tout le monde est fou, c’est-à-dire délirant » (1978). Une phrase qui abolit la frontière entre normal et pathologique : chacun se tient dans son délire, c’est-à-dire dans ses mots, et aucun discours n’a accès au réel directement.
La dissolution (5 janvier 1980). Il dissout son École par une lettre : « Je parle sans le moindre espoir, de me faire entendre notamment. » Il y reconnaît avoir échoué : « d’où moi, j’ai échoué, c’est-à-dire me suis embrouillé », et il persévère : « Si je père-sévère… » Le 15 janvier : « Cette École, je l’ai loupée. » Quelques mois plus tard, le 10 juin : « Je suis un traumatisé du malentendu. »
Ce que ses lecteurs en ont fait
Les expressions « tout dernier enseignement », « ultime enseignement », « inconscient réel » (par opposition à l’inconscient transférentiel, celui qu’on déchiffre en séance), « identification au sinthome » comme fin d’analyse, « pratique orientée vers le réel » : ce sont des constructions de Jacques-Alain Miller, à partir de phrases de Lacan qui, lui, les formulait souvent avec un point d’interrogation. Il faut distinguer « Lacan dit » et « l’École de la Cause freudienne lit ». Les deux sont légitimes ; les confondre fait de Lacan un oracle, ce qu’il détestait.
Ce que retient le clinicien, au fond, est plus simple que les polémiques : un homme qui avait tout construit, à quatre-vingts ans, accepte de dire qu’il s’est trompé, qu’il n’a pas tout compris, et qu’il continue. « C’est à vous d’être lacaniens, si vous voulez. Moi, je suis freudien. » Le dernier mot de Lacan est de ne pas être le dernier mot.
Les sept Lacan, au curseur
Lacan n’a cessé de se réécrire. Faites glisser le curseur pour traverser ses périodes, de la thèse de 1932 au dernier séminaire.
193219641981
Quel discours parle en vous ces jours-ci ?
Un jeu, pas un test : les quatre discours ne sont pas des personnalités, chacun les traverse tous. Mais selon les périodes de la vie, l’un domine. Sept situations, et un résultat qui vous dit lequel vous habite en ce moment, avec la page du guide qui pourrait vous intéresser.
Quiz : connaissez-vous Lacan ?
Neuf questions, avec la réponse expliquée à chaque fois.
Lacan dans la pratique du cabinet
On ne reçoit pas des concepts, on reçoit des personnes. Mais quelques gestes viennent directement de Lacan.
Les entretiens préliminairesAvant de s’engager dans une analyse, plusieurs rencontres en face à face permettent d’entendre la demande, de repérer ce qui se répète, et de décider ensemble du cadre. On ne « commence » pas une analyse au premier rendez-vous : on la prépare. Comment se passe une psychanalyse
Écouter le mot, pas seulement l’idéeUn lapsus, une équivoque, un mot qui revient trois fois : ce sont des portes. Nous ne les forçons pas, nous les signalons, parfois en répétant simplement le mot. L’interprétation lacanienne est souvent une ponctuation plus qu’une explication.
Ne pas occuper la place du maîtreLe discours de l’analyste consiste à ne pas savoir à la place de la personne. Cela ne veut pas dire se taire par système : au cabinet, nous parlons, nous répondons aux questions pratiques, nous expliquons le cadre. Mais sur ce que la personne est et ce qu’elle désire, nous n’avons pas de réponse d’avance, et nous ne faisons pas semblant d’en avoir.
Le contrôleChaque pratique analytique est reprise avec un autre analyste, individuellement, et dans un groupe de pairs. Lacan en avait fait une règle de son École dès 1964 : le contrôle s’impose, « et d’abord pour en protéger celui qui y vient en position de patient ».
Durée des séances
Lacan pratiquait des séances courtes, à durée variable. Ce n’est pas notre choix : les séances du cabinet durent quarante-cinq minutes, ou quatre-vingts pour l’EMDR, et leur durée est connue d’avance. La scansion, nous la gardons à l’intérieur de la séance : un silence, un mot repris, une fin de séance sur une phrase plutôt qu’une autre. La page psychanalyse et argent explique comment se fixent les honoraires et pourquoi le paiement fait partie du cadre.
Questions fréquentes
Faut-il comprendre Lacan pour faire une analyse lacanienne ?
Non. L’analysant n’a aucune théorie à connaître ; il a à parler. Les concepts servent à l’analyste pour s’orienter, pas au patient pour se conformer. Beaucoup de personnes font une analyse d’orientation lacanienne sans avoir jamais ouvert un livre de Lacan, et c’est très bien ainsi.
Les séances lacaniennes sont-elles toutes très courtes ?
Certains analystes lacaniens pratiquent des séances à durée variable, parfois brèves. Ce n’est pas une obligation de l’orientation, et ce n’est pas la pratique du cabinet, où les séances durent quarante-cinq minutes. Ce qui compte, c’est que le cadre soit clair et annoncé.
Pourquoi Lacan écrit-il si difficilement ?
En partie par goût de la provocation, en partie par méthode : il voulait que ses textes résistent à la lecture rapide, comme l’inconscient résiste à la compréhension immédiate. Ses séminaires oraux sont beaucoup plus accessibles que ses Écrits. Et son entretien Télévision (1973) montre qu’il savait parler au grand public sans rien céder.
Lacan et Freud disent-ils la même chose ?
Lacan se voulait freudien et l’est resté jusqu’à Caracas en 1980. Mais il a transformé Freud en le lisant avec la linguistique, la logique et la topologie : l’inconscient structuré comme un langage, l’objet a, le réel, les nœuds ne sont pas chez Freud. Les deux pages de ce guide, Freud et celle-ci, se lisent l’une après l’autre.
Qu’est-ce que l’École de la Cause freudienne ?
L’association fondée en janvier 1981, dans les derniers mois de la vie de Lacan, après la dissolution de l’École freudienne de Paris. Elle est reconnue d’utilité publique et fait partie de l’Association mondiale de psychanalyse. D’autres associations lacaniennes existent en France, notamment l’Association lacanienne internationale et Espace analytique. Histoire de la psychanalyse
Que signifie « le réel » dans la vie de tous les jours ?
Ce qui vous arrive sans que vous puissiez le mettre en mots ni en images : un deuil qui ne passe pas dans les phrases, un corps qui tombe malade, un cauchemar qui ramène toujours la même scène. Le réel est ce qui revient à la même place. La psychanalyse ne le fait pas disparaître ; elle aide à le border avec du symbolique et de l’imaginaire, à le nouer.
Les entretiens préliminaires servent exactement à cela : entendre ce qui vous amène, sans rien décider d’avance, et voir ensemble si une analyse, une psychothérapie ou une autre approche convient. Au cabinet, à Colombes, aux Pavillons-sous-Bois et en Ardèche, ou en téléconsultation.
La « loi de l’instrument », formulée par en 1964 puis reprise par dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.