Psychiatre formé auprès de Bleuler, il part de la vie du peintre Giovanni Segantini, orphelin de mère très jeune. Il relie les oscillations de l’humeur à la nostalgie d’une mère d’abord comblante puis perdue, et décrit dans la mélancolie un échec de l’ambivalence : l’amour et la haine pour le même objet ne parviennent pas à coexister.
Bipolarité et psychanalyse : entendre la personne derrière les fluctuations de l’humeur
La psychiatrie décrit des épisodes, les mesure et les traite. La psychanalyse pose une autre question, complémentaire : qu’est-ce que la personne vit dans ces moments, et qu’est-ce que cela dit de son histoire ? Depuis plus d’un siècle, des psychanalystes ont réfléchi à la manie et à la mélancolie. Leur regard n’entre pas en concurrence avec le traitement : il ouvre un espace pour penser.
Pourquoi un regard psychanalytique ?
Parmi les psychothérapies possibles dans le trouble bipolaire, l’Assurance maladie et Psycom citent la psychanalyse ou les thérapies d’inspiration analytique, à côté des thérapies de soutien, cognitives et comportementales, interpersonnelles ou familiales. Le choix dépend des conseils du psychiatre et des préférences de la personne.
Le psychiatre et psychanalyste résume l’enjeu dans Le Journal des psychologues: les troubles de l’humeur ne sont pas seulement « thymiques », ils correspondent à une manière d’être globale, qui persiste en dehors des crises et colore la relation à soi et aux autres. C’est cette manière d’être que l’écoute analytique cherche à entendre.
Le travail analytique ne remplace pas le traitement de l’humeur. , psychiatre et psychanalyste, rappelle dans son enseignement à l’EPhEP qu’elle ne prescrit pas elle-même les médicaments de ses patients : les deux registres coexistent, chacun à sa place.
Les textes fondateurs : , ,
Dans sa revue des textes fondateurs, montre que les grands outils conceptuels sur la manie et la mélancolie ont été forgés par trois auteurs.
Dans « Deuil et mélancolie », il compare les deux états. Dans les deux, l’intérêt pour le monde se retire. Mais dans la mélancolie, l’estime de soi s’effondre aussi : c’est le moi qui semble perdu, assailli de reproches. Plus tard, il décrit la manie comme un moment où le moi se confond avec son idéal, libéré de toute autocritique.
Élève d’, elle décrit une « position dépressive » présente chez chacun, liée à la peur d’avoir abîmé ceux que l’on aime. La manie y apparaît comme une défense contre cette angoisse, par le sentiment de toute-puissance et la négation de la dépendance.
Deuil et mélancolie, en termes simples
Quand on perd quelqu’un, on traverse un deuil : la tristesse est immense, puis l’attachement se détache peu à peu de la personne perdue pour se porter vers d’autres liens. remarque que la mélancolie ressemble au deuil, avec une différence de taille : la personne mélancolique se déprécie, s’accuse, se sent indigne. Son hypothèse est que l’attachement à l’objet perdu s’est retourné vers le moi lui-même, si bien que les reproches qui visaient l’autre se retournent contre soi. Cette lecture a profondément marqué la clinique de la dépression.
La manie comme défense, une idée partagée
Chez comme chez , l’exaltation maniaque n’est pas seulement un excès d’énergie. Elle protège contre une perte ou une angoisse trop lourde à éprouver, en niant son importance ou en cherchant à tout maîtriser. Cette idée aide à comprendre pourquoi l’effondrement suit si souvent la phase haute, et pourquoi la phase haute peut être si difficile à quitter.
« Bipolaire, vraiment ? » : le regard de
En 2015, le psychiatre André Galinowski a rendu compte dans la Revue française de psychanalyse du livre du psychanalyste londonien . s’intéresse aux formes sévères de la maladie et part toujours des symptômes que chacun peut observer, pour en chercher la logique.
Le besoin de connexion
En phase maniaque, la personne se sent reliée à tout et à tous, et ce sentiment passe par le langage : les mots s’enchaînent par leurs sonorités plus que par leur sens. propose de parler de fuite des mots plutôt que de fuite des idées.
La dette
Les dépenses de la phase haute porteraient souvent sur des objets à forte valeur symbolique. Derrière la dette d’argent, repère des questions de responsabilité et de loyauté qui traversent parfois plusieurs générations.
Le clivage
Maintenir à tout prix séparés un monde idéal et un monde effondré, le bon et le mauvais. Le trait d’union de « maniaco-dépressif » en serait l’image.
Une autre dépression
Selon , la dépression bipolaire se distingue de la mélancolie classique : moins de reproches contre soi, un effondrement vécu comme une hémorragie dont on n’est pas responsable, et redouté dans l’avenir plutôt que tourné vers le passé.
s’inquiète enfin d’une prise en charge qui deviendrait exclusivement symptomatique, et d’une définition si large du trouble qu’elle finirait par englober les variations ordinaires de l’humeur. Galinowski souligne l’intérêt de cette défense de la place du sujet, y compris dans une maladie souvent considérée comme la mieux expliquée par les neurosciences.
De la psychose maniaco-dépressive à la bipolarité : ce que l’on gagne et ce que l’on perd
Dans un cours donné en 2021 à l’École pratique des hautes études en psychopathologies, la psychiatre et psychanalyste retrace l’histoire des notions, de l’Antiquité grecque au DSM. Elle défend une lecture dite structurale : des symptômes semblables, comme des phases d’excitation et d’abattement, peuvent concerner des personnes dont l’organisation psychique est très différente.
- Le risque de l’étiquette: elle relève une inflation des diagnostics de bipolarité et y voit le risque de transformer en maladie certaines façons d’être, voire certains affects du deuil.
- Les intervalles lucides: les périodes où la personne retrouve sa place dans le monde sont des solutions, parfois inventives, qu’il faut respecter plutôt que de viser une humeur uniforme.
- La clinique au cas par cas: elle présente le cas d’une patiente suivie de longue date, traitée médicalement, avec qui le travail en face à face a porté sur sa vie de femme, sa place de mère et son vieillissement.
Ces critiques remettent-elles en cause le diagnostic médical ?
Non. Elles invitent à ne pas réduire une personne à une étiquette et à poser le diagnostic avec rigueur, après un entretien approfondi. Les formes sévères de la maladie, avec leurs risques, justifient pleinement un traitement médical. lui-même distingue ces formes sévères des variations de l’humeur parfois rangées sous le même mot.
L’écoute analytique au cabinet, dans une approche intégrative
Au cabinet, l’écoute analytique ne constitue pas un temps à part. Elle accompagne tout le suivi : attention à ce qui se répète, à ce qui se dit autrement pendant les phases hautes et basses, à ce que la maladie a bouleversé dans les liens et dans l’image de soi. Selon les moments, d’autres outils s’y ajoutent, comme la psychoéducation et le plan de prévention issus des TCC, ou l’EMDR pour un souvenir traumatique qui ne passe pas.
La fréquence des séances, le face à face ou le divan et la durée du travail se discutent avec chaque personne, au cas par cas. Le lien avec le psychiatre qui suit le traitement reste un repère constant.
Ce que l’écoute analytique peut apporter concrètement
- Un lieu pour parler de ce que les épisodes ont laissé : la honte, les relations abîmées, les dettes, les deuils.
- Un espace pour penser son rapport au traitement, y compris la nostalgie des phases hautes.
- Une attention à l’histoire familiale et aux pertes, que les textes fondateurs placent au cœur des troubles de l’humeur.
- Une relation durable, qui aide à traverser les périodes difficiles sans être réduit à son diagnostic.
Jeu : qui a dit quoi ?
Retrouvez l’auteur de chaque idée, d’après les textes présentés dans cette page.
Questions fréquentes
La psychanalyse peut-elle aider une personne bipolaire ?
L’Assurance maladie et Psycom la citent parmi les psychothérapies possibles. Elle n’agit pas à la place du traitement de l’humeur, mais elle offre un espace pour comprendre ce que la personne vit, son histoire, et ce que la maladie a bouleversé.
Que dit de la mélancolie ?
Dans « Deuil et mélancolie » (1915), compare les deux états. La mélancolie ressemble au deuil, mais la personne se déprécie et s’accuse. Il fait l’hypothèse que les reproches adressés à l’objet perdu se sont retournés contre le moi.
Faut-il arrêter son traitement pour faire une psychanalyse ?
Non, jamais. Le travail analytique se mène à côté du traitement prescrit par le médecin. Toute question sur le traitement se discute avec lui.
Psychanalyse ou TCC dans la bipolarité ?
Ce n’est pas forcément l’un ou l’autre. Les TCC ont été davantage évaluées dans des essais, notamment pour prévenir les rechutes. L’écoute analytique s’intéresse au sens et à l’histoire. Dans une approche intégrative, les deux peuvent se compléter au fil du suivi.
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Besoin d’aide tout de suite ?
Une psychothérapie ne répond pas à l’urgence. Si vous êtes en danger, si vous pensez au suicide ou si un proche vous inquiète gravement, appelez sans attendre :
- 3114Numéro national de prévention du suicide, gratuit, joignable 24 h sur 24 et 7 jours sur 7, pour vous ou pour un proche.
- 15SAMU, pour toute urgence médicale, y compris une crise maniaque avec mise en danger.
- 112Numéro d’urgence européen, joignable depuis tout téléphone.
- 119Allô Enfance en danger, gratuit et confidentiel, 24 h sur 24, si un enfant est en danger.
Toutes les ressources utiles sont réunies dans la page urgences et numéros utiles.
En parler avec un professionnel
Un premier rendez-vous permet de faire le point, d’entendre ce que vous vivez et de réfléchir ensemble à l’accompagnement le plus adapté, en lien avec le psychiatre ou le médecin qui vous suit. Les adolescents, les adultes, les couples et les familles sont reçus, au cabinet ou en téléconsultation.