Les jeux d’exercice
Dès les premiers mois : répéter un geste pour le plaisir de le maîtriser. Taper, remplir et vider, sauter sur un pied. L’adulte qui fait rebondir une balle contre un mur joue encore ainsi.
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Un jeune Suisse qui étudiait les escargots, une analyse de huit mois avec Sabina Spielrein, un congrès où Freud fumait à côté de lui, puis soixante ans passés à écouter les enfants se tromper. Jean Piaget n’était pas psychanalyste. Mais il a appris à tous ceux qui reçoivent des enfants une chose essentielle : un enfant ne pense pas « moins bien » qu’un adulte, il pense autrement. Ce qu’il a découvert, ce qui a été corrigé depuis, et à quoi il nous sert au cabinet.
Vers 1920, à Paris, un jeune homme de vingt-trois ans fait passer des tests de raisonnement à des écoliers, pour les étalonner. Au lieu de compter les bonnes réponses, il s’intéresse aux mauvaises. Pourquoi tous les enfants de cet âge se trompent-ils de la même façon ? Ce déplacement du regard, de la réussite vers l’erreur, est exactement ce qui nous rend Jean Piaget si proche.
Freud avait fait la même chose avec les lapsus et les rêves : prendre au sérieux ce qui rate, parce que ce qui rate révèle une organisation cachée. Quand un enfant de cinq ans affirme qu’il y a plus d’eau dans le verre haut et étroit, il ne dit pas une bêtise : il montre comment son intelligence est construite à ce moment de sa vie. L’erreur de l’enfant n’est pas un manque, c’est une fenêtre.
On l’aime aussi pour sa méthode, qu’il appelait la méthode clinique. Il ne posait pas une question pour cocher une case : il suivait l’enfant, relançait, proposait une contre-suggestion, écoutait la justification. C’est encore ainsi qu’on fait passer un bon bilan, et qu’on écoute un enfant en séance : sans corriger trop vite.
Piaget nous sert tous les jours avec les enfants : pour choisir les mots d’une explication, pour comprendre une peur ou une culpabilité qui suit la logique de son âge, pour distinguer une difficulté d’apprentissage d’une souffrance affective, et pour lire un bilan sans réduire l’enfant à un chiffre. Voir la psychothérapie de l’enfant et de l’adolescent.
Piaget décrit l’intelligence comme une construction par étages. Chaque stade intègre le précédent au lieu de l’effacer, et l’ordre est le même pour tous les enfants, même si l’âge varie. Les âges donnés ici sont des repères moyens, pas des normes : un enfant « en avance » ou « en retard » d’un an n’a, le plus souvent, rien d’inquiétant. Faites glisser le curseur.
C’est l’expérience la plus célèbre de Piaget, menée avec Bärbel Inhelder. Deux verres identiques, remplis à la même hauteur : l’enfant vérifie qu’il y a « pareil ». Puis, sous ses yeux, on verse l’un des deux dans un verre plus haut et plus étroit. Regardez.
L’enfant de cinq ans regarde très bien. Il regarde même trop bien un seul détail, la hauteur : Piaget dit qu’il est centré. Il ne fait pas encore l’opération inverse, reverser l’eau en pensée. Vers sept ans apparaissent trois arguments, qui intéressent le clinicien plus que la bonne réponse : « on n’a rien ajouté ni enlevé » (l’identité), « on peut le remettre » (la réversibilité), « il est plus haut mais plus maigre » (la compensation).
Sept jetons rouges en face de sept bleus : « autant ». On écarte les bleus : avant six ou sept ans, beaucoup affirment qu’il y a maintenant plus de bleus. Savoir réciter la comptine jusqu’à vingt ne suffit pas.
Deux boules identiques ; on en roule une en boudin. « Il y en a plus, il est plus long », ou « moins, il est plus mince ». La conservation de la matière s’installe à peu près en même temps que celle des liquides.
L’enfant qui sait que le boudin contient autant de pâte peut encore penser qu’il pèse plus lourd. Piaget appelait cela un décalage horizontal : la même logique ne s’applique pas d’un coup à tous les contenus.
La boule et le boudin feront-ils monter l’eau autant ? Comprendre que la place occupée ne change pas suppose de coordonner plusieurs dimensions à la fois, à l’entrée dans les opérations formelles.
Dans La formation du symbole chez l’enfant (1945), Piaget distingue trois familles de jeux, qui apparaissent l’une après l’autre et coexistent ensuite toute la vie.
Dès les premiers mois : répéter un geste pour le plaisir de le maîtriser. Taper, remplir et vider, sauter sur un pied. L’adulte qui fait rebondir une balle contre un mur joue encore ainsi.
De deux à six ou sept ans, leur apogée : faire semblant, la dînette, le docteur, les combats de figurines. L’enfant transforme le réel selon ses désirs et rejoue ce qui l’a touché.
Vers sept ans et après : billes, marelle, jeux de société, sport. La règle se respecte, puis se discute et se change si tout le monde est d’accord. Une école de la vie collective.
Pour Piaget, le jeu symbolique est d’abord de l’assimilation pure : l’enfant plie le monde à ce qu’il est. Le bâton n’a pas besoin de ressembler à un cheval ; il suffit qu’on veuille galoper. Mais il remarque aussi, et c’est là qu’il croise la psychanalyse, que ce jeu sert à « liquider » des situations pénibles, à revivre en maître ce qu’on a subi. L’enfant qui vient d’avoir une piqûre fait la piqûre à sa poupée, avec beaucoup de sérieux et un peu de plaisir.
L’enfant qui joue développe ses perceptions, son intelligence, ses tendances à l’expérimentation.
Un garçon de quatre ans, dont les parents se séparent, installe à chaque séance deux maisons de cubes aux deux bouts du tapis. Un petit personnage fait le trajet, se perd en chemin, et un camion de pompiers le retrouve. Il ne parle pas de la séparation, et personne ne lui demande de le faire. Le praticien joue le pompier quand on le lui demande, commente à peine (« il a eu peur de ne plus savoir où aller »), et voit, au fil des semaines, le personnage se perdre de moins en moins longtemps. Exemple composite.
C’est exactement ce que Melanie Klein, Winnicott et Dolto ont mis au centre de la psychanalyse d’enfants : le jeu comme équivalent de l’association libre, comme espace « transitionnel », comme parole. Piaget en donne l’ossature cognitive, eux l’épaisseur affective. Voir Melanie Klein, Winnicott et Dolto.
L’égocentrisme intellectuel, chez Piaget, n’a rien à voir avec l’égoïsme : c’est l’incapacité, normale avant sept ans environ, à se représenter un autre point de vue que le sien. Dans l’épreuve des trois montagnes, décrite avec Bärbel Inhelder en 1948, on demande à l’enfant ce que voit une poupée placée de l’autre côté d’une maquette : avant sept ans, il choisit souvent sa propre vue. L’animisme prête vie et intention aux choses ; l’artificialisme pense que tout a été fabriqué ; le réalisme place le rêve dans la chambre. Piaget en a recueilli des dizaines d’exemples dans La représentation du monde chez l’enfant (1926). Retournez les cartes.
L’animisme ne disparaît pas tout à fait à sept ans. L’adulte qui insulte son imprimante, supplie sa voiture de démarrer ou remercie la machine à café qui a enfin coulé n’a pas régressé au stade préopératoire. Il a juste eu une longue journée.
On oublie souvent que Piaget a connu la psychanalyse de l’intérieur. Entre 1918 et 1923, il en est tout proche : la clinique de Bleuler à Zurich, un long exposé sur la psychanalyse et la psychologie de l’enfant en 1920, puis Genève, où l’Institut Jean-Jacques Rousseau lit Freud avec curiosité. Claparède s’y intéresse depuis le début du siècle, et Sabina Spielrein y travaille.
Ancienne patiente de Jung, devenue médecin puis psychanalyste, membre de la Société psychanalytique de Vienne, Sabina Spielrein (1885-1942) publie dès 1912 un article sur la destruction comme cause du devenir, huit ans avant la pulsion de mort de Freud. À Genève, elle analyse le jeune Piaget pendant huit mois, en 1921 selon la plupart des sources. Piaget présentera cette analyse comme surtout « didactique », pour comprendre la méthode. Rentrée en Russie en 1923, elle sera assassinée avec ses deux filles par les nazis à Rostov-sur-le-Don en 1942. Les historiens discutent encore de leur influence réciproque.
En septembre 1922, Piaget, vingt-six ans, présente au congrès international de psychanalyse de Berlin une communication sur la pensée symbolique de l’enfant. Il racontera la scène dans ses entretiens avec Richard Evans : le trac devant un public si nombreux, et Freud assis à sa droite dans un fauteuil, fumant ses fameux cigares. Il ajoute une observation très piagétienne : la salle ne regardait pas l’orateur, elle guettait le visage de Freud pour savoir quoi penser. Ce fut, semble-t-il, leur seule rencontre.
Dans cet article de 1923, paru dans les Archives de psychologie, Piaget rapproche la pensée du jeune enfant, syncrétique et prélogique, de la pensée symbolique que Freud décrit dans le rêve : les deux procèdent par images, condensations, associations. Mais il propose déjà une autre explication : si le symbole déguise, ce n’est pas d’abord parce qu’une censure refoule, c’est parce que la pensée n’a pas encore les outils pour dire directement.
Au milieu des années 1920, Piaget s’éloigne de la pratique analytique et construit sa théorie de l’assimilation et de l’accommodation. Il ne rompt pas : La formation du symbole (1945) discute Freud page après page. En 1970, invité par l’Association psychanalytique américaine, il parle d’« inconscient affectif et inconscient cognitif » : nous ne savons pas comment nous pensons, pas plus que nous ne savons ce que nous désirons, explique-t-il en substance.
Piaget et les psychanalystes partagent une approche génétique (on comprend l’adulte par l’enfant qu’il a été), l’idée de stades, l’attention aux erreurs et aux détours. Ils se séparent sur l’objet. Piaget étudie le sujet qui connaît, et laisse volontairement de côté le désir, le conflit et l’angoisse : l’affectivité, disait-il, est l’énergie de la conduite, l’intelligence en est la structure. La psychanalyse étudie le sujet qui désire et qui souffre. Pour un clinicien d’enfants, il faut les deux.
Recevoir un enfant, ce n’est pas recevoir un adulte en plus petit. Piaget nous aide de quatre façons très concrètes.
Un bilan psychologique fait le point sur l’efficience intellectuelle, l’attention, la mémoire, la personnalité ou les émotions, puis débouche sur une proposition : psychothérapie, guidance parentale, orientation vers un orthophoniste ou un psychomotricien, aménagements scolaires. Le compte rendu est expliqué à la famille en mots simples. Voir les bilans au cabinet et le bilan psychologique en détail.
Très cité, donc très contesté : les critiques corrigent beaucoup, sans tout renverser.
En mesurant le temps de regard devant une scène impossible, Renée Baillargeon a suggéré dès les années 1980 que des bébés de quatre ou cinq mois s’attendent à ce qu’un objet caché existe encore. L’interprétation est discutée, mais Piaget a sans doute sous-estimé les tout-petits.
Margaret Donaldson a montré dans les années 1970 que si c’est un « méchant nounours » qui dérange les jetons par accident, bien plus d’enfants de quatre à six ans répondent « pareil ». L’enfant comprend mieux quand la situation a du sens pour lui.
Lev Vygotski, son contemporain russe, insistait sur l’adulte et le langage : ce qu’un enfant réussit aujourd’hui avec de l’aide, il le réussira demain seul.
Le psychologue français Olivier Houdé propose une relecture : l’enfant ne manque pas de logique, il doit apprendre à inhiber une stratégie trompeuse, comme « plus long, donc plus nombreux », qui reste active toute la vie.
L’enfant qui construit activement sa connaissance, la méthode clinique, les épreuves de conservation, la description du jeu et de la pensée magique, et l’ambition de relier biologie, psychologie et théorie de la connaissance.
Huit situations de la vie d’un enfant : devinez l’âge moyen auquel elles apparaissent, d’après Piaget. Rien n’est enregistré ni envoyé.
Cinq scènes de la vie de tous les jours. Pour chacune, choisissez le stade qui la décrit le mieux. Ce n’est pas un outil de diagnostic : un enfant n’est jamais tout entier dans un stade.
Non. Il a fait une analyse avec Sabina Spielrein en 1921, présenté une communication au congrès de psychanalyse de Berlin en 1922, et pratiqué quelques courtes cures dans sa jeunesse. Puis il a choisi l’étude de la construction de l’intelligence, en gardant une estime pour Freud et un dialogue critique avec la psychanalyse.
Non. Avant sept ans environ, c’est la règle, et les âges varient d’un enfant à l’autre. On consulte pour une difficulté durable qui gêne l’enfant à l’école ou dans sa vie, une souffrance visible ou une inquiétude de l’enseignant. Le médecin de l’enfant est le premier interlocuteur.
Piaget appelait cela, avec un brin d’ironie, « la question américaine », parce qu’on la lui posait à chaque conférence aux États-Unis. On peut favoriser le développement par le jeu, des expériences riches et des échanges, mais vouloir aller vite n’a guère d’intérêt : ce qui compte, c’est de bien habiter le stade où l’on est.
Pas directement : les tests de QI comme le WISC viennent de Binet et de Wechsler. Un bon bilan combine des scores et une observation clinique de la façon de penser.
L’égoïsme est une attitude morale. L’égocentrisme intellectuel est une limite de la pensée : ne pas encore pouvoir se représenter un autre point de vue. Un enfant de quatre ans peut être très généreux et parfaitement égocentrique : il offre à sa mère, pour son anniversaire, la petite voiture qu’il aime le plus.
Un premier rendez-vous permet d’entendre les parents, puis l’enfant, et de décider ensemble de ce qui est utile : quelques consultations, un bilan, une psychothérapie, une guidance parentale ou une orientation vers un autre professionnel. Au cabinet, à Colombes, aux Pavillons-sous-Bois et en Ardèche, ou en téléconsultation.
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La « loi de l’instrument », formulée par en 1964 puis reprise par dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.