Nommer les faits, sortir du silence, être cru : la première étape de la reconstruction
Il y a souvent des années entre le moment où une violence a eu lieu et le moment où elle est dite pour la première fois à quelqu’un. Pendant ces années, elle n’a pas de nom : on dit « ce qui s’est passé », « cette histoire », « on avait une relation compliquée ». Puis un jour, dans un bureau, devant une amie ou sur une feuille, la phrase sort avec ses vrais mots, et quelque chose se déplace. Cette page explique pourquoi dire est si difficile, pourquoi c’est pourtant le premier pas, comment le faire sans revivre, à qui parler, et ce que change le « je te crois » quand il vient de quelqu’un dont c’est le métier d’écouter.
Une violence qui n’a pas été dite n’est pas une violence oubliée : c’est une violence qui continue de travailler en silence. Elle s’exprime autrement, par le corps, par le sommeil, par la méfiance, par des colères ou des conduites que l’on ne s’explique pas, par une honte diffuse qui semble venir de nulle part. Pierre Janet, dès 1889, avait observé que les souvenirs d’événements effrayants qui n’ont pas pu être intégrés dans le récit d’une vie restent actifs à part, et reviennent sous forme de sensations, d’images, de gestes. Freud et Breuer, quelques années plus tard, ont fait de la mise en mots le cœur de leur méthode. Plus d’un siècle après, la clinique du trauma dit la même chose avec d’autres outils : ce qui n’a pas de nom ne peut pas être traité.
Nommer, ce n’est pas tout raconter. C’est poser, pour la première fois, les mots exacts sur ce qui s’est passé, devant quelqu’un, et constater que l’on est encore là après les avoir dits. Ce geste a plusieurs effets que nous voyons se produire en séance. Il sort la violence de l’intérieur de la personne pour la mettre entre elle et quelqu’un d’autre, où elle peut être regardée. Il distingue l’acte de la personne : « il m’a frappée » dit ce qu’il a fait, là où « je suis nulle » disait ce que l’on croyait être. Il rompt l’isolement, qui est le meilleur allié de la violence. Et il ouvre la possibilité d’être cru, dont nous parlerons plus bas, et qui est l’un des appuis les plus puissants de la reconstruction.
Judith Herman a décrit, dans Trauma and Recovery, trois temps de la reconstruction : la sécurité, puis le travail sur la mémoire, puis la reconnexion aux autres. Nommer se situe à la charnière des deux premiers. On ne commence pas par le récit détaillé, parce qu’il faut d’abord être en sécurité et stable ; mais on commence par dire que cela a eu lieu, parce que sans cela rien ne peut se mettre en place, ni la sécurité, qui suppose de savoir de quoi l’on se protège, ni le soin. C’est pourquoi nous considérons que nommer est la première étape, et que la page la résilience après une violence renvoie ici dès que l’on parle des appuis.
À retenir
Nommer, c’est poser les mots exacts devant quelqu’un, pas tout raconter : le récit détaillé vient plus tard, quand c’est le moment.
Le silence a des raisons, la peur, la honte, la loyauté, le doute, et aucune n’est une faiblesse.
Être cru par un psy a un poids particulier : sa parole repose sur un métier, et, écrite dans un compte rendu, elle fait croire les autres.
Au premier rendez-vous, vous dites ce que vous pouvez ; nous ne forçons rien, nous croyons, et nous construisons la suite avec vous.
Le silence et ses raisons : une jauge
Personne ne se tait sans raison. Le silence après une violence est une stratégie, souvent la seule qui était disponible, et il faut la comprendre avant de vouloir en sortir. Réglez chaque curseur selon ce qui, chez vous, retient les mots. Il n’y a pas de bon score : il y a une carte de ce qui vous fait taire, et donc de ce qu’il faudra desserrer en premier.
Les mots justes, et pourquoi ils comptent
Les personnes victimes arrivent presque toujours avec un vocabulaire d’atténuation. « On s’est disputés. » « Il a eu un geste. » « C’était un peu tendu à la maison. » « Il y a eu un truc avec mon oncle. » « Elle était dure avec moi. » Ce vocabulaire a été utile : il a permis de continuer à vivre à côté de ce qui se passait, de garder une famille, un couple, une image de soi supportable. Mais il a un coût, parce que la perception suit les mots. Tant que l’on dit « dispute », on se vit comme l’un des deux protagonistes d’un conflit, et donc comme coresponsable. Le jour où l’on dit « il m’a frappée », la scène change de nature : il y a quelqu’un qui a agi et quelqu’un qui a subi.
Les mots justes ne sont pas forcément ceux de la loi. « Viol », « violences conjugales », « inceste », « harcèlement » sont des mots précis, qui aident certaines personnes et en effraient d’autres, parce qu’ils semblent engager vers une plainte ou vers une identité. Il n’est pas nécessaire de les prononcer pour nommer. Ce qui compte, c’est de décrire l’acte plutôt que de qualifier la relation ou la personne : « il m’a tenue au sol », « elle lisait mes messages et me punissait », « il entrait dans ma chambre la nuit », « mon chef m’humiliait devant l’équipe toutes les semaines ». Ces phrases sont déjà des noms. Elles disent ce qui a été fait, et elles ne demandent aucun diagnostic de l’auteur : nous n’avons pas besoin de savoir ce qu’il est pour entendre ce qu’il a fait.
Il y a une crainte fréquente que nous entendons à ce stade : « Si je dis le mot, je l’accuse. » Nommer n’est pas accuser. Une accusation se porte devant une autorité, elle engage une procédure, elle demande des preuves. Nommer se fait pour soi, devant quelqu’un qui écoute, et cela n’engage à rien d’autre qu’à se dire la vérité. Beaucoup de personnes nomment et ne portent jamais plainte ; d’autres nomment d’abord et décident ensuite, parfois des années plus tard. La page violence et plainte explique ce que le cabinet fait et ne fait pas dans cette démarche, qui n’est pas la sienne. Ici, il n’est question que de la parole.
Un mot mérite une attention particulière : « victime ». Certaines personnes le refusent, parce qu’elles y entendent une faiblesse ou une identité définitive. Nous l’employons comme un fait, pas comme un statut : une personne victime est une personne à qui quelque chose a été fait, et cela ne dit rien de ce qu’elle est ni de ce qu’elle deviendra. On peut avoir été victime et ne pas se définir par là. Le mot sert à poser la responsabilité du bon côté, et il peut être rangé une fois qu’il a servi.
La honte, gardienne du silence
De toutes les raisons de se taire, la honte est la plus efficace, parce qu’elle se nourrit de l’idée même de parler. Boris Cyrulnik, dans Mourir de dire (2010), a montré que la honte n’est pas une émotion que l’on éprouve seul : elle se construit dans le regard que l’on imagine chez l’autre si l’on parlait. La personne honteuse ne craint pas d’être punie, elle craint d’être vue, et de lire dans les yeux de l’autre le dégoût, la pitié ou le doute. Alors elle se tait, et le silence confirme la honte : si c’était dicible, je le dirais ; puisque je ne le dis pas, c’est que c’est honteux. Le cercle est parfait, et il peut durer toute une vie.
VoirExtrait de séance« Pourquoi ça n’irait pas ? »
Après une violence, la honte a une particularité que nous expliquons toujours : elle est déplacée. Elle devrait appartenir à l’auteur, qui a fait l’acte, et elle se retrouve chez la personne qui l’a subi. Sándor Ferenczi a décrit ce mécanisme chez l’enfant en 1932 : terrifié, l’enfant s’identifie à l’adulte agresseur et prend sur lui la culpabilité qui revient à celui-ci. L’adulte victime fait quelque chose de semblable : il porte une honte qui n’est pas la sienne. Les dossiers la honte après des violences et culpabilité et honte après une violence détaillent ce déplacement ; ce qui nous importe ici, c’est son effet sur la parole.
Comment on en sort : non pas en se raisonnant, parce que la honte ne cède pas aux arguments, mais en faisant l’expérience inverse de celle que l’on redoute. Dire la chose à quelqu’un, et voir que son regard ne change pas, ou qu’il change dans le bon sens, vers plus de respect et non moins. C’est une expérience, pas une idée, et elle ne peut avoir lieu qu’en parlant. C’est pourquoi le choix de la première personne à qui l’on parle est si important, et pourquoi un psychothérapeute formé à recevoir ces paroles est souvent le lieu le plus sûr pour faire cette première expérience : son regard est entraîné à ne pas vaciller, et il a déjà entendu ce que vous croyez indicible.
Être cru : le « je te crois » du psy
Dire ne suffit pas : il faut être cru. Beaucoup de personnes ont parlé une fois, mal, à quelqu’un qui a douté, minimisé ou changé de sujet, et elles se sont tues pour vingt ans. L’expérience de ne pas être cru est une seconde violence, qui confirme la première : non seulement cela m’est arrivé, mais cela ne compte pas. À l’inverse, être cru remet debout. Voici ce que cette phrase fait, et pourquoi elle pèse différemment selon qui la prononce.
Quand cette phrase vient d’un proche, elle est le premier refuge, et elle est irremplaçable. Quand elle vient d’un psy, elle change de nature. Un psychothérapeute n’est pas une personne de plus qui donne son avis : son métier consiste à écouter, à évaluer et à conclure, et sa conclusion engage ce métier. Quand il dit « je vous crois », il ne fait pas preuve de gentillesse ; il pose un constat clinique, fondé sur ce qu’il a entendu, observé et, lorsqu’un bilan a eu lieu, mesuré avec des outils validés. Pour la personne qui doutait de sa propre parole, qui se demandait si elle n’avait pas inventé, exagéré, mal compris, entendre cela de quelqu’un qui sait reconnaître les effets d’une violence a un poids que peu d’autres paroles ont.
Ce poids augmente encore quand la conclusion est écrite. Au cabinet, après un bilan psycho-traumatique, voire dissociatif, nous remettons un compte rendu écrit à la personne. Ce document lui appartient, et elle en fait l’usage qu’elle juge utile. Nous voyons ce qu’il produit : des proches qui hésitaient se mettent à croire à leur tour, parce que ce n’est plus parole contre parole ; une école, pour un enfant, peut le lire et adapter sa conduite ; et si une procédure judiciaire est engagée, ce qui ne dépend que de la personne, la justice peut en tenir compte, comme elle tient compte de tout élément clinique sérieux. Le cercle de ceux qui croient s’élargit, et la personne cesse d’avoir à prouver qu’elle ne ment pas.
Une conclusion de cette portée ne se donne pas à la légère, et c’est précisément ce qui lui donne sa valeur. Elle s’appuie sur des entretiens cliniques, sur l’observation des symptômes, sur des évaluations psychométriques quand un bilan est réalisé, et non sur une impression ou sur la sympathie. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous attachons une si grande importance aux bilans au cabinet, et l’une des grandes raisons de consulter après une violence : non pas seulement pour aller mieux, mais pour que ce qui s’est passé soit reconnu par quelqu’un dont la reconnaissance compte. Nous écrivons « psy » dans cette section parce que c’est le mot que les personnes emploient, et parce que cette parole est celle du clinicien, quel que soit son titre.
Raconter sans revivre : ce que l’on craint, ce qui se passe
La peur de parler est souvent la peur de revivre : raconter, c’est y retourner, et y retourner, c’est s’effondrer. Cette crainte est fondée pour une part, et c’est pourquoi nous ne demandons jamais un récit détaillé au premier rendez-vous. Nommer et raconter sont deux temps différents. Nommer, c’est dire que cela a eu lieu, en quelques phrases, sans entrer dans la scène. Raconter minute par minute, ce qui nous arrive effectivement de demander en séance, vient bien plus tard, quand la personne est stabilisée, qu’elle dispose de moyens de redescendre, et que le récit peut devenir un outil de retraitement plutôt qu’une nouvelle exposition. Entre les deux, il y a tout un travail. Ces cartes reprennent les craintes que nous entendons le plus souvent, et ce qui se passe réellement.
Écrire, quand parler est encore impossible
Pour certaines personnes, la voix ne passe pas encore, et la main peut. Écrire ce qui s’est passé, pour soi, sans destinataire, est une façon de nommer qui précède souvent la parole. Le psychologue américain James Pennebaker a montré, à partir des années 1980, que le fait d’écrire pendant quelques jours consécutifs sur une expérience douloureuse, en mêlant les faits et ce que l’on a ressenti, améliore le bien-être et même certains indicateurs de santé dans les mois qui suivent. L’explication qu’il propose tient en un mot : mettre en forme. Un événement qui n’a jamais été raconté reste un chaos de sensations ; l’écriture lui donne un début, une fin, des liens, et ce travail de mise en ordre soulage par lui-même.
Ce que nous proposons, lorsqu’une personne ne peut pas encore dire, suit quelques règles simples. Écrire pour soi, sur un support que l’on contrôle, pas sur un téléphone partagé ni dans un lieu où l’auteur des violences pourrait le lire : la sécurité d’abord. Écrire ce que l’on veut, dans l’ordre que l’on veut, sans chercher à être complet ni exact : ce n’est pas une déposition. S’arrêter dès que cela déborde, et faire quelque chose de concret ensuite, marcher, prendre une douche, appeler quelqu’un : l’écriture ne doit pas devenir une exposition solitaire. Et, si l’on consulte, apporter ou non ce que l’on a écrit, selon ce que l’on souhaite : beaucoup de personnes lisent en séance ce qu’elles n’auraient jamais pu dire en regardant quelqu’un, et c’est une porte tout à fait légitime.
D’autres formes font le même travail. Le dessin, que nous utilisons avec les enfants mais que des adultes choisissent aussi. La lettre que l’on n’enverra pas, adressée à l’auteur ou à la personne qui n’a pas protégé. La chronologie sèche, date par date, pour les personnes qui ont besoin de mettre de l’ordre avant d’y mettre des mots. Toutes ces formes ont en commun de sortir la violence de l’intérieur et de la poser quelque part où elle peut être regardée. Elles ne dispensent pas de la parole, elles y préparent.
À qui parler, et comment choisir
La première personne à qui l’on parle compte plus que toutes les suivantes, parce que sa réaction décide souvent s’il y aura une suite. Ce n’est pas forcément la personne la plus proche. Les proches sont pris dans la situation : une mère à qui l’on révèle ce qu’a fait un père, une amie qui connaît le conjoint, un frère qui a grandi dans la même maison, ont leurs propres raisons de ne pas vouloir entendre, et leur réaction, même affectueuse, est rarement neutre. Les qualités à chercher sont celles d’un tuteur de résilience, décrites sur la page les tuteurs de résilience : quelqu’un qui croira sans demander de preuve, qui ne décidera pas à votre place, qui ne s’effondrera pas et ne partira pas en guerre, et qui sera encore là la semaine suivante.
Un psychothérapeute réunit ces qualités par métier, et il a en plus l’habitude de ces paroles. C’est pourquoi, pour beaucoup de personnes, le premier à savoir est un psy, et les proches viennent ensuite, parfois accompagnés par le travail en séance. Il n’y a là aucune hiérarchie entre les liens : c’est une question d’ordre, et de sécurité de la première expérience. Si une première tentative auprès d’un proche s’est mal passée, si l’on a été minimisé, interrompu, ou si la personne a aussitôt voulu agir à votre place, cela ne dit rien de la valeur de votre parole : cela dit que vous avez frappé à une porte qui ne pouvait pas s’ouvrir, et qu’il en existe d’autres.
Si vous êtes encore en danger, l’ordre change : la sécurité passe avant la parole, et la parole sert d’abord à organiser la sécurité. La page se mettre en sécurité et à distance en fait le détail.
Si la violence continue aujourd’hui
En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Sortir du silence, étape par étape
Parler pour la première fois se prépare, un peu comme on prépare un trajet que l’on redoute. Voici les étapes que nous construisons avec les personnes qui veulent dire et n’y arrivent pas encore. Elles valent pour un proche comme pour un premier rendez-vous.
Choisir la personne, pas la plus proche mais la plus sûreCelle dont vous pouvez prévoir qu’elle croira et qu’elle ne décidera pas à votre place. Si personne ne correspond dans votre entourage, un psychothérapeute est fait pour être cette première personne.
Choisir le moment et le lieuUn endroit où vous pouvez partir si vous le voulez, un moment où rien ne presse ensuite. Pas dans une voiture lancée, pas juste avant de récupérer les enfants. En téléconsultation, choisissez une pièce où vous êtes seul et où personne ne peut entendre.
Préparer une seule phrasePas le récit, une phrase : « J’ai quelque chose de difficile à te dire, qui concerne ce que j’ai vécu avec lui. » Vous pouvez l’écrire et la lire. Une fois qu’elle est dite, la suite vient ou ne vient pas, et les deux sont acceptables.
Dire ce que vous attendez« Je ne veux pas de conseil, je veux que tu m’écoutes », ou « Je ne veux pas que tu fasses quoi que ce soit, je veux juste que tu saches. » Cette consigne protège de la réaction la plus fréquente des proches, qui est de vouloir agir, et elle vous garde la main.
Vous arrêter quand vous voulezVous n’avez rien promis. Si la honte ou la peur montent trop, vous pouvez dire « je m’arrête là pour aujourd’hui », et c’est une phrase complète. Nommer est un geste, pas une performance, et il peut se faire en plusieurs fois.
Prévoir l’aprèsLa fatigue est presque certaine, parfois un contrecoup le lendemain, une envie de tout reprendre, un regret d’avoir parlé. C’est normal, et c’est passager. Prévoyez quelque chose de doux et de concret pour les heures qui suivent, et une personne ou un rendez-vous pour les jours d’après.
Exemple fictif : Marion, 38 ans, « une relation compliquée »
Marion est inventée. Sa façon d’arriver au premier rendez-vous, en revanche, est l’une des plus courantes que nous connaissions.
Situation
Marion consulte pour des insomnies et « un peu d’anxiété ». Elle est séparée depuis quatre ans du père de ses deux enfants. Quand on lui demande comment s’est passée cette relation, elle dit que c’était « compliqué », qu’il avait « un caractère difficile », qu’ils « se disputaient beaucoup ». Plus tard dans l’entretien, presque en passant, elle mentionne qu’il lui arrivait de dormir dans la voiture « quand ça chauffait trop », qu’il avait cassé son téléphone deux fois, et qu’elle avait appris à ne pas inviter ses amies. Elle ajoute aussitôt : « Mais il ne m’a jamais frappée, hein. »
Que ferions-nous de ce que Marion vient de dire ?
Ce que l’exemple montre, c’est que nommer se fait souvent en deux temps : la personne dit les faits avec des mots d’atténuation, et le clinicien les lui rend avec leur poids exact, sans en rajouter. Les violences que Marion décrit sont détaillées sur les pages violence psychologique et violence matérielle ; ce qui compte ici, c’est le moment où elle a pu commencer à les dire.
Ce que nous faisons au premier rendez-vous
Le premier rendez-vous n’engage à rien, et il est fait pour que vous puissiez dire ce que vous pouvez, dans l’ordre que vous voulez. Vous pouvez venir accompagné, par un proche qui sait ou qui ne sait pas encore ; il peut rester ou sortir à votre demande. Vous pouvez le faire au cabinet ou en téléconsultation, ce qui est parfois plus facile pour une première parole : beaucoup de personnes nous disent qu’elles n’auraient pas pu dire ce qu’elles ont dit si elles avaient dû le faire dans la même pièce. Nous posons des questions, parce que c’est notre métier et parce que cela aide ceux qui ne savent pas par où commencer ; vous répondez à celles que vous voulez. Nous ne demandons ni preuve, ni détail, ni chronologie. Nous écoutons, et nous disons ce que nous entendons.
Si vous nommez une violence ce jour-là, même à demi-mot, voici ce qui se passe. Nous la recevons comme telle, avec ses mots exacts, et nous vous le disons. Nous regardons avec vous la question de la sécurité, parce qu’elle passe avant tout le reste. Nous expliquons ce qui, dans vos symptômes, le sommeil, les sursauts, la honte, l’anesthésie, peut être relié à ce que vous venez de dire : cette explication soulage presque toujours, parce qu’elle donne une cause à ce qui semblait venir de nulle part. Et nous proposons la suite, sans l’imposer : un bilan psycho-traumatique, voire dissociatif, qui pose des questions précises et dont le compte rendu écrit vous est remis, puis un travail qui associe l’écoute, les outils de la TCC pour reprendre pied, et, quand vous serez stabilisé, l’EMDR en séances de quatre-vingts minutes pour que les scènes cessent de revenir. Notre psychothérapeute est formé au trauma et à la dissociation, et reçoit beaucoup de personnes victimes de violences : ce que vous direz ne le surprendra pas, et ne changera pas son regard.
Si vous ne nommez rien ce jour-là, c’est très bien aussi. Beaucoup de personnes consultent pour autre chose, une anxiété, une insomnie, une colère, et la violence apparaît à la troisième ou à la dixième séance, quand la confiance est là. Nous ne forçons jamais ce moment, et nous ne le devinons pas à votre place : nous créons les conditions pour qu’il puisse venir. La page violence : quand consulter décrit les signes qui amènent au cabinet et le déroulement d’un premier rendez-vous ; la page notre approche des violences présente l’ensemble de notre façon de travailler.
Vrai ou faux : parler de ce que l’on a subi
Six affirmations que l’on se dit avant de parler, ou que l’on nous dit en séance. Répondez, puis lisez.
Affirmation 1
« Pour que ce soit pris au sérieux, il faut employer les mots de la loi. »
Faux. Décrire les actes suffit : « il me tenait au sol », « elle contrôlait mon téléphone et me punissait ». Les mots juridiques aident certaines personnes et en bloquent d’autres ; ils ne sont pas nécessaires pour nommer, et nommer n’est pas accuser.
Affirmation 2
« Écrire ce qui s’est passé, pour soi, peut déjà faire du bien. »
Vrai. Les travaux de James Pennebaker ont montré que l’écriture d’une expérience douloureuse, sur quelques jours, améliore le bien-être, parce qu’elle met en forme ce qui était un chaos. À condition d’écrire en sécurité, de s’arrêter quand cela déborde, et de ne pas en faire une exposition solitaire sans fin.
Affirmation 3
« Au premier rendez-vous, le psy va me demander de tout raconter. »
Faux. Le premier rendez-vous sert à dire ce que vous pouvez, et une phrase suffit. Le récit détaillé n’est demandé que bien plus tard, quand il devient un outil de travail, chez une personne stabilisée, avec des moyens de ne pas être débordée. Beaucoup de personnes ne nomment la violence qu’après plusieurs séances, et c’est normal.
Affirmation 4
« Il vaut mieux en parler d’abord à la personne la plus proche. »
C’est plus nuancé. La personne la plus proche est parfois la plus sûre, mais elle est souvent prise dans la situation et sa réaction, même affectueuse, n’est pas neutre. La première personne doit être la plus sûre, pas la plus proche : celle qui croira, ne décidera pas à votre place et restera. Un psy est souvent cette première personne.
Affirmation 5
« Si je ne me souviens pas de tout, personne ne me croira. »
Faux. Les souvenirs de violence sont souvent fragmentaires, parce qu’un cerveau en alerte n’enregistre pas comme d’habitude. Cela n’enlève rien à ce qui s’est passé, et un clinicien formé au trauma le sait. Nous ne demandons pas de reconstituer ce qui manque, et nous ne concluons pas non plus qu’un trou de mémoire prouve quoi que ce soit.
Affirmation 6
« Le “je te crois” d’un psy, écrit dans un compte rendu, peut faire croire les proches. »
Vrai. La conclusion d’un clinicien engage son métier et repose sur des entretiens et, lors d’un bilan, sur des évaluations validées. Écrite dans un compte rendu qui vous appartient, elle n’est plus parole contre parole : des proches qui hésitaient se mettent à croire, et une institution peut en tenir compte. C’est l’une des grandes raisons de consulter.
Questions fréquentes sur le fait de nommer et d’être cru
Pourquoi est-ce si difficile de parler d’une violence que l’on a subie ?
Parce que plusieurs forces retiennent les mots en même temps : la peur des conséquences, la honte qui se nourrit du regard que l’on imagine, la loyauté envers une famille ou un couple, le doute installé par l’auteur lui-même, le souci de ne pas peser sur les autres, et parfois l’absence pure et simple de mots pour une scène restée en images. Aucune de ces raisons n’est une faiblesse : ce sont des stratégies qui ont permis de tenir. Les comprendre est la première façon de les desserrer, et c’est ce que fait la jauge de cette page.
Comment dire à quelqu’un que j’ai été victime de violences ?
Choisissez la personne la plus sûre plutôt que la plus proche, un moment où rien ne presse, et une seule phrase préparée à l’avance : « J’ai quelque chose de difficile à te dire sur ce que j’ai vécu. » Dites ce que vous attendez, être écouté plutôt que conseillé, et autorisez-vous à vous arrêter quand vous voulez. Prévoyez l’après, parce que la fatigue et un contrecoup sont fréquents. Si personne dans votre entourage ne semble sûr, un psychothérapeute est fait pour être cette première personne.
Est-ce que le psy va me croire sans preuve ?
Oui. Notre métier n’est pas d’enquêter mais d’écouter, d’évaluer et de conclure à partir de ce que vous dites, de ce que nous observons et, si un bilan est réalisé, de ce que des outils validés mesurent. Nous ne demandons aucune preuve, et nous savons que les souvenirs de violence sont souvent fragmentaires. Le doute que vous redoutez chez nous est le plus souvent celui que la violence a installé en vous. Nous recevons chaque semaine des personnes victimes, et ce que vous croyez incroyable, nous l’avons déjà entendu.
Faut-il raconter les faits en détail pour que la thérapie marche ?
Pas au début, et pas toujours. Nommer, c’est dire que cela a eu lieu ; raconter minute par minute est un outil que nous utilisons parfois, bien plus tard, chez une personne stabilisée, quand le récit sert au retraitement. L’EMDR, en particulier, ne demande pas un récit détaillé à voix haute : la personne garde pour elle l’essentiel de ce qu’elle revoit. Ce qui compte au départ, ce n’est pas la quantité de ce qui est dit, c’est le fait que ce soit dit et cru.
À quoi sert le compte rendu écrit du psy après une violence ?
Il met par écrit, à l’issue d’un bilan psycho-traumatique ou dissociatif, ce que le clinicien a observé et conclu, à partir d’entretiens et d’évaluations psychométriques. Ce document vous appartient et vous en faites l’usage que vous voulez. Nous voyons ce qu’il produit : des proches qui hésitaient se mettent à croire parce que ce n’est plus parole contre parole, une école peut en tenir compte pour un enfant, et, si vous engagez une procédure, ce qui ne dépend que de vous, la justice peut le lire. Il élargit le cercle de ceux qui croient.
J’ai parlé une fois et on ne m’a pas crue : pourquoi réessayer ?
Parce que ce qui s’est passé dit quelque chose de la personne à qui vous avez parlé, pas de la valeur de votre parole. Les proches ont leurs propres raisons de ne pas vouloir entendre : ils connaissent l’auteur, ils ont grandi dans la même maison, ils ont peur de ce que cela implique. Ne pas être cru est une seconde blessure, et elle explique bien des silences de vingt ans. Un psychothérapeute formé au trauma n’a pas ces raisons : son regard est entraîné à ne pas vaciller, et c’est souvent auprès de lui que la seconde tentative réussit.
Références
Livres, articles et liensQuelques références de cette page…
Les textes et les recherches qui soutiennent cette page.
Janet, P. (1889). L’Automatisme psychologique. Paris, Alcan.
Breuer, J., & Freud, S. (1895). Études sur l’hystérie.
Ferenczi, S. (1932). « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant », texte de 1932, publié en 1933.
Herman, J. L. (1992). Trauma and Recovery. New York, Basic Books.
Pennebaker, J. W. (1997). « Writing about emotional experiences as a therapeutic process ». Psychological Science, 8.
Cyrulnik, B. (2010). Mourir de dire. La honte. Paris, Odile Jacob.
van der Kolk, B. (2014). Le Corps n’oublie rien. Paris, Albin Michel (édition française 2018).
Hirigoyen, M.-F. (2005). Femmes sous emprise. Paris, Oh ! Éditions.
Ministère de la Justice (2023). Guide des violences conjugales : justice.gouv.fr.
Cn2r (2024). Dossier consacré aux violences sexuelles : cn2r.fr.
Vous n’avez pas à tout dire, ni à bien le dire. Une phrase, devant quelqu’un qui croit, et la reconstruction a commencé. Au cabinet ou à distance, seul ou avec quelqu’un de confiance, et sans rien avoir à décider d’avance.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.