Paraphrénie, hystérie, neurasthénie : les anciens mots de la psychiatrie
Votre grand-mère parlait de « neurasthénie », un vieux dossier médical mentionne une « paraphrénie », un roman du XIXe siècle évoque la « monomanie » ou la « folie circulaire ». Ces mots ont une histoire, un auteur, une date. Certains ont disparu, d’autres ont changé de sens, quelques-uns ont blessé et blessent encore. Bienvenue dans le musée des mots de la psychiatrie : ce qu’ils désignaient, pourquoi ils ont changé, et ce que l’on dit aujourd’hui dans les classifications internationales, le DSM-5-TR et la CIM-11.
Pourquoi les mots changent
Un diagnostic n’est pas une chose qu’on trouve dans la nature, comme un caillou. C’est un mot qu’une communauté de soignants choisit pour regrouper des souffrances qui se ressemblent, afin de mieux les comprendre, de mieux les soigner et de mieux en parler entre eux. Quand la connaissance progresse, les regroupements changent : on sépare ce qu’on croyait uni, on réunit ce qu’on croyait séparé. La « démence précoce » est devenue la schizophrénie ; la « folie circulaire » et la « folie à double forme » se sont fondues dans la psychose maniaco-dépressive, puis dans le trouble bipolaire.
Les mots changent aussi parce qu’ils s’usent. Un terme médical neutre devient, en passant dans la langue courante, une insulte de cour de récréation ; on le remplace par un autre, qui s’usera à son tour. Le linguiste Steven Pinker a appelé ce phénomène le « tapis roulant des euphémismes ». Enfin, les mots changent parce que la société change : ce qu’une époque appelait maladie, une autre l’appelle différence.
- Le DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) est publié par l’Association américaine de psychiatrie. Sa version actuelle, le DSM-5-TR, date de 2022.
- La CIM (Classification internationale des maladies) est publiée par l’Organisation mondiale de la santé. La CIM-11 est entrée en vigueur le 1er janvier 2022 ; ses codes de santé mentale commencent souvent par 6.
- La page psychanalyse, DSM-5 et CIM-11 explique comment les psychanalystes s’en servent, et ce qu’ils y ajoutent.
Ancien mot, mot d’aujourd’hui : les cartes
Huit mots du musée. Devinez ce qu’on dit aujourd’hui, puis retournez la carte.
Le glossaire, avec recherche
Tapez un mot (par exemple « délire », « Kraepelin » ou « 1911 ») pour filtrer le glossaire. Chaque entrée donne l’auteur, la date, ce que le mot désignait, et ce que l’on dit aujourd’hui.
Délires et psychoses
Monomanie Esquirol, vers 1810-1838
Une « folie sur un seul point » : la personne raisonne juste sur tout, sauf sur une idée fixe. Esquirol en décrit de nombreuses formes (homicide, érotique, incendiaire, voleuse). La monomanie homicide a nourri des procès célèbres sur la responsabilité pénale. Le concept est critiqué dès les années 1850 par Jean-Pierre Falret.
Aujourd’hui : abandonné. Ses héritiers sont le trouble délirant, l’érotomanie, la kleptomanie et la pyromanie (troubles du contrôle des impulsions).
Démence précoce Morel, 1852 ; Kraepelin, 1899
Bénédict-Augustin Morel décrit des adolescents dont l’intelligence semble s’éteindre. Emil Kraepelin en fait en 1899 une grande maladie, opposée à la folie maniaco-dépressive par son évolution vers un affaiblissement durable. Il y range l’hébéphrénie, la catatonie et la démence paranoïde.
Aujourd’hui : remplacée par schizophrénie. On sait que l’évolution n’est pas fatalement déficitaire.
Schizophrénie Bleuler, 1908-1911
Eugen Bleuler propose ce mot (du grec : « esprit fendu ») parce qu’il observe moins une démence qu’une dissociation des fonctions psychiques. Il décrit des symptômes fondamentaux, les « quatre A » : relâchement des associations, troubles de l’affect, ambivalence, autisme. Il est plus optimiste que Kraepelin sur l’évolution.
Aujourd’hui : toujours en usage. DSM-5-TR : schizophrénie (signes pendant au moins six mois) ; CIM-11 : 6A20. Les sous-types (paranoïde, hébéphrénique…) ont été supprimés dans le DSM en 2013, puis dans la CIM-11. Beaucoup préfèrent dire « une personne qui vit avec une schizophrénie » plutôt que « un schizophrène ».
Hébéphrénie Hecker, 1871
La « folie de la puberté » décrite par Ewald Hecker, élève de Kahlbaum : désorganisation de la pensée et du comportement, rires immotivés, puérilisme, chez des adolescents ou de jeunes adultes.
Aujourd’hui : disparue des classifications, avec les sous-types de schizophrénie. On décrit des symptômes de désorganisation.
Catatonie Kahlbaum, 1874
La « folie de tension » : stupeur, mutisme, immobilité ou agitation sans but, postures maintenues, refus actif. Kahlbaum en fait une maladie à part entière.
Aujourd’hui : l’un des rares anciens mots toujours valides. Le DSM-5-TR et la CIM-11 (6A40) en font un syndrome qui peut accompagner une schizophrénie, un trouble de l’humeur ou une maladie médicale. C’est souvent une urgence médicale, et elle répond en général bien au traitement.
Paraphrénie Kahlbaum, 1863 ; Kraepelin, 1913
Kraepelin regroupe sous ce nom des délires chroniques riches, parfois fantastiques, sans dissociation ni affaiblissement, chez des personnes qui gardent une vie sociale assez préservée. Il en distingue quatre formes : systématique, expansive, confabulante et fantastique. Le mot reste employé en France jusqu’aux années 1980.
Aujourd’hui : trouble délirant (CIM-11 : 6A24) ou schizophrénie ; on parle parfois de psychose d’apparition tardive chez la personne âgée.
Délire chronique à évolution systématique Magnan, 1890
Valentin Magnan décrit un délire qui évolue en quatre temps : inquiétude, persécution, grandeur, puis affaiblissement. Un modèle très français, qui a longtemps structuré l’enseignement.
Aujourd’hui : trouble délirant (6A24 dans la CIM-11), ou schizophrénie selon les cas. L’idée d’une évolution obligée en quatre phases est abandonnée.
Psychose hallucinatoire chronique Ballet, 1911
Une entité française décrite par Gilbert Ballet : un délire dominé par des hallucinations, surtout auditives, apparaissant souvent chez une femme d’âge mûr, isolée, sans désorganisation de la pensée.
Aujourd’hui : absente des classifications internationales, encore utilisée par certains psychiatres français. On parle de schizophrénie d’apparition tardive ou de trouble délirant.
Bouffée délirante aiguë Magnan, 1886 ; Henri Ey
Un délire qui éclate brutalement, riche, changeant, avec beaucoup d’angoisse, puis disparaît en quelques semaines. Magnan parlait de « bouffées délirantes des dégénérés » ; selon une formule qu’on lui attribue, le délire éclate comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Henri Ey en a ensuite précisé la description.
Aujourd’hui : DSM-5-TR : trouble psychotique bref (moins d’un mois) ; CIM-11 : trouble psychotique aigu et transitoire, 6A23. Le terme français reste très utilisé dans les services d’urgence.
Paranoïa Heinroth, 1818 ; Kraepelin, 1899
Un délire systématisé, cohérent, inébranlable, qui laisse la personnalité et le raisonnement apparemment intacts. La psychiatrie française a décrit les « folies raisonnantes » et les délires passionnels.
Aujourd’hui : trouble délirant (6A24) ou personnalité paranoïaque dans le DSM-5-TR. Tout est expliqué dans la page paranoïa et psychanalyse.
L’humeur
Mélancolie Hippocrate ; Esquirol ; Freud, 1917
La « bile noire » des Grecs. Esquirol l’appelle lypémanie ; Freud, dans Deuil et mélancolie (1917), la compare au deuil : dans la mélancolie, l’ombre de l’objet perdu tombe sur le moi, qui se fait des reproches sans fin. Ralentissement, culpabilité parfois délirante, perte de tout plaisir, réveil très matinal, risque suicidaire élevé.
Aujourd’hui : épisode dépressif caractérisé « avec caractéristiques mélancoliques » (DSM-5-TR) ; trouble dépressif, à épisode isolé ou récurrent, dans la CIM-11 (6A70, 6A71). C’est une dépression sévère, qui justifie un avis psychiatrique rapide.
Folie circulaire et folie à double forme Falret et Baillarger, 1854
En janvier 1854, à quelques jours d’intervalle, Jean-Pierre Falret et Jules Baillarger décrivent devant l’Académie de médecine l’alternance d’accès d’excitation et de mélancolie. Falret parle de folie circulaire, Baillarger de folie à double forme : une querelle de priorité célèbre.
Aujourd’hui : trouble bipolaire.
Psychose maniaco-dépressive Kraepelin, 1899
Kraepelin réunit sous ce nom la mélancolie, la manie et la folie circulaire, et l’oppose à la démence précoce : ici, les accès guérissent, la personnalité revient. En 1957, Karl Leonhard distingue les formes unipolaires et bipolaires.
Aujourd’hui : trouble bipolaire depuis le DSM-III (1980). CIM-11 : bipolaire de type I (6A60), de type II (6A61). Voir la bipolarité et bipolarité et psychanalyse.
Les névroses
Névrose Cullen, 1769 ; Freud
Le médecin écossais William Cullen appelle névroses les maladies des nerfs sans lésion visible. Freud en fait des conflits psychiques : hystérie, névrose obsessionnelle, névrose phobique, névrose d’angoisse.
Aujourd’hui : le DSM-III supprime la catégorie en 1980. Elle est éclatée en troubles anxieux, trouble obsessionnel-compulsif, troubles dissociatifs, troubles à symptomatologie somatique. Le mot reste très vivant en psychanalyse.
Hystérie Hippocrate ; Charcot ; Freud et Breuer, 1895
Du grec hystera, l’utérus : on a longtemps cru que la maladie venait d’un utérus « qui se déplace ». Charcot montre à la Salpêtrière qu’elle touche aussi les hommes ; Freud et Breuer y découvrent le rôle des souvenirs et des conflits. Paralysies, crises, anesthésies, pertes de la voix, sans lésion.
Aujourd’hui : abandonnée comme catégorie par le DSM-III en 1980, jugée imprécise et péjorative, chargée de préjugés envers les femmes. Elle est répartie entre trouble à symptomatologie neurologique fonctionnelle (conversion), troubles dissociatifs (CIM-11 : 6B60 et suivants), trouble à symptomatologie somatique et personnalité histrionique. Chez Lacan, « l’hystérique » désigne une position subjective, pas une maladie de femme.
Neurasthénie Beard, 1869
Le médecin new-yorkais George Miller Beard décrit un « épuisement nerveux » qu’il attribue à la vie moderne : fatigue, maux de tête, insomnie, irritabilité. La neurasthénie devient une maladie à la mode, soignée en cure thermale. Freud la range parmi les « névroses actuelles ».
Aujourd’hui : encore présente dans la CIM-10, retirée de la CIM-11. On parle de trouble de détresse corporelle (6C20), de dépression, d’anxiété ou d’épuisement professionnel (le burn-out, que la CIM-11 code QD85 comme phénomène lié au travail).
Psychasthénie Janet, 1903
Pierre Janet, rival français de Freud, décrit une baisse de la « tension psychologique » : doutes, obsessions, phobies, sentiment d’incomplétude, impression d’irréalité.
Aujourd’hui : trouble obsessionnel-compulsif, troubles anxieux, déréalisation et dépersonnalisation. Janet est redécouvert par les spécialistes du traumatisme et de la dissociation.
L’enfance et le développement
Autisme Bleuler, 1911 ; Kanner, 1943
Bleuler invente le mot pour décrire le repli sur soi de certains patients schizophrènes. Leo Kanner l’emploie en 1943 pour onze enfants qui présentent des difficultés de contact et un besoin d’immuabilité ; Hans Asperger décrit en 1944 des enfants proches. Les historiens ont depuis documenté la collaboration d’Asperger avec le régime nazi. En France, l’autisme a longtemps été rangé parmi les « psychoses infantiles ».
Aujourd’hui : trouble du spectre de l’autisme (DSM-5, 2013 ; CIM-11 : 6A02), un trouble du neurodéveloppement et non une psychose. Le « syndrome d’Asperger » a disparu des classifications. La Haute Autorité de santé ne recommande pas la psychanalyse pour traiter l’autisme ; le cabinet suit ses recommandations.
Idiotie, imbécillité, débilité Esquirol, 1838 ; Binet et Simon, 1905
Trois degrés de déficience intellectuelle dans la médecine des XIXe et XXe siècles, du plus sévère au plus léger. Ces mots ont été remplacés parce qu’ils sont devenus des insultes. Voir la section des mots qui blessent.
Aujourd’hui : trouble du développement intellectuel, ou handicap intellectuel (CIM-11 : 6A00), avec un degré léger, modéré, grave ou profond.
Arriération mentale fin XIXe – XXe siècle
Terme employé pour les enfants « en retard » à l’école, puis dans les classifications des années 1960 et 1970. En France, les « classes de perfectionnement » créées en 1909 accueillaient les enfants dits arriérés.
Aujourd’hui : abandonné, comme « retard mental » depuis 2013. On parle de trouble du développement intellectuel.
Personnalité, morale et sexualité
Psychopathie Koch, 1891 ; Schneider, 1923 ; Cleckley, 1941
Au départ, toutes les personnalités « anormales ». Kurt Schneider en fait une typologie ; Hervey Cleckley, dans The Mask of Sanity (1941), puis Robert Hare resserrent le mot sur le sens actuel : froideur affective, absence de culpabilité, manipulation, charme superficiel.
Aujourd’hui : pas de diagnostic de ce nom. DSM-5-TR : trouble de la personnalité antisociale ; CIM-11 : trouble de la personnalité (6D10) avec trait de dissocialité (6D11.2). Le mot reste employé en criminologie et dans le langage courant, souvent à tort.
Dégénérescence Morel, 1857 ; Magnan
Une théorie selon laquelle les maladies mentales seraient des dégradations héréditaires qui s’aggravent de génération en génération, sous l’effet de l’alcool, de la misère ou des « vices ». Très influente à la fin du XIXe siècle.
Aujourd’hui : abandonnée. Elle a nourri l’eugénisme et, au XXe siècle, les politiques de stérilisation forcée et les meurtres de malades mentaux par les nazis. Un rappel que les mots médicaux ne sont jamais innocents.
Homosexualité (comme diagnostic) DSM-I, 1952 ; retirée en 1973
Longtemps classée parmi les troubles mentaux ou les « perversions sexuelles ». Retirée du DSM en 1973, puis de la CIM en 1990. Voir la section quand une classification se trompe.
Aujourd’hui : une orientation sexuelle, pas une maladie.
Perversion Krafft-Ebing, 1886
Richard von Krafft-Ebing en dresse le catalogue dans sa Psychopathia sexualis. Le mot mêlait médecine et morale.
Aujourd’hui : le DSM parle de paraphilies depuis 1980, et distingue depuis 2013 une préférence sexuelle inhabituelle (qui n’est pas un trouble) d’un trouble paraphilique, qui fait souffrir la personne ou nuit à autrui. En psychanalyse, la perversion désigne aussi une structure psychique.
Névrose de guerre, obusite 1915
Les soldats de la Grande Guerre qui tremblent, ne parlent plus, revivent les bombardements. Les Anglais parlent de shell shock. On les soupçonne souvent de simulation.
Aujourd’hui : trouble de stress post-traumatique, depuis le DSM-III (1980) ; CIM-11 : 6B40, et TSPT complexe 6B41. Il se soigne, notamment par l’EMDR et les TCC centrées sur le trauma. L’EMDR au cabinet
Idiotie, imbécillité, débilité : des mots qui blessent
Les mots de cette section sont aujourd’hui des insultes. Nous les citons parce qu’ils figurent dans de vieux dossiers, des livres, des souvenirs familiaux, et que beaucoup de personnes ou de parents les ont reçus comme une gifle. Les expliquer, c’est aussi comprendre pourquoi on ne les dit plus.
Au XIXe siècle, Jean-Étienne Esquirol distingue l’idiotie et l’imbécillité : non pas une folie, mais un développement de l’intelligence qui ne s’est pas fait. C’est un progrès à l’époque : on cesse de confondre ces personnes avec les « aliénés ». En 1905, Alfred Binet et Théodore Simon créent la première échelle d’intelligence, à la demande de l’école, pour repérer les enfants qui ont besoin d’un enseignement adapté. On parle alors de débilité pour les difficultés légères. Jusque dans les années 1960 et 1970, les manuels français classent ainsi les degrés de déficience selon le quotient intellectuel.
Le destin de ces mots illustre le tapis roulant des euphémismes. Idiot vient d’un mot grec qui désignait simplement un particulier, quelqu’un qui ne prend pas part à la vie publique ; débile vient du latin debilis, faible. Dès qu’ils sont passés dans la cour de récréation, ils sont devenus des armes. On les a remplacés par « arriération mentale », puis « retard mental », qui ont subi le même sort. Aux États-Unis, une loi de 2010, la loi Rosa, du nom d’une petite fille porteuse de trisomie 21, a remplacé « retard mental » par « handicap intellectuel » dans les textes fédéraux. Le DSM-5 a suivi en 2013 ; la CIM-11 parle de trouble du développement intellectuel. Le même mouvement a fait disparaître le mot « mongolisme », remplacé par trisomie 21 après la découverte de sa cause chromosomique en 1959.
En France, la loi du 11 février 2005 sur l’égalité des droits et des chances des personnes handicapées a accompagné ce changement de regard : on ne parle plus de ce qu’une personne « est », mais des limitations qu’elle rencontre et des aides auxquelles elle a droit. Le vocabulaire a suivi la désinstitutionnalisation, la scolarisation en milieu ordinaire, la parole donnée aux personnes concernées et à leurs familles.
Quand un parent nous rapporte qu’on a dit de son enfant, il y a des années, qu’il était « débile » ou « arriéré », nous prenons le temps d’entendre la blessure, souvent intacte. Un bilan actuel, des mots exacts et respectueux, et l’accompagnement des démarches (comme un dossier auprès de la maison départementale des personnes handicapées) peuvent réparer un peu ce que les mots d’hier ont abîmé. Voir le bilan psychologique et le dossier MDPH.
Quand une classification se trompe : l’homosexualité
Le premier DSM, en 1952, range l’homosexualité parmi les troubles de la personnalité, puis le DSM-II (1968) parmi les déviations sexuelles. Sous la pression des militants, et à la lumière de travaux montrant que les personnes homosexuelles ne sont pas plus malades que les autres, l’Association américaine de psychiatrie la retire de sa classification en décembre 1973. Une catégorie d’« homosexualité égodystonique » subsiste encore jusqu’en 1987. L’Organisation mondiale de la santé la retire de la CIM le 17 mai 1990 : cette date est devenue la Journée mondiale contre l’homophobie. La France avait cessé dès 1981 de la considérer comme une maladie mentale.
La psychanalyse n’a pas été en avance. Freud, pourtant, avait écrit en 1935, dans une lettre à une mère américaine inquiète, que l’homosexualité n’était ni un vice ni une dégradation, et qu’on ne pouvait pas la classer parmi les maladies. Mais pendant des décennies, une grande partie des associations psychanalytiques l’a considérée comme une pathologie, et a refusé de former des analystes homosexuels. En 2019, l’Association psychanalytique américaine a présenté des excuses publiques pour ce passé. Dans la même logique, la CIM-11 a sorti l’« incongruence de genre » du chapitre des troubles mentaux, pour la placer dans celui de la santé sexuelle.
Il a fallu un vote de l’Association américaine de psychiatrie pour décider que des millions de personnes n’étaient plus malades, du jour au lendemain. Aucune guérison n’a jamais été aussi rapide ni aussi nombreuse. Les psychiatres de l’époque en ont tiré une leçon d’humilité ; les historiens des sciences, un excellent sujet de cours.
Le tableau de correspondance
Pour s’y retrouver d’un coup d’œil. Les correspondances sont approximatives : un ancien mot recouvre rarement exactement un diagnostic actuel.
| Ancien mot | DSM-5-TR (2022) | CIM-11 (2022) |
|---|---|---|
| Démence précoce | Schizophrénie | 6A20 Schizophrénie |
| Hébéphrénie | Schizophrénie (symptômes de désorganisation) | 6A20, sans sous-type |
| Catatonie | Catatonie (associée ou non) | 6A40 et suivants |
| Paraphrénie, délire chronique | Trouble délirant ou schizophrénie | 6A24 Trouble délirant |
| Bouffée délirante aiguë | Trouble psychotique bref | 6A23 Trouble psychotique aigu et transitoire |
| Paranoïa | Trouble délirant ; personnalité paranoïaque | 6A24 ; trouble de la personnalité 6D10 |
| Mélancolie | Dépression avec caractéristiques mélancoliques | 6A70, 6A71 Trouble dépressif (épisode isolé ou récurrent) |
| Folie circulaire, PMD | Trouble bipolaire I ou II | 6A60, 6A61 |
| Hystérie | Trouble neurologique fonctionnel ; troubles dissociatifs ; personnalité histrionique | 6B60 et suivants |
| Neurasthénie | Dépression, anxiété, symptomatologie somatique | 6C20 Détresse corporelle ; QD85 burn-out |
| Psychasthénie | TOC, troubles anxieux | 6B20 TOC ; 6B00 et suivants |
| Névrose de guerre | Trouble de stress post-traumatique | 6B40 ; 6B41 TSPT complexe |
| Psychopathie | Personnalité antisociale | 6D10 avec trait de dissocialité (6D11.2) |
| Débilité, arriération | Trouble du développement intellectuel | 6A00 |
| Psychose infantile (autisme) | Trouble du spectre de l’autisme | 6A02 |
| Homosexualité | Retirée en 1973 | Retirée en 1990 |
La frise des mots
- 1769William Cullen invente le mot « névrose ».
- 1838Esquirol publie Des maladies mentales : monomanies, lypémanie, idiotie.
- 1854Falret et Baillarger décrivent la folie circulaire et la folie à double forme.
- 1857Morel publie son traité des dégénérescences.
- 1869Beard décrit la neurasthénie ; en 1871, Hecker l’hébéphrénie ; en 1874, Kahlbaum la catatonie.
- 1886Magnan décrit les bouffées délirantes ; Krafft-Ebing publie sa Psychopathia sexualis.
- 1899Kraepelin oppose démence précoce et psychose maniaco-dépressive, et redéfinit la paranoïa.
- 1905Binet et Simon créent la première échelle d’intelligence. Janet avait décrit la psychasthénie en 1903.
- 1911Bleuler publie son traité sur le groupe des schizophrénies ; Ballet décrit la psychose hallucinatoire chronique ; Freud publie le cas Schreber.
- 1913Kraepelin isole les paraphrénies.
- 1943Kanner décrit l’autisme infantile.
- 1952Premier DSM : les troubles y sont encore appelés « réactions ».
- 1973L’homosexualité est retirée du DSM.
- 1980DSM-III : fin de la névrose, de l’hystérie, de la psychose maniaco-dépressive ; naissance du trouble bipolaire et du trouble de stress post-traumatique.
- 2013DSM-5 : fin des sous-types de schizophrénie, du retard mental et du syndrome d’Asperger.
- 2022Entrée en vigueur de la CIM-11 et parution du DSM-5-TR.
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Ce que la psychanalyse garde de ces mots
Les psychanalystes continuent de parler de névrose, d’hystérie, de mélancolie ou de paranoïa, alors que ces mots ont disparu des classifications. Ce n’est pas de la nostalgie. Les classifications décrivent des symptômes observables, pour que tous les soignants du monde parlent la même langue ; la psychanalyse cherche à décrire un fonctionnement, une manière d’être avec son désir, son angoisse, les autres. Deux personnes qui ont le même diagnostic de dépression peuvent fonctionner très différemment : l’une est en deuil impossible, l’autre s’épuise à satisfaire tout le monde.
D’où l’idée de structure : névrose, psychose, perversion chez Lacan, avec les organisations limites chez d’autres auteurs comme Jean Bergeret ou Otto Kernberg. Ces mots ne sont pas des étiquettes à coller sur un patient. Ce sont des hypothèses de travail pour l’analyste, qui orientent sa manière d’écouter et d’intervenir.
Nous utilisons les deux langues. Avec un psychiatre, un médecin traitant ou la maison départementale des personnes handicapées, nous écrivons en DSM-5-TR et en CIM-11, parce que c’est la langue commune. En séance, nous écoutons la personne avec ses mots à elle, et notre réflexion clinique garde les nuances de la tradition analytique. Jamais un ancien mot n’est utilisé pour juger quelqu’un.
Questions fréquentes
Un vieux dossier médical parle de « paraphrénie » : qu’est-ce que cela veut dire aujourd’hui ?
Que la personne avait un délire chronique, riche, sans désorganisation de la pensée. Aujourd’hui, on parlerait de trouble délirant ou de schizophrénie selon les cas. Le mieux est d’en parler avec un psychiatre, qui pourra relire le dossier avec les critères actuels.
La névrose existe-t-elle encore ?
Plus dans les classifications médicales depuis 1980. Elle reste un concept central en psychanalyse, pour désigner une organisation psychique marquée par le conflit intérieur, l’angoisse et le refoulement, que l’on retrouve chez la plupart d’entre nous.
Pourquoi ne dit-on plus « hystérique » ?
Parce que le mot était imprécis, chargé de préjugés envers les femmes, et devenu une insulte. Les symptômes qu’il désignait existent toujours et sont aujourd’hui décrits plus précisément, par exemple comme troubles neurologiques fonctionnels, qui se soignent.
La psychose maniaco-dépressive et le trouble bipolaire, c’est la même chose ?
Oui, pour l’essentiel. Le trouble bipolaire est le nom actuel, plus large, qui inclut des formes moins sévères comme le type II. Voir la page bipolarité.
Les noms actuels changeront-ils encore ?
Très probablement. Chaque révision du DSM et de la CIM modifie des mots. C’est le signe d’une science vivante, et une raison de rester modeste : nos diagnostics d’aujourd’hui seront peut-être, un jour, des pièces de musée.
Pour continuer la lecture
Un diagnostic vous inquiète ?
Un mot lu dans un dossier, entendu à l’hôpital ou en famille peut faire très peur. Un premier rendez-vous permet d’en parler, de comprendre ce qu’il recouvre aujourd’hui, et de voir quel accompagnement vous aiderait. Au cabinet, à Colombes, aux Pavillons-sous-Bois et en Ardèche, ou en téléconsultation.