Les circonstances
Une mort soudaine, violente, par suicide, une mort dont le corps n’a pas été retrouvé, la mort d’un enfant. Le choc vient s’ajouter à la perte et bloque le travail. Voir le deuil traumatique.
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Dans Les Grandes Espérances, Dickens imagine Miss Havisham, abandonnée le jour de ses noces, qui a arrêté toutes les horloges de sa maison à neuf heures moins vingt et vit depuis des décennies dans sa robe de mariée jaunie, devant le gâteau moisi. La reine Victoria, après la mort du prince Albert en 1861, fit garder ses appartements tels qu’il les avait laissés, et l’on continua longtemps d’y apporter chaque matin de l’eau chaude pour son rasage. La plupart des deuils ne ressemblent pas à cela. Certains, pourtant, s’arrêtent : la douleur reste aussi vive qu’au premier jour, la vie se suspend, et les mois passent sans rien changer. Cette page aide à reconnaître ce deuil qui se fige, à comprendre ce qui le retient, et à voir ce qui permet de le remettre en mouvement.
Un deuil peut être très douloureux longtemps sans être figé. Un deuil qui s’arrête se reconnaît moins à la force de la peine qu’à son immobilité. La douleur ne change plus de forme. Les vagues ne s’espacent pas. Les souvenirs restent tous accrochés au moment de la mort, comme si le film s’était bloqué sur la même image. Et la vie, autour, s’est mise en pause : on ne fait plus de projets, on ne voit plus que les personnes qui parlent du disparu, ou au contraire plus personne.
En séance, ces personnes décrivent souvent une impression étrange : « Pour moi, c’était hier. » Elles savent qu’un an, deux ans ont passé ; elles ne le ressentent pas. D’autres disent : « Une partie de moi est morte avec lui », et ce n’est pas une image. Elles ne se reconnaissent plus, ne savent plus qui elles sont sans la personne perdue. Beaucoup ajoutent qu’elles n’ont pas le droit d’aller mieux, que ce serait l’abandonner une seconde fois.
Voici ce qui, ensemble et dans la durée, doit faire penser à un deuil qui s’est figé :
Pendant longtemps, les médecins ont parlé de deuil « compliqué » ou « pathologique » sans définition commune. Les deux grandes classifications internationales en ont désormais une. Celle de l’OMS, la CIM-11, nomme trouble du deuil prolongé un manque ardent du disparu, ou une pensée qui ne le quitte plus, joint à une souffrance émotionnelle forte, quand cet état se prolonge au moins six mois après la mort, dépasse nettement ce qu’attend le milieu culturel de la personne, et entrave sa vie. Le DSM-5-TR, le manuel américain, a ajouté un trouble du même nom en 2022, avec un délai d’au moins douze mois chez l’adulte. Les études suggèrent qu’environ un deuil sur dix prend cette forme, davantage après une mort brutale, violente, ou la mort d’un enfant.
Nous nous servons de ces repères comme d’une langue commune avec les médecins, et pour reconnaître qu’une souffrance mérite des soins. Nous ne nous en servons pas pour classer les personnes. Un délai de six mois n’est pas un compte à rebours : on peut avoir besoin d’aide bien avant, et un deuil peut être encore très vif au bout d’un an tout en avançant parfaitement. La question que nous posons est toujours la même : est-ce que quelque chose bouge ?
Beaucoup d’endeuillés écrivent, d’eux-mêmes, à celui ou celle qu’ils ont perdu : sur un carnet, dans un courriel jamais envoyé, au dos d’une photo. Les deux lettres qui suivent sont inventées pour cette page, mais elles ressemblent beaucoup à ce que ces textes donnent à lire. Claire, 47 ans, a perdu son mari, Antoine, d’un accident cardiaque. La première lettre est écrite quatorze mois après sa mort. La seconde, quatorze mois plus tard encore, après un temps de thérapie.
Antoine,
Ta veste est toujours sur la chaise du bureau. Je n’ai rien touché, je ne peux pas. Je passe devant la pharmacie où tu es tombé tous les matins, je change de trottoir, et je le revois quand même. Je refais chaque soir la journée : si j’avais insisté pour que tu voies le cardiologue, si je n’avais pas pris le train ce matin-là. Les gens me disent que je devrais sortir. Sortir pour quoi ? Tout le monde a continué sa vie. Moi je suis restée le 12 mars. Je t’attends encore quand j’entends l’ascenseur.
Claire
Antoine,
J’ai donné ton vélo à Hugo, ton filleul. Il a crevé dès la première sortie et il m’a appelée pour s’excuser ; j’ai ri, tu aurais ri aussi. Je t’en veux encore, parfois, de ne jamais avoir voulu voir ce cardiologue, avec ton éternel « on verra ». C’est drôle, avant je ne pouvais pas t’en vouloir, je m’en voulais à moi. Ta veste est dans l’armoire, avec ton écharpe ; je la sors de temps en temps. Je suis retournée à la pharmacie, avec ma sœur. Tu me manques autrement. Pas moins. Autrement.
Claire
Relisez-les en cherchant ce qui a changé. Le temps des verbes, d’abord : dans la première lettre, Claire vit au présent du jour de la mort (« je suis restée le 12 mars ») ; dans la seconde, il y a un passé, un présent, et même un peu d’avenir. La colère a trouvé son destinataire : elle n’accuse plus seulement Claire, elle vise aussi Antoine, sans que l’amour en soit diminué. Les objets ont bougé, sans disparaître. Les autres sont revenus : une sœur, un filleul, un éclat de rire. Et Claire a pu retourner sur le lieu qu’elle évitait. Rien n’est « fini » dans la seconde lettre ; tout est en mouvement.
Un deuil qui s’arrête ne ressemble pas toujours à une tristesse intense et visible. Il prend des formes très différentes, parfois trompeuses. Parcourez les onglets.
Tout reste en place. La chambre est intacte, le couvert parfois encore mis, les vêtements repassés dans l’armoire. Garder des objets n’a rien d’inquiétant ; c’est l’interdiction absolue d’y toucher, et la vie organisée autour de ce lieu, qui signalent un arrêt. Le temps de la maison s’est arrêté avec celui du mort, et celui de l’endeuillé avec.
Ne surtout pas y penser. On ne prononce plus le prénom, on a rangé toutes les photos, on ne va jamais au cimetière, on change de rue pour ne pas passer devant l’hôpital, on s’abrutit de travail. L’évitement soulage sur le moment ; à la longue, il empêche les souvenirs d’être repris et transformés. La peine reste intacte, conservée comme dans un congélateur, et se manifeste ailleurs : par le corps, l’irritabilité, l’alcool.
Refaire l’enquête, chaque nuit. Reprendre les derniers jours, les examens, les signes qu’on aurait dû voir, les mots qu’on n’a pas dits. Chercher qui est responsable : soi, un médecin, un frère. Ces ruminations donnent l’illusion qu’on agit encore pour la personne, et qu’on pourrait réparer. Elles tiennent le deuil à l’arrêt au moment de la mort. Voir plus bas la culpabilité qui refait le procès.
Une colère devenue décor. Contre l’hôpital, contre une famille qui n’a pas aidé, contre Dieu, contre le monde qui continue à tourner. La colère fait partie du deuil, et Bowlby y voyait une protestation qui cherche à faire revenir. Quand elle ne retombe jamais, elle sert souvent de rempart contre une tristesse encore plus difficile à éprouver. Sur la colère en général, voir la colère.
Rien senti, puis tout, des années après. Au moment de la mort, il fallait tenir : des enfants à élever, une entreprise à sauver, une autre personne malade. La peine a été mise de côté. Elle revient parfois des années plus tard, à l’occasion d’une perte mineure (un animal, un départ à la retraite, la mort d’un acteur), avec une violence qui surprend tout le monde. On parle alors de réaction « disproportionnée » ; nous y voyons plutôt le premier deuil qui se fait enfin.
Aucun de ces éléments ne condamne un deuil à s’arrêter. Ils rendent seulement le chemin plus raide, et ils s’additionnent souvent.
Une mort soudaine, violente, par suicide, une mort dont le corps n’a pas été retrouvé, la mort d’un enfant. Le choc vient s’ajouter à la perte et bloque le travail. Voir le deuil traumatique.
Une relation très fusionnelle, où l’un portait l’autre, ou au contraire une relation conflictuelle, pleine de reproches jamais dits. Les deux rendent la séparation intérieure plus difficile.
Des deuils anciens qui n’ont pas pu être faits, une enfance marquée par des séparations, un attachement inquiet, des traumatismes passés. La nouvelle perte réveille tout cela à la fois.
Personne à qui parler, une famille divisée, une perte que les autres ne reconnaissent pas (un amant, un ex-conjoint, un ami très cher). Voir les deuils sans mort.
Ne pas avoir pu dire au revoir, ne pas avoir vu le corps, des obsèques empêchées ou bâclées. Les confinements de 2020 ont laissé beaucoup de deuils dans cet état.
Une perte qui s’ajoute à une retraite, un déménagement, une maladie, une autre mort quelques mois plus tôt. On n’a pas le temps de reprendre son souffle entre deux vagues.
Ce quiz ne mesure pas l’intensité de votre peine, qui peut rester grande longtemps dans un deuil qui avance. Il s’intéresse au mouvement : pour chaque question, comparez votre situation d’aujourd’hui à celle d’il y a environ trois mois. Il a été écrit pour cette page dans un but pédagogique : ce n’est pas un outil validé, il ne diagnostique rien, et vos réponses ne sont gardées nulle part. Il n’a de sens que si la perte remonte à plusieurs mois.
Après une perte, ces trois tableaux peuvent exister séparément, se succéder ou se superposer. Les distinguer n’est pas un exercice d’école : on ne les soigne pas exactement par les mêmes moyens. Voici les repères que nous utilisons, en sachant que la réalité est rarement aussi nette qu’un tableau.
| Repère | Deuil prolongé | Dépression | Stress post-traumatique |
|---|---|---|---|
| Ce qui fait le plus mal | Le manque de la personne, le désir de la retrouver | Un vide et une lassitude qui débordent largement la perte | La peur, l’horreur de ce qui s’est passé |
| Ce qui revient en tête | La personne, ce qu’on a vécu avec elle, ce qu’on a perdu | Des pensées noires sur soi, l’avenir, le monde | Des images de la scène, comme si elle se reproduisait |
| Ce qu’on évite | Ce qui rappelle que la personne est morte | À peu près tout, faute d’envie et d’énergie | Ce qui rappelle le moment du choc |
| Le regard sur soi | « Une part de moi est partie avec elle » | « Je ne vaux rien, je suis un poids » | « Je suis en danger, je n’ai rien pu faire » |
| Ce qui aide d’abord | Reprendre les liens et les souvenirs, s’approcher de ce qu’on évite | Remettre du mouvement, travailler l’histoire et la dévalorisation | Traiter les images du choc, par exemple avec l’EMDR |
Pour aller plus loin : les symptômes de la dépression, les signes du trauma et, pour une comparaison entre deuil et dépression centrée sur les émotions, deuil et émotions.
La culpabilité du deuil a une particularité cruelle : elle juge la personne d’hier avec les informations d’aujourd’hui. On sait maintenant que la fatigue de son père était un signe ; on ne le savait pas ce jour-là. On sait que ce coup de fil serait le dernier ; on l’a écourté parce qu’on était pressé, comme tout le monde l’est cent fois par semaine. Le procès se tient à huis clos, chaque nuit, et l’accusé n’a jamais d’avocat.
Ce qui nous frappe souvent, c’est que cette culpabilité, si douloureuse, est aussi une manière de rester en lien. Tant qu’on cherche ce qu’on aurait pu faire, on fait encore quelque chose pour la personne ; on refuse l’idée, plus insupportable encore, qu’on n’y pouvait rien. Reconnaître cette impuissance, c’est souvent ce qui fait le plus mal, et c’est aussi ce qui libère.
Exemple fictif
Karim, 51 ans, a perdu sa mère, qui vivait en maison de retraite, pendant une semaine où il n’avait pas pu lui rendre visite à cause d’un déplacement professionnel. Dix-huit mois plus tard, il y pense chaque soir. Il ne supporte plus les compliments de ses frères (« tu étais le plus présent »), a cessé de voyager pour son travail, et n’arrive pas à se rendre sur la tombe.
Qu’est-ce qui pourrait l’aider le plus ?
Dans un deuil qui ne passe pas, l’idée de mourir est fréquente, souvent sous la forme d’un désir de rejoindre la personne disparue, ou d’une indifférence à sa propre vie (« si je ne me réveille pas, tant mieux »). Elle n’a pas à être cachée, ni à faire honte. Elle doit être dite.
En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Mettre ces pensées en mots, pour soi ou avec quelqu’un qu’on aime, n’est pas simple : ce que nous écrivons des idées suicidaires peut y aider.
On ne débloque pas un deuil en le poussant. On cherche avec la personne ce qui le retient, puis on travaille là, précisément. Voici les leviers auxquels nous recourons le plus, sans ordre fixe :
« Celui qui a été ne peut plus désormais ne pas avoir été. » Vladimir Jankélévitch
Cette phrase parle aux personnes qui ont peur qu’aller mieux efface le disparu. Rien de ce qui a été vécu ne peut être annulé. Le passé est en sécurité ; c’est le présent qui a besoin d’être rendu à la vie.
Quand une personne vient nous voir parce que son deuil ne passe pas, nous commençons par chercher avec elle l’endroit précis où il s’est bloqué. Parfois c’est une scène, et l’EMDR est au premier plan ; le trauma étant la spécialité de notre psychothérapeute. Parfois c’est une relation compliquée, un secret, un deuil plus ancien, et l’écoute analytique prend le relais. Souvent, c’est un peu tout cela, et les deux axes se complètent, avec des outils des TCC pour les évitements. Si la détresse pousse à des gestes dangereux, nous proposons la TCD au complet : travail individuel, groupes et possibilité d’être soutenu entre deux rendez-vous.
Deuil prolongé, dépression, stress post-traumatique : pour démêler ce qui revient à chacun, un bilan psychologique mené par le psychothérapeute, y compris à distance, apporte des repères, consignés ensuite dans un compte rendu écrit ; un premier rendez-vous le précède toujours. Au fil du suivi, nous regardons avec vous ce qui a bougé, et si vous le souhaitez, nous communiquons avec votre médecin.
C’est un deuil qui reste, des mois après la mort, aussi douloureux et envahissant qu’au début : désir intense de la personne disparue, préoccupation constante, douleur qui ne s’adoucit pas, impression d’avoir perdu une part de soi, vie quotidienne entravée. Les classifications fixent un repère de durée : six mois pour celle de l’OMS, un an chez l’adulte pour le manuel américain. Environ un deuil sur dix prend cette forme.
Il n’y a pas de date à partir de laquelle un deuil deviendrait anormal. Les délais des classifications servent de repères aux professionnels. Ce qui compte, c’est le mouvement : un deuil peut être très douloureux pendant longtemps tout en avançant. On s’inquiète quand rien ne change, quand la vie reste suspendue au moment de la mort.
Dans un deuil, la peine gravite autour du disparu, et l’on garde à peu près une bonne image de soi. Dans une dépression, le vide et la lassitude débordent la perte, l’envie disparaît pour tout, et l’on se dévalorise (« je ne vaux rien »). Les deux peuvent coexister. Un entretien, et si besoin un bilan psychologique, permettent de faire la part des choses.
Parce que les objets portent la présence de la personne, et que les toucher rend la perte plus réelle. C’est fréquent, et il n’y a aucune urgence. On s’en inquiète seulement quand l’interdiction devient absolue, qu’elle s’étend à toute la maison, et que la vie s’organise autour de ce sanctuaire des années durant.
Oui. On cherche ce qui le retient (des images de la mort, une culpabilité, un évitement, une relation compliquée, un deuil plus ancien, un rite qui a manqué) et l’on travaille précisément là. L’EMDR, l’écoute analytique et des outils issus des TCC se complètent, et la plupart des personnes voient leur deuil se remettre en mouvement.
C’est l’un des sentiments les plus fréquents du deuil. Elle relit souvent hier à la lumière de ce qu’on ne sait qu’aujourd’hui, et elle protège aussi d’une impuissance insupportable. Quand elle tourne chaque jour depuis des mois, qu’elle empêche de vivre ou qu’elle s’accompagne d’idées de mort, il est important d’en parler.
Votre deuil semble s’être arrêté au jour de la mort, ou la culpabilité ne vous lâche plus ? Prenons le temps, lors d’un premier rendez-vous libre de tout engagement, de chercher ce qui le retient. Rendez-vous possible dans nos trois lieux ou par écran.
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La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.