Le regard qui se perd
Chaque heure devant l’écran est une heure sans visage qui répond. Le tout-petit a moins d’occasions de s’exercer à chercher le regard de l’autre et à le retrouver.
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Langage qui tarde, regard qui fuit, colères quand l’écran s’éteint : chez un tout-petit très exposé, le tableau peut évoquer l’autisme sans en être un. Comprendre ce qui se joue, et savoir le distinguer, change beaucoup de choses pour l’enfant et pour ses parents.
Un enfant de deux ans qui ne répond plus à son prénom, qui dit quelques mots, qui regarde à peine les visages et hurle quand l’écran s’éteint : beaucoup de parents pensent aussitôt à l’autisme. Parfois, c’est bien de cela qu’il s’agit. Parfois, le tableau est brouillé, voire imité, par des heures d’écran dans les premières années de vie.
On entend parfois l’expression « autisme virtuel ». Ce n’est pas un diagnostic : c’est une façon de nommer ce que voient des parents et des cliniciens, des signes qui évoquent l’autisme chez un tout-petit très exposé aux écrans, et qui s’atténuent quand son environnement change. Deux points sont à garder ensemble. L’autisme est d’origine neurodéveloppementale, il ne vient pas des écrans. Et une exposition massive très précoce peut, de son côté, freiner le langage et les échanges.
La bonne question n’est donc pas « écrans ou autisme ? ». C’est : de quoi cet enfant a-t-il besoin que l’on comprenne, et que l’on lui offre, dès maintenant ?
Un bébé n’apprend pas en regardant, il apprend en échangeant. Un visage qui sourit quand il sourit, une voix qui répond à son babillage, un adulte qui regarde ce qu’il regarde et le nomme : c’est de ces allers-retours, des milliers de fois répétés, que naissent le regard partagé, les premiers mots et le plaisir d’être avec quelqu’un. Un écran parle, mais il n’attend pas la réponse. Il ne remarque pas ce que l’enfant fixe, il ne ralentit pas quand l’enfant décroche.
Chaque heure devant l’écran est une heure sans visage qui répond. Le tout-petit a moins d’occasions de s’exercer à chercher le regard de l’autre et à le retrouver.
On apprend à parler en renvoyant la balle : l’enfant dit, l’adulte reprend, l’enfant recommence. Un dessin animé ne renvoie rien.
Empiler, faire semblant, cacher et retrouver : le jeu au sol construit le langage et la pensée. Il se fait moins quand l’écran occupe le temps libre.
Même sans la regarder, l’enfant joue moins et les adultes lui parlent moins. Le bruit de fond prend la place des échanges.
Après des contenus au rythme très rapide, le jeu lent, l’ennui et l’attente deviennent difficiles à supporter, et les colères à l’arrêt fréquentes.
Écrans le soir et nuits qui reculent fatiguent l’enfant et rendent le lendemain plus tendu. Voir écrans, sommeil et attention.
Chez un jeune enfant très exposé, on peut rencontrer des signes qui ressemblent à ceux que l’on cherche dans l’autisme. Aucun, pris seul, ne prouve quoi que ce soit.
Quelques mots isolés à un âge où l’on en attendrait davantage, ou des mots qui apparaissent puis se perdent.
L’enfant ne se retourne pas quand on l’appelle, comme s’il n’entendait pas, alors qu’il réagit au bruit d’une application.
Le regard est rare, bref, ou réservé à l’écran. Le sourire est moins adressé aux personnes.
L’enfant fixe l’écran, ne répond à rien, et la sortie de l’écran déclenche cris ou effondrement.
Il redit des phrases entendues dans les vidéos, parfois avec leur intonation, sans les adresser à quelqu’un.
Il joue seul, manipule peu les jouets, et cherche moins à partager ce qu’il découvre.
Les parents décrivent souvent ce tableau avec inquiétude et avec culpabilité. Inquiétude, car le doute sur l’autisme est légitime. Culpabilité, car l’écran a souvent été un appui précieux dans des journées épuisantes. Nous n’accusons personne : comprendre est la seule suite utile.
Le tableau suivant donne des repères, pas un test. Aucune ligne ne suffit : c’est l’ensemble, et le temps qui passe, qui renseignent.
| Ce que l’on observe | Plutôt évocateur d’un TSA | Plutôt évocateur d’un effet des écrans |
|---|---|---|
| L’histoire | Des particularités repérées très tôt, avant que les écrans ne prennent de la place | Des signes apparus ou aggravés quand l’usage est devenu massif |
| Face à face avec un adulte disponible | Regard, sourire et demandes peu adressés, même quand l’adulte s’installe vraiment avec l’enfant | Un contact présent, ou qui revient dès qu’un adulte se met à sa hauteur |
| Montrer, pointer, partager | Rare ou absent, de façon durable | Présent, ou qui réapparaît vite dans le jeu à deux |
| Le jeu | Alignements, tris, répétitions ; peu de faire semblant, malgré l’aide de l’adulte | Un jeu qui se déploie quand quelqu’un joue avec l’enfant |
| Les phrases répétées | Mots ou phrases redits dans la vie courante, souvent sans destinataire | Surtout des génériques, des slogans, des répliques de vidéos |
| Quand les écrans diminuent | Les particularités restent, même si l’enfant est plus disponible | Des progrès du langage et des échanges, souvent nets |
D’autres explications se discutent aussi chez un enfant qui parle peu et répond peu : l’audition, un trouble du langage, un retard global du développement, un manque de stabilité autour de lui. Elles sont détaillées dans les signes de l’autisme chez l’enfant.
Les deux situations ne s’excluent pas. Un enfant autiste peut être très attiré par les écrans : ils sont prévisibles, sans surprise, sans exigence de réponse. L’exposition peut alors alourdir un tableau déjà présent, et il devient plus difficile de dire ce qui revient à quoi.
Réduire les écrans et multiplier les échanges ne guérit pas un autisme, mais cela aide tous les enfants, autistes ou non. Attendre que « cela passe » n’est pas une bonne attitude : si l’inquiétude persiste, mieux vaut comprendre tôt, quelle que soit la réponse.
Exemple fictif : Léo, 2 ans et demi
Léo dit une dizaine de mots, ne se retourne plus quand on l’appelle depuis des mois, ne suit pas le doigt de son père quand celui-ci lui montre un oiseau, et hurle quand on éteint la tablette. À la maison, la télévision reste allumée du matin au soir et la tablette accompagne les repas. Ses parents, épuisés, pensent à l’autisme.
Lors de la rencontre, Léo regarde peu sa mère. Puis son père s’assoit par terre avec les petites voitures et fait « vroum », en s’arrêtant pour attendre. Léo lève les yeux, lui tend une voiture, rit. Les parents décident d’alléger les écrans par étapes, de rendre les repas et le coucher aux échanges, et de revenir faire le point régulièrement. Quelques mois plus tard, Léo pointe, appelle, et les mots se multiplient.
Chez un autre enfant au tableau semblable, les progrès seraient restés limités malgré tout : le bilan aurait alors pris tout son sens.
Rien de ce qui suit n’est une punition pour l’enfant ni un reproche pour les parents : ce sont des occasions de plus d’échanger.
Pour les repères par âge et les règles de famille, voir le guide des parents.
Au cabinet, nous recevons d’abord les parents, puis l’enfant avec eux ou seul, selon l’âge et la situation. Avec les plus jeunes, nous passons par le jeu, le dessin et les histoires. Le premier rendez-vous est sans engagement ; il permet de raconter l’histoire de l’enfant, de la place des écrans, et de décider de la suite.
Quand un doute sur l’autisme persiste, un bilan TSA, réalisé par la neuropsychologue, peut le lever. Aucun bilan n’a lieu sans un rendez-vous préliminaire. Le bilan psychologique de l’enfant est possible dès la petite enfance. Un compte rendu écrit est remis après chaque bilan ; pour qu’il soit expliqué, il suffit de prendre une séance. Nous échangeons avec les autres professionnels de l’enfant, médecin et orthophoniste notamment, avec l’accord des parents.
Pour savoir quand venir et comment se déroule le bilan, voir autisme : quand consulter et l’intérêt d’un bilan, et écrans : quand consulter.
La neuropsychologue réalise le bilan TSA ; le psychothérapeute réalise les bilans psychologiques et assure l’accompagnement des parents et de l’enfant. Les deux cliniciens se concertent pour relire ensemble ce que l’on observe.
Non. L’autisme est d’origine neurodéveloppementale et il précède l’exposition aux écrans. Ce que peut faire une exposition massive et très précoce, c’est freiner le langage et les échanges, et donner à un tout-petit des airs d’autisme qui s’atténuent quand la vie de famille change.
Une seule observation ne le dit pas. On regarde l’histoire de l’enfant, ce qu’il fait face à un adulte vraiment disponible, la qualité du jeu partagé, et surtout comment les choses évoluent quand les écrans diminuent et que les échanges augmentent. Un bilan aide à y voir clair quand le doute persiste.
Rarement. Une baisse par étapes, avec des rituels de fin et des moments à partager à la place, est mieux tenue qu’une coupure brutale. Avant trois ans, le monde réel d’abord : pour les repères par âge, voir la page des parents.
Un enfant autiste peut être très attiré par les écrans, parfois parce qu’ils sont prévisibles et rassurants. Réduire les écrans et multiplier les échanges est utile, que l’enfant soit autiste ou non. Cela n’efface pas l’autisme, cela laisse plus de place à ce qui peut se développer.
Oui, les rendez-vous avec les parents peuvent se faire en téléconsultation, ou au cabinet. Le premier rendez-vous est sans engagement.
Un premier rendez-vous permet d’entendre ce qui inquiète, de regarder l’enfant avec ses parents et de choisir ensemble la suite : quelques repères, un accompagnement, un bilan. Au cabinet ou en téléconsultation.
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La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.