Apprendre en agissant
L’enfant comprend ce qu’il manipule, expérimente, construit. Les jetons, les réglettes, les expériences de sciences en classe viennent de là.
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Il existe à Genève une institution presque centenaire qui a fait de l’éducation une affaire internationale, bien avant l’UNESCO. Jean Piaget l’a dirigée pendant près de quarante ans, en même temps qu’il révolutionnait la psychologie de l’enfant. Le praticien du cabinet est allé la visiter. Voici son histoire, ce que l’école doit à la psychologie de l’enfant, ce qui rapproche et sépare Piaget de la psychanalyse, et ce que tout cela change pour les enfants que nous recevons.

Pourquoi un psychothérapeute va-t-il visiter une organisation internationale consacrée aux programmes scolaires ? Parce qu’une bonne partie de ce que nous entendons en séance d’enfants passe par l’école : la peur d’y aller, la honte d’une mauvaise note, la lecture qui ne vient pas, le camarade qui harcèle, l’enseignant qui comprend ou qui ne comprend pas. Et parce que l’homme qui nous a appris à écouter la pensée des enfants, Jean Piaget, a passé près de quarante ans à la tête de cette maison.
Le Bureau international d’éducation, que l’on appelle le BIE (en anglais IBE), n’est ni une école ni un musée. C’est une institution de travail, aujourd’hui rattachée à l’UNESCO, qui aide les pays à penser ce que l’on enseigne et comment on l’enseigne. Y entrer, c’est mesurer qu’une question que nous posons chaque semaine au cabinet, « comment cet enfant apprend-il ? », a aussi une histoire mondiale.
Piaget n’était pas psychanalyste, mais il a fait une analyse, parlé devant Freud, et il a dialogué avec la psychanalyse toute sa vie. Surtout, il partage avec elle une conviction : l’enfant n’est pas un adulte inachevé, il a une pensée propre. La page Piaget et la psychanalyse raconte l’homme et ses stades ; celle-ci raconte l’institution et l’école.
Du petit bureau privé de 1925 à l’institut de l’UNESCO, quinze dates pour un siècle d’éducation.
En 1929, des gouvernements confient la première organisation intergouvernementale de l’éducation à un spécialiste des mollusques de trente-trois ans. Genève a toujours eu le sens du pari, et celui-ci a plutôt bien tourné.
On imagine Piaget dans son laboratoire, entouré d’enfants et de verres d’eau. Il faut aussi l’imaginer présidant des séances internationales, rédigeant des rapports pour des ministres, négociant entre délégations. Pendant près de quarante ans, il mène les deux vies de front, avec ses fidèles collaborateurs, Pedro Rosselló au BIE, Bärbel Inhelder au laboratoire.
Le BIE de Piaget recueille et compare les systèmes éducatifs du monde entier, publie chaque année un annuaire international de l’éducation, et prépare les conférences où les États adoptent des recommandations sur l’enseignement des mathématiques, la formation des maîtres, l’école rurale, l’éducation des filles. Dans un discours de 1934, au milieu d’une Europe qui glisse vers la guerre, il affirme en substance que seule l’éducation peut préserver nos sociétés d’un effondrement, brutal ou progressif. Le mot paraît grandiloquent ; l’époque lui donnait raison.
On ne connaît un objet qu’en agissant sur lui et en le transformant.
Ce qu’il défend au BIE découle directement de sa psychologie : l’enfant apprend en agissant, en cherchant, en se trompant, en coopérant avec d’autres enfants. Une école qui se contente de faire répéter des réponses toutes faites forme des esprits dociles, pas des esprits capables d’inventer. En 1948, dans son texte pour l’UNESCO, il soutient que le droit à l’éducation n’est pas seulement le droit d’aller à l’école, mais celui d’y développer pleinement ses fonctions mentales. Une idée qui n’a pas pris une ride.
Le mot curriculum désigne bien plus qu’un programme scolaire : c’est l’ensemble de ce qu’une société décide de transmettre à ses enfants, des savoirs, des compétences, des valeurs, et la manière de l’organiser dans le temps. Le BIE aide les pays à concevoir, réformer et évaluer leurs curricula, forme des responsables éducatifs, et anime un réseau de recherche et d’échanges. Il se définit comme un point focal mondial et une plateforme de connaissances, de dialogue et de coopération sur le curriculum.
Concrètement, il travaille sur des questions qui résonnent avec notre pratique : comment rendre l’école plus inclusive pour les enfants en situation de handicap ou porteurs de troubles des apprentissages, comment intégrer le bien-être et la santé mentale dans l’enseignement, comment former des enseignants à reconnaître les différences entre élèves. Il conserve aussi une précieuse mémoire de l’éducation mondiale, dont les archives de l’époque Piaget.
Pour découvrir ses missions et ses publications, le site officiel est en français : Bureau international d’éducation de l’UNESCO.
Au début du XXe siècle, l’école européenne est souvent une affaire de discipline, de récitation et de punitions. Les pédagogues genevois de l’« éducation nouvelle » veulent une école « sur mesure », selon le titre d’un livre de Claparède (1920), adaptée à l’enfant plutôt que l’inverse. La psychologie de l’enfant, celle de Piaget mais aussi celle de la psychanalyse, leur fournit des arguments. Voici six idées qui nous paraissent évidentes aujourd’hui, et qui ne l’étaient pas.
L’enfant comprend ce qu’il manipule, expérimente, construit. Les jetons, les réglettes, les expériences de sciences en classe viennent de là.
Une erreur régulière n’est pas une faute morale : elle montre comment l’enfant raisonne. Corriger sans comprendre l’erreur, c’est perdre l’occasion de l’aider. Les enseignants parlent aujourd’hui d’« erreur constructive ».
On ne propose pas d’abstraction à un enfant qui a encore besoin de concret. Les programmes de mathématiques, du dénombrement aux équations, suivent en partie la progression décrite par Piaget.
Dans Le jugement moral chez l’enfant (1932), Piaget montre que la coopération entre enfants, plus que l’autorité adulte, fait naître une morale du respect mutuel. Le travail en groupe y trouve sa justification.
Le jeu n’est pas une récréation volée au travail : c’est une manière de penser et de digérer ce qui arrive. L’école maternelle française, qui fait une large place au jeu, en est une héritière.
Un enfant angoissé, humilié ou en deuil apprend mal. Piaget le disait à sa façon (l’affectivité est l’énergie de l’intelligence), la psychanalyse l’a montré en détail. Anna Freud consacrait dès 1930 des conférences aux éducateurs.
Ces idées ont aussi produit des excès : des méthodes « actives » appliquées sans structure, ou une lecture trop rigide des stades. Les recherches récentes en sciences cognitives rappellent qu’un enseignement explicite et guidé reste indispensable pour beaucoup d’apprentissages, notamment la lecture.
Genève, dans les années 1920, est un carrefour. À l’Institut Rousseau, on lit Freud depuis longtemps, Sabina Spielrein y enseigne, et le pasteur zurichois Oskar Pfister promeut une « pédagogie psychanalytique ». Piaget se forme dans ce bain avant de prendre sa propre route. Cliquez sur une zone du schéma.
Les deux traditions se sont souvent ignorées, parfois méprisées. Au cabinet, nous pensons qu’elles se complètent. Devant un enfant qui ne veut plus aller à l’école, la question piagétienne (« que comprend-il de ce qu’on lui demande ? ») et la question analytique (« qu’est-ce que l’école représente pour lui, de quoi a-t-il peur ? ») sont toutes deux nécessaires. L’une sans l’autre risque de passer à côté de l’enfant.
Retournez les cartes pour démêler le vrai du faux.
Une grande partie des consultations d’enfants et d’adolescents commence par une phrase sur l’école : « il ne veut plus y aller », « elle n’arrive pas à lire », « il est dans la lune », « elle a mal au ventre tous les lundis ». Derrière ces phrases se cachent des situations très différentes, qu’il faut démêler avant de proposer quoi que ce soit.
Le bilan psychologique sert à faire ce tri : il évalue l’efficience intellectuelle, l’attention, la mémoire, et s’intéresse à la vie affective de l’enfant. Ses conclusions sont expliquées aux parents et, avec leur accord, peuvent être partagées avec l’école pour obtenir des aménagements. Voir les bilans, le bilan psychologique en détail et la psychothérapie de l’enfant.
Un garçon de dix ans a mal au ventre chaque dimanche soir. Les examens médicaux sont normaux. Au fil des entretiens, il raconte qu’un camarade se moque de sa lecture lente, qu’il fait semblant de ne pas avoir fait ses devoirs plutôt que de lire à voix haute. Le bilan confirme une dyslexie jamais repérée. La rééducation orthophonique, quelques aménagements en classe et des séances pour reprendre confiance changent l’année. Ni « tout psychologique », ni « tout cognitif ». Exemple composite.
Huit questions, une explication à chaque fois. Rien n’est enregistré ni envoyé.
Le BIE est une institution de travail, pas un musée ouvert en continu. Il organise des événements, des expositions et des rencontres, notamment autour de son centenaire. Le plus simple est de consulter son site officiel avant tout déplacement.
Le BIE est plus ancien que l’UNESCO, créée en 1945. Les deux collaborent dès 1947, et le BIE devient partie intégrante de l’UNESCO en 1969, en gardant une autonomie intellectuelle. C’est aujourd’hui son institut spécialisé dans le curriculum.
Non, il était psychologue et épistémologue. Mais il a dirigé le BIE pendant près de quarante ans, écrit plusieurs textes sur l’éducation, comme Psychologie et pédagogie (1969), et ses travaux ont profondément influencé la formation des enseignants dans le monde entier.
Par un échange avec l’enseignant et le médecin de l’enfant, qui peuvent orienter vers un bilan orthophonique, psychomoteur ou psychologique. Le bilan permet de distinguer un trouble des apprentissages, une difficulté d’attention ou une souffrance émotionnelle, souvent mêlés. Voir les bilans au cabinet.
Oui, très tôt. Anna Freud fait en 1930 des conférences pour les éducateurs, Oskar Pfister développe une pédagogie psychanalytique, Françoise Dolto s’intéressera plus tard aux enfants à l’école et en dehors. Aujourd’hui, la psychanalyse éclaire surtout ce que l’école représente pour un enfant, et ce qui peut l’empêcher d’apprendre.
Un premier rendez-vous permet d’entendre les parents et l’enfant, de faire le point sur ce qui se passe à l’école et à la maison, et de décider ensemble s’il faut un bilan, un suivi ou une orientation vers un autre professionnel. Au cabinet, à Colombes, aux Pavillons-sous-Bois et en Ardèche, ou en téléconsultation.
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La « loi de l’instrument », formulée par en 1964 puis reprise par dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.