Peur de reproduire ce que j’ai vécu avec mes parents
C’était un mardi soir ordinaire. Votre fils refusait de mettre son pyjama, et vous vous êtes entendu dire, avec exactement la même intonation : « Tu vas voir ce que tu vas voir. » La phrase de votre père. Celle qui vous faisait trembler à six ans. Vous vous étiez juré de ne jamais la prononcer. Depuis, une question ne vous lâche plus : et si je devenais comme eux ? Cette peur est l’une des plus fréquentes chez les parents qui ont eu une enfance difficile, et l’une des moins dites.
La réponse courte est rassurante, et elle s’appuie sur des décennies de recherche et de clinique : répéter n’est pas une fatalité. Avoir été frappé, humilié, ignoré ne condamne pas à le faire subir à ses enfants. Mais certaines choses se transmettent malgré nous, par des chemins qu’il est utile de comprendre. Cette page vous explique lesquels, et ce qui permet de s’en dégager.
« Je me suis entendu parler comme ma mère » : pourquoi cette peur surgit
Devenir parent réveille sa propre enfance. C’est presque mécanique : on se retrouve dans les scènes que l’on a vécues de l’autre côté, le bain, le coucher, les repas, les colères, les pleurs. Et dans ces scènes, sous l’effet de la fatigue ou de l’agacement, ce sont souvent les gestes et les mots de nos parents qui sortent les premiers, comme une langue maternelle que l’on croyait avoir oubliée. On n’a pas choisi ces phrases ; elles étaient là, prêtes, depuis trente ans.
Pour la plupart des parents, ces retours sont anodins, parfois même tendres : on chante la berceuse de sa grand-mère, on reprend une expression de son père qui fait rire tout le monde. Mais quand l’enfance a été marquée par la dureté, la peur, le froid ou les coups, ces retours deviennent terrifiants. Chaque phrase qui ressemble à celles d’avant sonne comme une preuve : « Ça y est, je deviens comme eux. »
Ce que nous disons d’abord aux parents qui viennent avec cette peur, c’est qu’elle est un bon signe. Elle montre que vous voyez ce qui se passe, que vous en souffrez, et que vous cherchez à faire autrement. Les parents qui reproduisent sans le savoir ne se posent généralement pas cette question. La peur de reproduire n’est pas le début de la répétition ; elle est souvent le début de la sortie.
Les fantômes dans la chambre d’enfant : ce que Selma Fraiberg a compris
En 1975, la psychanalyste et travailleuse sociale américaine Selma Fraiberg publie, avec ses collègues Edna Adelson et Vivian Shapiro, un article devenu célèbre : « Ghosts in the Nursery », les fantômes dans la chambre d’enfant. Elle y décrit ce qu’elle observe dans son programme consacré à la santé mentale des tout-petits : des parents qui aiment leur bébé, qui veulent le meilleur pour lui, et qui pourtant se retrouvent à rejouer avec lui des scènes de leur propre enfance qu’ils n’ont pas choisies.
Fraiberg distingue deux sortes de fantômes. Il y a d’abord des fantômes de passage, présents dans beaucoup de familles, qui ne s’invitent que dans certaines pièces de la maison. Ils semblent se spécialiser, écrit-elle, dans des domaines comme l’alimentation, le sommeil, l’apprentissage de la propreté ou la discipline, selon les points sensibles du passé des parents. Un père qui a été forcé à finir son assiette se crispe à chaque repas ; une mère qu’on laissait pleurer seule dans le noir ne supporte pas les pleurs du soir. Ces fantômes-là partent assez facilement, dès que l’on comprend d’où ils viennent.
Et puis il y a des familles où les fantômes se sont installés pour de bon, parfois depuis plusieurs générations, et rejouent la même tragédie familiale avec le bébé. Mais Fraiberg ne s’arrête pas là. Elle rappelle que l’on connaît aussi d’innombrables parents qui ont vécu la pauvreté, la brutalité, l’abandon, et qui n’infligent pas leur douleur à leurs enfants. Ce sont ceux qui disent : « Je veux pour mon enfant quelque chose de mieux que ce que j’ai eu. » Et elle a cette formule, que nous aimons citer aux parents inquiets : « L’histoire n’est pas un destin » (notre traduction).
Ce qui protège : se souvenir de ce qu’on a ressenti, pas seulement de ce qui s’est passé
La question centrale de l’article de Fraiberg est simple : pourquoi certains parents répètent-ils, et d’autres non ? Sa réponse est l’une des idées les plus éclairantes que nous connaissions sur la transmission entre générations.
En étudiant de près les parents qui répétaient, Fraiberg et ses collègues ont constaté un fait surprenant. Ces parents se souvenaient très bien de ce qu’ils avaient subi, parfois dans des détails glaçants. Une jeune mère, qu’ils appellent Annie, se souvenait parfaitement des coups de son beau-père et de l’abandon de sa mère. Ce dont elle ne se souvenait pas, c’était de la terreur et de l’impuissance qu’elle avait ressenties alors. Les faits étaient là ; l’émotion avait disparu. Fraiberg en tire une hypothèse : l’accès à la douleur de l’enfance devient un puissant rempart contre la répétition, tandis que le refoulement et l’isolement de l’émotion douloureuse préparent le terrain à l’identification à ceux qui ont fait du mal (notre traduction).
Fraiberg reprend ici une notion qu’Anna Freud avait nommée : l’identification à l’agresseur. Un enfant terrorisé, qui ne peut ni fuir ni se défendre, se protège parfois en se mettant, à l’intérieur de lui, du côté de celui qui lui fait peur. Il cesse de sentir sa peur. Et des années plus tard, devant son propre enfant qui pleure ou désobéit, c’est la place du parent effrayant qu’il retrouve, presque malgré lui.
À l’inverse, les parents qui se souviennent de ce qu’ils ont ressenti disent, explicitement ou non : « Je me souviens à quel point j’avais peur quand mon père explosait. Jamais je ne laisserai mon enfant vivre ce que j’ai vécu. » Ils restent du côté de l’enfant qu’ils ont été, et c’est ce qui les protège. Fraiberg rapporte que, dans les familles qu’elle accompagnait, quand le travail thérapeutique permettait au parent de retrouver et de revivre l’angoisse et la souffrance de son enfance, les fantômes s’en allaient. C’est, au fond, ce que nous cherchons à faire en séance : non pas seulement raconter son histoire, mais retrouver ce qu’elle a fait ressentir, dans un cadre suffisamment sûr pour le supporter.
Les loyautés invisibles : « on a été élevés comme ça, et on n’en est pas morts »
Il existe un autre chemin, plus discret, par lequel l’histoire se transmet : la fidélité. Le psychiatre et thérapeute familial Ivan Boszormenyi-Nagy a décrit, dans Invisible Loyalties, écrit avec Geraldine Spark en 1973, les liens de loyauté qui unissent les générations, bien au-delà de ce que l’on en pense consciemment. Chaque famille tient, en quelque sorte, des comptes de ce que l’on doit et de ce que l’on a reçu, et ces comptes ne s’effacent pas parce qu’on a quitté la maison.
Appliquée à la façon d’élever ses enfants, cette idée éclaire beaucoup de situations. Reconnaître que ses parents ont été durs, injustes ou absents peut ressembler à une trahison. Alors on les défend, parfois avec ces phrases : « On a été élevés comme ça et on n’en est pas morts », « Une bonne fessée n’a jamais tué personne », « Mes parents ont fait de leur mieux ». Ces phrases ne sont pas fausses en tout ; elles protègent un lien. Mais elles empêchent aussi de regarder en face ce qui a fait mal, et donc de choisir ce que l’on veut garder et ce que l’on veut laisser.
La loyauté peut aussi prendre la forme inverse : ne pas oser être plus heureux, plus tendre ou plus libre que ses parents ne l’ont été avec soi, comme si cela revenait à les accuser. Certains parents nous disent leur malaise en voyant leur enfant recevoir ce qu’ils n’ont jamais reçu, un malaise qui ressemble à de la jalousie, et dont ils ont honte. Ce n’est pas de la méchanceté : c’est l’enfant en eux qui réclame encore son dû. La page mal-être et histoire familiale décrit d’autres formes de ces fidélités qui enferment.
Où votre histoire revient-elle avec vos enfants ?
Comme le décrivait Fraiberg, les fantômes ne s’invitent pas partout : ils ont leurs pièces de prédilection. Cet outil vous aide à repérer les vôtres. Pour chaque domaine, indiquez à quel point vous entendez revenir, avec vos enfants, les gestes, les mots ou les émotions de votre propre enfance.
Ce que cet outil montre souvent, c’est que l’histoire ne revient pas partout de la même façon. Un parent très patient pour les devoirs peut perdre tous ses moyens devant des pleurs ; un autre, très tendre au coucher, se transformer à table. Ces différences sont des indices : elles désignent les scènes de votre enfance qui ont laissé le plus de traces.
Répéter n’est pas une fatalité : ce que montrent les études
L’idée que « les enfants battus deviennent des parents qui battent » est très répandue, et elle fait beaucoup de mal aux parents qui ont souffert enfants. Les recherches disent quelque chose de plus juste, et de plus encourageant.
En 1987, les psychologues américains Joan Kaufman et Edward Zigler ont passé en revue les études disponibles sur la question. Leur estimation : environ un tiers des personnes qui ont subi des violences physiques, des violences sexuelles ou une négligence grave dans l’enfance maltraiteront à leur tour leurs enfants. C’est nettement plus que dans la population générale, et ce risque mérite d’être pris au sérieux. Mais cela signifie aussi qu’environ deux personnes sur trois ne reproduisent pas. Les auteurs concluaient que l’idée d’une transmission automatique ne pouvait pas être acceptée sans nuances.
D’autres travaux ont cherché ce qui permettait de « briser le cycle ». Une étude britannique publiée en 2013 par Sara Jaffee et ses collègues, qui suivait un large échantillon de familles, a montré que, parmi les mères qui avaient été maltraitées enfants, celles dont les enfants ne l’étaient pas se distinguaient surtout par leurs relations : une relation de couple saine et confiante, et beaucoup de chaleur envers leurs enfants. Les violences au sein du couple étaient, à l’inverse, le facteur le plus lié à la poursuite du cycle.
Enfin, les chercheurs qui étudient l’attachement ont décrit ce qu’ils appellent une sécurité « acquise ». En 1994, Jane Pearson et ses collègues ont comparé des parents qui avaient eu une enfance sécurisante, d’autres qui avaient eu une enfance difficile mais pouvaient en parler de façon cohérente et réfléchie, et des parents restés insécurisés. Observés avec leurs enfants d’âge préscolaire, les parents à la sécurité « acquise » se comportaient de façon comparable à ceux qui avaient eu une enfance sécurisante. Ils présentaient en revanche davantage de symptômes dépressifs que ces derniers, comme si l’on pouvait être un parent tout à fait sécurisant tout en gardant, pour soi, une part de la douleur passée. C’est une raison de plus de prendre soin de soi, et pas seulement de son rôle de parent.
Avoir subi des violences ne condamne pas à en commettre
Nous voulons l’écrire sans détour, parce que beaucoup de parents en ont besoin : avoir été frappé, humilié, enfermé ou abusé dans son enfance ne fait pas de vous un danger pour vos enfants. La plupart des personnes qui ont subi des violences ne les reproduisent pas. Et la peur de les reproduire, quand elle peut être dite et travaillée, est l’une des meilleures protections qui soient.
Il arrive pourtant que cette peur s’accompagne de moments réellement inquiétants : une colère qui monte si vite qu’on a l’impression de ne plus être soi, une main qui part, des mots qui blessent, une envie de secouer un bébé qui ne s’arrête pas de pleurer. Ces moments ne font pas de vous un monstre. Ils disent qu’une partie de votre histoire est encore à vif, et qu’elle a besoin d’être soignée, vite, pour vous comme pour votre enfant.
Si vous avez peur de perdre le contrôle
Si vous sentez que vous pourriez faire du mal à votre enfant, posez-le en sécurité (un bébé dans son lit) et éloignez-vous quelques minutes. En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Si les violences de votre enfance n’ont jamais été nommées comme telles, si vous parlez encore d’une « éducation stricte » ou d’un « père un peu dur », la page maltraitance de l’enfant peut vous aider à y voir plus clair, et celle sur l’imitation de la violence explique ce que la recherche dit, et ne dit pas, de la répétition.
Ce qui se transmet, et ce qui peut changer
La transmission ne passe pas seulement par les coups ou les cris. Elle emprunte souvent des chemins plus discrets. Retournez les cartes pour en découvrir quelques-uns, et ce que l’on peut en faire.
Faire tout le contraire : l’autre piège de la transmission
Beaucoup de parents qui ont souffert de leurs parents ont pris une décision radicale : faire exactement l’inverse. Leurs parents étaient sévères ? Ils ne poseront aucune limite. Leurs parents étaient absents ? Ils seront présents à chaque minute. Leurs parents ne disaient jamais « je t’aime » ? Ils le diront vingt fois par jour, et répondront à chaque demande.
Ce mouvement est compréhensible, et il part d’un très beau désir : donner à son enfant ce qu’on n’a pas reçu. Mais il garde un lien caché avec le modèle rejeté, puisque c’est encore lui qui décide, en négatif. Et il produit parfois d’autres difficultés : un enfant qui ne rencontre jamais de limite et devient anxieux, un parent qui s’épuise à être parfait, une incapacité à supporter la moindre colère de l’enfant, vécue comme la preuve qu’on a échoué. Fraiberg aurait peut-être parlé d’un fantôme à l’envers.
Se dégager de son histoire, ce n’est ni la répéter ni la renverser : c’est pouvoir choisir, en fonction de l’enfant qui est devant soi plutôt que de celui que l’on a été. Cela suppose souvent de reconnaître que tout n’était pas à jeter chez ses parents, et que tout ce qu’on fait n’est pas forcément mieux. La page poser des limites à son enfant parle de ces parents qui ont peur d’être durs au point de ne plus pouvoir dire non.
Réparer : donner à son enfant ce qu’on n’a pas reçu, sans s’oublier
Aucun parent ne réussit à ne jamais blesser son enfant. Même les plus attentifs crient un jour, disent un mot de trop, ne voient pas un chagrin. Ce qui fait la différence, ce n’est pas l’absence de faux pas, c’est ce qui se passe après. Revenir vers l’enfant, reconnaître ce qui s’est passé, s’excuser sans s’effondrer, et rétablir le lien : c’est la réparation. Pour un parent qui n’en a jamais reçu, c’est un geste à inventer, et souvent un geste qui guérit aussi quelque chose de sa propre enfance. La page parents débordés par les émotions décrit cette réparation pas à pas.
Il y a aussi la question des parents d’hier, devenus les grands-parents d’aujourd’hui. Faut-il leur parler de ce que l’on a vécu ? Les tenir à distance des petits-enfants ? Leur pardonner ? Il n’y a pas de réponse unique. Certains parents trouvent un apaisement à dire enfin ce qui les a blessés ; d’autres préfèrent garder une distance prudente ; d’autres encore découvrent chez leurs parents vieillissants une tendresse qu’ils n’attendaient plus. Le pardon n’est pas une condition pour bien élever ses enfants. Ce qui compte, c’est que vous ayez pu penser votre histoire, et choisir la place que vous voulez donner à vos parents dans la vie de vos enfants. La page souffrir encore de ses parents à l’âge adulte approfondit ces questions.
À retenir
La peur de reproduire est un bon signe : les parents qui répètent sans le savoir ne se posent généralement pas la question.
Ce qui protège le plus, selon Selma Fraiberg, c’est de pouvoir se souvenir de ce qu’on a ressenti enfant, et pas seulement de ce qui s’est passé.
La plupart des personnes qui ont subi des violences dans l’enfance ne les reproduisent pas ; des relations sûres et chaleureuses aident à briser le cycle.
Faire tout le contraire de ses parents garde un lien caché avec eux ; se dégager de son histoire, c’est pouvoir choisir.
Vrai ou faux : idées reçues sur la répétition
Affirmation 1
« Les enfants maltraités deviennent des parents maltraitants. »
Faux. Le risque est plus élevé que dans la population générale, mais la majorité des personnes maltraitées dans l’enfance ne maltraitent pas leurs enfants. La répétition n’est pas une fatalité.
Affirmation 2
« Avoir peur de reproduire, c’est déjà commencer à reproduire. »
Faux. Cette peur montre que vous restez du côté de l’enfant que vous avez été. C’est précisément ce que Selma Fraiberg décrivait comme protecteur.
Affirmation 3
« On peut être un parent sécurisant après une enfance très difficile. »
Vrai. Les chercheurs parlent de sécurité « acquise » : des parents qui ont eu une enfance difficile mais peuvent en parler de façon cohérente se comportent avec leurs enfants comme ceux qui ont eu une enfance sécurisante.
Affirmation 4
« Pour ne pas reproduire, il suffit de faire le contraire de ses parents. »
Faux. Faire l’inverse laisse encore le modèle décider, en négatif, et peut créer d’autres difficultés, comme l’absence de limites ou l’épuisement à vouloir être parfait.
Affirmation 5
« Il faut avoir pardonné à ses parents pour ne pas répéter. »
Faux. Le pardon est un chemin personnel, que certains prennent et d’autres non. Ce qui protège, c’est d’avoir pu ressentir et penser son histoire, pas forcément de l’avoir pardonnée.
Affirmation 6
« Se souvenir des faits ne suffit pas toujours : l’émotion compte aussi. »
Vrai. Dans les observations de Fraiberg, les parents qui répétaient se souvenaient souvent très bien de ce qu’ils avaient subi ; ce qui leur manquait, c’était l’accès à ce qu’ils avaient ressenti.
Exemple fictif : Sébastien, 34 ans, et les pleurs du soir
Sébastien est inventé, mais son histoire ressemble à beaucoup de celles que nous entendons.
Situation
Sébastien est le père d’Elio, 3 ans. Le jour, tout va bien. Mais le soir, quand Elio pleure au moment du coucher, Sébastien sent monter une rage qu’il ne comprend pas. Il a déjà claqué la porte de la chambre en criant « Ça suffit ! », puis s’est effondré de honte dans le couloir. Enfant, son père l’enfermait dans sa chambre quand il pleurait, en disant qu’« on ne pleure pas pour rien ». Sébastien en parle en riant : « C’était l’époque. »
Qu’est-ce qui pourrait le plus aider Sébastien ?
Le rire de Sébastien est un détail qui compte. Beaucoup d’adultes racontent les violences de leur enfance avec légèreté, parfois avec humour. Ce n’est pas qu’ils ont tout dépassé : c’est souvent que l’émotion a été mise de côté, pour pouvoir continuer à vivre.
Travailler son histoire au cabinet, pour soi et pour ses enfants
Consulter parce qu’on a peur de reproduire, c’est consulter pour soi, et c’est aussi consulter pour ses enfants. Nous recevons ces parents seuls, le plus souvent, au cabinet ou en téléconsultation. Il arrive qu’ils viennent alors que tout va bien avec leur enfant, juste avant ou juste après une naissance, parce que la peur est là ; il arrive qu’ils viennent après une scène qui les a effrayés. Les deux sont de bonnes raisons.
Le travail associe plusieurs approches, que notre psychothérapeute dose selon chacun. L’EMDR, en séances longues de 80 minutes, permet de revenir sur les scènes de l’enfance qui restent à vif (une chambre fermée, une gifle, un regard terrifiant, des heures d’attente) et d’en apaiser la charge émotionnelle ; un bilan psycho-traumatique, voire dissociatif, peut être utile avant de commencer, surtout quand l’enfance a été marquée par des violences répétées. Notre psychothérapeute est spécialisé dans le trauma et formé à la dissociation. La page EMDR et traumatisme d’attachement décrit ce travail.
L’écoute analytique, nourrie de plusieurs grands repères de la psychanalyse, laisse le temps de comprendre ce qui se transmet, ce que l’on doit à sa famille, ce que l’on veut garder et laisser. Elle permet aussi de faire une place à l’enfant que l’on a été, et à ce qu’il n’a jamais pu dire. Les outils de la TCC, enfin, donnent des prises concrètes pour les moments où la colère monte : repérer les signaux du corps, s’éloigner avant de déborder, préparer à froid d’autres façons de répondre.
Quand c’est utile, des séances avec l’enfant, ou des séances familiales de 80 minutes, permettent de travailler directement la relation. Et si vous souhaitez parler de votre histoire avec vos propres parents, des séances réunissant plusieurs générations sont parfois possibles, au cabinet ou en téléconsultation. Rien ne vous engage après une première rencontre, et rien ne vous empêche de venir avec quelqu’un de confiance.
Questions fréquentes
Est-ce qu’on reproduit forcément l’éducation de ses parents ?
Non. Une partie de ce que l’on a reçu revient souvent, surtout sous l’effet du stress : des phrases, des gestes, des réactions. Mais reproduire en bloc n’est pas une fatalité. Ce qui protège le plus, c’est de pouvoir penser son histoire, et surtout se souvenir de ce que l’on a ressenti enfant, pas seulement de ce qui s’est passé. Des relations sûres et chaleureuses, et un travail sur soi quand c’est nécessaire, aident beaucoup à choisir ce que l’on transmet.
J’ai été battu enfant : vais-je battre mes enfants ?
Pas forcément, et même plutôt non : la plupart des personnes qui ont subi des violences dans l’enfance ne les reproduisent pas, même si le risque est plus élevé que dans la population générale. Votre inquiétude est déjà une protection. Si vous sentez parfois une colère qui vous échappe, ou si une main est déjà partie, il est important d’en parler rapidement : ces moments disent qu’une partie de votre histoire est encore à vif, et cela se soigne.
Pourquoi est-ce que je parle à mes enfants comme mes parents me parlaient ?
Parce que les phrases entendues des milliers de fois dans l’enfance sont inscrites très profondément, et qu’elles ressortent sous l’effet de la fatigue ou de l’agacement, avant même que l’on ait le temps de réfléchir. Ce n’est pas un signe que vous devenez comme vos parents. Remarquer ces phrases, sans vous condamner, puis préparer à froid les vôtres, permet peu à peu de les remplacer. Si elles réveillent des souvenirs douloureux, un travail sur ces souvenirs aide beaucoup.
Que sont les « fantômes dans la chambre d’enfant » ?
C’est le titre d’un article publié en 1975 par la psychanalyste américaine Selma Fraiberg et ses collègues. Il décrit la façon dont des scènes de l’enfance des parents reviennent, malgré eux, dans leur relation avec leur bébé. Fraiberg a observé que les parents qui répétaient se souvenaient souvent des faits, mais pas de ce qu’ils avaient ressenti. Retrouver cette émotion, dans un cadre thérapeutique, permettait aux « fantômes » de s’en aller.
L’EMDR peut-il aider quand on a peur de reproduire son enfance ?
Oui, quand des souvenirs d’enfance restent à vif et se réveillent avec ses propres enfants : une scène de violence, une humiliation, un abandon. L’EMDR permet de revenir sur ces souvenirs sans être submergé et d’en apaiser la charge émotionnelle. Au cabinet, elle se pratique en séances longues de 80 minutes, souvent après un bilan psycho-traumatique, et elle s’associe à l’écoute analytique et aux outils de la TCC.
Faut-il avoir pardonné à ses parents pour être un parent apaisé ?
Non. Le pardon est un chemin personnel, que certains prennent et d’autres non, et il ne se décrète pas. Ce qui permet de ne pas répéter, c’est d’avoir pu ressentir et comprendre ce que l’on a vécu, puis de choisir ce que l’on veut transmettre. On peut tenir ses parents à distance, ou au contraire renouer avec eux, et être dans les deux cas un parent attentif et sécurisant.
Références
Les travaux et ouvrages cités sur cette page.
Fraiberg, S., Adelson, E., et Shapiro, V. (1975). « Ghosts in the nursery: A psychoanalytic approach to the problems of impaired infant-mother relationships ». Journal of the American Academy of Child Psychiatry, 14(3), 387-421. doi.org/10.1016/S0002-7138(09)61442-4
Boszormenyi-Nagy, I., et Spark, G. M. (1973). Invisible Loyalties: Reciprocity in Intergenerational Family Therapy. New York : Harper & Row.
Kaufman, J., et Zigler, E. (1987). « Do abused children become abusive parents? ». American Journal of Orthopsychiatry, 57(2), 186-192. doi.org/10.1111/j.1939-0025.1987.tb03528.x
Jaffee, S. R., Bowes, L., Ouellet-Morin, I., Fisher, H. L., Moffitt, T. E., Merrick, M. T., et Arseneault, L. (2013). « Safe, stable, nurturing relationships break the intergenerational cycle of abuse: A prospective nationally representative cohort of children in the United Kingdom ». Journal of Adolescent Health, 53(4, suppl.), S4-S10. doi.org/10.1016/j.jadohealth.2013.04.007
Pearson, J. L., Cohn, D. A., Cowan, P. A., et Cowan, C. P. (1994). « Earned- and continuous-security in adult attachment: Relation to depressive symptomatology and parenting style ». Development and Psychopathology, 6(2), 359-373. doi.org/10.1017/S0954579400004636
Votre histoire n’a pas à devenir celle de vos enfants
Un premier rendez-vous permet de parler de ce que vous avez vécu, de ce qui revient avec vos enfants, et de choisir ensemble comment l’apaiser. Au cabinet ou en téléconsultation, pour vous seul ou avec votre famille.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
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