Les tuteurs de résilience : les personnes et les liens qui aident à se relever
Quand on demande à quelqu’un qui s’est relevé d’une violence ce qui l’a sauvé, la réponse est presque toujours un nom. Une institutrice qui a vu. Une grand-mère chez qui l’on passait l’été. Un entraîneur, un voisin, une amie de lycée, un médecin, un psy. Parfois un chien, une bibliothèque, une rivière. Boris Cyrulnik a appelé ces appuis des tuteurs de résilience, par analogie avec le bâton que le jardinier plante à côté d’une jeune pousse pour qu’elle grandisse droite malgré le vent. Cette page explique ce qu’ils font, pourquoi ils suffisent parfois à changer une vie, comment reconnaître les vôtres, et comment, un jour, en devenir un.
Ce qu’est un tuteur de résilience, et ce qu’il n’est pas
L’image vient du jardin. Un tuteur est un bâton planté à côté d’une plante jeune ou abîmée, auquel on l’attache pour qu’elle pousse droite et ne casse pas au premier coup de vent. Il ne pousse pas à sa place. Il ne la nourrit pas. Il la tient le temps qu’il faut, puis on le retire, et la plante tient seule. Boris Cyrulnik a emprunté cette image pour désigner les personnes, et parfois les choses, qui permettent à quelqu’un de reprendre son développement après un traumatisme. Un tuteur de résilience est quelqu’un à qui l’on a pu s’attacher, qui a cru en vous, qui a tenu, et grâce à qui la vie a pu reprendre un cours.
Ce que la définition dit en creux est aussi important que ce qu’elle affirme. Un tuteur n’est pas un sauveur : il ne règle pas la situation à votre place et ne décide pas pour vous. Il n’est pas forcément quelqu’un qui sait ce que vous avez vécu : beaucoup de tuteurs d’enfance n’ont jamais su, ils ont simplement regardé un enfant comme s’il valait quelque chose, et cela a suffi. Il n’est pas forcément un proche, ni un adulte compétent, ni même une personne : Cyrulnik distingue les tuteurs explicites, ceux que l’on peut nommer, et les tuteurs implicites, un lieu, un animal, un livre, une activité, qui ont joué le même rôle sans le savoir. Et il n’est pas éternel : un tuteur sert à une période de la vie, puis on grandit au-delà de lui, et c’est le signe qu’il a fonctionné.
Pour les personnes victimes de violence, la notion a une portée particulière. La violence est une relation qui défait : elle apprend que l’autre est dangereux, que la parole ne sert à rien, que personne ne protège. Le tuteur est la relation qui refait, en apportant la preuve contraire. C’est pourquoi, dans toutes les histoires de reconstruction que nous entendons au cabinet, il y a un moment où quelqu’un est apparu, et où la personne dit : « Sans elle, je ne sais pas où je serais. » La page la résilience après une violence expose le cadre général ; celle-ci se concentre sur l’appui humain qui en est le cœur.
À retenir
Un tuteur de résilience tient le temps qu’il faut, sans pousser à la place : il croit, il reste, il ne décide pas pour vous.
Une seule personne suffit parfois, et elle n’a pas besoin de tout savoir : ce qui compte, c’est le regard et la durée.
Des lieux, des animaux, des livres, une activité peuvent jouer ce rôle : ce sont les tuteurs implicites.
Un psy peut être un tuteur de résilience, et c’est l’une des raisons d’exister de notre cabinet ; il ne doit pas rester le seul.
Ce que la recherche dit du soutien
L’intuition de Cyrulnik repose sur des décennies de travaux. Le plus ancien est celui de John Bowlby, qui a montré, à partir des années 1950, qu’un enfant a besoin d’une figure d’attachement stable pour explorer le monde, et que cette figure fonctionne comme une base de sécurité : on s’en éloigne pour découvrir, on y revient quand on a peur. La violence détruit cette base, ou l’empoisonne lorsque la figure d’attachement est elle-même l’auteur des violences. Un tuteur de résilience est une base de sécurité de remplacement, trouvée plus tard, parfois beaucoup plus tard.
L’étude de Kauai, menée par Emmy Werner et Ruth Smith sur plusieurs décennies, a établi ce que l’on devinait : parmi les enfants qui grandissaient dans des conditions très dures et qui sont devenus des adultes solides, presque tous avaient eu au moins un adulte qui s’était intéressé à eux de façon continue, et cet adulte n’était pas nécessairement un parent. Un enseignant, un membre de la famille élargie, un voisin, un pasteur suffisaient. Michael Rutter a précisé le mécanisme : ce que fait une telle relation, c’est interrompre les réactions en chaîne négatives, la violence qui mène à l’échec scolaire qui mène à l’isolement qui mène à de nouvelles violences, et ouvrir des occasions que l’enfant n’aurait pas eues seul.
Chez l’adulte, la recherche sur le soutien social a montré que le soutien n’agit pas seulement en rendant la vie plus agréable : il amortit l’effet du stress sur la santé. Sheldon Cohen et Thomas Wills ont formalisé en 1985 cette hypothèse du tampon : à événement égal, les personnes qui disposent d’un soutien perçu, c’est-à-dire qui savent qu’elles peuvent compter sur quelqu’un, en subissent moins les conséquences. Le mot important est « perçu » : ce n’est pas le nombre d’amis sur une liste qui protège, c’est la certitude qu’une personne au moins répondrait. Beaucoup de personnes victimes ont des relations nombreuses et aucune de cette qualité, parce que la violence leur a appris à ne pas demander. Rétablir ce soutien perçu est l’un des objectifs concrets d’une thérapie.
La rencontre qui compte : pourquoi une seule personne suffit parfois
Il y a quelque chose de déconcertant dans les récits de résilience : la disproportion entre l’ampleur du mal subi et la modestie de ce qui a sauvé. Des années de violence, et ce qui a tenu, c’est une bibliothécaire qui mettait un livre de côté, un professeur qui a écrit « tu as du talent » en marge d’une copie, une voisine qui laissait sa porte ouverte. Comment une si petite chose peut-elle peser contre une si grande ?
La réponse tient à ce que la violence attaque. Elle n’attaque pas seulement le corps ou la sécurité : elle attaque la représentation que l’on a de soi et du monde. Elle installe trois convictions : je ne vaux rien, les autres sont dangereux, rien ne changera. Un tuteur de résilience n’a pas besoin de réparer les dégâts pour agir : il lui suffit de contredire l’une de ces convictions par sa seule présence. Un adulte qui regarde un enfant maltraité comme s’il valait quelque chose contredit « je ne vaux rien ». Une personne qui ne fait pas de mal et qui reste contredit « les autres sont dangereux ». Et la durée de cette présence contredit « rien ne changera ». Il suffit d’une brèche dans le mur pour que la lumière passe, et la plante pousse vers la lumière.
Ce que nous observons en consultation, c’est que ces rencontres ont presque toujours quatre qualités, et aucune n’exige d’être un héros. Le tuteur a cru : il a pris la personne au sérieux, même sans connaître les faits. Il a tenu : il était là la semaine suivante, et celle d’après. Il ne s’est pas laissé détruire : la colère, la méfiance, les provocations de la personne blessée ne l’ont pas fait fuir ni riposter, ce que Donald Winnicott décrivait, à propos des adolescents difficiles, comme la survie de l’objet. Et il n’a pas pris la place : il n’a pas décidé pour la personne, ne l’a pas enfermée dans la reconnaissance, ne s’est pas nourri de son rôle. Ces quatre qualités sont exactement celles que nous essayons de tenir en séance, et celles que nous aidons les proches à tenir.
Votre cercle aujourd’hui : le radar
Ce radar dessine votre cercle d’appuis tel qu’il est aujourd’hui, non tel qu’il devrait être. Pour chaque axe, demandez-vous non pas combien de personnes vous connaissez, mais sur combien vous pourriez compter si vous appeliez ce soir. Plus la forme est large, plus les appuis sont nombreux ; une forme étroite n’est pas une faute, c’est souvent ce que la violence a fait, et c’est par là que le travail commence. Rien n’est enregistré.
Les tuteurs implicites : lieux, animaux, livres, musique
Quand personne n’est là, quelque chose peut tenir à la place. Cyrulnik appelle tuteurs implicites ces appuis qui ne sont pas des personnes et qui jouent pourtant le même rôle : donner un lieu où l’on est en sécurité, un objet où l’on peut s’attacher sans danger, une activité où l’on vaut quelque chose. Les personnes que nous recevons les évoquent souvent avec une sorte de gêne, comme si ce n’était pas sérieux. C’est au contraire très sérieux. Touchez les cartes pour voir ce que chacun fait.
Les tuteurs implicites ont une limite : ils ne parlent pas. Ils tiennent, ils apaisent, ils donnent de la valeur, mais ils ne peuvent pas dire « je te crois », ni traiter la mémoire traumatique. C’est pourquoi ils sont souvent le pont vers un tuteur humain, et vers le soin.
Appui ou faux appui ? Ce que les phrases font
Tout le monde dans l’entourage d’une personne victime veut l’aider, et une partie de cette aide fait du mal. La différence ne tient pas à l’intention mais à l’effet. Voici des phrases que l’on entend réellement ; pour chacune, choisissez l’effet qu’elle produit le plus souvent sur la personne qui la reçoit. Le bilan s’affiche quand tout est rempli.
« Tu exagères, ce n’était quand même pas si grave. »
« Je te crois. Je ne sais pas quoi faire, mais je reste. »
« Il faut que tu le quittes maintenant, sinon je ne peux plus t’aider. »
« Après ce que tu as vécu, tu ne pourras jamais être comme les autres. »
« Qu’est-ce qui t’aiderait, là, maintenant ? Dis-moi, et je le fais. »
« Laisse-moi faire, j’ai appelé un avocat et pris rendez-vous pour toi. »
Les faux appuis les plus dangereux sont ceux qui répètent la violence sous une forme bienveillante : le sauveur qui décide à votre place reproduit la perte de contrôle, le proche qui minimise reproduit le silence imposé, celui qui vous enferme dans le statut de victime reproduit la disqualification. Repérer ces répétitions n’oblige pas à rompre : souvent, dire au proche ce dont on a besoin suffit à le transformer en appui. La page aider un proche victime de violence s’adresse à lui directement.
Le psy comme tuteur de résilience
Un psychothérapeute peut être un tuteur de résilience, et c’est même, pour beaucoup de personnes victimes de violence, le premier qu’elles rencontrent à l’âge adulte. Il réunit les quatre qualités de la rencontre qui compte, avec quelque chose en plus. Il croit : et sa croyance n’est pas celle d’un ami, elle repose sur un métier qui consiste à écouter, évaluer et conclure, ce qui lui donne un poids que la page nommer les faits, être cru explique en détail. Il tient : la régularité des séances, dans un cadre qui ne bouge pas, est en soi une expérience nouvelle pour qui a vécu dans l’imprévisible. Il ne se laisse pas détruire : la méfiance, la colère, les tests que la personne blessée lui fait passer font partie du travail, et il les traverse sans fuir ni riposter. Et il ne prend pas la place : il ne décide pas pour vous de porter plainte, de quitter quelqu’un, de parler à votre famille ; il vous accompagne dans ce que vous décidez.
Ce qu’il a en plus, c’est la capacité de traiter la blessure elle-même, ce qu’aucun tuteur ordinaire ne peut faire. Au cabinet, notre psychothérapeute reçoit chaque semaine des personnes victimes de violences conjugales, familiales, sexuelles, au travail, de violences policières en manifestation ou en garde à vue, d’attentats ; il est formé au trauma, à la dissociation et à l’addictologie. Le travail commence par la sécurité et par la relation, qui est déjà un tutorat. Il se poursuit par un bilan psycho-traumatique, voire dissociatif, après un premier rendez-vous, avec un compte rendu écrit qui vous appartient ; puis par le retraitement des souvenirs en EMDR, en séances de quatre-vingts minutes ; par les outils de la TCC pour reprendre prise sur le quotidien ; par l’écoute analytique qui entend ce que la violence a réveillé et répété. Quand les émotions débordent, la TCD complète, en individuel et en groupe, avec un soutien entre les séances, est proposée au cabinet. Avec les enfants et les adolescents, le pédopsychothérapeute travaille par le jeu, le dessin et les histoires, et il peut participer aux réunions avec l’école si la famille le souhaite.
Un bon tuteur sait aussi qu’il ne doit pas rester le seul. Une thérapie qui réussit est une thérapie au terme de laquelle la personne a d’autres appuis que son thérapeute : des amis à qui elle a pu parler, un conjoint sûr, une activité où elle compte, parfois une famille réconciliée ou choisie. Nous travaillons explicitement à cet élargissement du cercle, et nous faisons régulièrement le point sur l’avancée du travail pour savoir où il en est. Au cabinet ou en téléconsultation, en commençant par un rendez-vous sans engagement auquel on peut venir accompagné : c’est souvent un tuteur de résilience qui accompagne, et c’est très bien ainsi. La page notre approche des violences décrit l’ensemble.
Exemple fictif : Léo, 15 ans, et le professeur de musique
Léo n’existe pas. Son histoire est composée à partir de situations que le pédopsychothérapeute du cabinet rencontre.
Situation
Léo vit avec sa mère et son beau-père. Depuis deux ans, le beau-père l’humilie devant tout le monde, l’a giflé plusieurs fois et a cassé sa guitare « pour lui apprendre ». Sa mère minimise. Au collège, Léo se bat, sèche, et ses notes s’effondrent. Un seul adulte a remarqué autre chose que ses bagarres : le professeur de musique, qui lui prête une guitare du collège, le laisse répéter dans la salle à midi et lui a dit un jour : « Tu as une oreille rare, ne laisse personne te dire le contraire. » C’est lui qui, inquiet, a conseillé à la mère de consulter. Léo arrive au cabinet en disant qu’il ne parlera pas.
Quelle place donner au professeur de musique dans l’accompagnement ?
La plupart des personnes qui nous consultent ont eu des tuteurs sans le savoir, et en ont peut-être encore. Les repérer a deux effets. Le premier est de corriger le récit que la violence a écrit : « personne ne m’a jamais aidé » devient « quelqu’un a vu, et cela a compté », et cette correction change la façon dont on se regarde. Le second est de retrouver, dans le présent, des appuis que l’on avait cessé de voir. Nous proposons souvent un exercice simple : écrire, sur une feuille, le nom de chaque personne, lieu ou chose qui, à un moment de votre vie, vous a fait vous sentir en sécurité ou valoir quelque chose. Puis, pour chacun, une ligne : ce qu’il a fait, et ce que cela a changé. La liste est presque toujours plus longue que prévu, et elle fait pleurer, ce qui est bon signe.
Repérer ne suffit pas : il faut laisser agir, et c’est la partie difficile. La violence apprend à ne pas demander, à ne pas croire que l’autre répondra, à se méfier de la gentillesse qui pourrait cacher un piège, à ne pas vouloir « déranger ». Beaucoup de personnes victimes ont des appuis disponibles qu’elles n’utilisent jamais. Laisser agir un tuteur, c’est accepter d’être tenu, c’est-à-dire d’être un peu dépendant, le temps qu’il faut, ce qui est précisément ce que la violence a rendu terrifiant. Cela se travaille en séance, parce que la relation thérapeutique est l’endroit où l’on peut faire l’expérience d’une dépendance qui ne tourne pas mal. Et cela se travaille dans la vie, par petits pas : un appel que l’on passe, une aide que l’on accepte, une invitation que l’on ne décline pas.
Il y a enfin un deuil à faire, parfois : celui des tuteurs qui auraient dû être là et qui ne l’ont pas été. Le parent qui n’a pas protégé, l’enseignant qui a détourné les yeux, l’institution qui n’a pas cru. Ce deuil fait partie de la reconstruction, et il n’empêche pas d’accueillir ceux qui sont venus ; il permet au contraire de les voir pour ce qu’ils sont, sans leur demander de réparer ce que d’autres ont manqué.
Devenir tuteur pour d’autres
Beaucoup de personnes qui se sont relevées d’une violence finissent par être, pour quelqu’un d’autre, ce que quelqu’un a été pour elles. Elles deviennent l’enseignante qui remarque, la mère qui croit son enfant, l’amie qui reste, parfois la professionnelle qui a choisi ce métier à cause de son histoire. Ce mouvement est l’une des formes de ce que Richard Tedeschi et Lawrence Calhoun ont appelé la croissance post-traumatique, dont la page donner du sens, s’engager, créer parle sans en faire une obligation. Il donne un sens à ce qui n’en avait pas, et il boucle une boucle : la relation qui a défait est devenue une relation qui refait.
Il demande aussi des précautions, que nous abordons en séance quand la question se pose. Le moment, d’abord : devenir tuteur trop tôt, quand sa propre blessure n’est pas traitée, expose à se reconnaître dans l’autre au point de ne plus l’entendre, ou à revivre ce que l’on croyait dépassé, ce que la page être témoin d’une violence décrit sous le nom de trauma vicariant. La place, ensuite : le tuteur qui a tant reçu veut parfois tout donner, et il glisse vers le sauveur qui décide, qui s’épuise et qui finit par en vouloir à celui qu’il aide. Et la limite : on peut être un appui sans être un thérapeute, et savoir quand passer le relais est une qualité de tuteur, pas un abandon.
Ce que nous disons aux personnes qui arrivent à ce stade tient en une phrase : les tuteurs dont vous vous souvenez n’ont pas fait grand-chose, et c’est pour cela que cela a marché. Ils ont regardé, cru, et sont restés. Vous pouvez faire exactement cela.
Vrai ou faux : les tuteurs de résilience
Six affirmations à juger. Les explications s’appuient sur la recherche et sur ce que nous voyons en consultation.
Affirmation 1
« Un tuteur de résilience doit savoir ce que la personne a vécu pour l’aider. »
Faux. Beaucoup de tuteurs d’enfance n’ont jamais rien su. Ils ont regardé un enfant comme s’il valait quelque chose et sont restés présents, et cela a suffi à contredire ce que la violence lui apprenait. Savoir peut aider ; ce n’est pas nécessaire.
Affirmation 2
« Un animal peut jouer un rôle de tuteur de résilience. »
Vrai. Un animal offre un attachement sûr, sans jugement ni trahison, et il a besoin de vous. Pour une personne qui ne peut plus faire confiance à un humain, c’est souvent le premier lien sûr depuis la violence, et un pont vers les suivants. Cyrulnik parle de tuteur implicite.
Affirmation 3
« Plus on a d’amis, plus on est protégé. »
Faux. Ce qui protège, selon les travaux sur le soutien social, c’est le soutien perçu : la certitude qu’au moins une personne répondrait si l’on appelait. On peut avoir beaucoup de relations et aucune de cette qualité, et c’est fréquent après une violence.
Affirmation 4
« Le psy est le meilleur tuteur de résilience possible. »
C’est plus nuancé. Un psy réunit les qualités du tuteur et peut, en plus, traiter la blessure elle-même, ce qui est irremplaçable. Mais une thérapie réussie est celle au terme de laquelle la personne a d’autres appuis que son thérapeute. Le psy est souvent le premier tuteur ; il ne doit pas rester le seul.
Affirmation 5
« Aider une personne victime, c’est prendre les décisions qu’elle n’arrive pas à prendre. »
Faux. Décider à sa place reproduit la perte de contrôle que la violence lui a fait vivre, même avec les meilleures intentions. Un appui rend le choix : il demande ce qui aiderait, propose, et respecte le rythme, y compris quand il est plus lent que ce que l’on souhaiterait.
Affirmation 6
« On peut être tuteur de résilience sans s’en rendre compte. »
Vrai. La plupart des tuteurs ne savent pas qu’ils l’ont été : une phrase en marge d’une copie, une porte laissée ouverte, un livre mis de côté. C’est pourquoi il vaut la peine de regarder, croire et rester, sans attendre de savoir si cela servira : cela sert plus souvent qu’on ne le croit.
Questions fréquentes sur les tuteurs de résilience
Qu’est-ce qu’un tuteur de résilience, selon Boris Cyrulnik ?
C’est une personne, ou parfois un lieu, un animal, une activité, qui permet à quelqu’un de reprendre son développement après un traumatisme, comme le bâton planté à côté d’une jeune plante pour qu’elle pousse droite malgré le vent. Le tuteur ne pousse pas à la place de la plante : il la tient le temps qu’il faut. Cyrulnik distingue les tuteurs explicites, que l’on peut nommer, et les tuteurs implicites, qui ont joué ce rôle sans le savoir. Un tuteur croit, reste, et ne décide pas pour vous.
Je n’ai eu personne, est-ce que je peux quand même me reconstruire ?
Oui. D’abord parce que la liste est souvent plus longue qu’on ne le croit quand on la fait vraiment : un enseignant, un voisin, un livre, un lieu ont parfois tenu sans que l’on s’en rende compte. Ensuite parce que les tuteurs ne sont pas réservés à l’enfance : une rencontre à trente ou à soixante ans peut jouer ce rôle. Enfin parce qu’un psychothérapeute peut être le premier tuteur, celui qui ne demande ni réciprocité ni explication préalable, et à partir duquel les autres cercles se rouvrent.
Comment aider quelqu’un sans le faire à sa place ?
En retenant trois gestes : croire ce qu’il dit sans exiger de preuves, rester présent dans la durée même quand il se replie ou se fâche, et lui rendre le choix en lui demandant ce qui l’aiderait plutôt qu’en décidant. Les phrases qui pressent, qui minimisent ou qui enferment dans la blessure viennent souvent de votre propre angoisse : la reconnaître permet de la déposer ailleurs, y compris en consultant vous-même. La page destinée aux proches détaille les mots qui aident et ceux qui blessent.
Mon psy est la seule personne à qui je parle, est-ce un problème ?
C’est fréquent au début, et ce n’est pas un problème tant que c’est une étape. La relation thérapeutique est souvent le premier lien sûr depuis la violence, et il est normal qu’elle concentre d’abord la confiance. Mais une thérapie qui réussit élargit le cercle : nous y travaillons explicitement, en faisant le point sur les appuis qui existent autour de vous et sur ceux que la méfiance vous empêche d’utiliser. Si vous sentez que rien ne bouge de ce côté, dites-le en séance : c’est un sujet de travail à part entière.
Un enseignant peut-il être un tuteur de résilience pour un enfant maltraité ?
C’est l’un des plus fréquents, dans toutes les études. Un enseignant qui remarque un enfant pour autre chose que ses problèmes, qui lui reconnaît un talent, qui reste constant d’une semaine à l’autre, contredit ce que la violence lui apprend chez lui. Il n’a pas à devenir un soignant ni à recueillir la parole de l’enfant à la place des professionnels ; son rôle est de tenir et d’ouvrir une porte. Le pédopsychothérapeute du cabinet peut échanger avec l’école, avec l’accord de la famille, pour protéger ce lien.
Quand peut-on devenir soi-même tuteur pour d’autres ?
Quand sa propre blessure a été suffisamment traitée pour que l’histoire de l’autre ne réveille pas la sienne au point de ne plus l’entendre. Trop tôt, on risque de se reconnaître dans l’autre jusqu’à décider pour lui, de s’épuiser, ou de revivre ce que l’on croyait dépassé. Au bon moment, c’est l’une des formes les plus solides de la croissance après le traumatisme. Les tuteurs dont on se souvient n’ont pas fait grand-chose : ils ont regardé, cru et sont restés. C’est à la portée de tous.
Références
Livres, articles et liensQuelques références de cette page…
Les ouvrages et les recherches qui fondent cette page.
Cyrulnik, B. (1999). Un merveilleux malheur. Paris, Odile Jacob.
Cyrulnik, B. (2001). Les Vilains Petits Canards. Paris, Odile Jacob.
Cyrulnik, B. (2004). Parler d’amour au bord du gouffre. Paris, Odile Jacob.
Bowlby, J. (1969). Attachement et perte, tome 1, L’Attachement. Paris, PUF (édition française 1978).
Werner, E. E., & Smith, R. S. (1992). Overcoming the Odds : High Risk Children from Birth to Adulthood. Ithaca, Cornell University Press.
Rutter, M. (1987). « Psychosocial resilience and protective mechanisms ». American Journal of Orthopsychiatry, 57.
Cohen, S., & Wills, T. A. (1985). « Stress, social support, and the buffering hypothesis ». Psychological Bulletin, 98.
Winnicott, D. W. (1956). « La tendance antisociale », dans De la pédiatrie à la psychanalyse.
Tedeschi, R. G., & Calhoun, L. G. (1996). « The Posttraumatic Growth Inventory : measuring the positive legacy of trauma ». Journal of Traumatic Stress, 9.
Organisation mondiale de la santé, fiche sur la violence à l’encontre des enfants : who.int.
Si votre cercle est étroit, ce n’est pas que vous ne méritez pas d’être entouré : c’est ce que la violence a fait. Un psychothérapeute peut être le premier tuteur, celui à partir duquel les autres cercles se rouvrent. Au cabinet ou en téléconsultation.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.