Le trauma
Un événement qui déborde les moyens de la personne pour l’accueillir, ou une série de petites scènes qui s’additionnent. Quelque chose n’a pas pu être vécu jusqu’au bout.
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« L’Homme sans gravité » : le titre intrigue, et son sous-titre plus encore, « jouir à tout prix ». Charles Melman (1931-2022), psychiatre et psychanalyste, a été l’élève de Lacan avant de fonder l’Association lacanienne internationale. Clinicien avant d’être théoricien, il a écrit sur l’hystérie, la névrose obsessionnelle, la phobie, les paranoïas, puis proposé en 2002 l’idée d’une « nouvelle économie psychique » pour dire ce que notre époque change à notre façon de désirer et de jouir. Portrait, repères et petits jeux pour le lire sans s’y perdre.
Le mot « gravité » a deux sens, et Melman joue des deux. C’est le sérieux, le poids d’une parole ou d’une décision. C’est aussi ce qui nous retient au sol, ce qui fait que l’on ne flotte pas. Un homme sans gravité, dans le livre que Charles Melman a publié en 2002 chez Denoël avec Jean-Pierre Lebrun, n’est donc pas un étourdi : c’est quelqu’un que plus rien ne retient, parce que les limites qui tenaient autrefois les désirs en place ont perdu de leur poids.
Le livre est fait d’entretiens avec Jean-Pierre Lebrun, psychiatre et psychanalyste. Melman y défend une idée de clinicien : les changements de la société ne restent pas au dehors de nous, ils se retrouvent dans les symptômes qui arrivent en consultation et dans la manière dont on demande de l’aide. Il donne un nom à cette idée : la nouvelle économie psychique.
« Économie » n’a ici rien à voir avec l’argent. Chez Freud, le point de vue économique consiste à se demander comment l’énergie psychique circule, se dépense, se retient, autrement dit comment une personne s’arrange avec le plaisir, le désir et la souffrance. Parler d’économie psychique, c’est décrire cet arrangement. Parler de nouvelle économie, c’est faire l’hypothèse qu’il a changé.
On lit Melman pour cette hypothèse, qui donne à penser même quand on n’y souscrit pas entièrement, mais aussi pour le clinicien qu’il était. L’hommage que lui a consacré la revue Psychologie clinique le décrit comme un praticien qui mettait de côté le dogmatisme théorique, tout en gardant une confiance ferme dans l’enseignement de Lacan, dont il pensait que les analystes n’avaient pas encore tiré tout le parti.
Nous écoutons chaque personne dans son histoire, sans lui demander d’entrer dans une théorie. Rien n’engage au premier rendez-vous, qui peut avoir lieu au cabinet comme à distance. L’accompagnement psychanalytique au cabinet
Un psychiatre d’hôpital devenu analyste, un enseignant oral plus qu’un écrivain, et un fondateur d’institutions.

Avant d’être l’auteur d’une idée sur la société, Melman a été un clinicien de l’hôpital. Il exerce d’abord brièvement dans un hôpital psychiatrique près de Saint-Omer, puis à Paris, à Sainte-Anne, au centre Henri-Rousselle, auprès de Georges Daumézon, un psychiatre qui a compté parmi les grands artisans de la psychothérapie institutionnelle en France. Dans un service de psychiatrie, on rencontre la psychose, les délires, les hallucinations, et c’est de ce terrain que viendront plusieurs de ses séminaires.
À partir de 1957, il commence une analyse avec Jacques Lacan et suit son enseignement. Il devient ensuite responsable de l’enseignement à l’École freudienne de Paris, que Lacan fonde en 1964, et dirige à sa demande la revue Scilicet. La page consacrée à Lacan retrace ces années, avec le retour à Freud, les séminaires et la création de l’École.
En 1963, Melman décrit un trait clinique qui a gardé son nom d’image : le phénomène du mur mitoyen. Dans certains délires de persécution, la personne persécutée et son persécuteur sont imaginés comme deux voisins que sépare une simple cloison. Tout se joue de part et d’autre du mur : on entend, on est entendu, on sent une présence toute proche qui ne se montre pas. Cette image donne une forme à ce que beaucoup de patients disent de façon confuse, et elle a continué d’être discutée par des cliniciens après lui.
Le mot vient du grec hystera, la matrice. Les médecins de l’Antiquité s’imaginaient que l’utérus se déplaçait dans le corps et provoquait des troubles étranges : paralysies, étouffements, cécités, crises. Il a fallu attendre le XIXe siècle pour que Charcot, à la Salpêtrière, montre que ces symptômes ne tenaient à aucune lésion visible. Freud, qui l’a suivi à Paris en 1885-1886, publie avec Josef Breuer, en 1895, les Études sur l’hystérie. On y voit naître la psychanalyse.
Melman revient à cette histoire dans un séminaire donné en 1982-1983 : Nouvelles études sur l’hystérie, édité chez érès en 2010 et traduit en anglais sous le titre Studies on Hysteria Revisited. En vingt et un séminaires, il suit le fil qui mène des premières traces de l’hystérie aux grands concepts de Freud : le trauma, l’incompatibilité, le refoulement, l’inconscient. Quatre mots, dans l’ordre où le séminaire les rencontre.
Un événement qui déborde les moyens de la personne pour l’accueillir, ou une série de petites scènes qui s’additionnent. Quelque chose n’a pas pu être vécu jusqu’au bout.
Une idée, un désir, un souvenir que le moi ne parvient pas à concilier avec l’image qu’il se fait de lui-même. Freud parle d’une représentation incompatible avec le moi.
La réponse du moi : l’idée est tenue à l’écart de la conscience. Elle n’est pas détruite, elle est tenue à distance, un peu comme une porte que l’on garde fermée avec le dos.
Ce qui est ainsi écarté continue de travailler : dans un symptôme du corps, un rêve, un lapsus. Le symptôme hystérique est une phrase que le corps dit à la place de la personne.
Si vous voulez voir ces mécanismes à l’œuvre dans la vie courante, la page rêves, lapsus et actes manqués en donne des exemples, et celle de Freud raconte comment il en est venu à ces idées.
Melman n’a pas écrit que sur l’hystérie. Ses séminaires ont parcouru les grandes figures de la clinique, et plusieurs sont devenus des livres. Voici trois portes d’entrée, en trois onglets.
Le doute qui ronge, les vérifications, les rituels, les pensées qui s’imposent : la névrose obsessionnelle est une des grandes formes de la névrose décrites par Freud. Le livre de Melman compte deux volumes. Le premier s’intitule Le signifiant, la lettre. Le second étudie les Carnets de l’Homme aux rats de Freud, c’est-à-dire les notes que Freud prenait pendant le traitement de ce jeune patient, dont il a tiré en 1909 l’un de ses cas les plus célèbres. Étudier ces notes, c’est entrer dans l’atelier de Freud.
Melman a consacré à la phobie plusieurs conférences, dont des transcriptions existent : Le nouage borroméen dans la phobie, Maison d’architectes, maison d’analystes, La question de l’espace dans la phobie. La phobie est une peur qui s’accroche à un objet ou à une situation précise : un animal, un ascenseur, un pont. Pour Freud, qui en a donné l’exemple avec le petit Hans, l’objet phobique condense une angoisse qui, sans lui, n’aurait pas de point d’appui. La phobie donne un lieu à l’angoisse, et c’est pourquoi l’on peut éviter ce lieu. Côté quotidien, voyez notre page peur, phobies et évitement.
Au milieu des années 1990, Melman consacre un séminaire à un retour sur Schreber, ce magistrat allemand dont les Mémoires d’un névropathe ont fourni à Freud son grand texte sur la paranoïa. Il revient sur ces questions dans Les Paranoïas, réédité chez érès. Le souci est le même que pour le mur mitoyen : décrire ce qui se passe quand le doute disparaît et que la certitude prend toute la place. La page paranoïa et psychanalyse développe ces notions.
Revenons à l’idée qui donne son titre au livre de 2002. Pour en saisir le contraste, mettons côte à côte deux tableaux, celui que décrit Freud et celui que décrit Melman, d’après les textes de L’Homme sans gravité et de La Nouvelle Économie psychique, publiée chez érès.
Dans le monde que Freud observe, la société demande de renoncer à certaines satisfactions. Le père est le repère qui donne sa place à la limite, le désir est contenu, et ce qui est refoulé revient sous la forme de symptômes névrotiques. Le manque est le moteur : on désire parce que quelque chose manque, et l’on sait que tout n’est pas permis. Les mots, les récits, les métaphores servent à vivre avec cette limite.
Dans la nouvelle économie psychique, Melman décrit une société qui encourage au contraire à jouir sans limites. La jouissance devient une injonction, la limite est mal reçue, et le manque lui-même paraît anormal. L’idéal que l’on poursuit est une image à égaler plutôt qu’une voix qui appelle plus loin. La parole recule devant l’image et le chiffre, et le contrat prend peu à peu la place de la loi.
Ses commentateurs, notamment Yorgos Dimitriadis dans un article sur le concept, relèvent plusieurs conséquences cliniques. Les symptômes se déplacent vers les troubles du comportement alimentaire, les dépendances, y compris à internet, la dépression, les maladies psychosomatiques. Les personnes que Melman et Lebrun appellent des néo-sujets demandent à l’analyste la solution, plutôt que de lui supposer un savoir sur leur inconscient.
Faites glisser le curseur : à chaque cran, le manque pèse moins, et la course s’accélère.
Selon Melman, la nouvelle économie psychique tend à remplacer la parole par l’image et le chiffre, le signifiant par le signe, et la métaphore par la métonymie. Ces quatre couples, abstraits, se laissent traduire en scènes très ordinaires.
Dans le même ordre d’idées, Melman note que l’idéal du moi tend à être remplacé par le moi idéal. Ce sont deux mots de Freud. L’idéal du moi est un idéal reçu des autres, des parents, de la culture, qui tire vers l’avenir. Le moi idéal est l’image d’un soi parfait et complet, à égaler. Quand le premier s’efface, reste le second, avec la fatigue de ne jamais l’atteindre. La page écrans et réseaux sociaux décrit ces mécanismes côté quotidien.
Retournez les trois cartes pour vérifier ce que vous retenez.
Après la mort de Lacan, en 1981, Melman devient un bâtisseur. Quatre étapes marquent ce travail, que l’hommage de la revue Psychologie clinique résume en chiffres : l’association comptait 26 membres à sa création et plus de 600 en 2022.
Melman privilégiait l’enseignement oral au texte écrit pour transmettre la psychanalyse. Il a pourtant écrit de nombreux articles et fondé plusieurs revues : Le discours psychanalytique, L’éclat du jour, Le trimestre psychanalytique, le Journal français de psychiatrie, La célibataire, La revue lacanienne. Il a enseigné pendant plus de quarante ans et formé plusieurs générations d’analystes.
Son action ne s’est pas limitée aux institutions analytiques. Selon le même hommage, il a pesé, dans les années 1990, sur la mise en place en France des traitements de substitution pour les personnes dépendantes, qu’il jugeait parfois nécessaires pour sortir de la course au produit et pouvoir parler à un clinicien. L’hommage souligne ainsi son implication de psychanalyste dans la vie de la cité : écouter, mais aussi se faire entendre là où se prennent les décisions qui touchent les patients.
Lire Melman donne envie d’écouter quatre choses de plus près, que l’on retrouve dans bien des consultations d’aujourd’hui.
La parole reste au centre, sans être seule : selon la personne, l’EMDR et les outils de la TCC viennent la compléter, comme l’explique la page sur le cabinet intégratif. Consultation en cabinet ou en téléconsultation. Pourquoi un cabinet intégratif
Sept questions pour regarder votre rapport au manque et au délai, dans une époque qui va vite. Il n’y a ni bonne ni mauvaise réponse : seulement des habitudes que l’on découvre en les nommant.
Sept questions, une réponse expliquée à chaque fois. Rien n’est enregistré ni envoyé.
Un psychiatre et psychanalyste français, né à Paris le 3 juillet 1931. Élève de Jacques Lacan, il a dirigé l’enseignement de l’École freudienne de Paris, puis fondé en 1982 l’Association freudienne, devenue l’Association lacanienne internationale. Il est l’auteur de L’Homme sans gravité et de nombreux séminaires sur l’hystérie, la névrose obsessionnelle, la phobie et les paranoïas.
Non. Charles Melman est mort à Paris le 20 octobre 2022, à l’âge de 91 ans. Son enseignement se poursuit dans l’association qu’il a fondée et dans ses livres.
C’est l’hypothèse de Melman selon laquelle la manière dont les personnes gèrent plaisir, désir et souffrance a changé avec la société. On serait passé d’une économie du refoulement, où le désir est contenu par la loi, à une économie de la jouissance, où l’injonction est de jouir sans limite. Il l’a formulée en 2002 dans L’Homme sans gravité.
C’est un livre d’entretiens avec Jean-Pierre Lebrun, publié chez Denoël en 2002. Il examine les conséquences cliniques des mutations sociales récentes : nouveaux symptômes, rapport changé à la loi et au manque, place de l’image et du chiffre. Le sous-titre, jouir à tout prix, résume la question.
C’est l’association fondée par Charles Melman en juin 1982 sous le nom d’Association freudienne, avec Jean Bergès, Marcel Czermak et Claude Dorgeuille. Elle porte son nom actuel depuis 2002 et a été reconnue d’utilité publique en 2007. Elle compte plus de 600 membres en 2022, contre 26 à ses débuts.
C’est un trait que Melman a décrit en 1963 dans certains délires de persécution. La personne persécutée et son persécuteur sont imaginés comme deux voisins séparés par une cloison, de part et d’autre de laquelle se joue leur proximité.
Pour un premier contact, L’Homme sans gravité, qui prend la forme d’entretiens et s’adresse à un public large. Pour la clinique, Nouvelles études sur l’hystérie ou La Névrose obsessionnelle, plus exigeants. Pour prolonger la réflexion sur l’époque, La Nouvelle Économie psychique, chez érès.
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La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.