« Je tombe toujours sur les mêmes » : comprendre la répétition dans les liens, et en sortir
Les prénoms changent, les villes aussi, parfois même les métiers. L’histoire, elle, ne change pas. Le même éblouissement au début, la même attente, la même déception, la même phrase à la fin, et la même conclusion qu’on se murmure dans le métro : « C’est moi, j’attire ce genre de personnes. » Cette page prend cette phrase au sérieux. Elle explique ce que Freud appelait la compulsion de répétition, ce que l’attachement en dit aujourd’hui, pourquoi l’on revient si souvent vers ce qui fait mal, et comment un scénario ancien peut, peu à peu, laisser la place à une autre histoire.
Trois histoires, un même scénario : le tableau de Léa
Exemple fictif. Léa a trente-six ans. En séance, on lui propose un exercice simple : raconter ses trois histoires d’amour les plus importantes, côte à côte, en quelques mots par case. Elle s’y prête en souriant, persuadée qu’elles n’ont « rien à voir ». Voici ce qu’elle écrit.
Antoine (à 24 ans)
Yanis (à 29 ans)
Romain (à 34 ans)
La rencontre
Un concert, il était sur scène
Un séminaire, il était l’intervenant
Une soirée, tout le monde l’écoutait
Ce qui l’attire
« Il était ailleurs, mystérieux »
« Brillant, un peu distant »
« Il ne ressemblait à personne »
Les premiers mois
Des semaines intenses, puis des silences
Des messages enflammés, puis rien pendant dix jours
Très présent le week-end, injoignable la semaine
Ce que fait Léa
Elle attend, se rend disponible
Elle attend, essaie d’être parfaite
Elle attend, s’adapte à son agenda
La fin
Il part en tournée et ne revient pas
Il dit qu’il « n’est pas prêt »
Il rencontre quelqu’un d’autre
Ce qu’elle se dit
« Je n’étais pas assez intéressante »
« J’en ai trop demandé »
« Je ne suis jamais choisie »
Léa regarde le tableau un long moment, puis dit : « C’est la même ligne. » Ce n’est pas une découverte agréable. C’en est une précieuse. Plus tard dans le travail, elle évoquera son père, homme charmant et souvent absent, dont la tendresse arrivait par bouffées imprévisibles, et qu’elle attendait derrière la fenêtre le vendredi soir sans savoir s’il viendrait. Ce lien n’explique pas tout, et il serait trop simple d’en faire la clé unique de sa vie amoureuse. Mais il donne un sens au scénario : chez Léa, aimer, c’est attendre quelqu’un qui ne viendra peut-être pas.
Toute la page, en un paragraphe
Le cœur de cette page
Quand les mêmes déceptions reviennent d’une relation à l’autre, il ne s’agit ni d’une malchance ni d’une faute. Il s’agit le plus souvent d’un scénario appris très tôt, qui guide sans qu’on le sache le choix des partenaires, la façon de se comporter avec eux et la lecture de ce qu’ils font. Ce qui est familier ressemble à de l’amour, même quand c’est douloureux ; ce qui est nouveau peut paraître fade, même quand c’est bon. On ne sort pas de ce scénario en le comprenant une fois pour toutes, mais en le repérant au moment précis où il se déclenche, en supportant l’inconfort d’agir autrement, et en travaillant les souvenirs qui lui donnent sa force. Cela prend du temps. Cela marche.
Ce que Freud avait remarqué : « l’éternel retour du même »
En 1914, dans un court article intitulé Remémoration, répétition et perlaboration, Freud note un phénomène qui l’intrigue chez ses patients : ils ne se souviennent pas de certains événements de leur passé, mais ils les reproduisent, en actes, sans savoir qu’ils les répètent. Ce qui ne peut pas être remémoré revient sous forme de comportement. Le patient qui ne se souvient pas d’avoir été humilié par l’autorité de son père se met, sans le vouloir, dans des situations où un supérieur l’humilie.
Six ans plus tard, il pousse la réflexion dans Au-delà du principe de plaisir et parle de compulsion de répétition. Il y décrit, avec une précision qui n’a pas vieilli, ces personnes chez qui toutes les relations humaines prennent le même tour : le bienfaiteur abandonné avec rancune par chacun de ses protégés, l’homme dont toutes les amitiés finissent par une trahison, l’amant dont chaque histoire passe par les mêmes phases et aboutit à la même fin. Il évoque même une femme qui avait épousé successivement trois maris, tombés malades peu après le mariage, et qu’elle avait soignés jusqu’à leur mort. Freud parle à leur propos d’« éternel retour du même », et note que ces personnes ont l’impression d’être poursuivies par un destin, alors que ce destin est, pour une large part, organisé de l’intérieur.
Jung, avec ses mots à lui, disait quelque chose de proche dans Aion : lorsqu’une situation intérieure n’est pas rendue consciente, elle se produit au-dehors, comme un destin. L’intérêt pratique de ces idées est considérable. Si le scénario est organisé de l’intérieur, alors il n’est pas une fatalité : ce qui a été construit peut être compris, et ce qui est compris peut être modifié.
Pourquoi revenir vers ce qui fait mal ? Quatre pistes
La question choque le bon sens : si une situation fait souffrir, pourquoi la rechercher ? Les réponses ne s’excluent pas ; chez la plupart des personnes, plusieurs se mêlent. Ouvrez celles qui vous parlent.
Le familier se déguise en coup de foudre
Ce que l’on appelle « l’alchimie », cette impression immédiate de reconnaître quelqu’un, est souvent… une reconnaissance. On retrouve chez l’autre une manière d’être, une voix, une distance qui nous sont connues depuis longtemps. Le cœur s’emballe, et l’on prend cette émotion pour un signe. Dans un texte de 1914 sur le narcissisme, Freud distinguait déjà deux modèles du choix amoureux : selon le modèle des personnes qui ont pris soin de nous, ou selon l’image de nous-mêmes. Dans les deux cas, le choix est moins libre qu’il n’en a l’air.
L’espoir secret que, cette fois, ça finira autrement
Freud a observé son petit-fils jouer avec une bobine qu’il lançait au loin en disant « fort » (parti), puis ramenait en disant « da » (voilà). L’enfant rejouait le départ de sa mère, mais cette fois c’était lui qui le maîtrisait. Beaucoup de répétitions amoureuses ont quelque chose de ce jeu : on choisit quelqu’un qui ressemble au parent qui ne venait pas, avec l’espoir, jamais formulé, de réussir enfin à le faire venir. C’est une tentative de réparation. Elle échoue presque toujours, parce que l’autre n’est pas le parent, et ne peut pas réparer ce qui s’est passé avant lui.
Une carte des relations apprise très tôt
John Bowlby, le psychiatre britannique à l’origine de la théorie de l’attachement, parlait de modèles internes opérants : des représentations, construites dans l’enfance, de ce que l’on peut attendre des autres et de ce que l’on vaut à leurs yeux. Ces modèles fonctionnent comme une carte. On s’y fie sans la regarder. Si la carte dit « les gens qu’on aime finissent par partir », on remarquera tous les signes de départ, on en provoquera parfois, et l’on passera à côté des signes de constance.
La prophétie qui se réalise d’elle-même
La peur d’être abandonné pousse à des comportements (vérifier, réclamer, se montrer jaloux, ou au contraire se retirer avant d’être quitté) qui finissent par fatiguer l’autre et rendent la séparation plus probable. Quand elle arrive, elle confirme la croyance de départ : « je le savais ». Le scénario se nourrit ainsi de ses propres effets. Ce mécanisme n’a rien d’une faute : c’est une protection qui se retourne contre celui qu’elle devait protéger.
Un mot de prudence, ici, et il est important : reconnaître sa part dans un scénario ne signifie jamais qu’on est responsable de la violence ou du mépris d’un autre. On peut avoir un attachement anxieux et rencontrer quelqu’un de réellement maltraitant. La répétition éclaire le choix et la difficulté à partir ; elle n’excuse rien de ce que l’autre fait.
Pas seulement en amour : les rôles qui reviennent partout
On pense d’abord au couple, parce que c’est là que la répétition fait le plus mal. Mais elle traverse tous les liens. L’ami qui est toujours celui qu’on vient voir quand ça ne va pas, et que personne n’appelle pour son anniversaire. La salariée qui, dans chaque nouveau poste, finit par devenir l’indispensable que l’on surcharge, puis s’effondre. L’homme qui se brouille avec chacun de ses associés au bout de trois ans. Le scénario a souvent un rôle central : sauver, attendre, s’effacer, se battre, partir le premier.
Ces rôles se répondent d’une personne à l’autre. Celui qui sauve rencontre celui qui a besoin d’être sauvé ; celui qui poursuit rencontre celui qui se dérobe. Le triangle de Karpman, qui décrit les positions de persécuteur, de sauveur et de victime, montre bien comment chacun peut passer de l’une à l’autre au cours d’une même dispute ; il est présenté dans les conflits à répétition. Les liens familiaux, où ces rôles se forment souvent, sont traités dans les relations familiales difficiles.
Quiz pédagogique : quel scénario me ressemble le plus ?
Cinq questions pour repérer, parmi cinq scénarios fréquents, celui qui ressemble le plus à votre façon de vivre les liens proches. Pensez à vos relations amoureuses, ou à défaut à vos amitiés importantes. C’est un quiz pédagogique, ni test validé ni diagnostic, et rien n’est enregistré.
Deux ans plus tard : le calme qui inquiète
Exemple fictif, suite
Deux ans ont passé. Léa a rencontré Julien. Il rappelle quand il l’a dit. Il propose des week-ends à l’avance. Il lui demande comment s’est passée sa journée, et il écoute la réponse. Au troisième mois, Léa arrive en séance troublée : « Je m’ennuie un peu. Il n’y a pas de papillons. Je me demande si ce n’est pas un signe que ce n’est pas le bon. » Le vendredi précédent, elle s’est surprise à relire de vieux messages de Romain.
Que pourrait faire Léa ?
Cette scène est l’une des plus fréquentes et des plus délicates du travail sur la répétition. On croit souvent que sortir du scénario consiste à rencontrer enfin « la bonne personne ». En réalité, le moment décisif arrive souvent après : quand la bonne personne est là, et qu’elle ne déclenche pas les émotions auxquelles on était habitué. Il faut alors apprendre à aimer sans l’adrénaline du manque. C’est un apprentissage, et il a ses jours d’ennui.
Sortir du scénario, étape par étape
Il n’y a pas de bouton qui arrête une répétition. Il y a un travail, qui alterne compréhension et action. En séance, ces étapes reviennent presque toujours, rarement dans cet ordre.
Écrire l’histoire de ses histoires. Comme Léa, mettre côte à côte ses relations importantes, en quelques mots par moment clé. Ce qui revient saute souvent aux yeux sur le papier, alors qu’on ne le voyait pas dans la vie.
Repérer le moment de bascule. Chaque scénario a un instant où tout se joue : le premier silence de l’autre, la première demande d’engagement, la première dispute. C’est là qu’il faut porter l’attention.
Nommer ce qui s’allume à ce moment-là. Une peur, une honte, une colère, une sensation dans le corps. Puis se demander quand on l’a ressentie pour la première fois. Le souvenir qui vient n’est pas toujours spectaculaire ; il est souvent très ancien.
Ralentir d’un geste. Au moment de bascule, faire une seule chose autrement : ne pas envoyer le troisième message, rester au lieu de partir, dire au lieu de se taire. Un seul geste suffit à faire bouger le scénario, et il coûte cher les premières fois.
Supporter l’inconnu. Ce qui suit un geste nouveau est, par définition, inconnu. Il arrive qu’on se sente plus mal pendant un temps, avant d’aller mieux. C’est le signe que quelque chose change, pas le signe qu’on s’est trompé.
Vrai ou faux : cinq idées sur la répétition
Affirmation 1
« Si je tombe toujours sur les mêmes, c’est que je les attire. »
En partie seulement. On ne les attire pas comme un aimant : on les remarque davantage, on est davantage attiré par eux, et l’on reste parfois plus longtemps. Mais personne n’est responsable de la façon dont un autre le traite.
Affirmation 2
« La répétition vient de l’enfance, donc on ne peut rien y faire. »
C’est l’inverse. Si le scénario a été appris, il peut être compris et modifié. Les modèles d’attachement évoluent au fil des relations et du travail thérapeutique, à tout âge.
Affirmation 3
« On peut répéter le même scénario en amitié et au travail. »
Oui. Le même rôle (sauver, s’effacer, se battre, partir) se retrouve souvent dans tous les liens importants, avec des variantes.
Affirmation 4
« Pas d’étincelle avec quelqu’un de gentil, c’est qu’il n’est pas fait pour moi. »
Pas forcément. L’étincelle naît parfois de la reconnaissance d’un scénario douloureux. Le calme peut paraître fade parce qu’il est nouveau. Il vaut la peine de se donner du temps avant de conclure.
Affirmation 5
« Comprendre d’où vient le scénario suffit à le faire disparaître. »
Comprendre est nécessaire, mais rarement suffisant. Il faut aussi repérer le scénario au moment où il se déclenche, agir autrement, et souvent retraiter les souvenirs qui lui donnent sa force.
Quand la répétition met en danger
Certaines répétitions ne sont pas seulement décevantes : elles exposent à la violence. Des relations successives avec des partenaires qui contrôlent, humilient, isolent, frappent. Des ruptures suivies de retours, chaque fois plus coûteux. Dans ces situations, la priorité n’est pas de comprendre le scénario, mais de se protéger, et le travail sur la répétition vient ensuite. Les mécanismes de l’emprise sont décrits dans l’emprise ; la difficulté à quitter une relation qui fait mal, dans les relations toxiques et la dépendance affective.
Si vous allez très mal
En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Notre travail avec la répétition
La répétition est au cœur de l’écoute analytique depuis ses débuts, et pour une raison très concrète : elle finit toujours par se rejouer dans la relation avec le thérapeute. La peur qu’il se lasse, l’envie d’arrêter juste avant les vacances, la conviction qu’il préfère d’autres patients, le besoin d’être parfait en séance. Freud voyait dans ce transfert une sorte d’aire de jeu, où le scénario peut se déployer sans conséquence et, surtout, être parlé au moment même où il se produit. C’est souvent là que le travail devient le plus vivant : on n’analyse plus une histoire passée, on regarde ensemble ce qui se passe maintenant.
L’EMDR apporte un autre levier. À partir de l’émotion du moment de bascule, on cherche, avec une technique appelée pont d’affect, le souvenir le plus ancien où l’on a ressenti la même chose, puis on le retraite. Quand ce souvenir perd sa charge, le scénario perd une partie de sa force. Lorsque l’histoire comporte des blessures lourdes, on commence par évaluer leurs traces, sur le plan psycho-traumatique et parfois dissociatif. Le psychothérapeute, qui s’est spécialisé dans le trauma, conduit ce travail avec précaution. Les outils des TCC complètent ce travail : un carnet des situations où le scénario s’allume, des expériences comportementales pour tester autre chose, une attention aux pensées automatiques (« il va partir »).
Concrètement
Lors d’une première rencontre, qui ne vous engage pas, vous racontez ce qui revient dans votre vie. On peut ensuite travailler seul, ou mêler au travail individuel des rendez-vous de couple de 80 minutes ; l’un des partenaires peut aussi mener une EMDR pour lui-même pendant que le couple est suivi. De loin en loin, nous regardons ensemble ce qui a bougé. Au cabinet ou en téléconsultation. Voir l’EMDR et les blessures d’attachement.
Questions fréquentes sur la répétition dans les relations
Pourquoi mes histoires d’amour se ressemblent-elles toutes ?
Le plus souvent, parce qu’un scénario appris tôt guide, sans qu’on le sache, ce qui nous attire, ce que l’on remarque chez l’autre et la façon dont on se comporte avec lui. Ce qui est familier ressemble à de l’amour, même quand cela fait souffrir. Repérer ce scénario est la première étape pour s’en dégager.
Qu’est-ce que la compulsion de répétition ?
C’est le nom donné par Freud, en 1920, à la tendance à reproduire des situations douloureuses de son passé, sans le savoir et sans le vouloir. Il l’observait chez des personnes dont toutes les relations prenaient le même tour, et qui se croyaient poursuivies par un destin. La psychanalyse considère que ce qui ne peut pas être remémoré se répète en actes, et que le mettre en mots permet de s’en dégager.
Est-ce que l’EMDR peut aider à sortir d’un schéma répétitif ?
Oui, souvent. Quand un scénario s’appuie sur des souvenirs anciens encore chargés, l’EMDR permet de les retraiter. On part de l’émotion ressentie au moment où le scénario se déclenche, on retrouve les souvenirs qui y sont liés, et l’on travaille sur eux. Au cabinet, elle s’associe à l’écoute analytique et, selon les besoins, aux outils des TCC.
Pourquoi les personnes gentilles m’ennuient-elles ?
Souvent parce que leur constance ne déclenche pas les émotions auxquelles vous êtes habitué : l’attente, le doute, l’intensité des retrouvailles. Le calme paraît fade parce qu’il est nouveau. Cela ne veut pas dire que toute personne gentille vous conviendra, mais qu’il vaut la peine de se donner du temps avant de conclure.
Combien de temps faut-il pour changer un schéma relationnel ?
Cela dépend de l’ancienneté du scénario, de ce qu’il protège et de ce qu’il a coûté. Il n’y a pas de durée type. Ce qui est sûr, c’est que les changements commencent souvent par de petits gestes, bien avant que le scénario ne disparaisse, et que nous prenons régulièrement le temps de mesurer avec vous ce qui a changé.
La même histoire revient, avec d’autres visages, et vous ne voulez plus la vivre ? Venez la raconter. Nous chercherons ensemble ce qu’elle répète, et comment s’en dégager. Au cabinet ou en téléconsultation.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.