Mon enfant adulte ne fait rien : ni études, ni travail, toujours à la maison
Il est 14 h 10 quand la porte de la chambre s’ouvre enfin. Votre fils de 23 ans traverse la cuisine en sweat, attrape un bol de céréales, marmonne un bonjour et repart. Depuis l’arrêt de sa licence, il y a dix-huit mois, les journées se ressemblent : écrans, nuits blanches, promesses de « chercher demain ». Vous avez essayé la douceur, puis les reproches, puis le silence. Quand un enfant de 18 à 30 ans reste à la maison sans études ni travail, ce n’est presque jamais de la paresse au sens où on l’entend : c’est souvent la trace d’une peur, d’une honte, d’une dépression, d’une anxiété, d’un trouble passé inaperçu ou d’un élan qui s’est éteint. Les parents oscillent entre la pression et la protection, et aucune des deux ne suffit. Ce qui aide, c’est de comprendre, de poser quelques règles claires sans rompre le lien, et de se faire aider, vous, même s’il refuse.
Mon enfant de 20 ou 25 ans ne fait rien : paresse ou souffrance ?
La question revient dans presque toutes les familles qui nous consultent, souvent sur un ton de colère : « il se laisse vivre », « elle profite de nous ». La colère est compréhensible, après des mois d’attente et de promesses. Mais ce que nous entendons de l’autre côté, quand ces jeunes finissent par parler, ressemble rarement à du confort. Ils décrivent une honte qui grossit chaque jour, des matins où se lever paraît inutile, un retard devenu si grand qu’ils n’osent plus regarder la situation en face, des amis dont la vie avance sur les réseaux pendant que la leur s’est arrêtée. Le jeune qui « ne fait rien » fait souvent beaucoup d’efforts pour ne pas penser.
Il faut aussi rappeler que cet âge est, par nature, un âge d’hésitations. En 2000, le psychologue américain Jeffrey Arnett a proposé le nom d’« adulte émergent » pour la période qui va de la fin de l’adolescence à la fin de la vingtaine : un temps d’explorations, d’instabilité, d’essais et de changements de cap, où l’on ne se sent plus adolescent sans se sentir tout à fait adulte. Ne pas savoir quoi faire à 21 ans n’est donc pas un symptôme. Faire une pause après un échec, travailler quelques mois en intérim, changer d’orientation, rester chez ses parents le temps de rebondir : tout cela fait partie des trajectoires ordinaires.
Ce qui doit alerter, ce n’est pas l’absence de projet en soi, c’est le retrait : des journées sans aucune activité hors de la chambre, des nuits inversées, de moins en moins d’amis, plus aucune envie, des mois qui passent sans que rien ne bouge. La différence entre une pause et un retrait, c’est le mouvement. Un jeune en pause hésite, essaie, se trompe ; un jeune en retrait s’est arrêté. Pour l’adolescent encore lycéen, la page l’élan de l’adolescent et de l’étudiant détaille les premiers signes ; celle-ci s’intéresse au jeune majeur, et surtout à ses parents.
Ce que l’immobilité d’un jeune adulte peut cacher
Derrière le même tableau, un jeune sur le canapé, se cachent des situations très différentes, qui n’appellent pas la même aide. Touchez les cartes.
À l’extrémité de ce tableau, certains jeunes ne sortent pratiquement plus de chez eux pendant des mois. Le psychiatre japonais Tamaki Saitō a popularisé en 1998 le mot hikikomori pour décrire ce retrait social prolongé, qu’il définissait par six mois au moins passés chez soi, à l’écart de toute vie sociale. Ce phénomène, d’abord décrit au Japon, est aujourd’hui reconnu dans beaucoup de pays. Il n’est pas un diagnostic à poser à la légère, mais il rappelle une chose : plus le retrait dure, plus il est difficile d’en sortir seul. Le dossier perte d’élan détaille ce qui éteint le désir et ce qui le rallume. D’autres pistes existent encore, une souffrance traumatique après un harcèlement ou une agression (voir le dossier trauma), un mal-être plus diffus (voir le mal-être du jeune adulte). C’est pourquoi un premier bilan est si utile.
Revenir à la maison après un échec, une rupture, un épuisement
Certains ne sont jamais partis ; d’autres reviennent. Une première année d’études ratée dans une autre ville, une rupture amoureuse, un premier emploi qui a mal tourné, un épuisement, des difficultés pour se loger : la chambre d’enfant redevient un abri. Ce retour peut être une bonne chose, un temps pour se poser et repartir. Il peut aussi devenir un piège, quand le jeune retrouve, en même temps que son lit, sa place d’enfant : les repas servis, le linge lavé, les parents qui décident.
Les parents, eux, vivent souvent ce retour avec un mélange de soulagement et d’inquiétude, parfois d’agacement. Ils avaient commencé à réinvestir leur vie, leur couple, la chambre devenue bureau. Ils retrouvent un adulte qui vit comme un adolescent, et ne savent plus quelle place prendre. Le cinéma en a fait une comédie : dans Tanguy, d’Étienne Chatiliez (2001), un brillant universitaire de 28 ans refuse de quitter le confort familial, et ses parents rivalisent de stratagèmes pour le pousser dehors. La réalité que nous rencontrons est rarement aussi drôle, et rarement celle d’un jeune comblé : c’est plus souvent celle d’un jeune qui a peur de sortir, et de parents qui ont peur de le pousser.
Ce qui aide, dans ces retours, c’est de les penser comme une étape, avec une durée et un sens, plutôt que comme un état. « Tu reviens à la maison le temps de te remettre, et on en reparle à Noël » n’est pas une menace ; c’est un cadre qui rappelle que la maison des parents est un port, pas une destination.
Ce qui enferme, ce qui remet en mouvement
Certains éléments du quotidien entretiennent l’immobilité sans que personne le veuille ; d’autres aident un jeune à se remettre en route. Cochez ce qui correspond à la situation actuelle, chez vous.
Ce qui enferme
Ce qui remet en mouvement
Pression ou soutien : sortir du piège dans lequel tombent tous les parents
Face à un enfant adulte immobile, les parents essaient presque toujours, tour à tour, deux attitudes opposées. La première est la pression : les sermons, les comparaisons avec le cousin qui a trouvé un poste, les ultimatums lancés un soir de colère. Elle part d’une inquiétude légitime, mais elle augmente la honte du jeune, qui se replie davantage, et elle use le lien. La seconde est la protection totale : ne plus rien demander pour ne pas l’enfoncer, apporter les repas dans la chambre, payer le forfait, répondre aux questions de la famille à sa place. Elle part d’un amour réel, mais elle installe une dépendance confortable pour personne.
Le psychologue israélien Haïm Omer a développé, avec ses collègues, une approche appelée « résistance non violente », d’abord pour les parents d’enfants et d’adolescents en grande difficulté. Elle a été adaptée aux parents de jeunes adultes très dépendants : en 2012, Eli Lebowitz et ses collègues ont publié l’expérience de parents de vingt-sept enfants adultes qui avaient suivi cet accompagnement, et Dan Dulberger et Haïm Omer y ont consacré un livre en 2021. L’idée centrale est très libératrice pour les parents : ils peuvent changer la situation sans attendre que leur enfant soit d’accord. Ils ne cherchent plus à le convaincre ni à le contrôler ; ils changent ce qui dépend d’eux.
Concrètement, cela consiste à repérer les « services » qui entretiennent l’immobilité (le repas servi à 15 heures, l’argent donné sans contrepartie, le silence protecteur auprès de la famille), à en choisir un ou deux à arrêter, à l’annoncer calmement, de préférence par écrit et à deux parents, et à tenir, sans cris ni menaces, tout en affirmant sa présence et son affection. Le message n’est pas « débrouille-toi », mais « nous ne pouvons plus participer à ce qui te fait du mal, et nous restons là ». Ce chemin demande du soutien, parce qu’il est difficile de tenir seul face à la colère ou à la tristesse de son enfant. C’est précisément ce que l’on peut travailler en séance, entre parents.
La conversation de 14 heures : s’entraîner à parler sans braquer
Il n’y a pas de phrase magique, mais certaines ouvrent et d’autres ferment. Cette petite scène vous propose trois moments d’une conversation avec un fils de 23 ans. Choisissez une réponse, voyez ce qu’elle produit souvent, puis essayez les autres.
Quelles règles quand un enfant majeur vit à la maison ?
Un jeune adulte qui vit chez ses parents n’est plus un enfant, et il n’est pas un colocataire comme les autres. Cette position intermédiaire rend les règles floues, et le flou nourrit les conflits. Quelques repères, discutés d’abord entre adultes puis présentés au jeune, apaisent souvent beaucoup la vie commune.
- Peu de règles, mais claires. Trois ou quatre, pas quinze. Par exemple : un repas en commun par jour, une tâche régulière dans la maison, pas de bruit après une certaine heure, pas de consommation de cannabis dans la maison.
- Une participation, même symbolique. Faire les courses une fois par semaine, s’occuper du linge, contribuer un peu aux dépenses s’il a quelques revenus. Ce n’est pas une punition : c’est une façon de le traiter en adulte.
- Un cap dans le temps. Sans ultimatum, convenir d’un premier pas pour une date donnée : un rendez-vous, une inscription, un stage, une activité bénévole, le permis de conduire. Un petit pas réel vaut mieux qu’un grand projet imaginaire.
- Des parents d’accord. Le désaccord entre parents, l’un ferme, l’autre protecteur, est l’un des grands moteurs de l’immobilité : le jeune se réfugie auprès de celui qui ne demande rien. Se mettre d’accord avant de parler, même sur peu de choses, change tout. Quand les parents sont séparés, une ligne commune est encore plus précieuse.
- Ce qui ne se décide pas dans la colère. Mettre un enfant à la porte, couper toute aide du jour au lendemain, l’humilier devant la famille : ces décisions prises un soir d’exaspération aggravent presque toujours la situation et blessent durablement le lien.
Ces règles valent pour la vie commune ; elles ne soignent pas une dépression ou une anxiété. Elles créent simplement un cadre dans lequel un soin devient possible, et dans lequel les parents cessent de s’épuiser.
Exemple fictif : les parents de Théo, qui refuse de consulter
Théo et ses parents sont inventés ; leur situation est l’une des plus fréquentes que nous rencontrons.
Situation
Théo, 23 ans, vit chez ses parents depuis l’arrêt de sa licence d’économie. Il se lève vers 14 heures, joue en ligne une grande partie de la nuit, ne voit plus ses amis du lycée. Sa mère lui apporte ses repas dans sa chambre « pour qu’il mange au moins quelque chose » ; son père ne lui adresse presque plus la parole. Chaque tentative de parler finit en dispute. Théo répète qu’il « n’a besoin de personne » et refuse de voir un psychologue.
Que peuvent faire les parents de Théo ?
Cette histoire montre la place décisive des parents, même quand le jeune refuse toute aide. Pour les questions que l’on se pose avant de venir sans son enfant, voir consulter seul pour parler de son enfant et mon enfant refuse de voir un psy.
Quand s’inquiéter davantage
Certains signes indiquent que l’immobilité n’est plus seulement une impasse de parcours, mais une souffrance qui demande une aide rapide : un jeune qui ne se lave plus, mange très peu ou de façon désordonnée, ne sort plus du tout de sa chambre, dort presque toute la journée ; une consommation quotidienne d’alcool ou de cannabis ; des propos très dévalorisants (« je suis un raté », « je ne sers à rien ») ; une agressivité nouvelle ; des propos étranges, une méfiance inhabituelle ; et, bien sûr, toute parole sur la mort ou l’envie de disparaître. Parler de la mort avec lui ne lui en donne pas l’idée : poser la question directement est au contraire une façon de le protéger.
Ne restez pas seul avec cette inquiétude, et ne la gardez pas pour plus tard. En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Quand votre enfant adulte va clairement mal, dépression, addiction, troubles psychiques, la page mon enfant adulte va mal détaille ce que les parents peuvent faire, et ce qui ne dépend plus d’eux.
Ce que nous faisons au cabinet pour un jeune adulte immobile, et pour ses parents
Bien souvent, ce sont les parents qui viennent en premier, et c’est une très bonne chose. Notre psychothérapeute vous reçoit, seul ou à deux, au cabinet ou en téléconsultation, sans que votre enfant soit présent ni même prévenu s’il ne le souhaite pas. Le travail porte sur la compréhension de la situation, l’accord entre parents, les changements qui dépendent de vous et la façon de parler à votre enfant. Quand les parents sont séparés, nous pouvons recevoir chacun, ou les deux ensemble si c’est possible.
Quand le jeune accepte de venir, tout peut commencer en téléconsultation, ce qui facilite souvent le premier pas pour quelqu’un qui ne sort plus. Notre psychothérapeute peut proposer un bilan psychologique, possible lui aussi à distance, pour comprendre ce qui se joue : dépression, anxiété, souffrance traumatique, consommation. Si la question d’un TDAH ou d’un autre fonctionnement particulier se pose, notre neuropsychologue réalise au cabinet, après un rendez-vous préliminaire, un bilan neuropsychologique, avec un compte rendu écrit. La suite associe, selon les besoins, l’EMDR pour les souvenirs d’échec, d’humiliation ou de harcèlement qui figent l’élan, les outils de la TCC pour retrouver un rythme et affronter pas à pas ce qui fait peur, et l’écoute analytique pour la question du désir : que veut-il, lui, au-delà de ce que l’on attend de lui ?
Des séances de famille, longues de 80 minutes, permettent aussi de sortir des conversations qui tournent en rond, avec un tiers qui veille à ce que chacun soit entendu. Le premier rendez-vous est sans engagement, et on peut venir accompagné.
Questions fréquentes des parents d’un jeune adulte sans projet
Mon fils de 25 ans ne fait rien de ses journées : que faire ?
Commencez par chercher à comprendre plutôt qu’à convaincre : derrière l’immobilité se cachent souvent une honte, une dépression, une anxiété, un trouble jamais repéré ou un élan éteint. Mettez-vous d’accord entre adultes sur quelques règles claires de vie commune, réduisez les « services » qui entretiennent la situation, et gardez un lien chaleureux, par exemple un repas partagé. Si rien ne bouge depuis plusieurs mois, consultez, même seul : les parents peuvent être reçus sans leur enfant, et c’est souvent par eux que la situation se débloque.
Faut-il mettre à la porte un enfant majeur qui ne fait rien ?
Prise dans la colère, cette décision aggrave presque toujours la situation et blesse durablement le lien, surtout si le jeune souffre d’une dépression ou d’une anxiété. Cela ne veut pas dire que tout doit être accepté : on peut poser un cadre, demander une participation, convenir d’étapes et d’un cap dans le temps, réduire l’aide qui entretient l’immobilité. Un départ préparé, voulu et accompagné, vers un logement, une formation ou un emploi, n’a rien à voir avec une porte claquée un soir d’exaspération.
Mon enfant adulte refuse de voir un psy : que faire ?
Ne le forcez pas, mais ne renoncez pas pour autant : consultez vous-même. Au cabinet, les parents sont reçus seuls quand leur enfant refuse de venir. Ce travail permet de comprendre la situation, de vous accorder entre parents et de changer ce qui dépend de vous. Dites simplement à votre enfant que vous allez parler à quelqu’un de ce qui se passe à la maison, et qu’il sera le bienvenu s’il le souhaite un jour. Beaucoup de jeunes adultes finissent par venir, souvent en téléconsultation pour commencer.
Comment motiver un jeune adulte qui ne fait rien ?
La motivation ne se transmet pas par la pression : sermons et comparaisons renforcent la honte et le repli. Ce qui aide, c’est de remettre un peu de structure (un rythme, un repas commun, une petite responsabilité), de proposer des pas très petits mais réels plutôt qu’un grand projet, de s’intéresser à ce qui l’anime encore, et de reconnaître chaque mouvement sans en faire trop. Si l’envie a complètement disparu, il peut s’agir d’une dépression ou d’une perte d’élan, qui demandent une aide spécifique.
Dépression ou paresse : comment faire la différence ?
La paresse au sens courant suppose de choisir de ne rien faire en s’en trouvant bien. Un jeune déprimé, lui, ne s’en trouve pas bien : il est fatigué même après avoir dormi, n’a plus de plaisir à rien, dort mal ou trop, se dévalorise, s’isole, devient irritable. Beaucoup cachent cette souffrance derrière une apparente indifférence. En cas de doute, un bilan psychologique permet de faire la part des choses, et la dépression, une fois reconnue, se soigne.
Qu’est-ce qu’un hikikomori ?
Le mot japonais, popularisé en 1998 par le psychiatre Tamaki Saitō, désigne un retrait social prolongé : une personne, souvent un jeune adulte, qui reste chez elle pendant au moins six mois, sans études, sans travail et presque sans relations en dehors de sa famille. D’abord décrit au Japon, ce phénomène est aujourd’hui observé dans de nombreux pays. Il peut s’associer à une dépression, une anxiété sociale ou d’autres difficultés. Plus le retrait dure, plus il est difficile d’en sortir seul : il est utile de consulter tôt, même si c’est d’abord les parents qui viennent.
Références
Les travaux et ouvrages cités sur cette page.
- Jeffrey Jensen Arnett, « Emerging adulthood: A theory of development from the late teens through the twenties », American Psychologist, 55(5), 2000, p. 469-480. doi.org/10.1037/0003-066X.55.5.469
- Tamaki Saitō, Shakaiteki hikikomori: owaranai shishunki, PHP Institute, 1998 ; trad. anglaise Hikikomori: Adolescence without End, University of Minnesota Press, 2013.
- Eli R. Lebowitz, Dan Dolberger, Efi Nortov et Haim Omer, « Parent training in nonviolent resistance for adult entitled dependence », Family Process, 51(1), 2012, p. 90-106.
- Dan Dulberger et Haim Omer, Non-Emerging Adulthood: Helping Parents of Adult Children with Entrenched Dependence, Cambridge University Press, 2021. doi.org/10.1017/9781108891240
Remettre la maison en mouvement
Un premier rendez-vous, pour vous seul ou à deux parents, permet de comprendre ce que l’immobilité de votre enfant peut cacher, et de choisir ensemble les premiers changements. Au cabinet ou en téléconsultation, et votre enfant pourra nous rejoindre quand il le voudra.