Peur de faire du mal à son bébé : les pensées intrusives des jeunes parents
Vous donnez le bain, et une image vous traverse : vous lâchez sa tête, il glisse sous l’eau. Vous descendez l’escalier, et vous le voyez basculer par-dessus la rampe. Vous reposez tout, le cœur battant, horrifié, et depuis vous n’osez plus. Ces images ont un nom : des pensées intrusives. Elles sont extrêmement fréquentes chez les jeunes parents, mères et pères, elles surgissent sans avoir été appelées, et elles font horreur justement parce qu’elles vont contre tout ce que vous voulez pour votre enfant. Elles ne révèlent pas un désir caché, et les recherches ne trouvent pas de lien entre ces pensées et des gestes violents envers le bébé. Cette page explique d’où elles viennent, pourquoi elles s’accrochent, comment les distinguer de ce qui serait vraiment inquiétant, et ce qui les apaise.
J’ai peur de faire du mal à mon bébé : que m’arrive-t-il ?
Ce que vous vivez porte un nom : une pensée intrusive. C’est une image, une phrase ou une impulsion qui s’impose à l’esprit sans qu’on l’ait voulue, qui paraît étrangère, choquante, contraire à ce que l’on est, et que l’on repousse aussitôt. Chez les jeunes parents, elles prennent presque toujours le bébé pour objet, parce que c’est lui qui occupe toute la place. Certaines portent sur un accident : il tombe de la table à langer, il s’étouffe, on l’oublie quelque part, il tombe malade. D’autres, plus effrayantes, mettent en scène un geste que l’on ferait soi-même : le lâcher, le secouer, le noyer dans le bain, le blesser avec un couteau en cuisinant. Chez certains parents, il s’agit de pensées à caractère sexuel, au moment du change ou du bain, qui provoquent une horreur particulière et un silence total.
Ces pensées ont un point commun, qui est aussi leur meilleur repère : elles vous font horreur. Vous ne les cherchez pas, vous ne les savourez pas, vous voudriez qu’elles n’aient jamais existé. Les psychologues disent qu’elles sont égodystoniques : elles vont contre vos valeurs et vos désirs. Cette détresse n’est pas un signe de danger ; elle est le signe que la pensée heurte ce à quoi vous tenez le plus. La page pensées intrusives du dossier TOC explique le phénomène en général ; cette page parle de ce qu’il a de particulier après une naissance.
Quand ce n’est plus une pensée intrusive
Si une idée de faire du mal au bébé vous paraît juste, logique ou nécessaire, si elle ne vous fait pas horreur, si elle s’accompagne de confusion, de convictions étranges, d’une insomnie totale ou d’idées de mourir, c’est une urgence. En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
À retenir
Les pensées intrusives de faire du mal à son bébé sont très fréquentes chez les jeunes mères et les jeunes pères.
Elles font horreur, on les repousse : ce ne sont ni des désirs ni des intentions, et elles ne s’accompagnent pas d’un risque accru de geste violent.
Ce qui les entretient, ce sont les évitements, les vérifications et la lutte pour ne plus y penser.
Elles s’apaisent souvent avec le temps, et elles se soignent bien quand elles envahissent.
Une idée qui paraît juste, sans horreur, avec confusion ou insomnie totale, n’est pas une pensée intrusive : c’est une urgence.
Des pensées très fréquentes, chez les mères comme chez les pères
Ce phénomène a été bien étudié, notamment par la psychologue canadienne Nichole Fairbrother et son équipe, en Colombie-Britannique. En 2008, elle a suivi cent femmes depuis leur grossesse jusqu’au troisième mois après la naissance : toutes avaient eu des pensées intrusives d’accident arrivant à leur bébé, et près de la moitié des pensées non désirées de lui faire du mal volontairement. Une étude plus récente de la même équipe, publiée en 2024, retrouvait des chiffres très proches, et précisait leur évolution : ces pensées sont les plus intenses dans les huit premières semaines, puis, pour la plupart des mères, elles diminuent ou disparaissent dans les six mois.
9 sur 10jeunes mères au moins ont des pensées intrusives d’accident arrivant au bébé
1 sur 2environ ont des pensées non désirées de lui faire du mal volontairement
8 semainesenviron : la période où elles sont le plus intenses, après la naissance
6 moispour qu’elles diminuent ou disparaissent chez la plupart des mères
Les pères ne sont pas épargnés. Dans une autre étude de la même équipe, on faisait écouter dix minutes d’enregistrement de pleurs de bébé à des couples, avant et après une naissance : près d’un parent sur deux, après la naissance, rapportait des pensées intrusives de faire du mal au bébé, et les pères en avaient autant que les mères. Si vous êtes père ou coparent et que vous vous reconnaissez ici, vous êtes dans la même situation que des milliers d’autres, qui n’en parlent pas davantage.
Ces chiffres ne servent pas à banaliser ce que vous ressentez : ces pensées font souffrir, parfois intensément, et elles méritent d’être prises au sérieux. Ils servent à vous dire une chose essentielle : vous n’êtes pas un monstre isolé. Vous vivez une expérience que partagent une grande partie des jeunes parents.
Pourquoi le cerveau d’un jeune parent fabrique-t-il ces images ?
Parce qu’il est devenu un détecteur de dangers. Le psychiatre américain James Leckman et ses collègues de l’université Yale ont interrogé des parents, mères et pères, avant et après la naissance de leur enfant. Ils ont montré que les préoccupations parentales culminent autour de la naissance, chez les deux parents : penser au bébé, vérifier qu’il va bien, imaginer ce qui pourrait lui arriver. Une partie de ces préoccupations prend la forme de pensées anxieuses et intrusives, accompagnées de gestes de protection, qui ressemblent beaucoup à celles du trouble obsessionnel-compulsif. Leur hypothèse : cette vigilance extrême a une fonction, protéger un être totalement dépendant.
Vu ainsi, l’image du bébé qui tombe est le cerveau qui signale le danger de l’escalier ; l’image du couteau, celui qui signale le danger de la cuisine. Le cerveau ne fait pas la différence entre « danger qui pourrait arriver » et « danger que je pourrais causer » : il imagine tous les scénarios, y compris les pires, et c’est la personne qui, horrifiée, les prend pour un message sur elle-même.
Plusieurs éléments rendent ces pensées plus fréquentes et plus collantes : la responsabilité immense et nouvelle, le manque de sommeil, le stress, et l’isolement. Dans l’étude de 2008, un stress parental élevé et un faible soutien de l’entourage étaient justement associés à davantage de pensées de faire du mal volontairement au bébé. Ce n’est donc pas votre amour qui est en cause : c’est souvent votre épuisement, et votre solitude.
Une pensée n’est pas une intention : trois situations à ne pas confondre
C’est la question qui hante les parents concernés : « Et si j’en étais capable ? » En 2022, l’équipe de Nichole Fairbrother l’a étudiée directement, auprès de près de quatre cents jeunes mères. Celles qui avaient des pensées intrusives de faire du mal à leur bébé n’étaient pas plus nombreuses à avoir eu des gestes agressifs envers lui que celles qui n’en avaient pas ; il en allait de même pour les mères qui avaient un trouble obsessionnel-compulsif. Les chercheurs concluaient qu’aucun élément ne liait ces pensées à un risque accru pour l’enfant.
Il reste important de distinguer trois expériences différentes, qui n’appellent pas la même réponse.
La pensée intrusive
Elle fait horreur
Elle surgit, choque, on la repousse, on s’en veut, on se met parfois à éviter certaines situations. Elle n’exprime ni un désir ni une intention. Elle ne met pas le bébé en danger. Elle mérite d’être comprise, et soignée quand elle envahit la vie.
L’exaspération
La colère monte
Après des heures de pleurs, la tension devient insupportable, on a envie que cela s’arrête, on sent parfois ses gestes devenir brusques. Ce n’est pas une pensée intrusive, c’est une émotion à son maximum. Posez le bébé en sécurité dans son lit, sortez quelques minutes de la pièce, appelez quelqu’un. La page émotions du bébé rappelle pourquoi un bébé ne doit jamais être secoué.
L’idée qui paraît juste
Rare, et urgente
Une idée de faire du mal au bébé qui ne fait pas horreur, qui semble justifiée, qui s’accompagne de convictions étranges, de confusion, d’une insomnie totale ou d’idées de mourir : ce tableau peut correspondre à une psychose du post-partum ou à une dépression grave. C’est une urgence, qui se soigne bien quand elle est prise en charge tout de suite. Voir l’encadré plus haut.
L’immense majorité des parents qui lisent cette page avec angoisse se reconnaissent dans la première carte. La peur même que vous ressentez à l’idée d’être dangereux est l’un des signes les plus nets que vous ne l’êtes pas.
Évitements et vérifications : ce qui soulage aujourd’hui et entretient demain
Quand une pensée fait peur, on cherche à s’en protéger. On range les couteaux tout en haut, on demande à l’autre parent de donner le bain, on évite l’escalier avec le bébé dans les bras, on ne reste plus seul avec lui. On vérifie, on se repasse la scène, on cherche sur Internet à deux heures du matin si « c’est normal », on demande encore et encore à son conjoint « tu crois que je suis dangereuse ? ».
Chacune de ces stratégies soulage sur le moment. Mais elle envoie aussi un message au cerveau : « cette pensée était dangereuse, tu as bien fait de te protéger ». Résultat, la pensée revient plus souvent, l’angoisse grimpe, et il faut éviter davantage. C’est ainsi qu’une pensée intrusive ordinaire peut devenir, chez certains parents, un véritable trouble obsessionnel du post-partum, qui épuise et isole. Ranger un couteau par prudence n’a rien de problématique ; c’est lorsque la vie entière s’organise autour de la pensée que le cercle se referme.
Le thermomètre ci-dessous vous aide à repérer ce que vous faites pour vous protéger de vos pensées. Chaque case cochée est une façon compréhensible de vous défendre contre la peur.
Vrai ou faux : six idées sur les pensées intrusives des jeunes parents
Affirmation 1
« Si j’ai l’image de faire du mal à mon bébé, c’est qu’au fond, j’en ai envie. »
Faux. Une pensée intrusive n’est ni un désir ni une intention. Elle fait horreur précisément parce qu’elle va contre ce que vous voulez. Un désir, on le recherche ; une pensée intrusive, on la subit.
Affirmation 2
« La plupart des jeunes parents ont des pensées de ce genre. »
Vrai. Plus de neuf jeunes mères sur dix ont des pensées d’accident arrivant au bébé, et environ une sur deux des pensées de lui faire du mal volontairement.
Affirmation 3
« Par précaution, il vaut mieux ne jamais rester seul avec son bébé tant que les pensées sont là. »
Faux, quand il s’agit de pensées intrusives qui font horreur. Cet évitement, très compréhensible, confirme au cerveau que vous êtes dangereux et entretient les pensées. Il en va autrement d’une idée qui paraît juste : là, c’est une urgence.
Affirmation 4
« Les pères aussi peuvent avoir ces pensées. »
Vrai. Les études qui ont interrogé les deux parents trouvent ces pensées aussi souvent chez les pères que chez les mères. Ils en parlent seulement encore moins.
Affirmation 5
« En parler à un psy, c’est risquer d’être pris pour un danger. »
Faux. Les cliniciens qui connaissent ces pensées savent les reconnaître et les distinguer d’une intention. Les dire, sans être jugé, est souvent un immense soulagement et le premier pas du soin.
Affirmation 6
« Ces pensées disparaissent toutes seules. »
C’est plus nuancé. Elles diminuent souvent au fil des mois. Mais quand les évitements et les vérifications s’installent, elles peuvent persister et devenir un trouble obsessionnel du post-partum, qui se soigne bien.
La honte de le dire, et ce qui se passe quand on le dit
De toutes les pensées, celles-ci sont parmi les plus difficiles à confier. Les parents qui en souffrent se taisent par peur d’être pris pour des monstres, par crainte qu’on les sépare de leur enfant, ou simplement parce qu’ils ne trouvent pas les mots. Ils restent seuls avec des images qui tournent en boucle, et le silence donne à la pensée un pouvoir qu’elle n’a pas.
Au cabinet, ces pensées sont connues. Nous les entendons régulièrement, nous savons les reconnaître, et nous ne nous en affolons pas. Il nous arrive de demander de décrire la pensée exactement, telle qu’elle vient : la dire à voix haute devant quelqu’un qui reste calme lui retire déjà une partie de sa force. Nous prenons aussi le temps de vérifier, tranquillement, qu’il s’agit bien d’une pensée intrusive et non d’une idée vécue comme juste : c’est notre travail, et c’est ce qui permet de vous rassurer sur des bases solides plutôt qu’avec des paroles en l’air.
Quand la pensée arrive, ce qui l’apaise n’est pas de la combattre, mais de la reconnaître et de continuer ce que l’on faisait. Associez chaque situation à une réponse intérieure possible.
Dans l’escalier, l’image de le laisser tomber
Au bain, l’image de lui lâcher la tête
En cuisine, une image avec le couteau
L’envie de demander, encore une fois, à l’autre parent si vous êtes « normal »
À deux heures du matin, l’envie de chercher sur Internet si ces pensées sont graves
Ce qui aide : outils de la TCC, EMDR, écoute analytique
La plupart des parents vont mieux en comprenant ce qui leur arrive : savoir que ces pensées sont fréquentes, qu’elles ne disent rien de leurs intentions et qu’elles s’apaisent souvent avec le temps retire déjà beaucoup de leur poids. Quand elles envahissent la vie, plusieurs approches se combinent.
Les outils de la TCC sont au premier plan. On apprend à nommer la pensée quand elle arrive, à la laisser passer sans la combattre ni la neutraliser, et à réduire peu à peu la réassurance. Puis, pas à pas, on reprend les gestes évités : un bain en présence de l’autre parent, puis seul ; l’escalier avec le bébé dans les bras ; la cuisine sans cacher les couteaux. Ce travail progressif, jamais brutal, apprend au cerveau que la pensée n’est pas dangereuse. La page TCC présente cette approche.
L’EMDR, en séances de 80 minutes, prend sa place quand les pensées se sont installées après un événement précis : une naissance traumatique, une chute du bébé, une hospitalisation, une peur intense pour sa vie, ou quand elles réveillent un souvenir ancien. Apaiser ce souvenir désamorce souvent la pensée qui s’y accrochait. Voir l’EMDR.
L’écoute analytique, nourrie de plusieurs grands repères de la psychanalyse, ne traque pas un désir caché derrière l’image. Elle accueille ce que la naissance remue : la responsabilité vertigineuse, la fatigue et l’exaspération que l’on n’ose pas avouer, le mélange ordinaire d’amour et de colère que tout parent éprouve un jour, l’histoire de sa propre enfance. Avoir un lieu où tout cela peut se dire rend les images moins menaçantes.
Quand les pensées s’inscrivent dans un trouble obsessionnel sévère ou une dépression, un médecin peut proposer un traitement ; nous travaillons alors en lien avec lui. Le dossier TOC décrit plus largement ces troubles et leur traitement.
Voici une situation inventée, inspirée de ce que vivent beaucoup de jeunes pères.
Exemple fictif : Adrien, 33 ans, papa depuis sept semaines
Un soir, en portant son fils sur le balcon pour lui montrer la lune, Adrien a eu l’image de le lâcher par-dessus la rambarde. Il est rentré en tremblant. Depuis, il ne va plus sur le balcon, évite de porter le bébé dans l’escalier de l’immeuble et laisse sa compagne donner le bain. La nuit, il tape sur son téléphone « pensées de jeter son bébé » et lit des forums jusqu’à l’aube. Il se demande s’il est un monstre et n’en a parlé à personne.
Qu’est-ce qui semble le plus utile pour Adrien ?
Pour l’autre parent : quand il ou elle vous le confie
Entendre la personne que l’on aime dire « j’ai peur de faire du mal à notre bébé » peut glacer. Votre réaction compte beaucoup, et quelques repères aident.
Accueillir sans horreur. Elle ou il vous confie quelque chose de très difficile. Remerciez de vous l’avoir dit, demandez comment cela se passe, sans dramatiser.
Vérifier calmement de quoi il s’agit. Ces pensées lui font-elles horreur ? Les repousse-t-elle ? Si oui, il s’agit très probablement de pensées intrusives. Si l’idée lui paraît juste, ou s’accompagne de confusion ou d’insomnie totale, c’est une urgence : l’encadré plus haut dit quoi faire.
Ne pas lui retirer le bébé ostensiblement. Prendre le relais quand elle est épuisée, oui. Mais l’empêcher de s’occuper de l’enfant à cause de pensées intrusives confirme sa peur d’être dangereuse.
Rassurer une fois, pas cent. Une réassurance répétée à chaque doute soulage une minute et entretient le cercle. Dites-lui que vous avez compris et que vous lui faites confiance, puis passez à autre chose.
Proposer de consulter ensemble. Venir à deux au premier rendez-vous, ou en téléconsultation, rend souvent le pas plus facile.
Ce que nous faisons au cabinet
Nous recevons les jeunes mères, les jeunes pères et les coparents qui souffrent de ces pensées, seuls ou à deux, au cabinet ou en téléconsultation, ce qui évite d’attendre de pouvoir sortir avec un nouveau-né. Vous pouvez venir accompagné, et le premier rendez-vous est sans engagement. Ce premier échange sert à entendre la pensée telle qu’elle est, à vérifier avec vous qu’il s’agit bien d’une pensée intrusive, et à vous expliquer ce qui se passe : pour beaucoup de parents, ce moment change déjà tout.
Notre psychothérapeute associe ensuite, selon votre situation, les outils de la TCC pour sortir du cercle des évitements, l’EMDR en séances de 80 minutes quand un événement est à l’origine des pensées, et l’écoute analytique pour ce que la naissance réveille. Si la situation le demande, il propose un bilan psychologique, avec un compte rendu écrit. Une séance de couple, de 80 minutes, aide l’autre parent à trouver la bonne distance : soutenir sans rassurer sans fin. Si une dépression accompagne les pensées, la page dépression périnatale décrit ce que nous proposons, et si l’angoisse déborde le seul sujet du bébé, le dossier anxiété peut vous aider. Nous faisons régulièrement le point avec vous sur ce qui recule et sur ce qui reste.
Questions fréquentes sur la peur de faire du mal à son bébé
Est-ce normal d’avoir des pensées de faire du mal à son bébé ?
Oui, c’est très fréquent. Plus de neuf jeunes mères sur dix ont des pensées intrusives d’accident arrivant à leur bébé, et environ une sur deux des pensées non désirées de lui faire du mal volontairement ; les pères en ont tout autant. Ces pensées surgissent sans être voulues, font horreur et sont repoussées. Elles sont les plus intenses dans les premières semaines et diminuent souvent au fil des mois. Quand elles envahissent la vie, elles se soignent bien.
Est-ce que je risque de passer à l’acte si j’ai ces pensées ?
Les recherches ne montrent pas de lien entre les pensées intrusives et des gestes violents envers le bébé. Une étude canadienne menée auprès de près de quatre cents jeunes mères n’a trouvé aucun risque accru chez celles qui avaient ces pensées, ni chez celles qui avaient un trouble obsessionnel-compulsif. L’horreur que ces pensées vous inspirent est précisément ce qui les distingue d’une intention. En revanche, une idée qui paraît juste, sans horreur, avec confusion ou insomnie totale, est une urgence : faites le 15.
Comment faire la différence entre une pensée intrusive et une vraie envie ?
Une pensée intrusive surgit sans être voulue, paraît étrangère, fait horreur, et l’on cherche à la repousser ou à s’en protéger, par exemple en évitant certaines situations. Une envie, au contraire, est recherchée, ressentie comme sienne, parfois agréable. Avec un bébé, l’autre situation à repérer est l’idée qui paraît juste ou nécessaire, sans horreur, avec des convictions étranges ou une grande confusion : elle relève de l’urgence. Dans le doute, un clinicien peut faire cette différence avec vous, calmement.
Les pères peuvent-ils avoir des pensées intrusives envers leur bébé ?
Oui. Les études qui ont interrogé les deux parents retrouvent ces pensées aussi souvent chez les pères que chez les mères, par exemple pendant les pleurs du bébé. Elles prennent les mêmes formes : images d’accident, de chute, de geste brusque. Les pères en parlent encore moins, par honte ou parce qu’ils pensent que ce sujet ne les concerne pas. Ils sont reçus au cabinet, seuls ou avec l’autre parent, pour en parler et apprendre à les apaiser.
Les pensées intrusives après une naissance vont-elles disparaître ?
Le plus souvent, elles diminuent avec le temps : elles sont les plus intenses dans les huit premières semaines, puis reculent ou disparaissent chez la plupart des parents dans les six mois. Ce qui les fait durer, ce sont les évitements, les vérifications et la lutte pour ne plus y penser. Quand elles organisent la vie quotidienne, elles peuvent correspondre à un trouble obsessionnel du post-partum, qui se soigne bien avec les outils de la TCC, associés si besoin à l’EMDR et à l’écoute analytique.
Comment parler de ces pensées sans avoir peur d’être jugé ?
En choisissant un interlocuteur qui connaît ces pensées. Les cliniciens qui y sont formés les entendent régulièrement et savent les distinguer d’une intention ; ils ne s’en affolent pas. Vous pouvez commencer par une phrase simple : « J’ai des images qui me font peur avec mon bébé. » Le reste viendra. Beaucoup de parents décrivent un immense soulagement après l’avoir dit. Au cabinet, le premier rendez-vous peut se faire en téléconsultation, et vous pouvez venir accompagné.
Références
Les travaux et ouvrages cités sur cette page.
Nichole Fairbrother et Sheila R. Woody, « New mothers’ thoughts of harm related to the newborn », Archives of Women’s Mental Health, 11(3), 2008, p. 221-229. doi.org/10.1007/s00737-008-0016-7
N. Fairbrother, F. Collardeau, S. R. Woody, D. A. Wolfe et J. M. Fawcett, « Postpartum thoughts of infant-related harm and obsessive-compulsive disorder: relation to maternal physical aggression toward the infant », Journal of Clinical Psychiatry, 83(2), 2022, 21m14006. doi.org/10.4088/JCP.21m14006
F. Collardeau, O. L. U. Anglin, A. Y. K. Albert, J. G. Mayhue et N. Fairbrother, « Prevalence and course of unwanted, intrusive thoughts of infant-related harm », Journal of Clinical Psychiatry, 85(3), 2024, 23m15145. doi.org/10.4088/JCP.23m15145
N. Fairbrother, R. G. Barr, M. Chen, S. Riar, E. Miller, R. Brant et A. Ma, « Prepartum and postpartum mothers’ and fathers’ unwanted, intrusive thoughts in response to infant crying », Behavioural and Cognitive Psychotherapy, 47(2), 2019, p. 129-147. doi.org/10.1017/S1352465818000474
J. F. Leckman, L. C. Mayes, R. Feldman, D. W. Evans, R. A. King et D. J. Cohen, « Early parental preoccupations and behaviors and their possible relationship to the symptoms of obsessive-compulsive disorder », Acta Psychiatrica Scandinavica, supplément 396, 1999, p. 1-26. doi.org/10.1111/j.1600-0447.1999.tb10951.x
Une pensée qui fait peur, ce n’est pas un danger : c’est une souffrance qui se soigne
Vous n’avez pas à rester seul avec ces images. Un premier rendez-vous, en téléconsultation ou au cabinet, seul ou à deux, permet de les dire sans être jugé, de comprendre ce qui se passe et de commencer à les apaiser.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.