La violence des formalités : assurances, expertises, faire reconnaître son préjudice
Après une violence, on croit que le plus dur est passé. Puis arrivent les formulaires, les certificats à réunir, les questionnaires d’assurance, les convocations, les expertises où un inconnu évalue ce que l’on a perdu, les courriers qui demandent une pièce de plus, les refus, les recours. Chaque étape oblige à raconter encore, à prouver encore, à attendre encore. Les personnes que nous recevons décrivent souvent ces démarches comme une seconde violence, plus longue que la première. Cette page explique pourquoi, nomme sans mode d’emploi les institutions que l’on rencontre, dit ce que vaut un compte rendu écrit du cabinet, et décrit ce que nous mettons en place pour traverser cette période sans y perdre pied.
La seconde blessure : pourquoi les démarches sont elles-mêmes violentes
Les cliniciens qui travaillent avec des personnes victimes ont un nom pour ce que décrit cette page : la victimisation secondaire. Elle désigne la souffrance ajoutée, non par l’auteur des violences, mais par la façon dont les institutions, les procédures et parfois les proches répondent à la personne après les faits. Personne, dans cette seconde blessure, n’a l’intention de nuire. Le policier qui demande de répéter, l’expert qui évalue, l’assureur qui réclame une pièce, le greffe qui renvoie une convocation font leur travail. Mais l’addition de ces gestes ordinaires produit, chez une personne déjà atteinte, un effet qui ressemble beaucoup à celui de la violence initiale : impuissance, perte de contrôle, parole mise en doute, attente sans horizon.
Judith Herman, qui a consacré une partie de son travail à ce que vivent les victimes face à la justice, a écrit en substance que si l’on avait voulu concevoir un système destiné à provoquer des symptômes de stress post-traumatique, on n’aurait pas fait mieux qu’un tribunal : il faut y revivre les faits en public, à la demande d’autrui, dans un cadre où l’on ne contrôle rien et où l’on est contredit. La remarque vaut, à des degrés divers, pour l’ensemble des démarches. Le traumatisme est fait d’impuissance et d’exposition ; les procédures demandent précisément de s’exposer à nouveau, sans pouvoir sur le rythme ni sur l’issue.
Nous recevons beaucoup de personnes à ce stade : après une agression, un accident provoqué par un tiers, des violences conjugales, des violences au travail, un attentat, des violences policières, un soin qui a mal tourné. Elles n’ont pas toujours de symptôme lourd lié aux faits eux-mêmes. Mais elles n’en peuvent plus des démarches. Elles dorment mal avant chaque courrier, elles ont pris du retard dans un dossier parce qu’elles ne supportent plus de l’ouvrir, elles pleurent devant un formulaire, elles se disent qu’elles vont abandonner. Cette page leur est destinée, et elle commence par leur dire que ce qu’elles ressentent est une réaction normale à une épreuve réelle, pas une faiblesse supplémentaire.
Raconter encore et encore : le récit qui use
Au commissariat, puis au médecin, puis à l’assureur, puis à l’avocat, puis à l’expert, puis à un second expert, puis au juge, parfois à un travailleur social, à un employeur, à une commission. À chaque fois, le même récit, depuis le début, avec des questions sur les détails, les heures, l’ordre des gestes. Les personnes que nous recevons ont souvent raconté leur violence une vingtaine de fois à des inconnus avant d’arriver au cabinet, et elles redoutent d’avoir à recommencer une vingt et unième. Nous leur disons d’emblée que non.
Raconter n’est pas neutre pour une mémoire traumatique. Un souvenir ordinaire se raconte au passé, et le récit l’éloigne un peu plus. Un souvenir traumatique se raconte au présent, parce qu’il n’a jamais été rangé dans le passé : chaque récit ramène le corps sur les lieux, fait monter le cœur, serre la gorge, et laisse la personne épuisée pour la journée. Quand le récit est demandé dans un cadre qui évalue, où l’on sent que chaque mot peut être retenu contre soi, s’y ajoute une vigilance qui interdit de se laisser aller : il faut être précis, cohérent, calme, alors que la mémoire traumatique est justement fragmentée, désordonnée et débordante. Pierre Janet avait déjà observé que ces souvenirs ne se laissent pas raconter comme les autres, et que l’effort pour les mettre en récit coûte à la personne ce que l’événement lui a déjà coûté.
Il y a plus troublant. À force de raconter dans des cadres différents, avec des questions différentes, certaines personnes finissent par douter de leur propre version : elles ont dit « vers vingt heures » ici et « vers vingt et une heures » là, et on le leur a fait remarquer. Elles ont oublié un détail qu’un interlocuteur jugeait important. Elles ont pleuré devant l’un et pas devant l’autre, et l’on s’en est étonné. La page sur la mémoire traumatique explique pourquoi ces variations sont la règle et non le signe d’un mensonge ; mais la personne, elle, en vient à se demander si elle « invente », et c’est l’un des effets les plus pernicieux de la répétition. Au cabinet, nous ne demandons pas le récit complet. Nous travaillons à partir de ce qui gêne aujourd’hui, et l’EMDR permet de traiter une scène sans la décrire en détail.
Être évalué : l’expertise vécue comme un examen de passage
De toutes les étapes, l’expertise est celle que les personnes redoutent le plus, et celle dont elles sortent le plus souvent bouleversées. Qu’elle soit médicale, psychiatrique ou psychologique, demandée par une assurance, un fonds, une commission ou un tribunal, elle a une fonction précise : mesurer ce que la violence a laissé pour que cela puisse être reconnu et, le cas échéant, indemnisé. Cette fonction est légitime, et l’expert fait un travail nécessaire. Mais pour la personne, l’expertise est vécue autrement : comme un examen de passage où il faudrait prouver que l’on souffre, et prouver que l’on souffre assez, devant quelqu’un qui ne la connaît pas et qui la verra une heure.
Ce vécu a des raisons précises. L’expertise demande de décrire ses symptômes à un inconnu, dans un cadre où l’on sait que chaque mot compte, ce qui place la personne dans une position impossible : si elle minimise par pudeur, comme beaucoup le font, elle risque de ne pas être reconnue ; si elle dit tout, elle a le sentiment de se plaindre, et elle se demande si on la croira. Elle peut être questionnée sur son passé, sur des fragilités antérieures, sur sa vie intime, et ces questions, posées pour distinguer ce qui revient aux faits et ce qui préexistait, sont ressenties comme une mise en doute. Elle doit parfois montrer son corps, ses cicatrices. Et elle sort sans savoir ce qui a été retenu, pour recevoir des semaines plus tard un document qui résume sa vie en quelques pages et en quelques pourcentages.
Nous préparons les expertises avec les personnes qui le souhaitent, sans jamais leur dire quoi déclarer : nous les aidons à savoir ce qui va se passer, à ne pas minimiser par réflexe, à repérer ce qui risque de les faire décrocher et à avoir sous la main de quoi redescendre. Nous prévoyons presque toujours une séance après, parce que l’expertise réactive la scène et parce que le sentiment d’avoir été « réduit à un chiffre » demande à être parlé. Et nous rappelons une chose simple : l’expert mesure un préjudice, il ne juge pas une personne. Ce que la personne vaut n’est pas en question dans ce bureau, même si tout, dans la situation, le lui fait croire.
Ce que l’on vous dit dans les démarches, et ce que cela produit
Les phrases qui blessent le plus dans une procédure sont rarement malveillantes. Elles sont administratives, et c’est leur neutralité qui fait mal. Pour chaque phrase entendue, choisissez l’effet qu’elle produit le plus souvent chez les personnes que nous recevons. L’exercice sert à mettre des mots sur ce que vous ressentez devant un courrier, pour cesser de vous le reprocher.
« Racontez-nous à nouveau ce qui s’est passé, depuis le début. »
« Vous n’avez pas de certificat datant des faits ? »
« Vous avez l’air d’aller bien, pourtant. »
« Votre dossier est incomplet, il ne peut pas être examiné. »
« Vous recevrez une réponse ultérieurement. »
« L’expert évaluera votre préjudice. »
Ce que les démarches vous coûtent aujourd’hui
On mesure souvent une procédure à son avancement : tel dossier déposé, telle réponse reçue. Cette jauge mesure autre chose : ce que les démarches vous coûtent, à vous, en ce moment. Réglez chaque curseur de 0 à 10. Rien n’est enregistré ; l’outil est pédagogique et n’évalue aucun préjudice.
Les institutions, nommées comme des faits : fonds de garantie, commission d’indemnisation, assurance, certificat
Une part de la violence des formalités tient à l’inconnu : on ne sait pas qui fait quoi, on reçoit des courriers d’organismes dont on n’a jamais entendu parler, on confond les rôles. Nous ne donnons aucun conseil juridique, nous n’organisons aucune démarche, et nous ne décrivons ni procédure, ni conditions, ni délais : tout cela change, dépend de chaque situation, et d’autres professionnels en ont la charge. Mais nommer, comme des faits stables, les acteurs que les personnes rencontrent le plus souvent retire une part de la peur, et c’est le seul but de cette section.
Le certificat médical est le document par lequel un médecin décrit les lésions ou les troubles qu’il constate et leur retentissement. Il appartient à la personne. Beaucoup de personnes n’en ont pas fait établir dans les jours qui ont suivi les faits, par sidération, par pudeur ou parce qu’elles ne pensaient pas que cela servirait ; c’est l’une des sources de la phrase « vous n’avez pas de certificat ? » que nous évoquions plus haut. Les blessures psychiques peuvent elles aussi être décrites par un clinicien : c’est ce que fait le compte rendu de bilan dont parle une section plus bas. Les assurances, celle de la personne, celle d’un tiers, celle d’un employeur, interviennent dans de nombreuses situations ; elles demandent des pièces, des questionnaires, et souvent leur propre expertise.
Il existe en France un fonds de garantie dont la mission est d’indemniser les victimes d’actes de terrorisme et d’autres infractions, lorsque l’auteur est inconnu, insolvable ou introuvable, et une commission d’indemnisation des victimes d’infractions, juridiction qui statue sur ces demandes. Ce sont des faits institutionnels stables que les personnes rencontrent après une agression, un attentat, certaines violences graves. Leur intervention suppose des pièces, et presque toujours une ou plusieurs expertises, médicales et psychologiques. Pour savoir si une situation relève de ces dispositifs et comment les saisir, il faut s’adresser à ceux dont c’est le métier ; notre place est auprès de la personne, pendant qu’elle traverse tout cela. La page sur la loi et la plainte précise, avec les seuls textes vérifiés, ce que le cabinet dit et ne dit pas en matière judiciaire.
Les refus, les contestations, le temps qui s’étire
Un dossier refusé pour une pièce manquante. Une expertise qui conclut à un préjudice bien inférieur à ce que la personne vit. Une contestation de la partie adverse, qui oblige à une contre-expertise. Un classement sans suite. Un recours, et de nouveau des mois. Ce qui frappe, dans les récits que nous entendons, c’est moins la décision elle-même que ce qu’elle fait à la personne : un refus est reçu comme un « on ne vous croit pas », une évaluation basse comme un « vous n’avez pas tant souffert », un classement comme un « il ne s’est rien passé ». L’institution dit une chose technique ; la personne entend un verdict sur sa réalité.
Le temps aggrave tout. Une procédure dure des mois, souvent des années, et pendant ce temps la personne ne peut pas tourner la page, puisqu’on lui demande régulièrement de la rouvrir. Elle vit dans un présent suspendu : elle n’est plus dans les faits, elle n’est pas encore après. Les anniversaires des faits se doublent d’anniversaires de procédure. Certaines personnes nous disent qu’elles ont l’impression que leur vie est en attente d’un courrier. D’autres, à l’inverse, redoutent la fin de la procédure, parce qu’elle signifiera que l’on ne parlera plus jamais de ce qui leur est arrivé, et que tout sera clos sans avoir été réparé.
Nous disons deux choses à ce sujet. La première, c’est que l’issue d’une démarche ne dit rien de la réalité de ce que vous avez vécu : un refus mesure l’adéquation d’un dossier à des critères, pas la vérité d’une violence, et nous ne confondons jamais les deux. La seconde, c’est que votre reconstruction ne doit pas attendre la fin de la procédure. Beaucoup de personnes suspendent tout, le soin compris, « jusqu’à ce que ce soit réglé », et perdent des années. Le travail thérapeutique ne dépend d’aucune décision administrative ou judiciaire ; il est même ce qui permet de traverser les refus sans s’effondrer, et de décider, le moment venu, de continuer ou d’arrêter en étant libre. La page sur le temps de la reconstruction parle de ces procédures qui rouvrent, et de la façon dont la vie peut reprendre malgré elles.
Le compte rendu écrit du cabinet et le « je te crois » du psy
Parmi les personnes que nous recevons dans une procédure, beaucoup ont besoin d’un bilan : parce que des symptômes de stress post-traumatique ou de dissociation sont présents et qu’il faut les évaluer avant un travail en EMDR, parce qu’elles veulent comprendre ce qui leur arrive, et parce qu’elles souhaitent que ce qu’elles vivent soit écrit par quelqu’un dont c’est le métier. Le bilan psycho-traumatique, voire dissociatif, est réalisé par notre psychothérapeute après un rendez-vous préliminaire, au cabinet ou en téléconsultation. Il s’appuie sur des entretiens cliniques et sur des évaluations psychométriques, c’est-à-dire des questionnaires étalonnés, et il donne lieu à un compte rendu écrit remis à la personne.
Ce compte rendu décrit ce que nous avons observé et mesuré : les symptômes, leur intensité, leur lien avec les faits rapportés, leur retentissement sur la vie quotidienne, ce que nous proposons. Il porte ce que nous appelons le « je te crois » du psy. Quand quelqu’un dont le travail est d’écouter, d’évaluer puis de conclure écrit qu’une personne présente les signes d’un psychotraumatisme compatible avec ce qu’elle décrit, ce n’est pas une opinion de plus : c’est une parole clinique, fondée, qui dit que ce que la personne vit a un nom et une cause. Pour elle, d’abord, c’est ce qui change le plus : elle lit noir sur blanc qu’elle n’exagère pas. Pour ses proches, qui doutaient parfois, c’est un appui. Et si une procédure est en cours, c’est un document qu’elle peut choisir de transmettre à qui l’accompagne, pour l’usage qu’elle juge utile. Nous ne rédigeons pas d’expertise, nous ne nous prononçons pas sur les faits eux-mêmes, auxquels nous n’avons pas assisté, et nous ne disons pas ce que la justice doit décider : nous disons ce que la personne porte.
Un mot sur ce que vous nous confiez, parce que la question revient souvent dans les procédures : « ce que je dis au cabinet peut-il être transmis sans moi ? » Le code pénal protège le secret de ce qui est confié à un professionnel. Son article 226-13 sanctionne la révélation d’une information confidentielle par ceux qui y sont tenus du fait de leur profession, et l’article 226-14 n’y apporte que des exceptions limitées : pour une personne majeure, un professionnel de santé ne peut s’adresser au procureur de la République qu’avec son accord, la seule dérogation visant le danger immédiat pour la vie d’une personne qui, sous l’emprise de son conjoint, ne peut pas se protéger ; pour un mineur ou une personne que son âge ou une incapacité empêche de se protéger, la loi autorise à informer les autorités sans cet accord. Texte vérifié le 30 octobre 2026. Pour une personne majeure, la règle est donc que c’est elle qui décide de ce que le cabinet transmet et à qui. Le compte rendu lui appartient ; il n’est envoyé à personne sans elle.
Tenir pendant la procédure : ce que nous mettons en place
Une procédure est une course de fond avec des sprints imprévisibles : des mois de silence, puis une convocation sous dix jours. Voici, dans les grandes lignes, ce que nous construisons avec les personnes que nous accompagnons pendant cette période. Rien de tout cela n’est un conseil juridique ; c’est un dispositif pour que la personne reste debout, quel que soit le cours des démarches.
Séparer les deux chantiersD’un côté la procédure, avec ses pièces, ses interlocuteurs et son calendrier, que d’autres professionnels conduisent. De l’autre votre reconstruction, qui ne dépend d’aucune décision extérieure. Les confondre, c’est laisser un refus décider de votre état. Nous aidons à tracer cette frontière dès le premier rendez-vous.
Apprivoiser le courrierUn rituel simple pour ouvrir les lettres et les messages : un moment choisi, pas le soir ; une respiration avant ; une personne à qui envoyer un mot après. Pour certaines personnes, nous convenons qu’un proche ouvre le courrier et résume. L’objectif est que les enveloppes cessent de régner sur la journée.
Préparer chaque échéanceAvant une audition, une expertise, une audience : savoir ce qui va se passer, repérer ce qui risque de faire décrocher, avoir un geste d’ancrage et une phrase pour soi, prévoir qui accompagne et qui raccompagne. Une séance avant, quand c’est possible.
Retraiter ce que la procédure rallumeQuand une audition ou une expertise a remis la scène au présent, l’EMDR la retraite, en séances de quatre-vingts minutes : la scène d’origine, et parfois la scène de l’expertise elle-même, qui peut devenir à son tour un souvenir traumatique. Une séance après chaque échéance importante.
Garder une vie à côtéDes rendez-vous, des projets, des plaisirs qui n’ont rien à voir avec le dossier, protégés comme on protège un rendez-vous médical. La procédure ne doit pas être la seule chose qui structure le temps. C’est aussi un travail sur la culpabilité de « penser à autre chose ».
Décider librement de la suiteContinuer, faire appel, s’arrêter : ces choix vous appartiennent, et nous ne les orientons pas. Notre rôle est que vous les preniez en étant debout, informé par ceux qui s’y connaissent, et non sous le coup de l’épuisement ou d’un refus reçu la veille.
Comment nous accompagnons au cabinet pendant les démarches
Notre psychothérapeute est formé au trauma et à la dissociation, et une grande part de notre pratique concerne des personnes victimes de violences, dont beaucoup sont engagées dans des démarches au moment où elles nous consultent : plainte, expertise, assurance, fonds de garantie, procédure au travail. Nous connaissons donc le poids de cette période, et nous savons que le premier rendez-vous ne doit pas y ajouter : nous ne demandons pas le récit complet, nous demandons ce qui gêne aujourd’hui et où en sont les démarches, pour comprendre ce qui pèse le plus. On peut venir accompagné, et tout peut se faire en téléconsultation.
Le travail associe trois approches de poids égal, dont l’association amplifie les résultats. La TCC fournit les outils du quotidien pendant la procédure : apprivoiser le courrier, préparer les échéances, repérer et défaire les pensées qui transforment un refus en verdict sur soi, protéger une vie à côté. L’EMDR, en séances longues de quatre-vingts minutes, retraite la scène d’origine quand les démarches la rallument, et parfois les scènes de la procédure elle-même, une audition humiliante, une expertise vécue comme une mise en doute, qui peuvent devenir à leur tour des souvenirs traumatiques ; elle prépare aussi les échéances à venir par le scénario du futur. L’écoute analytique entend ce que la procédure réveille : la question d’être cru, qui a souvent une longue histoire ; le rapport à l’autorité et à la justice ; la culpabilité de demander réparation, que beaucoup de personnes portent comme s’il s’agissait d’une faute. L’ensemble de cette façon de travailler est décrit sur la page notre approche des violences au cabinet.
Le bilan psycho-traumatique, voire dissociatif, trouve ici une place particulière : il évalue ce que la personne porte, il oriente le travail, et son compte rendu écrit lui donne un document où ce qu’elle vit est nommé par un clinicien. Nous travaillons en lien avec le médecin, avec l’accord de la personne, pour tout ce qui relève du corps, du sommeil et d’un éventuel traitement, que nous ne prescrivons pas. Nous n’organisons aucune démarche, nous ne donnons pas de conseil juridique, et nous ne nous prononçons pas sur l’issue ; nous accompagnons avant, pendant et après, et le travail thérapeutique ne s’arrête ni ne commence avec la procédure. La page sur nommer les faits et être cru dit ce que ce premier pas change, et celle sur quand consulter après une violence aide à décider du moment.
À retenir
Les démarches produisent une seconde blessure sans auteur ni intention : raconter encore, prouver encore, attendre encore touchent exactement ce que la violence a déjà abîmé.
L’expertise mesure un préjudice, elle ne juge pas une personne ; elle se prépare, et une séance après est presque toujours utile.
Un refus ou une évaluation basse mesurent l’adéquation d’un dossier à des critères, pas la réalité de ce que vous avez vécu.
Le compte rendu de bilan du cabinet porte le « je te crois » du psy, fondé sur des entretiens et des évaluations ; il vous appartient, et rien n’est transmis sans vous.
Votre reconstruction ne doit pas attendre la fin de la procédure : TCC, EMDR, écoute analytique et bilan l’accompagnent avant, pendant et après, au cabinet ou en téléconsultation.
Exemple fictif : Hélène, 52 ans, « je vais tout laisser tomber »
Hélène n’existe pas. Son histoire rassemble ce que nous entendons souvent chez les personnes épuisées par les démarches.
Situation
Hélène, agent d’accueil, a été frappée par un usager il y a vingt mois. Elle a repris le travail à un autre poste, les sursauts ont diminué, elle dort à peu près. Mais le dossier n’en finit pas : une première expertise a conclu à un préjudice qu’elle juge dérisoire, son assurance a demandé une contre-expertise, un courrier lui réclame un certificat des premiers jours qu’elle n’a jamais fait établir, et une convocation vient d’arriver. Depuis, elle laisse les enveloppes fermées sur la table de la cuisine, elle a pleuré devant un formulaire en ligne, elle s’est disputée avec son fils qui lui disait de « se battre », et elle répète qu’elle va tout laisser tomber pour avoir la paix. Elle ajoute, à voix basse, qu’elle se demande parfois si elle n’a pas exagéré, puisque l’expert n’a « presque rien trouvé ».
Que pensez-vous de sa situation ?
Six idées à retourner quand les démarches épuisent
Des phrases que les personnes se disent au milieu d’une procédure, et ce que nous leur répondons. Touchez chaque carte.
Vrai ou faux : six affirmations sur les démarches après une violence
Affirmation 1
« Les démarches après une violence peuvent produire des symptômes de stress post-traumatique à elles seules. »
Vrai. Raconter à répétition, être évalué, attendre sans contrôle et voir sa parole mise en doute reproduisent les conditions du traumatisme, impuissance et exposition. Certaines personnes développent des symptômes centrés sur une audition ou une expertise plus que sur les faits eux-mêmes.
Affirmation 2
« Un refus ou une évaluation basse signifient que la violence n’était pas si grave. »
Faux. Un refus mesure l’adéquation d’un dossier à des critères, une expertise mesure un préjudice selon une grille, dans un temps court. Ni l’un ni l’autre ne mesurent la réalité ni la gravité de ce que vous avez vécu, et nous ne confondons jamais les deux.
Affirmation 3
« Des variations entre plusieurs récits des mêmes faits sont normales après un traumatisme. »
Vrai. La mémoire traumatique est imprécise sur les horaires, les durées et l’ordre des événements, et très précise sur des détails sensoriels. Les écarts entre vos récits sont sa signature, pas celle d’un mensonge, même si certains interlocuteurs s’en étonnent.
Affirmation 4
« Il vaut mieux attendre la fin de la procédure pour commencer une psychothérapie. »
Faux. Le travail thérapeutique ne dépend d’aucune décision extérieure, et c’est lui qui rend les échéances supportables et les choix libres. Attendre « que ce soit réglé » coûte souvent des années, et la fin de la procédure est elle-même un moment difficile qu’il vaut mieux ne pas aborder seul.
Affirmation 5
« Le compte rendu d’un bilan réalisé au cabinet appartient à la personne, qui décide de ce qu’elle en fait. »
Vrai. Il lui est remis, et rien n’est transmis sans elle : pour une personne majeure, c’est elle qui décide de ce que le cabinet partage et avec qui. Elle peut le garder, le montrer à son médecin, à ses proches, ou le confier à qui l’accompagne dans ses démarches.
Affirmation 6
« Le cabinet peut dire à une personne quelle démarche engager et comment. »
Faux. Nous ne donnons aucun conseil juridique, nous n’organisons aucune démarche et nous ne nous prononçons pas sur l’issue : ces questions relèvent d’autres professionnels. Nous nommons les institutions comme des faits, nous préparons les échéances, et nous accompagnons la personne avant, pendant et après.
Questions fréquentes sur les démarches après une violence
Pourquoi les démarches après une violence font-elles autant de mal ?
Parce qu’elles touchent exactement ce que la violence a déjà abîmé : raconter encore ramène le corps sur les lieux, prouver encore met la parole en doute, attendre encore ôte le contrôle. Personne n’a l’intention de nuire, et l’addition de gestes administratifs ordinaires produit chez une personne atteinte un effet proche de la violence initiale. Les cliniciens appellent cela la victimisation secondaire. Ce que vous ressentez devant un courrier est une réaction normale à une épreuve réelle, pas une faiblesse supplémentaire.
Comment se préparer à une expertise psychologique ou psychiatrique ?
En sachant ce qui va se passer, en ne minimisant pas vos symptômes par pudeur, réflexe fréquent devant un inconnu, en repérant ce qui risque de vous faire décrocher et en ayant un geste d’ancrage et une phrase pour vous. En prévoyant qui vous accompagne et vous raccompagne, et une séance après, parce que l’expertise réactive presque toujours la scène. Nous préparons ces rendez-vous avec les personnes qui le souhaitent, sans jamais leur dire quoi déclarer, et nous rappelons que l’expert mesure un préjudice : il ne juge pas une personne.
L’expertise a conclu à un préjudice bien inférieur à ce que je vis : est-ce que j’exagère ?
Non. Une expertise mesure un préjudice selon des critères, dans un temps court, à un moment donné, et beaucoup de personnes minimisent devant l’expert sans s’en rendre compte. Son résultat dit quelque chose du dossier et de la grille utilisée ; il ne dit rien de la réalité de ce que vous avez vécu ni de ce que vous portez. Les voies pour la contester relèvent de ceux qui vous accompagnent juridiquement. Notre travail est que ce chiffre ne devienne pas un verdict sur vous.
À quoi sert le compte rendu écrit d’un bilan réalisé au cabinet ?
À nommer, par un clinicien, ce que vous portez : les symptômes, leur intensité, leur lien avec les faits rapportés, leur retentissement. Il s’appuie sur des entretiens cliniques et des évaluations psychométriques, et il porte le « je te crois » du psy, une parole fondée qui dit que ce que vous vivez a un nom et une cause. Il compte d’abord pour vous, puis pour vos proches, et vous pouvez choisir de le transmettre à qui vous accompagne dans vos démarches. Il vous appartient ; rien n’est envoyé sans vous. Ce n’est pas une expertise.
Ce que je dis au cabinet peut-il être transmis à la justice sans mon accord ?
Pour une personne majeure, non : c’est elle qui décide de ce que le cabinet transmet et à qui. Le code pénal protège le secret de ce qui est confié à un professionnel, et ses exceptions sont limitées, le danger immédiat pour la vie d’une personne sous l’emprise de son conjoint qui ne peut pas se protéger, et la protection des mineurs ou des personnes que leur âge ou une incapacité empêche de se protéger. Le compte rendu de bilan vous est remis et n’est envoyé à personne sans vous. La section sur le compte rendu écrit détaille ces textes, vérifiés le 30 octobre 2026.
Faut-il attendre la fin de la procédure pour commencer une psychothérapie ?
Non, et c’est l’idée qui coûte le plus d’années. La procédure et la reconstruction sont deux chantiers distincts : le travail sur la scène, sur le sommeil, sur la confiance dans votre parole ne dépend d’aucune décision extérieure, et c’est lui qui rend les échéances supportables et les choix libres. La fin d’une procédure est d’ailleurs souvent un moment difficile, parce que la décision ne répare pas ce que l’on espérait ; il vaut mieux que la reconstruction soit déjà en route ce jour-là.
Le cabinet peut-il m’aider à constituer mon dossier ou me dire quelle démarche engager ?
Non. Nous ne donnons aucun conseil juridique, nous n’organisons aucune démarche et nous ne décrivons ni procédure, ni conditions, ni délais : tout cela change et relève d’autres professionnels. Nous nommons les institutions que vous rencontrez comme des faits, pour retirer une part de l’inconnu ; nous préparons les échéances avec vous ; nous retraitons ce qu’elles rallument ; et nous vous aidons à prendre vos décisions debout. Nous accompagnons avant, pendant et après, quelle que soit l’issue.
Références
Livres, articles et liensQuelques références de cette page…
Ce sur quoi s’appuie cette page.
Pierre Janet, L’Automatisme psychologique (1889) : les souvenirs traumatiques, qui ne se racontent pas comme les autres.
Judith Herman, Trauma and Recovery (1992) : le traumatisme comme impuissance et exposition, et les étapes de la reconstruction.
Judith Herman, « Justice From the Victim’s Perspective », Violence Against Women (2005) : ce que les personnes victimes attendent de la justice et ce qu’elles y vivent.
Bessel van der Kolk, Le Corps n’oublie rien (2014) : la mémoire traumatique et sa réactivation.
Viktor Frankl, Découvrir un sens à sa vie (1946) : tenir dans une épreuve dont on ne contrôle ni le rythme ni l’issue.
Richard Tedeschi et Lawrence Calhoun (1996, 2004) : la croissance post-traumatique et la place de la reconnaissance.
Boris Cyrulnik, Les Vilains Petits Canards (2001) : la résilience et le regard des autres.
Ministère de la Justice, guide des violences conjugales (2023) : un exemple de document institutionnel décrivant le parcours des personnes victimes.
Organisation mondiale de la santé, fiche Injuries and violence, sur les conséquences durables des violences.
La violence a eu lieu une fois ; les démarches ne devraient pas la faire payer une seconde. Un premier rendez-vous, au cabinet ou en téléconsultation, permet de séparer le dossier de la personne, de préparer ce qui vient et de reprendre pied avant toute décision.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.