Bion : contenant, rêverie, appareil à penser les pensées
Un bébé hurle à trois heures du matin. Sa mère le prend, le berce, lui parle, et le cri se défait peu à peu. Que s’est-il passé ? Wilfred Bion a passé sa vie à répondre à cette question, et sa réponse a renouvelé la manière dont la psychanalyse comprend la pensée elle-même : penser n’est pas d’abord une affaire de volonté, c’est ce qui devient possible quand quelqu’un a pu recevoir, puis transformer, ce qu’on ne savait pas supporter. Chef de char pendant la Grande Guerre, médecin, observateur de groupes, analyste de patients psychotiques, il passe pour difficile à lire et se révèle passionnant à écouter. Voici une entrée dans son œuvre par la porte la plus accueillante.
Pourquoi on le lit
Parce qu’il a décrit, avec une sobriété déroutante, ce que bien des personnes vivent sans pouvoir le dire : des émotions qui ne deviennent jamais des pensées. Quelqu’un raconte qu’il « sent » sans savoir quoi, que tout déborde ou que tout s’éteint, qu’il n’arrive ni à rêver ni à imaginer demain. Bion offre un modèle pour entendre cela : la capacité de penser n’est pas un don tombé du ciel, elle se construit dans une relation, à partir du moment où quelqu’un a pu recevoir ce qui était insupportable et le rendre supportable.
On le lit aussi pour son parcours, qui n’a rien d’un cabinet feutré. Chef de char en 1917, médecin, observateur de groupes de soldats puis de groupes de patients, analyste de personnes psychotiques, enfin explorateur de la connaissance elle-même, il a changé de terrain plusieurs fois sans jamais prétendre avoir clos un sujet. Beaucoup de ses lecteurs conseillent de commencer par le milieu : la mère, le bébé, la nuit. Le reste s’éclaire ensuite.
Reconnaissons-le, il a la réputation d’un auteur ardu. Des signes ♀ et ♂, une grille à lignes et colonnes, une lettre O : il y a de quoi décourager un lecteur de bonne volonté. Cette page prend le chemin inverse. Elle part de scènes ordinaires, une réunion qui s’enlise, un enfant qui pleure, une soirée qui tourne mal, puis elle monte vers les notions techniques, avec des repères pour ne pas se perdre.
Une vie en treize dates
Un enfant né en Inde, un jeune officier de chars, un médecin tardif, un psychanalyste qui a vécu une dizaine d’années en Californie : peu de parcours ressemblent moins à une carrière tracée d’avance.
- 1897Naissance le 8 septembre à Mathura, en Inde alors britannique, où son père travaille comme ingénieur. À huit ans, il est envoyé en pension en Angleterre, au Bishop’s Stortford College.
- 1916Engagé à dix-huit ans, il sert dans le corps des chars de l’armée britannique, en France. Sa conduite à Cambrai, en 1917, lui vaut la Distinguished Service Order ; il est aussi fait chevalier de la Légion d’honneur.
- 1930Après des études d’histoire au Queen’s College d’Oxford, terminées en 1921, il devient médecin à l’University College Hospital de Londres. Il se tourne vers la psychiatrie, rejoint la Tavistock Clinic et commence une première analyse avec John Rickman, que la guerre interrompt.
- 1942À l’hôpital militaire de Northfield, près de Birmingham, il dirige avec Rickman une aile d’instruction qui fonctionne par groupes. L’expérience dure six semaines. Un article commun paraît dans The Lancet en 1943.
- 1948À la Tavistock Clinic, il anime des groupes de thérapie jusqu’en 1961. Ses premiers articles sur les groupes paraissent dans la revue Human Relations entre 1948 et 1951.
- 1956Il dirige la London Clinic of Psychoanalysis, jusqu’en 1962. Après la guerre, sa formation analytique s’est poursuivie auprès de Melanie Klein.
- 1962Learning from Experience (Aux sources de l’expérience) : éléments bêta, fonction alpha, contenant et contenu. Il préside la Société britannique de psychanalyse de 1962 à 1965.
- 1965Transformations, où apparaît le O. La même année, il présente à la Société britannique son texte sur la mémoire et le désir, publié en 1967.
- 1968Il quitte Londres pour Los Angeles. Il donne cette année-là des séminaires à Buenos Aires, premiers d’une longue série de voyages.
- 1970L’Attention et l’interprétation (Attention and Interpretation) : la capacité négative, le travail sans mémoire ni désir.
- 1973Séminaires au Brésil, à Rio et à São Paulo, publiés sous le titre des Conférences brésiliennes (Brazilian Lectures) en 1973 et 1974.
- 1975Premier des trois volumes de A Memoir of the Future (Une mémoire du futur), récit imaginaire à mi-chemin du dialogue, du rêve et de la science-fiction, complété en 1977 et 1979.
- 1979De retour à Oxford en septembre, il y meurt le 8 novembre. Ses souvenirs de guerre, ses carnets de notes et d’autres textes sont publiés après sa mort.

- Dates
- 1897-1979
- Métiers
- officier de chars, médecin, psychiatre, psychanalyste de la Société britannique de psychanalyse
- Œuvres clés
- Recherches sur les petits groupes (1961), Aux sources de l’expérience (1962), Éléments de la psychanalyse (1963), Transformations (1965), Réflexion faite (1967), L’Attention et l’interprétation (1970), Une mémoire du futur (1975-1979)
- Concepts
- présupposés de base, contenant et contenu, rêverie, éléments bêta et alpha, fonction alpha, appareil à penser les pensées, capacité négative, O
- Pourquoi on le lit
- il montre que la pensée se construit à deux, et qu’écouter demande de ne pas se laisser guider par ce qu’on croit déjà savoir
Du char d’assaut aux groupes de Northfield
Bion a toujours écrit en homme qui a vu la peur de près. Engagé à dix-huit ans dans les chars, il commande un char en France à l’époque où ces machines viennent d’apparaître sur les champs de bataille. Ses souvenirs de cette période, rédigés bien plus tard, ont été publiés après sa mort, en anglais sous le titre The Long Week-End, puis en français sous celui de Mémoires de guerre. On peut y chercher ce qui nourrira plus tard son attention à la peur, à la panique et à ce qui fait tenir des hommes ensemble.
La Seconde Guerre mondiale lui offre un laboratoire. À l’hôpital militaire de Northfield, près de Birmingham, il prend en 1942, avec le psychanalyste John Rickman, la direction de l’aile consacrée à l’instruction et à la réadaptation. Une centaine d’hommes, démoralisés ou en difficulté, y sont placés. Bion pose une règle simple : chacun doit appartenir à un groupe, et tous se retrouvent chaque jour pour une réunion d’ensemble, que l’on appelle la « parade ». Le but n’est pas de soigner chaque soldat à part : il est de faire du groupe lui-même un lieu où l’on s’occupe de ses propres tensions, et où se forme un bon esprit de corps.
- Six semaines : c’est court, de quoi voir qu’un groupe peut se prendre en charge, pas de quoi convaincre un état-major. Les autorités militaires mettent fin à l’expérience et mutent Bion et Rickman.
- L’année suivante, Siegmund Foulkes et d’autres reprennent l’idée à Northfield. On parle depuis du premier et du second « Northfield », deux expériences qui ont compté pour la psychothérapie de groupe.
- Un hommage rédigé peu après la mort de Bion rapporte que ceux qui avaient participé à l’aventure en avaient gardé un très bon souvenir.
Après Northfield, Bion travaille à la sélection des officiers, où l’on observe des candidats en groupe, puis il retrouve la Tavistock Clinic. Au sortir de la guerre, il reprend sa formation analytique auprès de Melanie Klein, dont il deviendra l’un des élèves les plus originaux. Les deux fils, le groupe et l’inconscient kleinien, se rejoignent peu à peu : ce qu’il observe chez des hommes réunis, et ce qu’il apprend de la vie psychique la plus précoce, lui servira de matière pour tout le reste de son œuvre.
Les groupes : travailler, ou faire comme si
De 1948 à 1961, à la Tavistock Clinic, Bion anime des groupes de thérapie et note ce qui s’y passe. Il en tire un livre, Recherches sur les petits groupes (Experiences in Groups), qui rassemble des articles parus dès 1948. Sa thèse tient en une phrase : un groupe fonctionne toujours à deux niveaux à la fois. Le premier est celui de la tâche, de la réalité, du temps qui passe. Le second est celui d’émotions primitives partagées, qui peuvent aider la tâche ou la saboter. Quand ces émotions s’organisent, elles prennent la forme de ce qu’il appelle un présupposé de base : une sorte de volonté collective, anonyme et inconsciente, qui conduit le groupe à se comporter comme s’il s’était réuni pour autre chose que sa tâche officielle.
Bion en décrit trois, et un quatrième mode, celui du groupe qui travaille. Cliquez sur les onglets.
Se tenir à la tâche
Le groupe de travail s’occupe de ce pour quoi il est réuni. Il accepte la réalité, le temps, la frustration de ne pas tout régler en une séance, et il sait apprendre de l’expérience. Pour Bion, ce n’est pas un groupe d’un côté et des groupes « malades » de l’autre : tout groupe a ces deux faces, et la part de travail reste présente même dans les moments les plus chaotiques.
On attend que quelqu’un nous nourrisse
Le groupe se comporte comme s’il s’était réuni pour être soutenu, guidé, protégé par quelqu’un : un chef, un expert, une institution, parfois une doctrine. Cela rassure, et cela fige : comme le chef est forcément imparfait, la déception, puis le reproche, ne sont jamais loin.
On se bat, ou on s’enfuit
Le groupe se conduit comme s’il fallait lutter contre quelque chose ou le fuir : un ennemi, extérieur ou intérieur, réel ou imaginaire. Un meneur qui désigne la cible est suivi sans discussion. Le groupe se sent alors uni, au prix d’une pensée qui se rétrécit.
On espère que deux d’entre nous sauveront les autres
Le groupe se comporte comme si deux de ses membres, ou deux sous-groupes, allaient donner naissance à quelque chose qui sauvera tous les autres. Ce qui compte, c’est l’espoir : l’événement, la personne ou l’idée à venir, qui réglera tout un jour. Un espoir qui, pour rester espoir, ne doit jamais se réaliser.
Ces mouvements ne se suivent pas dans un ordre fixe. Un groupe passe de l’un à l’autre, parfois en quelques minutes, et le groupe de travail reprend la main dès qu’il le peut. Chacun a vu des réunions où l’on attend le directeur, puis où l’on se ligue contre le service voisin, puis où l’on espère l’arrivée du nouveau logiciel qui réglera tout. Bion aurait reconnu les trois, et sans doute souri du logiciel.
Un petit jeu : quel mouvement anime votre dernière réunion ?
Six scènes de la vie ordinaire, quatre réactions possibles à chaque fois. Choisissez la plus probable dans les groupes que vous connaissez : équipe, famille, association, classe.
Contenant, contenu, rêverie
Une scène de nuit
Revenons au bébé qui hurle. Qu’est-ce qui l’apaise ? Pas une explication : il n’en comprend aucune. Pour Bion, il s’est passé ceci. Le nourrisson a envoyé en sa mère, comme on jette une chose brûlante, un état qu’il ne pouvait pas supporter, par exemple l’impression de mourir. Melanie Klein appelait cela l’identification projective ; Bion y voit surtout une forme de communication, l’une des plus précoces qui soient. La mère reçoit cet état, le ressent un peu, le pense, et le rend sous une forme que le bébé peut garder : une voix, un geste, un rythme, un mot.
Bion nomme rêverie la disposition de la mère, ou de toute personne qui s’occupe du bébé, à accueillir ainsi les états de l’enfant, dans une attention ouverte, sans s’en défendre. La rêverie, ce n’est pas la rêvasserie : c’est une façon d’être en lien, par le corps et les émotions, avant le langage.
Quand personne ne reçoit
Si la mère ne peut pas recevoir, parce qu’elle est elle-même débordée, absente ou terrifiée, le bébé récupère non pas sa peur adoucie, mais sa peur privée de sens. Bion parle alors d’une terreur sans nom. Il n’y a pas de faute à chercher : il y a des situations où personne n’a pu faire ce travail à temps, et des personnes qui, adultes, portent encore des états qui n’ont jamais été reçus.
Deux signes, une relation
Bion note la relation entre ce qui reçoit et ce qui est reçu avec deux signes très simples : ♀ pour le contenant, ♂ pour le contenu. La notion de contenant et de contenu est développée dès Aux sources de l’expérience, en 1962. L’important n’est pas le dessin, c’est que le rapport n’est jamais figé : un contenant se laisse transformer par ce qu’il contient, et un contenu cherche un contenant à sa taille. Le bébé grandit, mais la mère aussi : elle apprend son enfant.
Dans L’Attention et l’interprétation (1970), il distingue trois façons dont contenant et contenu peuvent se rapporter l’un à l’autre. Le lien symbiotique profite aux deux, qui y trouvent chacun de quoi grandir. Le lien commensal est celui où deux partagent un troisième terme, au bénéfice de tous. Le lien parasitaire, lui, produit quelque chose qui détruit chacun des trois. On comprend pourquoi la notion a servi hors du cabinet : à regarder une famille, une équipe, un couple, on se demande souvent si ce qui s’y échange fait grandir ou abîme.
Chez Winnicott
Le holding est le portage physique et psychique du bébé, ce qui l’empêche de tomber sans fin. L’accent est mis sur l’environnement qui porte et sur la continuité d’être.
Chez Bion
Le contenant est ce qui reçoit une émotion brute et la transforme en quelque chose de pensable. L’accent est mis sur le travail psychique qui rend la pensée possible.
Les deux auteurs se côtoient : ils ont tous deux présidé la Société britannique de psychanalyse, Winnicott de 1956 à 1959, Bion de 1962 à 1965, puis Winnicott de nouveau de 1965 à 1968. Leurs mots sont voisins sans être les mêmes. La page consacrée à Winnicott développe le holding, le doudou et la mère suffisamment bonne.
Éléments bêta, éléments alpha, au curseur
Pour décrire la transformation qu’opère la rêverie, Bion invente un vocabulaire volontairement neutre, presque algébrique. Les éléments bêta sont les impressions sensorielles et émotionnelles brutes, non digérées : on ne peut ni les rêver, ni les mémoriser, ni les penser. Elles pèsent, elles s’expulsent, elles s’agissent. La fonction alpha est ce qui les transforme en éléments alpha : des images, des scènes, des matériaux qui peuvent être mémorisés, rêvés, reliés les uns aux autres. D’abord, c’est la mère qui l’assure ; peu à peu, l’enfant l’exerce lui-même.
Bion reste volontairement flou sur ce qu’est exactement cette fonction : c’est le nom d’un inconnu, à la manière du x d’une équation, qu’il pose pour pouvoir avancer. Il décrit aussi une barrière de contact, faite d’éléments alpha, qui sépare le monde des fantasmes de celui des perceptions du réel. Quand les éléments bêta s’accumulent faute de pouvoir être transformés, il parle d’un écran bêta : la pensée est alors comme encombrée de choses qui ne sont pas des pensées.
Faites glisser le curseur pour suivre le trajet d’une émotion, du bêta à l’appris.
Un appareil à penser les pensées
En 1961, au congrès de l’Association psychanalytique internationale d’Édimbourg, Bion présente « A Theory of Thinking », publié en 1962. Il y renverse l’ordre habituel des choses. On croit volontiers qu’un penseur produit des pensées ; Bion propose que ce soient les pensées qui, par leur pression, contraignent la psyché à se doter d’un appareil pour les penser.
Son scénario est simple. Le nourrisson attend le sein, c’est une attente en quelque sorte inscrite en lui. Quand le sein vient, l’attente et la réalité se rencontrent et le bébé est comblé. Mais quand le sein manque, l’absence est une épreuve. Deux voies s’ouvrent : fuir la frustration, en l’évacuant, ou la supporter. Si le bébé peut la supporter, notamment parce qu’une mère l’aide à y rester, l’absence devient une pensée : il y a un « non-sein » à penser, et l’appareil à penser se développe pour s’en occuper. Autrement dit, la pensée naît de la frustration supportée, non de la satisfaction.
Quand la pensée est insupportable
Dès 1957, dans « Differentiation of the Psychotic from the Non-Psychotic Personalities », Bion soutient que chacun abrite une part psychotique et une part non psychotique de sa personnalité, qui coexistent. En 1959, dans « Attacks on Linking », il décrit comment, quand la douleur de penser est trop vive, la psyché peut s’en prendre à ce qui relie : les perceptions entre elles, les pensées entre elles, les personnes entre elles. Les deux textes sont réunis dans Réflexion faite (Second Thoughts, 1967), avec « A Theory of Thinking ».
Un homme d’une quarantaine d’années consulte parce qu’il « n’arrive plus à rien relier ». Chaque fois que l’on rapproche deux choses qu’il a dites, il répond que cela n’a aucun rapport, et la conversation repart de zéro. Peu à peu, on comprend que relier lui coûte : relier, c’est se souvenir, et se souvenir fait mal. La tâche n’est pas de lui prouver le lien, mais d’abord de supporter avec lui l’ennui, la déception ou la colère qui surgissent quand un lien apparaît, jusqu’à ce qu’il puisse en garder un seul.
Cette lecture évite deux pièges. Le premier consiste à voir de la mauvaise volonté là où il y a de la douleur. Le second consiste à expliquer à la place de l’autre ce qu’il n’est pas encore capable de penser. Dans les deux cas, il s’agit de laisser à la personne le temps d’acquérir ou de retrouver ses propres moyens de penser.
Sans mémoire ni désir, jusqu’au O
Dans les années 1960, Bion passe de la question « comment pense-t-on ? » à une autre : comment un analyste peut-il écouter ? En 1965, il présente à la Société britannique un texte sur la mémoire et le désir, publié en 1967. Sa recommandation, déroutante, est de s’abstenir, pendant la séance, de la mémoire (ce que l’on sait déjà du patient, des séances précédentes, de la théorie) et du désir (le désir de guérir, de comprendre, d’obtenir un résultat). Le but n’est pas d’oublier le patient, mais de ne pas laisser un savoir déjà fait occuper la place où quelque chose de nouveau pourrait apparaître. On rapporte qu’il conseillait à ses élèves de lire pour pouvoir oublier.
La phrase de Keats, que Bion adopte et transforme, donne son nom à la capacité négative : la capacité de supporter l’inconfort de ne pas savoir plutôt que de plaquer sur une situation confuse des certitudes toutes faites. Le dernier chapitre de L’Attention et l’interprétation (1970) lui est consacré. Ce livre défend une psychanalyse qui se fie à l’attention portée à ce qui est en train de se passer dans la séance plutôt qu’au savoir accumulé.
La grille, le O et les derniers livres
Dans Éléments de la psychanalyse (1963) et dans Transformations (1965), Bion construit une grille, tableau à lignes et colonnes destiné à classer les pensées d’après leur nature et leur usage. Il finira par l’abandonner ; le recueil de 1977, Two Papers : The Grid and Caesura, y revient. Dans Transformations, il introduit aussi le O, nom qu’il donne à ce qui, au fond de la réalité d’une personne ou d’une séance, ne peut pas être connu directement, seulement approché.
À partir de 1968, à Los Angeles, il enseigne, supervise et voyage : Buenos Aires, le Brésil, d’autres villes encore. Ses séminaires, transcrits, sont publiés pour certains de son vivant, pour d’autres après sa mort. Sa trilogie de A Memoir of the Future, entre dialogue, rêve et science-fiction, est un objet littéraire à part, dont le style déroute les lecteurs les plus attentifs.
En France, ses livres arrivent un à un. Recherches sur les petits groupes est traduit en 1965 ; les ouvrages de sa théorie de la pensée suivent à partir de la fin des années 1970, Aux sources de l’expérience et Éléments de la psychanalyse en 1979, Transformations en 1982, Réflexion faite en 1983. Pendant plusieurs années, le lecteur français a donc pu connaître le Bion des groupes sans avoir lu un mot de celui de la pensée.
Ce que cela change dans l’écoute
Bion n’a pas laissé de mode d’emploi, mais ses idées ont déplacé plusieurs gestes de l’écoute. En voici quatre, en termes généraux.
- Recevoir sans se défendreLaisser une souffrance entrer, se faire sentir, sans se hâter de la ranger dans une explication. C’est la rêverie de l’adulte : une attention qui accueille avant de comprendre.
- Tenir l’incertitudeRester dans le « on ne sait pas encore » assez longtemps pour que quelque chose de nouveau puisse apparaître. C’est la capacité négative.
- Rendre sous une forme pensableRedire ce qui a été reçu avec un mot, une image, une question, à la bonne dose, c’est-à-dire à une dose que la personne peut garder. Trop tôt ou trop fort, cela retombe dans le bêta.
- Regarder ce que l’autre en faitVoir si la personne peut s’en servir pour penser, rêver, se souvenir. Sinon, on recommence autrement. Le contenant se règle sur le contenu.
Pour un parent épuisé par les cris de son enfant, l’enseignement est ordinaire et précieux : se sentir dépassé n’est pas un échec, c’est le moment où la fonction contenante a besoin, elle aussi, d’être soutenue. Pour une équipe ou une famille, il invite à se demander quel mouvement domine, et à retrouver, quand c’est possible, le groupe qui travaille.
Nous écoutons chaque personne dans son histoire. Le premier rendez-vous se prend sans engagement, au cabinet ou en téléconsultation. L’écoute analytique s’associe, selon la personne, à l’EMDR et aux outils de la TCC. Pourquoi un cabinet intégratif
Maîtres, voisins, héritiers
Pour situer Bion, il faut regarder autour de lui. Du côté des maîtres, Melanie Klein, dont il a suivi l’analyse et dont il prolonge l’idée d’identification projective, en y voyant une forme de communication. Du côté de Freud, il part de la réflexion sur les deux principes du fonctionnement psychique, plaisir et réalité, pour élaborer sa propre théorie de la pensée. Du côté des voisins, Winnicott, dont le holding rejoint la fonction contenante sans la recouvrir.
Du côté des héritiers, Didier Anzieu a prolongé l’idée de contenant en parlant de Moi-peau et d’enveloppes psychiques, comme le développe la page consacrée à Anzieu. Daniel Widlöcher, avec la co-pensée, fait lui aussi de la vie psychique de l’analyste en séance un instrument, par d’autres chemins : sa page permet de comparer. Ses lecteurs sont nombreux à travers le monde, et l’Amérique latine, où il a enseigné, reste un terrain important de commentaires : les séminaires donnés à Buenos Aires en 1968 ont été publiés en anglais en 2018.
Trois affirmations à tester, en retournant les cartes.
Quiz : connaissez-vous Bion ?
Sept questions, une réponse expliquée à chaque fois. Rien n’est enregistré ni envoyé.
Questions fréquentes
Par quel livre commencer avec Bion ?
Recherches sur les petits groupes se lit presque comme un récit, et montre le Bion des débuts. Les articles de Réflexion faite, plus courts que Transformations, sont souvent considérés comme une entrée plus abordable dans sa théorie de la pensée. Aux sources de l’expérience donne le cœur de sa pensée sur la rêverie et le contenant.
La rêverie, est-ce de la rêverie au sens courant ?
Pas tout à fait. Dans l’usage de Bion, c’est un état d’attention douce, ouverte, par lequel quelqu’un reçoit les émotions d’un autre sans les repousser, et en fait quelque chose de pensable. La rêvasserie, où l’on s’échappe, en est plutôt le contraire.
Bion était-il kleinien ?
Il s’est formé auprès de Melanie Klein et reste, avec Hanna Segal et Herbert Rosenfeld, l’un des grands noms de ce courant. Il a aussi pris des chemins qui lui sont propres, jusqu’à des questions de connaissance qui dépassent le cadre kleinien.
Les éléments alpha et bêta existent-ils dans le cerveau ?
Ce sont des notations pour penser, non des structures que l’on pourrait localiser. Bion lui-même présente la fonction alpha comme le nom d’un inconnu qu’il pose pour pouvoir avancer, un peu comme le x d’une équation.
Pourquoi « sans mémoire ni désir » ?
Parce que le souvenir de ce que l’on sait déjà et le désir d’un résultat occupent la place de ce qui est en train d’arriver. Écouter sans eux, c’est se rendre disponible à la surprise de la séance.
Que veut dire « penser les pensées » ?
Pour Bion, les pensées existent avant que quelqu’un soit capable de les penser. Elles exercent une pression, et la psyché doit se doter d’un appareil pour les accueillir et les relier. Cet appareil se construit à partir de la frustration supportée et de la rêverie d’un autre.
Pour continuer la lecture
Envie d’en parler ?
Des émotions qui débordent ou qui s’éteignent, des pensées qui ne viennent pas, une équipe, un couple ou une famille qui tournent en rond : un premier rendez-vous, sans engagement, permet de poser la question à votre rythme. Nous recevons au cabinet, ou en téléconsultation.