Corps qui vieillit, image de soi : apprivoiser le changement sans se renier
Il y a ce moment, dans la vitrine d’une pharmacie ou le miroir d’un ascenseur, où l’on croise une silhouette un peu voûtée, un visage fatigué, et où il faut une seconde pour comprendre qu’il s’agit de soi. Cette seconde-là, presque tout le monde la connaît. Elle dit l’essentiel de ce que cette page explore : le corps vieillit plus vite que l’image que l’on a de soi. Rides, cheveux, douleurs, maladie, regard des autres : comment ces changements touchent l’estime et le désir, ce que la psychanalyse en comprend, et comment faire la paix avec un corps qui reste le nôtre.
Se croiser dans une vitrine : la surprise de se voir vieillir
Freud raconte, dans une note de son essai sur l’« inquiétante étrangeté », une scène qui ne s’invente pas. Il voyage seul dans un compartiment de wagon-lit. Un cahot ouvre la porte du cabinet de toilette voisin, et il voit entrer un monsieur âgé, en robe de chambre et bonnet de voyage, qui semble s’être trompé de compartiment. Il se lève pour le détromper, et comprend alors que cet intrus est son propre reflet dans le miroir de la porte. Freud ajoute qu’il se souvient encore du profond déplaisir que lui avait causé cette apparition.
Nous aimons cette anecdote parce qu’elle dit, avec une franchise rare, ce que tant de personnes éprouvent sans oser le formuler : on ne se reconnaît pas tout de suite, et ce que l’on voit déplaît. Proust en a fait une scène immense à la fin du Temps retrouvé : le narrateur, revenant dans le monde après des années d’absence, croit d’abord que les invités se sont déguisés, poudrés, grimés en vieillards, avant de comprendre que c’est le temps qui les a transformés, et lui avec.
Simone de Beauvoir, dans La Vieillesse, a mis des mots sur ce décalage : la révélation de notre âge nous vient presque toujours du dehors. À l’intérieur, on se sent à peu près le même ; ce sont un reflet, une photo, un jeune homme qui cède sa place dans le métro, qui nous apprennent que nous avons vieilli. D’où cette impression étrange, souvent décrite en séance, d’habiter un corps qui ne correspond plus tout à fait à soi.
L’essentiel de cette page
L’image intérieure de soi vieillit plus lentement que le corps : ce décalage est universel, il n’a rien de pathologique.
Le corps qui change touche le narcissisme, au sens analytique : la façon dont on s’aime et dont on se sent aimable.
La douleur, la maladie et la baisse de la vue ou de l’audition pèsent sur l’image de soi autant que les rides, et souvent davantage.
La façon dont on se représente la vieillesse influence la façon dont on vieillit : le regard intérieur se travaille.
Trois corps en un : celui qu’on voit, celui qu’on sent, celui qui agit
Le psychiatre et psychanalyste Paul Schilder a été l’un des premiers, dans les années 1930, à parler d’« image du corps » : la représentation que chacun se fait de son propre corps, faite de sensations, de souvenirs, d’émotions et du regard des autres. Françoise Dolto distinguera plus tard le schéma corporel, commun à tous, de l’image inconsciente du corps, propre à chacun et marquée par son histoire. Avec l’âge, ces représentations sont mises à l’épreuve sur plusieurs fronts à la fois. Il est utile de les distinguer, parce qu’on ne souffre pas de la même façon de chacun.
L’apparence. Les rides, les cheveux qui blanchissent ou s’en vont, la peau qui se tache, la silhouette qui se tasse, les mains qui ressemblent soudain à celles de sa mère. C’est le corps tel qu’il apparaît dans le miroir et sur les photos, et tel qu’il est jugé par les autres. Il touche surtout la séduction, le sentiment d’être désirable et la fierté. Certaines personnes en souffrent à peine ; d’autres, dont la beauté a beaucoup compté, vivent cette transformation comme une dépossession.
Les sensations. Les articulations qui grincent au réveil, la fatigue plus prompte, le froid qu’on supporte moins, le sommeil plus léger, une douleur qui s’installe. Et les sens eux-mêmes : la vue qui baisse, l’audition qui se dégrade sans qu’on s’en rende compte, le goût qui s’émousse. Ce corps-là ne se voit pas, mais il colore toute la journée. Il est souvent plus lourd à porter que le premier, et moins souvent dit, par pudeur ou pour ne pas avoir l’air de se plaindre.
Les capacités. Ce que l’on peut faire, et ce que l’on ne peut plus : porter les courses, monter un escalier sans s’arrêter, conduire de nuit, se baisser pour jardiner, jouer par terre avec un petit-enfant. Ce corps-là touche l’autonomie et l’identité : « je suis quelqu’un qui se débrouille ». Chaque renoncement, même minuscule, peut être vécu comme un petit deuil. C’est aussi lui qui se travaille le mieux, avec du mouvement, des adaptations et parfois des aides techniques.
Distinguer ces trois corps aide à répondre plus justement. Une femme qui ne supporte plus son reflet n’a pas besoin des mêmes mots qu’un homme qui ne peut plus faire son tour de vélo du dimanche, même si tous deux disent « je n’aime pas vieillir ».
Le regard des autres, et celui qu’on a fini par adopter
En 1969, le psychiatre américain Robert Butler a forgé le mot « âgisme » pour désigner les préjugés et les discriminations liés à l’âge. Il visait surtout la vieillesse. L’âgisme est discret, souvent bienveillant en apparence : on parle plus fort, plus lentement, on tutoie, on s’adresse à l’enfant qui accompagne plutôt qu’à la personne elle-même. Il est aussi intériorisé : les personnes âgées d’aujourd’hui ont grandi avec les mêmes clichés, et les retournent souvent contre elles.
Or cette image intérieure n’est pas sans conséquences. La chercheuse Becca Levy, à l’université Yale, a suivi pendant des années des personnes âgées et observé que celles qui avaient une vision positive de leur propre vieillissement vivaient en moyenne environ sept ans et demi de plus que celles qui en avaient une vision négative, à santé de départ comparable. Elle a montré, dans d’autres travaux, que ces représentations influencent aussi la mémoire, l’équilibre ou la récupération après une maladie. Le regard que l’on porte sur la vieillesse n’est donc pas qu’une affaire d’humeur : il agit sur le corps.
Voici des phrases que l’on entend, ou que l’on se dit. Retournez les cartes pour voir ce qu’elles transportent.
Ce que le miroir touche en profondeur : le narcissisme, au bon sens du mot
Dans le langage courant, le narcissisme est un défaut. En psychanalyse, depuis le texte que Freud lui consacre en 1914, c’est d’abord une nécessité : l’investissement affectif de soi-même, sans lequel on ne pourrait ni se protéger, ni s’aimer assez pour aimer les autres. Ce narcissisme sain s’est construit, dès la petite enfance, dans le regard de ceux qui nous ont trouvés aimables. Il s’appuie toute la vie sur des supports : l’apparence, la force, la compétence, l’utilité, la séduction.
Le vieillissement retire certains de ces supports, parfois plusieurs en même temps. C’est pour cela qu’une ride ou une canne peuvent blesser bien au-delà de leur importance objective : elles touchent la façon dont on se sent digne d’être aimé. Chez les personnes dont l’estime de soi reposait beaucoup sur l’apparence ou la performance, la blessure est plus vive. Chez celles qui ont pu, au fil de la vie, s’appuyer sur d’autres sources (des liens, une curiosité, une forme de vie intérieure), elle se cicatrise plus facilement.
Ce n’est pas une fatalité, et c’est là que le travail psychique a toute sa place : le narcissisme peut se réinvestir ailleurs. Ce qui faisait la fierté du corps (être belle, être fort) peut se déplacer vers d’autres fiertés, et ce déplacement n’est pas un pis-aller. Pour aller plus loin sur ce qui fonde la valeur que l’on s’accorde, voir le dossier estime de soi et ce que recouvrent les mots.
Quand le corps fait mal, tombe malade ou ne répond plus
Dans le même texte sur le narcissisme, Freud cite un vers du poète allemand Wilhelm Busch au sujet d’un poète qui a mal aux dents : toute son âme se concentre dans l’étroite cavité de sa molaire. C’est une description parfaite de ce que fait la douleur qui dure : elle rétrécit le monde. L’intérêt pour les autres, les projets, les plaisirs se retirent vers la partie du corps qui souffre. L’entourage le vit parfois comme de l’égoïsme ; c’est en réalité un mouvement psychique presque automatique, qui se travaille.
La douleur
Quand elle s’installe
L’arthrose, le dos, les douleurs nerveuses. Une douleur chronique use le sommeil et l’humeur, et l’humeur, en retour, amplifie la douleur. Le travail psychique ne remplace pas les soins médicaux ; il desserre ce cercle. Voir le handicap invisible et la douleur.
La maladie
L’annonce, puis l’après
Un cancer, un infarctus, une maladie de Parkinson : la vie se coupe en deux, avant et après. Le corps devient un objet de soins, d’examens, de surveillance, et l’on peut se sentir étranger à lui. L’annonce elle-même laisse parfois une trace traumatique, qui se travaille en EMDR.
La chute
Le corps dont on se méfie
Après une chute, le corps devient suspect : on ne lui fait plus confiance, on le surveille, on le retient. C’est l’image de soi qui vacille, autant que l’équilibre. La peur de retomber et la façon dont elle se soigne sont détaillées dans humeur et anxiété après 60 ans.
Les sens
Voir et entendre moins
La baisse de l’audition isole sans bruit : on fait répéter, on fait semblant de comprendre, puis on évite les repas de famille. Il n’est pas rare que l’appareil auditif finisse au fond d’un tiroir, par refus de ce qu’il dit de l’âge. Or bien entendre protège le lien, l’humeur et la mémoire. Voir la mémoire.
Quand la maladie ou le handicap s’installent dans la durée, la question devient celle de vivre avec, sans se réduire à ce qui ne va plus. La page vivre avec un handicap en parle pour tous les âges. Et quand la douleur, la maladie ou la perte d’autonomie s’accompagnent d’une humeur qui sombre, il faut penser à une dépression, fréquente, et qui se cache volontiers derrière les douleurs ; nous en parlons dans dépression et anxiété après 60 ans.
Quiz : mon corps et moi, aujourd’hui
Six questions pour mesurer, à la louche, la place que les changements du corps prennent dans votre vie et dans votre image de vous-même. Quiz pédagogique, ni test validé ni diagnostic ; rien n’est enregistré. Répondez pour la période des dernières semaines.
Faire la paix avec son corps, sans renoncer à soi
Rembrandt s’est peint des dizaines de fois, jeune homme insolent en costume oriental, bourgeois prospère, puis vieil homme ruiné au visage bouffi, jusqu’à sa dernière année. Les autoportraits de la fin ne cherchent ni à flatter ni à accuser : ils regardent. Ce sont souvent ceux que les visiteurs des musées contemplent le plus longtemps. Il y a là une leçon qui nous paraît précieuse : on peut regarder son visage vieilli avec une forme d’attention, sans complaisance et sans dégoût.
Marguerite Duras ouvre L’Amant sur un homme qui vient dire à la narratrice, devenue âgée, qu’il préfère son visage d’aujourd’hui à celui de sa jeunesse : « j’aimais moins votre visage de jeune femme que celui que vous avez maintenant, dévasté ». Le mot est violent, et pourtant la phrase est une déclaration d’amour. Elle rappelle qu’un visage marqué peut être aimé pour ce qu’il raconte.
Prendre soin, sans lutter contre
Bouger chaque jour à sa mesure, marcher, nager, danser : le mouvement est l’un des rares leviers qui agissent à la fois sur le corps senti, le corps qui agit et l’humeur. Faire contrôler sa vue et son audition, et porter les aides qu’il faut. S’habiller pour soi, pas pour cacher. Accepter qu’on vous touche : un massage, la main d’un petit-enfant, une étreinte. Le toucher est souvent ce qui manque le plus aux personnes âgées qui vivent seules.
Changer le regard intérieur
Repérer les phrases âgistes que l’on se répète et se demander d’où elles viennent. Remplacer « je ne peux plus » par « je fais autrement » quand c’est vrai, et seulement quand c’est vrai. Regarder des photos de soi à différents âges, non pour regretter, mais pour reconnaître la continuité d’une même personne. Et garder des plaisirs du corps : un bain, un repas, le soleil sur la peau.
Un exercice simple, que chacun peut faire chez soi : écrire une lettre à son corps. Lui dire ce qu’on lui reproche, ce qu’on lui doit, ce qu’on a traversé ensemble. Ce genre de lettre commence volontiers par des griefs et finit souvent par une forme de gratitude. Ce corps a porté des enfants, travaillé, aimé, survécu à des maladies. Il mérite mieux que la rancune.
Exemple fictif : Simone, 74 ans, et la photo du mariage
Exemple fictif
Exemple fictif : Simone a toujours été coquette, et fière de l’être. Depuis une opération de la hanche il y a un an, elle marche avec une canne et a pris du poids. Sa petite-fille se marie au printemps. Simone a annoncé qu’elle viendrait à la mairie mais pas à la fête, « pour ne pas gâcher les photos ». Sa petite-fille est blessée. Simone répète qu’elle ne veut pas « qu’on la voie comme ça ».
Qu’est-ce qui pourrait aider Simone ?
Ce type de situation montre combien l’image du corps et le lien aux autres sont noués. Quand le refus de se montrer s’étend à toutes les sorties, quand Simone cesse aussi de voir ses amies, il ne s’agit plus seulement de coquetterie : la page pertes et solitude décrit comment l’isolement peut s’installer à partir d’un détail.
En séance : ce que nous faisons du corps qui change
Le corps vient souvent en premier dans ce que l’on nous dit, même quand on consulte pour autre chose : « j’ai mal partout », « je ne me supporte plus », « depuis ma chute, je n’ose plus ». Nous le prenons au sérieux, sans le transformer en symptôme psychique à tout prix, et en travaillant en lien avec les médecins qui soignent ce qui doit l’être.
L’écoute analytique permet d’entendre ce que le corps changé réveille : la mère à qui l’on ressemble soudain, une beauté qui avait tout organisé, une force dont on tirait sa valeur, la peur de devenir dépendant. Elle permet, lentement, de réinvestir d’autres supports pour s’aimer. L’EMDR trouve sa place quand une chute, une hospitalisation, l’annonce d’une maladie ou une opération ont laissé une trace qui revient en images, en peur, en sursaut ; ses séances durent 80 minutes. Les outils des TCC aident à reprendre peu à peu ce qu’on évite depuis la chute ou la douleur (sortir, se baigner, se laisser photographier), et à desserrer les pensées qui rétrécissent la vie.
Au cabinet
Nos consultations ont lieu en Ardèche et en région parisienne (Pavillons-sous-Bois, Colombes) ; quand les trajets deviennent pénibles, l’écran prend le relais. Le rythme des séances s’adapte à la fatigue et aux soins médicaux en cours. Quand le désir et l’intimité sont touchés par le corps qui change, le travail peut se faire aussi à deux, en séances de 80 minutes. Voir notre façon d’accompagner et le dossier sexologie.
Questions fréquentes sur le corps qui vieillit
Pourquoi ne me reconnais-je plus dans le miroir ?
Parce que l’image intérieure que l’on a de soi change beaucoup plus lentement que le corps. On se sent à peu près le même qu’il y a vingt ans, et le reflet dit autre chose. Ce décalage est universel ; Freud lui-même raconte avoir pris son reflet pour un inconnu. Il devient une souffrance quand il conduit à éviter les miroirs, les photos ou les sorties.
Comment accepter son corps qui vieillit ?
En distinguant ce qui vous coûte le plus (l’apparence, les sensations ou les capacités), en prenant soin de ce qui peut l’être (mouvement, vue, audition, douleur), en interrogeant les phrases âgistes que l’on se répète, et en réinvestissant d’autres sources de fierté. Accepter n’est pas renoncer : c’est cesser de lutter contre ce qui ne dépend pas de soi pour garder son énergie pour le reste.
Qu’est-ce que l’âgisme ?
C’est l’ensemble des préjugés et des discriminations liés à l’âge, un mot forgé en 1969 par le psychiatre Robert Butler. Il prend souvent des formes bienveillantes (parler plus fort, faire à la place) et il est souvent intériorisé par les personnes âgées elles-mêmes. Les recherches de Becca Levy montrent que la vision que l’on a de son propre vieillissement influence la santé.
La douleur chronique peut-elle rendre déprimé ?
Oui, et l’inverse est vrai aussi : la douleur qui dure use le sommeil, l’humeur et l’envie, et une humeur sombre amplifie la douleur ressentie. Ce cercle se travaille en psychothérapie, en complément des soins médicaux. Une tristesse qui s’installe avec la douleur mérite d’être prise au sérieux.
Mon père refuse de porter son appareil auditif. Pourquoi ?
Souvent parce que l’appareil dit quelque chose de l’âge qu’il ne veut pas entendre, au sens propre comme au figuré : le porter, c’est se reconnaître vieux aux yeux des autres. Il peut aussi être inconfortable ou mal réglé. Or la baisse de l’audition isole, fatigue et pèse sur l’humeur et la mémoire. En parler avec lui de ce que l’appareil représente aide souvent plus que d’insister sur ses bienfaits.
Le miroir, la douleur ou la peur de tomber prennent trop de place dans vos journées, ou dans celles d’un proche ? Parlons-en : une première rencontre, sans engagement, sur place ou depuis chez vous, pour chercher ensemble ce qui peut s’alléger.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.