Affirmation 1
« La psychanalyse ne s’intéresse qu’à l’esprit. »
Faux. Dès 1923, Freud écrit que le moi est avant tout un moi corporel. Le corps est au cœur de la théorie, de la sexualité aux symptômes physiques.
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Pourquoi peut-on se trouver laid alors que tout le monde nous trouve beau ? Pourquoi une remarque entendue à huit ans pèse-t-elle encore sur un corps de quarante ? La psychanalyse a une réponse de fond : l’image que nous avons de notre corps n’est pas une photographie, c’est une construction, faite de regards, de paroles, de caresses et de manques. Paul Schilder, Sigmund Freud, Jacques Lacan, Donald Winnicott, Françoise Dolto et Didier Anzieu l’ont décrite chacun à leur manière. Voici leurs idées principales, expliquées simplement, et ce qu’elles éclairent des complexes d’aujourd’hui.
On dit « j’ai un complexe sur mon nez » comme on dirait « j’ai mal au dos ». Peu de gens savent que le mot sort tout droit des débuts de la psychologie des profondeurs. Au début du XXe siècle, à Zurich, Carl Gustav Jung étudie les associations de mots : on lit une liste à une personne, elle répond le plus vite possible. Certains mots provoquent une hésitation, un rire, un trou. Jung en déduit l’existence de « complexes à tonalité affective », des nœuds de souvenirs et d’émotions qui se réveillent dès qu’on les effleure. Freud reprend le terme, notamment avec le complexe d’Œdipe.
Le lien avec le corps vient d’Alfred Adler, un autre pionnier, qui publie en 1907 une étude sur l’infériorité des organes : il observe qu’une faiblesse corporelle, réelle ou ressentie, peut organiser toute une vie, entre honte et désir de compenser. Le langage courant a retenu le « complexe d’infériorité », expression associée à son nom, même s’il parlait surtout de sentiment d’infériorité. C’est de là que vient notre usage ordinaire : un complexe, c’est un point sensible, chargé d’histoire, que le regard des autres ou le sien propre vient toucher.
Cette origine n’est pas une curiosité de dictionnaire. Elle dit déjà l’essentiel : un complexe sur le corps n’est jamais seulement une affaire de centimètres ou de grammes. Il condense des émotions, des souvenirs, des phrases entendues. Pour une approche plus large de la question, voir qu’est-ce qu’un complexe et l’image corporelle.
Psychiatre et psychanalyste viennois, installé ensuite à New York, Paul Schilder publie en 1935 The Image and Appearance of the Human Body, traduit en français en 1968 sous le titre L’Image du corps. Il y définit l’image du corps comme « l’image de notre propre corps que nous formons dans notre esprit, c’est-à-dire la façon dont notre corps nous apparaît à nous-mêmes » (nous traduisons). La formule paraît simple. Elle est révolutionnaire : elle sépare le corps tel qu’il est du corps tel qu’on le vit.
Schilder, qui venait de la neurologie, savait que le cerveau construit en permanence une carte du corps : un amputé sent encore sa jambe, une personne qui a eu un accident vasculaire peut négliger la moitié de son corps. Mais il ajoute deux dimensions que la neurologie seule ne voit pas. L’image du corps est chargée de désir et d’émotion : certaines zones sont investies, d’autres délaissées ou détestées. Et elle est sociale : elle se forme au contact de l’image du corps des autres, par imitation, par comparaison, par les échanges de regards et de gestes. Nous portons, dit-il en substance, quelque chose des corps de ceux qui nous entourent.
Pour une personne complexée, cette idée a une conséquence très concrète : on ne corrige pas une image du corps comme on corrige une photo. On la retravaille dans la relation, en revisitant les regards et les gestes qui l’ont façonnée.
En 1914, dans Pour introduire le narcissisme, Sigmund Freud fait du mythe de Narcisse un concept. Le narcissisme n’y est pas d’abord un défaut : c’est l’investissement de soi, indispensable pour vivre. Le petit enfant est aimé, regardé, admiré, et il s’aime à travers cet amour. Plus tard, il forme un idéal du moi, une image de ce qu’il voudrait être, héritée de l’admiration de ses parents et de leurs exigences. Une partie de la souffrance des complexes se joue là : dans l’écart entre le corps réel et un corps idéal, souvent inaccessible, auquel on se mesure chaque matin.
Neuf ans plus tard, dans Le Moi et le Ça (1923), Freud écrit une phrase devenue célèbre : « Le moi est avant tout un moi corporel. » Il veut dire que notre sentiment d’être quelqu’un naît d’abord des sensations du corps, de sa surface, de ce qu’il éprouve au contact du monde. Le moi n’est pas un esprit posé sur une machine : il se construit à partir du corps et reste habité par lui. C’est pourquoi une atteinte du corps, une maladie, une cicatrice, un changement brutal, peut ébranler le sentiment d’identité lui-même. Voir Freud et la psychanalyse.
Freud a aussi montré que le corps parle : un symptôme physique, une inhibition, un dégoût peuvent porter un sens que la personne ignore. Sans tout ramener à cela, on retrouve parfois, derrière un complexe, une émotion qui n’a pas trouvé d’autre lieu pour se dire : une honte ancienne, une rivalité, une peur de ne pas être aimé.
Jacques Lacan présente une première version du « stade du miroir » en 1936, puis le texte de référence en 1949, repris dans les Écrits (1966). Il part d’une observation : entre six et dix-huit mois environ, le bébé, qui ne tient pas encore bien debout et dont les mouvements sont mal coordonnés, se reconnaît dans le miroir et s’en réjouit. Lacan parle de « l’assomption jubilatoire de son image spéculaire » : l’enfant, qui se vit encore comme morcelé, découvre dans le reflet une silhouette unifiée, entière, et il s’y identifie avec bonheur.
Mais cette unité, il la trouve au-dehors, dans une image. Toute notre vie, nous garderons quelque chose de ce montage : nous nous reconnaissons dans une forme qui n’est pas exactement nous, vue de l’extérieur, et que nous ne pouvons jamais voir comme les autres la voient. Lacan insiste aussi sur le rôle de l’adulte qui porte l’enfant devant le miroir, et dont le regard et la parole (« c’est toi ! ») confirment la reconnaissance. L’image de soi passe par l’autre.
Pour les complexes, la leçon est précieuse. Ne pas se reconnaître sur une photo, détester sa voix enregistrée, être surpris par son reflet dans une vitrine : ce ne sont pas des bizarreries, c’est la condition ordinaire d’un être qui ne se voit qu’en image. Et quand l’image se fissure, quand le reflet ne coïncide plus avec ce que l’on attendait, l’angoisse ancienne du corps « en morceaux » peut refaire surface. Voir Lacan et la psychanalyse et ne pas supporter les photos.
Le pédiatre et psychanalyste anglais Donald Winnicott reprend l’idée de Lacan en 1967, dans un article repris en 1971 dans Jeu et réalité, consacré au « rôle de miroir de la mère et de la famille ». Il y écrit (nous traduisons) : « Dans le développement émotionnel individuel, le précurseur du miroir est le visage de la mère. » Et il pose une question simple : « Que voit le bébé quand il regarde le visage de sa mère ? Je suggère que, d’ordinaire, ce que le bébé voit, c’est lui-même ».
Autrement dit, avant de se voir dans une glace, l’enfant se voit dans un regard. Quand le visage qui le regarde répond à ce qu’il vit, il se sent exister. Quand ce visage est absorbé ailleurs, par la fatigue, la dépression, l’angoisse, l’enfant voit le visage de l’autre et non le sien ; il apprend à guetter l’humeur d’autrui plutôt qu’à se sentir. Winnicott ne fait pas de procès aux mères : il parle d’une mère « suffisamment bonne », pas parfaite, et la fonction de miroir est assurée par toute la famille.
Il décrit aussi la façon dont un enfant finit par habiter son corps, grâce aux soins qui le portent (le holding) et le manipulent (le handling) : il parle de « personnalisation ». On comprend alors pourquoi certaines personnes, sans défaut visible, se sentent étrangères à leur propre corps, ou n’en tirent aucune fierté : ce n’est pas le miroir qui ment, c’est un regard qui a manqué. Voir Winnicott et la psychanalyse.
Françoise Dolto, psychanalyste d’enfants, publie en 1984 L’Image inconsciente du corps. Elle y distingue deux réalités souvent confondues. Le schéma corporel est commun à l’espèce : c’est le corps comme organisme, qui se repère dans l’espace, marche, attrape, tient debout. L’image du corps, elle, est propre à chacun : elle est liée à l’histoire du sujet, à ses relations, à ses désirs. Dolto la décrit comme « la synthèse vivante de nos expériences émotionnelles ».
Dolto observait que des enfants au schéma corporel intact pouvaient avoir une image du corps blessée, et l’inverse : un enfant handicapé, bien porté par la parole de ses proches, peut se vivre comme entier. Elle distinguait plusieurs composantes de cette image, qu’elle appelait image de base, image fonctionnelle et image érogène, reliées par une image dynamique. Surtout, elle insistait sur le rôle des mots : ce que l’on dit à l’enfant de son corps, et la façon dont on le dit, s’inscrit dans cette image. D’où l’importance qu’elle donnait au fait de parler vrai aux enfants, y compris des choses difficiles.
On retrouve cette intuition dans beaucoup de complexes d’adulte. « Tu as les cuisses de ta grand-mère », « avec ton nez, il faudra être intelligente », « tu es le costaud de la famille » : des phrases dites en passant, parfois avec tendresse, qui se sont collées à une partie du corps. Voir Dolto et la psychanalyse et les remarques sur le corps en famille.
Didier Anzieu prolonge l’idée de Freud sur le moi corporel. Dans Le Moi-peau (1985), il propose de penser le psychisme à partir de la peau. Le bébé fait l’expérience d’être contenu par les bras, les bains, les caresses, les vêtements, les voix qui l’enveloppent. De cette expérience de surface naît une figure intérieure : un « Moi-peau », une enveloppe psychique qui permet de se sentir contenu, protégé, distinct des autres.
Anzieu décrit plusieurs fonctions de cette enveloppe : tenir ensemble la personne, contenir les émotions, filtrer et protéger des excitations trop fortes (le pare-excitation), donner le sentiment d’être un individu séparé, garder la trace des expériences sensorielles. Quand l’enveloppe est fragile, on peut se sentir « à vif », « sans peau », envahi par le regard des autres, ou chercher à se sentir exister par la douleur.
Cette lecture éclaire des souffrances très concrètes : la honte d’une peau malade, le besoin de se gratter jusqu’au sang, l’impression d’être exposé au moindre regard, la difficulté à être touché. Elle intéresse aussi les personnes marquées par une cicatrice ou une brûlure, dont l’enveloppe, au sens propre, a été atteinte. Voir Anzieu et la psychanalyse, quand la peau fait souffrir et cicatrices et brûlures.
Un petit exercice de mémoire pour fixer les repères de cette page. Pour chaque auteur, choisissez l’idée qui lui correspond.
Ces théories ne sont pas des abstractions : elles résonnent avec ce que l’on entend tous les jours en consultation. Touchez chaque carte pour lire une piste de compréhension, parmi d’autres possibles.
En s’inspirant librement de ces auteurs, on peut distinguer plusieurs façons dont le corps nous habite : le corps vu, le corps regardé par les autres, le corps parlé, le corps touché, le corps senti de l’intérieur, le corps rêvé. Placez chaque curseur selon le poids que cette dimension a pour vous aujourd’hui, dans votre malaise. Rien n’est enregistré ni envoyé.
Ce petit exercice n’a rien d’un test. Il sert à remarquer que « je me trouve moche » peut vouloir dire des choses très différentes : pour l’un, c’est le reflet qui fait mal ; pour un autre, c’est un surnom de cour de récréation ; pour une troisième, c’est la difficulté à se laisser toucher. Voir « je me trouve moche ».
Ces auteurs sont présentés ici comme des sujets d’étude : chacun a éclairé une face du rapport au corps, et aucun ne détient seul la vérité. Au cabinet, notre écoute analytique est nourrie de plusieurs grands repères de la psychanalyse ; elle ne plaque pas une théorie sur votre histoire. Elle part de vos mots.
Concrètement, cela veut dire prendre au sérieux ce que vous dites de votre corps, dans le détail : la zone, les mots employés, le moment où le malaise a commencé, les personnes associées, les scènes qui reviennent. Il arrive de demander de raconter une scène précise, minute par minute : un essayage, une soirée, un regard dans un ascenseur. Souvent, au fil des séances, le complexe se déplace : on parlait du ventre, on parle d’une sœur ; on parlait du nez, on parle d’un exil, d’une appartenance, d’une ressemblance encombrante.
Cette écoute s’associe à d’autres outils quand ils sont utiles. Les outils de la TCC aident à desserrer les vérifications, les évitements et le camouflage. L’EMDR permet de retraiter les souvenirs de moqueries, de remarques ou de regards humiliants qui ont fixé l’image. Le bilan psychologique, réalisé par notre psychothérapeute, aide à comprendre la place de la préoccupation dans une histoire. Voir notre façon d’accompagner les complexes et la psychanalyse.
Exemple fictif
Hélène, 47 ans, consulte pour ses bras, qu’elle cache même en plein été. Elle a essayé le sport, les manches longues, les régimes. En séance, elle raconte qu’à douze ans, sa tante lui a pincé le haut du bras en riant : « Toi, tu as pris les bras des femmes de la famille. » Elle se souvient de la honte, et du silence de sa mère.
Quelle lecture paraît la plus féconde pour commencer ?
Affirmation 1
Faux. Dès 1923, Freud écrit que le moi est avant tout un moi corporel. Le corps est au cœur de la théorie, de la sexualité aux symptômes physiques.
Affirmation 2
Vrai. Jung l’a forgé dans ses études d’associations de mots, Freud et Adler l’ont repris. Le langage courant l’a ensuite adopté.
Affirmation 3
Faux. Il parle d’une mère « suffisamment bonne ». Les ratés ordinaires font partie du développement ; c’est l’absence durable de regard qui blesse.
Affirmation 4
Vrai. Le schéma corporel est commun à tous ; l’image du corps est propre à chacun, liée à son histoire et à ses relations.
Affirmation 5
C’est plus nuancé. Comprendre soulage souvent, mais les habitudes installées (miroir, camouflage, évitements) demandent aussi un travail concret. C’est pourquoi l’écoute analytique s’associe volontiers à d’autres outils.
C’est le moment, entre six et dix-huit mois environ, où le bébé se reconnaît dans le miroir et s’en réjouit. Jacques Lacan y voit une étape fondatrice : l’enfant, qui se sent encore désorganisé dans son corps, trouve dans le reflet une image unifiée et s’identifie à elle. Cette unité vient donc du dehors, d’une image confirmée par le regard d’un adulte. Lacan en tire l’idée que notre rapport à nous-mêmes passe toujours par une image, ce qui éclaire bien des malaises devant le miroir.
C’est une notion proposée par le psychanalyste Didier Anzieu dans son livre de 1985. À partir des expériences de la peau, être porté, baigné, caressé, enveloppé, le bébé construit une enveloppe psychique qui le contient, le protège des excitations trop fortes et lui donne le sentiment d’être un individu distinct. Quand cette enveloppe est fragile, on peut se sentir à vif, exposé, envahi par les regards. La notion éclaire notamment les souffrances liées à la peau et au toucher.
Le schéma corporel est la représentation de notre corps comme organisme : il nous permet de nous repérer dans l’espace, de bouger, d’agir, et il est à peu près le même pour tous. L’image du corps est la façon dont nous vivons notre corps, chargée d’émotions, de souvenirs et de relations. Françoise Dolto a beaucoup insisté sur cette distinction : un enfant au schéma corporel intact peut avoir une image du corps blessée, et un enfant handicapé peut se vivre comme entier s’il est bien entouré de paroles.
La phrase vient de Freud, dans Le Moi et le Ça (1923). Elle signifie que notre sentiment d’être quelqu’un naît d’abord des sensations du corps, en particulier de sa surface. Le moi ne flotte pas au-dessus du corps : il en est issu. C’est pourquoi une maladie, une cicatrice ou un corps qui change brusquement peuvent ébranler l’identité tout entière, et pas seulement l’apparence.
Elle peut aider à comprendre pourquoi une partie du corps porte autant de souffrance : les regards, les mots, les histoires familiales qui s’y sont attachés. Cette compréhension soulage souvent, et elle permet de changer de rapport à soi plutôt que de chercher à changer le corps à tout prix. Au cabinet, l’écoute analytique s’associe aux outils de la TCC et à l’EMDR quand des habitudes ou des souvenirs entretiennent le malaise.
Les textes présentés sur cette page.
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La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.