Les mécanismes de la procrastination : une émotion qu’on fuit, un temps qui trompe, une récompense trop lointaine
« Je sais très bien ce que j’ai à faire. » La phrase arrive souvent au début, dite avec un agacement contre soi. Elle est vraie, et c’est justement le problème : la procrastination ne se loge pas dans ce que l’on sait, mais dans ce que l’on ressent, dans la façon dont on se représente le temps, et dans le poids que notre cerveau accorde au présent. Cette page démonte ces trois rouages avec des expériences célèbres, un curseur pour voir l’échéance approcher, une balance pour peser votre propre tâche et un petit jeu pour reconnaître les ressorts à l’œuvre.
Trois horloges qui ne sonnent pas à la même heure
Une image nous sert beaucoup pour expliquer la procrastination. Imaginez que chacun porte en lui trois horloges. La première, celle de l’émotion, compte en secondes : elle veut que l’inconfort cesse maintenant. La deuxième, celle du temps, devrait compter en jours et en semaines, mais elle retarde volontiers et se croit toujours en avance. La troisième, celle de la récompense, mesure ce que l’on gagne à agir ; elle ne sonne qu’au bout de la tâche, parfois des mois plus tard.
Quand une tâche se présente, ces trois horloges votent. Si l’émotion est désagréable, si l’échéance semble loin et si le bénéfice est lointain ou flou, le vote est sans appel : plus tard. Il n’y a là aucune faiblesse morale, seulement un cerveau qui fait ce pour quoi il a été construit, protéger le confort immédiat, dans un monde où les récompenses arrivent de plus en plus tard et les distractions de plus en plus vite.
La bonne nouvelle, c’est que chaque horloge peut être réglée. Encore faut-il savoir laquelle retarde chez vous, pour cette tâche-là. C’est tout l’objet des sections qui suivent.
Se sentir mieux tout de suite : la procrastination comme réparation de l’humeur
Une expérience menée par la psychologue américaine Dianne Tice et ses collègues, au début des années 2000, a beaucoup fait pour changer le regard sur la procrastination. Des étudiants étaient d’abord mis de mauvaise humeur, par exemple en lisant des histoires tristes. On leur annonçait ensuite un test, et on leur laissait un moment libre pour s’y préparer, avec à disposition de quoi se distraire. Les étudiants tristes s’entraînaient moins et jouaient davantage : rien de surprenant.
La suite l’est plus. À une partie d’entre eux, on avait fait croire que leur humeur était « figée » pour un moment, à cause d’un produit pris plus tôt (en réalité sans effet). Ceux-là, persuadés que se distraire ne les ferait pas aller mieux, ne procrastinaient plus davantage que les autres. Autrement dit, ils ne jouaient pas parce qu’ils manquaient de volonté : ils jouaient pour réparer leur humeur. Dès que la réparation paraissait impossible, la tentation tombait.
Cette découverte a une conséquence très concrète. Quand vous détournez les yeux d’une tâche, demandez-vous moins « pourquoi je n’ai pas de volonté » que « qu’est-ce que j’essaie de ne pas sentir ». La réponse est rarement spectaculaire : un ennui épais, un doute, une gêne, une petite peur de mal faire, un agacement contre celui qui a demandé. Mais c’est elle qui commande.
Le psychologue canadien Tim Pychyl a recensé les traits qui rendent une tâche particulièrement propice à cette fuite. Cochez ceux qui décrivent la tâche que vous repoussez en ce moment ; plus vous en cochez, plus il est probable que c’est l’horloge de l’émotion qui commande.
Ce petit inventaire n’a rien d’un test : il sert à choisir le bon levier. Une tâche floue demande d’abord d’être précisée ; une tâche sans structure, d’être découpée ; une tâche sans sens, d’être reliée à quelque chose qui compte pour vous, ou au moins rendue plus agréable. La boîte à outils détaille ces gestes.
Le moi de demain, ce colocataire très arrangeant
Quand nous repoussons une tâche, nous ne l’annulons pas : nous la confions à quelqu’un. Ce quelqu’un, c’est nous-mêmes, quelques heures ou quelques jours plus tard. Et l’on fait à ce futur colocataire une confiance qu’on n’accorderait à personne d’autre : il sera reposé, motivé, organisé, de bonne humeur. Il aura « plus de temps ». Bizarrement, il ne l’a jamais.
Plusieurs travaux de psychologie éclairent ce drôle de rapport. La chercheuse Emily Pronin et ses collègues ont demandé à des étudiants combien d’un mélange franchement peu ragoûtant (du ketchup allongé de sauce soja) ils accepteraient de boire « pour la science ». Ils en promettaient nettement plus quand il s’agissait de le boire au semestre suivant que tout de suite : leur moi futur était traité un peu comme un autre, à qui l’on peut bien imposer une corvée. Le psychologue Hal Hershfield, de son côté, a observé que penser à soi dans dix ans active des régions du cerveau assez proches de celles qui s’activent quand on pense à un inconnu ; et que des personnes à qui l’on montrait leur propre visage vieilli par ordinateur mettaient davantage de côté pour leur retraite, dans un exercice fictif.
Ce que cela change en pratique : plus le moi de demain est flou, plus on le charge. Le rendre concret aide. Se demander, très précisément, comment on se sentira jeudi soir si le dossier n’est pas parti, à quelle heure on se couchera, ce qu’on dira à la personne qui l’attend. Ou, à l’inverse, imaginer le soulagement réel d’un moi qui aura fini. Il ne s’agit pas de se raconter une belle histoire, mais de rapprocher ce colocataire à qui l’on abandonne tout.
- On procrastine souvent pour réparer son humeur dans l’instant : la vraie question est « qu’est-ce que j’évite de sentir ? ».
- Le moi de demain est un étranger idéalisé : plus on le rend concret et proche, moins on lui laisse la charge.
Le temps qui trompe : pourquoi « j’ai largement le temps »
Le savant américain Douglas Hofstadter a formulé une loi qui porte son nom et qui fait rire tous ceux qui ont rédigé un mémoire : il faut toujours plus de temps que prévu, même en tenant compte de la loi de Hofstadter. La boutade repose sur un phénomène très sérieux, que Daniel Kahneman et Amos Tversky ont appelé l’erreur de planification : nous sous-estimons le temps nécessaire à nos propres tâches, même quand nous avons l’expérience répétée de nous être trompés.
Une étude canadienne menée par Roger Buehler et ses collègues l’a montré avec des étudiants qui préparaient un mémoire. On leur demandait la date à laquelle ils pensaient finir, puis la date « si tout se passait aussi mal que possible ». Beaucoup ont fini après cette seconde date, pourtant censée être la plus pessimiste. La raison est simple : pour estimer, nous imaginons le scénario de la tâche, pas les imprévus qui l’entourent. On prévoit d’écrire, on oublie la grippe, la panne d’ordinateur, la réunion qui déborde et l’après-midi passé à hésiter sur un titre.
À cette mauvaise estimation s’ajoute une autre habitude : attendre une date frontière pour commencer. Les chercheurs Hengchen Dai, Katherine Milkman et Jason Riis ont décrit un effet nouveau départ : les bonnes résolutions se concentrent autour des débuts (un lundi, le premier du mois, un anniversaire, la rentrée, le Nouvel An). En séance, la phrase revient avec une régularité d’horloge : « Lundi, je m’y mets. » Ces dates ont un vrai pouvoir, qu’on peut utiliser. Elles deviennent un piège quand elles servent surtout à justifier qu’on ne commence pas aujourd’hui, un jeudi, sans cérémonie.
Ce qui trompe l’estimation
Imaginer la tâche sans ce qui l’entoure ; s’appuyer sur la meilleure fois plutôt que sur une fois ordinaire ; confondre le temps de travail et le temps qu’il faut pour s’y mettre ; oublier que le dernier quart d’une tâche prend souvent autant que le reste.
Ce qui la corrige
Regarder combien de temps ont pris, réellement, des tâches semblables ; découper avant d’estimer, parce qu’on estime mieux les petits morceaux ; prévoir une marge franche ; noter, une fois, le temps réel. La comparaison est souvent instructive, et parfois drôle.
Curseur : ce que devient une tâche à mesure que l’échéance approche
Faites glisser le curseur, de l’échéance lointaine à l’échéance imminente. Vous verrez comment une même tâche change de poids, et pourquoi tant de travaux se font la veille au soir.
Ce curseur illustre ce que les psychologues appellent une sensibilité au délai : la valeur d’une récompense ou la menace d’une échéance s’effondrent avec la distance, puis remontent en flèche à l’approche. La courbe ressemble moins à une pente douce qu’à une falaise. D’où l’intérêt de fabriquer des falaises plus petites et plus proches, plutôt que d’attendre la grande.
La récompense : pourquoi le présent parle toujours plus fort
Le psychiatre américain George Ainslie a passé des décennies à étudier un paradoxe que chacun peut vérifier sur lui-même. Préférez-vous 100 euros aujourd’hui ou 110 euros dans une semaine ? Beaucoup prennent les 100 euros. Et 100 euros dans un an, ou 110 euros dans un an et une semaine ? Presque tout le monde attend la semaine de plus. C’est pourtant le même échange : une semaine contre 10 euros. Ce qui change, c’est que dans le premier cas, l’une des deux récompenses est maintenant.
Notre cerveau n’applique donc pas au temps une règle régulière : il accorde au présent un prestige à part. Vu de loin, on choisit sagement (« lundi, je travaille »). Vu de près, la préférence se retourne (« lundi matin, une heure de sommeil de plus »). La procrastination naît souvent de ce retournement : ce que l’on a décidé raisonnablement la veille ne tient pas devant la tentation du moment.
Les Grecs connaissaient la parade. Au chant XII de l’Odyssée, Ulysse veut entendre le chant des sirènes sans s’y jeter. Il fait boucher les oreilles de ses compagnons avec de la cire et se fait attacher au mât, en leur ordonnant de resserrer les liens s’il supplie qu’on le détache. Il ne compte pas sur sa volonté future : il l’organise. Les économistes parlent de pré-engagement. Prévenir un collègue qu’on lui enverra le document jeudi midi, laisser le téléphone dans une autre pièce avant de s’asseoir, travailler dans une bibliothèque où l’on ne peut pas s’allonger : autant de cordes au mât.
Le prix Nobel d’économie George Akerlof a raconté, dans un article célèbre sur la procrastination, une histoire qui le mettait en scène. En poste en Inde, il devait expédier un carton de vêtements à un ami resté aux États-Unis. Chaque matin, l’envoi lui paraissait un peu plus pénible ce jour-là que le lendemain : les formalités, la poste, l’attente. Il l’a repoussé pendant des mois, en le décidant chaque jour avec de bonnes raisons. Sa conclusion est précieuse : une série de petits reports, raisonnables pris un par un, peut produire un résultat que personne n’aurait choisi d’un seul coup.
Peser sa tâche : l’équation de Steel dans une balance
Le psychologue Piers Steel a condensé ces rouages en une formule, que le dossier perte d’élan présente dans sa page sur la procrastination : l’envie d’agir monte avec la confiance dans la réussite et la valeur de la tâche, et baisse avec la sensibilité aux distractions et le délai avant la récompense. Plutôt que de la recopier, nous vous proposons de la peser. Choisissez une tâche bien précise, de celles qui traînent, et cochez ce qui la décrit.
Ce qui tire vers « plus tard »
Ce qui tire vers « maintenant »
Les poids de cette balance n’ont rien de scientifique : ils aident seulement à voir. Remarquez que les cases de droite sont presque toutes des choses que l’on peut fabriquer : une première action, un moment précis, une étape intermédiaire, une compagnie. Le côté « plus tard » n’est pas une fatalité ; il est fait de conditions, et les conditions se modifient.
Procrastiner en restant très occupé : les tâches refuges
Le philosophe américain John Perry, professeur à Stanford, a écrit un petit essai plein d’humour, « La procrastination structurée », qui lui a valu un prix Ig Nobel de littérature, ces prix qui récompensent des travaux qui font d’abord rire, puis réfléchir. Son constat : le procrastinateur ne reste presque jamais à ne rien faire. Il fait énormément de choses, pourvu que ce ne soit pas la chose. Perry proposait, avec malice, de s’en servir : placer en haut de sa liste une tâche impressionnante mais pas si urgente, pour que tout le reste se fasse en la fuyant.
La plaisanterie dit quelque chose de vrai. Les tâches refuges ont trois qualités : elles sont utiles (on ne peut pas se le reprocher franchement), elles sont nettes (on voit le résultat) et elles ne touchent pas à ce qui fait peur. Ranger, trier ses mails, se documenter « encore un peu », refaire son planning, nettoyer le four. Elles donnent la sensation d’avancer, ce qui rend la remise à plus tard plus difficile à repérer.
Il y a une variante plus subtile : la préparation infinie. Acheter le bon cahier, lire un livre sur la méthode, installer une application d’organisation, chercher le meilleur moment. Tout cela semble rapprocher du but ; en réalité, tout cela permet de rester au bord. Un repère simple : si l’activité pourrait se prolonger indéfiniment sans que la tâche principale avance d’un millimètre, c’est probablement un refuge.
Le cercle a enfin un effet d’intérêts composés. Une tâche repoussée vieillit mal : le courrier non ouvert s’accompagne bientôt d’une relance, la relance d’une pénalité, la pénalité d’une honte. Ce qui aurait demandé dix minutes en mars demande une heure et beaucoup de courage en juin. La tâche, elle, n’a pas grossi d’un gramme : tout le poids vient de ce qu’on y a accroché.
Jeu : quel rouage est à l’œuvre ?
Cinq scènes du quotidien, cinq ressorts différents. Associez chacune à celui qui vous paraît le plus en cause, puis vérifiez. Dans la vraie vie, plusieurs rouages tournent souvent ensemble ; ici, nous avons choisi des scènes où l’un domine.
Exemple fictif : Octave, 27 ans, et le message qui ne part pas
Exemple fictif
Exemple fictif : Octave, 27 ans, s’est disputé avec son meilleur ami il y a trois semaines, à un mariage. Il sait qu’il a eu tort et veut s’excuser. Le premier soir, il s’est dit qu’il valait mieux laisser retomber la tension. Puis le message est devenu plus difficile à écrire : « Après dix jours, je ne peux pas juste dire pardon, il faut une vraie explication. » Il en a commencé quatre versions. Aujourd’hui, il évite les réseaux sociaux de peur de voir son ami en ligne, et dort mal.
Qu’est-ce qui, à votre avis, entretient surtout le blocage ?
L’histoire d’Octave montre un trait souvent négligé : la procrastination ne touche pas que le travail et les papiers. Elle s’attaque aussi aux excuses, aux visites à faire, aux appels à un parent âgé, aux conversations difficiles. Ces reports-là coûtent parfois plus cher que tous les autres.
Au cabinet : démonter les rouages avec vous
Savoir comment tournent les rouages ne les arrête pas, mais permet de viser plus juste. En séance, nous partons d’une tâche réelle, celle qui vous pèse aujourd’hui, et nous regardons ensemble lequel des rouages tourne le plus fort. Les outils des TCC offrent pour cela une méthode précise, l’analyse fonctionnelle : décrire la situation, la pensée qui surgit, l’émotion, ce qu’on fait pour l’apaiser, et ce que cela coûte ensuite. Ce découpage seul éclaire souvent beaucoup.
Quand l’émotion qui fait fuir est trop vive ou trop ancienne, nous allons la chercher là où elle s’est formée. L’EMDR aide alors à désamorcer la mémoire d’un reproche, d’une moquerie ou d’un échec resté collé à un type de tâche ; l’écoute analytique, à saisir ce dont le retard vous protège. Quand le démarrage et le sens du temps font défaut depuis toujours, la neuropsychologue peut, après un rendez-vous préliminaire, mesurer l’attention et les capacités d’organisation.
Une première rencontre libre de tout engagement, sur place ou à distance, pour examiner vos rouages à partir d’une tâche bien réelle. Ensuite, un rythme qui vous convient et des points réguliers sur ce qui bouge. Voir notre façon d’accompagner.
Questions fréquentes sur les mécanismes de la procrastination
Pourquoi je procrastine même quand je sais que je vais le regretter ?
Parce que le regret est pour plus tard, alors que le soulagement de ne pas commencer est immédiat. Le cerveau accorde au présent un poids bien supérieur à l’avenir, surtout quand la tâche fait naître une émotion désagréable. Savoir qu’on le regrettera ne pèse pas assez lourd face à ce soulagement-là.
Pourquoi est-ce que je n’arrive à travailler qu’au dernier moment ?
Parce que l’échéance proche rend la menace et la récompense presque immédiates. L’urgence recouvre l’émotion qui faisait fuir (le doute, l’ennui) par une émotion plus forte (la peur de rater), et resserre l’attention. Cela fonctionne, mais au prix du sommeil, de la qualité et du stress. Fabriquer des échéances intermédiaires plus proches permet d’obtenir le même effet sans la nuit blanche.
La procrastination est-elle liée à la dopamine ?
La dopamine participe aux circuits qui évaluent les récompenses, ce qui éclaire en partie notre goût pour les plaisirs rapides. Mais il serait faux de réduire la procrastination à un manque de dopamine : l’émotion évitée, l’estimation du temps, l’histoire personnelle et le contexte pèsent tout autant. Aucun dosage ne la mesure, et aucune astuce chimique ne la règle.
Qu’est-ce que l’effet « nouveau départ » ?
C’est la tendance à placer ses bonnes résolutions sur des dates qui marquent un début : un lundi, le premier du mois, la rentrée, un anniversaire, le Nouvel An. Ces dates donnent réellement de l’élan. Elles deviennent un piège quand on s’en sert pour ne pas commencer aujourd’hui, en attendant le prochain lundi.
Pourquoi je sous-estime toujours le temps que prennent mes tâches ?
C’est l’erreur de planification, décrite par Daniel Kahneman et Amos Tversky : pour estimer une durée, nous imaginons le déroulement idéal de la tâche et oublions les imprévus qui l’entourent. Découper la tâche avant d’estimer, se fier au temps réellement pris par des tâches semblables et prévoir une marge franche corrigent en partie cette illusion.
Pour aller plus loin
Régler ses horloges, avec quelqu’un
Vous reconnaissez vos rouages, mais ils continuent de tourner tout seuls ? Un premier rendez-vous permet de partir d’une tâche réelle et de voir ce qui la bloque, sans engagement. Au cabinet ou en téléconsultation.