La projection
Ce qui ne peut être reconnu en soi, une pensée, un désir, un sentiment, est rejeté et revient de l’extérieur, sous la forme d’une menace ou d’une persécution.
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La psychanalyse s’est construite sur les névroses, et Freud doutait qu’elle puisse aider les personnes psychotiques. Pourtant, depuis plus d’un siècle, des analystes ont passé des années auprès d’elles, à l’hôpital comme en ville. Ils ont appris à écouter le délire comme une tentative de reconstruire un monde, et à inventer des cadres adaptés. Ce que cette tradition apporte, ses limites, et la place qu’elle peut prendre aujourd’hui à côté des autres soins.
Pour la psychanalyse classique, la cure repose sur le transfert : la personne rejoue avec l’analyste des liens anciens, et ce qui se rejoue peut être compris et transformé. Or, dans la psychose, le lien à l’autre est souvent vécu comme menaçant, intrusif, envahissant. Le langage lui-même peut perdre sa fonction de lien : les mots deviennent des choses, des signes, des messages. Freud parlait des psychoses comme de « névroses narcissiques », où l’investissement s’est retiré du monde pour se replier sur le moi, et il les jugeait peu accessibles à la cure.
D’autres analystes ont relevé le défi. Ils ont montré que le transfert existe bel et bien dans la psychose, mais qu’il est souvent massif, fusionnel ou persécutif, et qu’il demande à être manié avec prudence. Ils ont transformé le cadre : face-à-face plutôt que divan, présence plus active, séances adaptées, travail en lien avec l’institution et le psychiatre. Leur héritage nourrit aujourd’hui encore beaucoup de pratiques soignantes, y compris chez des cliniciens qui ne se disent pas analystes.
Ce que nous prenons pour la production morbide, la formation délirante, est en réalité une tentative de guérison, une reconstruction.
L’idée, formulée par Freud en 1911 à propos du président Schreber, traverse toute l’approche analytique de la psychose : le délire n’est pas seulement un déficit à corriger, c’est aussi un travail psychique pour redonner un ordre à un monde effondré.
Daniel Paul Schreber était un haut magistrat allemand. Après une maladie psychique sévère, il publie en 1903 ses Mémoires d’un névropathe, où il décrit avec une précision extraordinaire son délire : il se croit persécuté par son ancien médecin, puis investi d’une mission divine qui exige sa transformation en femme pour régénérer l’humanité. Freud ne l’a jamais rencontré. Il analyse son livre en 1911.
Ce qui ne peut être reconnu en soi, une pensée, un désir, un sentiment, est rejeté et revient de l’extérieur, sous la forme d’une menace ou d’une persécution.
Après un « effondrement du monde » intérieur, le délire reconstruit un univers ordonné, où la personne retrouve une place, même étrange.
L’intérêt pour les autres et pour le monde se retire sur le moi, ce qui explique le repli et la mégalomanie, et rend le lien thérapeutique difficile.
Elle reste un texte majeur, discuté et critiqué. Des historiens ont montré le rôle probable de l’éducation très rigide imposée par le père de Schreber, un médecin célèbre pour ses méthodes orthopédiques, ce que Freud n’avait pas souligné. Son explication centrée sur l’homosexualité refoulée est aujourd’hui largement abandonnée. Mais l’idée que le délire a un sens et une fonction reste féconde.
En 1919, l’analyste viennois Victor Tausk décrit la « machine à influencer » : une machine imaginaire que des patients disent manipulée par leurs persécuteurs pour leur imposer pensées, sensations et actes. Il y lit une perte des frontières du moi : ce qui vient de soi semble venir du dehors. Cette notion annonce les travaux ultérieurs sur les limites du moi, et elle résonne avec les délires actuels de puces, d’ondes et de surveillance numérique.
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À Londres, Melanie Klein décrit en 1946 la position « schizo-paranoïde » : dans les premiers mois de la vie, le bébé vit le monde en morceaux, entre un « bon » objet idéalisé et un « mauvais » objet persécuteur, et se protège de l’angoisse par le clivage et l’identification projective, qui consiste à loger en l’autre ce que l’on ne peut supporter en soi. Ce mode de fonctionnement n’est pas réservé à la psychose : chacun peut y revenir sous l’effet d’un stress intense. Mais il éclaire les angoisses de persécution et de morcellement que décrivent les personnes atteintes de schizophrénie.
Ses élèves, Herbert Rosenfeld, Hanna Segal et surtout Wilfred Bion, ont analysé des patients psychotiques. Bion décrit les « attaques contre les liens » : la partie psychotique de la personnalité s’en prend à la capacité même de relier les idées, les émotions et les personnes, ce qui donne au discours son caractère morcelé. Il propose aussi le modèle du « contenant » : l’analyste reçoit, transforme et restitue sous une forme pensable ce qui était impensable pour le patient. Cette idée a profondément influencé les soins, bien au-delà de la psychanalyse.
Concrètement, il s’agit d’accueillir sans s’effondrer ni contre-attaquer ce que la personne dépose, parfois de façon brute : angoisse, hostilité, confusion. Puis d’en proposer, au moment opportun, une version un peu plus pensable : un mot sur l’émotion, un lien avec ce qui s’est passé dans la semaine. Les soignants des institutions, les familles formées, et les thérapeutes de toutes orientations utilisent ce principe, souvent sans le nommer.
Aux États-Unis, dans des cliniques privées où les patients restaient longtemps, des analystes ont mené des psychothérapies intensives de personnes atteintes de schizophrénie. Frieda Fromm-Reichmann insiste sur l’authenticité du thérapeute, le respect de la solitude du patient et la nécessité de lui parler comme à un adulte. L’une de ses patientes, Joanne Greenberg, a raconté sa thérapie dans un roman devenu célèbre, Je ne t’ai jamais promis un jardin de roses.
Harold Searles a décrit avec une rare honnêteté ce que ressent le thérapeute : confusion, ennui, colère, tendresse, fascination. Pour lui, ces émotions sont des informations précieuses sur ce que vit le patient. Il décrit aussi une phase de « symbiose thérapeutique », un temps de grande proximité qui précède une séparation progressive.
En Suisse, Marguerite Sechehaye soigne une jeune patiente, « Renée », en répondant à ses besoins par des gestes symboliques, comme lui offrir des pommes qui représentent le lait maternel. Le Journal d’une schizophrène, écrit par la patiente elle-même, est l’un des témoignages les plus saisissants sur le vécu de la psychose.
Jacques Lacan a d’abord été psychiatre. Sa thèse de 1932 porte sur une patiente, « Aimée », qui avait agressé une actrice célèbre, et décrit une paranoïa où le délire se résout lorsque la punition est obtenue. Dans son séminaire sur les psychoses (1955-1956) et dans un texte de 1958, il propose une lecture structurale :
Un élément symbolique fondamental, qu’il appelle le « Nom-du-Père », n’a pas été inscrit. Ce n’est pas une question de père réel, mais de la fonction qui ordonne le langage, la loi et la place du sujet.
Ce qui n’a pas été symbolisé revient du dehors : voix, signes, certitudes. Les hallucinations verbales sont des morceaux de langage qui s’imposent.
La psychose se déclenche souvent quand la personne est appelée à occuper une place pour laquelle elle n’a pas de repère : devenir père ou mère, une promotion, une rupture, une rencontre amoureuse.
Certaines personnes trouvent des solutions singulières qui tiennent lieu de ce qui manque : une œuvre, un métier, un lien, une activité, une écriture. Le travail consiste souvent à soutenir ces inventions plutôt qu’à les défaire.
De cette tradition vient une position éthique souvent résumée par une formule : le clinicien se fait le « secrétaire » de la personne psychotique. Il ne cherche pas à interpréter le délire ou à le combattre, mais à recueillir son témoignage, à repérer ce qui stabilise, et à accompagner la construction d’une manière de vivre. Le mouvement lacanien a nourri de nombreuses institutions, notamment des lieux de soins pour enfants et adolescents.
Gisela Pankow a développé une méthode originale : proposer de modeler, avec de la pâte, ce qui vient, puis travailler à partir de ces formes pour restructurer l’image du corps, souvent vécue comme morcelée ou sans limites dans la psychose. Ce travail par le corps et la forme a inspiré des approches à médiation encore pratiquées aujourd’hui.
Piera Aulagnier s’est intéressée à la manière dont l’enfant se construit à partir des paroles qui l’accueillent et lui racontent son origine. Quand ce récit manque ou est contradictoire, une « potentialité psychotique » peut se constituer, qui se révélera plus tard. Elle a aussi montré la nécessité, pour la personne psychotique, de construire une théorie de son origine, ce que le délire tente parfois de faire.
Paul-Claude Racamier a consacré sa vie aux soins des personnes schizophrènes en institution. Il décrit le fonctionnement paradoxal de certaines familles et l’« antœdipe », une organisation qui refuse la différence des générations et la séparation, sans faire des familles des coupables. Il insiste sur l’importance de soigner aussi l’institution, dans la lignée de la psychothérapie institutionnelle née à Saint-Alban et développée à la clinique de La Borde.
Née pendant la Seconde Guerre mondiale à l’hôpital de Saint-Alban, en Lozère, elle part d’une idée simple : pour soigner des personnes psychotiques, il faut d’abord soigner le lieu de soin, ses hiérarchies, ses routines, ses relations. Patients et soignants partagent des responsabilités (clubs, ateliers, réunions), la vie quotidienne devient un espace thérapeutique. Elle a profondément marqué la psychiatrie française de secteur.
Un travail d’orientation analytique avec une personne atteinte de schizophrénie ne ressemble pas à la cure classique sur le divan. Il s’adapte à chaque personne et à chaque moment de la maladie.
Une interprétation « sauvage » qui ferait vaciller trop vite les défenses, une longue cure silencieuse sur le divan en période aiguë, ou une psychothérapie qui se présenterait comme une alternative au traitement médicamenteux. Ces pratiques peuvent aggraver la situation.
Le travail d’orientation analytique est nourri d’une pratique clinique hospitalière, d’un contrôle individuel et d’une supervision collective avec des psychanalystes de la Société psychanalytique de Paris. Il peut s’associer à des outils de TCC, à l’EMDR ou à des entretiens familiaux, selon ce dont la personne a besoin. Voir l’accompagnement au cabinet.
Il faut être honnête : les études contrôlées sur la psychanalyse et les psychothérapies psychodynamiques dans la schizophrénie sont peu nombreuses, souvent anciennes et de qualité inégale. Elles ne permettent pas de conclure à une efficacité sur les symptômes psychotiques eux-mêmes, et les recommandations internationales ne les placent pas en première ligne. Les recommandations britanniques suggèrent toutefois que les principes psychodynamiques peuvent aider les soignants à comprendre l’expérience des personnes et leurs relations.
Plusieurs éléments plaident pour une place complémentaire. La qualité de l’alliance thérapeutique est l’un des meilleurs prédicteurs de l’évolution, toutes approches confondues. Les personnes en voie de rétablissement disent souvent avoir eu besoin de comprendre ce qui leur était arrivé et de l’intégrer dans leur histoire. Des modèles nordiques, comme le traitement « adapté aux besoins » développé en Finlande, ont intégré des principes psychodynamiques dans des soins globaux, avec des résultats intéressants. Enfin, la psychanalyse a beaucoup apporté à la compréhension du contre-transfert et de la vie institutionnelle.
Affirmation 1
Elle vient en complément, jamais à la place. Le traitement médicamenteux reste la base des soins.
Affirmation 2
Freud le pensait, mais ses successeurs ont montré que le transfert existe, souvent intense, et qu’il demande à être manié avec prudence.
Affirmation 3
Il est compris comme une tentative de reconstruire un monde et de redonner une place à la personne.
Affirmation 4
Cette idée a été abandonnée. Les approches actuelles, analytiques comprises, considèrent les familles comme des partenaires.
Affirmation 5
Le face-à-face rassure et permet un échange plus actif, adapté à la clinique des psychoses.
Affirmation 6
Les études contrôlées sont rares et ne permettent pas de conclure sur les symptômes. Son intérêt est surtout clinique : comprendre, donner du sens, soutenir l’alliance.
Elle ne remplace pas le traitement médical et son efficacité sur les symptômes n’est pas démontrée par des études contrôlées. Une psychothérapie d’orientation analytique, adaptée à la psychose, peut en revanche aider à comprendre son histoire, à donner un sens à ce qui est arrivé et à soutenir ce qui stabilise, en complément des autres soins.
Qu’il n’est pas seulement un symptôme à faire disparaître, mais aussi une tentative de reconstruire un monde ordonné après un effondrement intérieur. Il mérite donc d’être écouté, sans être combattu de front ni encouragé.
Une notion lacanienne : un élément symbolique fondamental, qui ordonne le langage et la place du sujet, n’aurait pas été inscrit. Ce qui n’a pas été symbolisé revient alors du dehors, sous forme de voix ou de certitudes. Ce n’est pas une affaire de père réel.
Non. Avec les personnes psychotiques, le travail se fait le plus souvent en face-à-face, dans un cadre stable, avec un thérapeute plus présent et plus actif que dans la cure classique.
Une psychothérapie ne répond pas à l’urgence. Si vous êtes en danger, si vous entendez des voix qui vous ordonnent de vous faire du mal, si vous pensez au suicide ou si un proche vous inquiète gravement, appelez sans attendre :
Hors urgence, le centre médico-psychologique (CMP) de votre secteur reçoit sans avance de frais. Les proches peuvent joindre l’Unafam au 01 42 63 03 03. Voir aussi la page aider un proche.
Un premier rendez-vous permet de faire le point, d’entendre ce que vous vivez, vous ou votre proche, et de construire un accompagnement psychothérapeutique en lien avec le psychiatre ou le médecin qui suit la personne. Adolescents, adultes, couples et familles sont reçus au cabinet ou en téléconsultation, 365 jours par an.
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La « loi de l’instrument », formulée par en 1964 puis reprise par dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.