Être témoin d’une violence : proches, enfants, passants, collègues, la violence par ricochet
Vous n’avez pas reçu le coup. Vous l’avez vu partir, ou vous l’avez entendu à travers la cloison, ou vous avez découvert les bleus, ou vous écoutez depuis des mois quelqu’un que vous aimez vous raconter ce qu’on lui fait. Et vous allez mal, sans vous en donner le droit, parce que « ce n’est pas à vous que c’est arrivé ». La violence ne touche pas seulement celui qu’elle frappe. Elle ricoche sur ceux qui voient, qui entendent, qui apprennent, qui accompagnent, et le ricochet peut blesser profondément. Cette page est écrite pour les témoins, directs et indirects, pour les proches de victimes, pour les enfants qui ont vu, pour les soignants et les collègues qui ont reçu les récits : pour expliquer ce que la violence leur fait, pourquoi la culpabilité de n’avoir rien pu faire est si tenace, et pourquoi ils ont, eux aussi, besoin d’être entendus.
Être témoin d’une violence, c’est avoir été atteint par elle sans en être la cible. Le mot recouvre des situations très différentes, que l’on peut ranger en cercles. Le premier cercle est celui des témoins directs : la personne qui a vu, de ses yeux, un coup, une agression, un accident provoqué, une scène de violence conjugale, un attentat, une arrestation brutale. Le deuxième est celui des témoins par l’oreille et par les traces : l’enfant qui entend les cris derrière la porte, le voisin qui entend à travers le mur, la sœur qui découvre les bleus, le collègue qui trouve l’autre en larmes dans les toilettes. Le troisième cercle est celui des témoins par le récit : les proches à qui la personne victime raconte, les soignants, les travailleurs sociaux, les enseignants, les policiers qui recueillent les plaintes, les psys. Ceux-là n’ont rien vu, et pourtant la violence est entrée en eux par les mots.
Les classifications internationales du stress post-traumatique reconnaissent depuis longtemps que l’on peut être traumatisé par une violence que l’on a vue arriver à autrui, et, pour les professionnels, par l’exposition répétée aux détails de violences subies par d’autres. Ce n’est donc pas une indulgence que de parler de la souffrance des témoins : c’est un fait clinique. Dans notre pratique, nous recevons ces trois cercles. Nous recevons des passants qui n’ont pas réussi à intervenir, des proches de personnes victimes qui s’épuisent, des adultes qui ont grandi derrière une porte, des soignants qui n’arrivent plus à entendre un récit de plus. Tous, ou presque, commencent par s’excuser d’être là.
Ce dossier a posé un principe : on peut consulter pour des violences actuelles ou anciennes, subies ou dont on a été témoin. Cette page est la place de ce « dont on a été témoin ». Elle ne hiérarchise pas les souffrances. Celle de la personne frappée est la première ; celle de la personne qui a vu n’est pas pour autant imaginaire, et la laisser de côté a un coût, pour le témoin, et souvent pour la victime elle-même, qui a besoin que ceux qui l’entourent tiennent.
Thermomètre : ce que vous portez depuis
Que vous ayez vu une scène unique ou que vous accompagniez quelqu’un depuis des mois, cochez ci-dessous ce qui vous ressemble. Les douze traits sont ceux que nous retrouvons le plus souvent chez les témoins qui viennent nous voir. Le thermomètre ne compare pas votre souffrance à celle de la personne victime : il regarde la vôtre, pour elle-même.
Deux traits méritent un commentaire. Le dernier du deuxième groupe, « je n’ai pas le droit d’aller mal », est celui qui retarde le plus la consultation : nous recevons des témoins un an, deux ans après, qui ont attendu que la personne victime aille mieux pour s’autoriser à parler. Et le deuxième du troisième groupe, la colère contre la personne victime, est celui dont on a le plus honte ; il est pourtant presque universel chez les proches qui accompagnent longtemps, et nous y revenons plus bas.
« J’aurais dû faire quelque chose » : la culpabilité du spectateur
De toutes les phrases que prononcent les témoins, celle-ci est la plus fréquente, et elle est dite avec une dureté envers soi que l’on n’aurait jamais envers quelqu’un d’autre. J’aurais dû m’interposer. J’aurais dû crier. J’aurais dû appeler plus tôt. J’aurais dû voir que ma sœur allait mal. J’aurais dû comprendre ce que mon enfant essayait de me dire. La culpabilité du spectateur se nourrit d’un jugement rétrospectif : on évalue ce qu’on a fait à l’instant T avec tout ce qu’on sait maintenant, et avec un calme que l’on n’avait pas alors.
Il faut d’abord rappeler ce que fait le corps d’un témoin au moment d’une violence. Il fait exactement ce que fait le corps de la victime : il s’alarme, et devant une menace qu’il ne peut ni fuir ni combattre, il se fige. La sidération n’est pas réservée à celui qui reçoit le coup. Le passant qui reste cloué sur le quai, les jambes coupées, n’a pas manqué de courage ; son système nerveux a pris une décision de survie sans le consulter. La page sur la sidération et la dissociation explique ce mécanisme, et il vaut pour le témoin comme pour la victime.
Il faut ensuite dire un mot de ce que les psychologues sociaux ont appelé, à la fin des années 1960, l’effet du témoin. Bibb Latané et John Darley ont montré, dans une série d’expériences, que la présence d’autres personnes diminue la probabilité que chacune intervienne : la responsabilité se dilue, chacun regarde les autres pour savoir s’il faut s’inquiéter, et le silence collectif se lit comme un signe que tout va bien. Ces travaux ne servent pas à excuser l’inaction ; ils servent à la comprendre. Un wagon entier qui ne bouge pas n’est pas un wagon de lâches. C’est un wagon où chacun attend un signal qui ne vient pas, parce que tous l’attendent.
Enfin, et c’est le point que nous travaillons le plus en séance, le sentiment de culpabilité ne signifie pas la responsabilité. La responsabilité de la violence appartient à celui qui l’a commise, entièrement. La culpabilité du témoin est une émotion, qui dit quelque chose de précieux sur lui, son sens de ce qui aurait dû être, mais qui ne dit rien de juste sur ce qu’il a fait. Elle a même une fonction, que l’on retrouve chez les victimes : croire qu’on aurait pu empêcher la scène, c’est croire qu’on avait un pouvoir sur elle, et c’est moins insupportable que d’admettre qu’on n’en avait aucun. La page la culpabilité du survivant, dans le dossier voisin, décrit ce mécanisme avec plus de détails.
Les images qui restent
Ce que les témoins décrivent le plus souvent, après la culpabilité, ce sont des images. Le visage de la personne frappée. Le son d’un corps qui tombe. La position d’une main. Un détail incongru, la couleur d’un sac, une chanson qui passait. Ces images reviennent sans être appelées, au moment de s’endormir, dans un lieu qui ressemble, devant une scène de film, parfois sans déclencheur repérable. Elles ont la netteté particulière des souvenirs enregistrés sous la décharge d’adrénaline, et elles ne vieillissent pas comme les autres souvenirs : elles reviennent au présent, avec les sensations du moment.
C’est le mécanisme de la mémoire traumatique, et il est le même chez le témoin que chez la victime. Le cerveau, saisi par une menace, a enregistré la scène sans pouvoir la ranger dans le récit ordinaire de la vie, et elle reste en suspens, prête à se rejouer. Les témoins par le récit connaissent une variante de ce phénomène : ils n’ont pas d’images de ce qu’ils n’ont pas vu, alors ils les fabriquent. Une mère à qui sa fille a raconté une agression « voit » la scène, construite à partir des mots, et cette scène imaginée revient avec autant de force qu’un souvenir réel. Des soignants nous décrivent des images composites, faites de dizaines de récits, qui les visitent la nuit.
Avec les images viennent souvent les autres signes du stress post-traumatique : l’évitement des lieux et des sujets, les sursauts, l’hypervigilance dans les transports ou la rue, le sommeil cassé, une irritabilité que l’entourage ne comprend pas. Chez le témoin, ces signes sont souvent minimisés, par lui-même d’abord, « je n’ai rien eu », puis par les autres, qui réservent leur sollicitude à la victime. Pourtant, ces images se traitent. L’EMDR a été conçue précisément pour les souvenirs restés en suspens, et elle fonctionne pour un souvenir de témoin, y compris pour une scène imaginée à partir d’un récit, comme pour un souvenir de victime.
Six témoins, six vécus
Les témoins ne vivent pas tous la même chose, et comprendre ce qui domine dans sa propre situation aide à savoir quoi travailler. Associez chaque situation au vécu que nous rencontrons le plus souvent chez les personnes qui la traversent. Il n’y a pas de réponse fausse dans la vie ; il y a ici celle qui revient le plus en consultation.
Vous avez vu un homme frapper une femme dans le métro, et le wagon entier est resté silencieux
Votre sœur vous raconte depuis des mois ce que son conjoint lui fait, et elle reste
Vous êtes infirmière et vous recevez chaque semaine des récits de violences
Enfant, vous entendiez les cris derrière la porte et vous surveilliez l’humeur de la maison
Un collègue a été agressé devant vous par un usager, au guichet
Vous avez découvert des bleus sur les bras de votre mère âgée, qui dit être tombée
Les proches de victimes : aider, et s’user
Les proches sont les témoins les plus nombreux et les moins reconnus. Une mère, un frère, une amie, un conjoint accompagnent une personne victime de violences pendant des mois, parfois des années : ils écoutent, ils conseillent, ils hébergent, ils accompagnent aux rendez-vous, ils s’inquiètent la nuit. Ils font ce qu’il faut, et ils s’usent, sans que personne ne leur demande comment ils vont, parce que la question est toujours « comment va-t-elle ? ».
Ce qu’ils vivent a plusieurs couches. La première est l’impuissance : voir quelqu’un qu’on aime souffrir et ne pas pouvoir l’en sortir, surtout quand la violence continue et que la personne, pour toutes les raisons expliquées sur la page de l’emprise, ne part pas. La deuxième est la colère, et c’est la plus honteuse : colère contre l’auteur, bien sûr, mais aussi, par bouffées, contre la personne victime elle-même, « pourquoi elle y retourne ? », « pourquoi elle ne m’écoute pas ? ». Cette colère est presque universelle chez les proches qui accompagnent longtemps, elle ne fait pas d’eux de mauvais proches, et elle a besoin d’un endroit pour être dite qui ne soit pas la personne victime. La troisième couche est la peur, pour l’autre et parfois pour soi, quand l’auteur des violences connaît l’adresse. La quatrième est la fatigue, celle d’un rôle sans fin et sans relève.
Et il y a ce que les proches absorbent sans s’en apercevoir : les récits. À force d’entendre les détails, ils développent leurs propres images, leurs propres sursauts, leur propre évitement, parfois une méfiance nouvelle envers tous les hommes, ou tous les couples, ou toutes les belles-familles. C’est ce que la section suivante appelle le trauma vicariant, et il ne concerne pas que les professionnels. La page aider un proche victime de violence explique ce qui aide et ce qui blesse dans l’accompagnement ; celle-ci ajoute une chose que les proches oublient : pour tenir dans la durée, il faut avoir soi-même un endroit où déposer. Nous recevons les proches pour eux-mêmes, sans que la personne victime ait à le savoir si elle ne le souhaite pas, et sans qu’elle consulte elle-même.
Le trauma vicariant : quand la souffrance des autres s’installe en soi
Au début des années 1990, deux psychologues américaines, Lisa McCann et Laurie Pearlman, ont proposé le terme de traumatisation vicariante pour décrire ce qu’elles observaient chez les thérapeutes travaillant avec des personnes victimes de violences : une transformation progressive de leur façon de voir le monde, les autres et eux-mêmes, sous l’effet de l’exposition répétée aux récits. Peu après, Charles Figley a parlé d’usure de compassion, ou fatigue de compassion, pour nommer l’épuisement particulier de ceux dont le métier est d’aider des personnes traumatisées. Les deux notions se recoupent : la violence subie par d’autres finit par s’installer dans celui qui l’écoute.
Les signes en sont reconnaissables. Des images venues des récits, qui reviennent sans avoir été vécues. Une vision du monde qui s’assombrit : la conviction que le danger est partout, que personne n’est fiable, que rien ne protège. Une méfiance nouvelle, envers des catégories entières de personnes. Un émoussement : on écoute un récit terrible et on ne sent plus rien, ou on sent qu’on ne veut plus l’entendre. Une irritabilité à la maison, un retrait, parfois un cynisme protecteur. Et une culpabilité d’être fatigué d’aider, alors que « ce sont eux qui souffrent ». Les soignants, les travailleurs sociaux, les enseignants, les policiers et les gendarmes qui recueillent les plaintes, les avocats, les interprètes, les journalistes, les psys eux-mêmes y sont exposés ; la page sur les métiers exposés à la violence en décrit les formes propres à chaque profession.
Le trauma vicariant ne se soigne pas en écoutant moins, ce qui n’est souvent pas possible, ni en se blindant, ce qui coupe de ce qui fait la qualité de l’écoute. Il se soigne en ayant soi-même un lieu où déposer, où les images et la colère peuvent être dites à quelqu’un qui les reçoit à son tour, et en retraitant, en EMDR si nécessaire, les récits qui se sont installés comme des souvenirs. Nous recevons des professionnels pour cela, et nous savons de l’intérieur de quoi il s’agit : une grande part de notre pratique concerne des personnes victimes de violences, et le travail de supervision et de soin de soi fait partie du métier.
Les enfants témoins
L’enfant est le témoin le plus vulnérable, et le plus souvent oublié. Un enfant qui a vu ou entendu la violence entre ses parents, qui a assisté à une agression dans la rue, qui a vu son frère ou sa sœur être frappé, qui a découvert un parent blessé, est une victime à part entière, et non un spectateur collatéral. Il n’a ni les mots pour dire ce qu’il a vu, ni les moyens de s’y soustraire, ni la possibilité de comprendre que ce n’est pas sa faute. La page sur les enfants exposés aux violences dans le couple décrit en détail ce qu’un enfant perçoit selon son âge et ce qu’il en porte ; nous rappelons ici ce qui vaut pour tout enfant témoin.
Un enfant témoin montre rarement ce qu’il a vu par des mots. Il le montre par le corps, maux de ventre, sommeil, énurésie qui revient ; par le comportement, agitation, agressivité ou au contraire sagesse excessive, repli ; par le jeu, qui rejoue la scène ; par l’école, où l’attention décroche. Il développe souvent une vigilance extraordinaire à l’humeur des adultes, et un rôle de protecteur qui n’est pas de son âge : surveiller, calmer, s’interposer, consoler le parent. Cette parentification est l’une des traces les plus durables chez les adultes qui ont été des enfants témoins, et nous la rencontrons très souvent chez des patients qui viennent pour tout autre chose.
Une inquiétude revient chez les parents : « il va reproduire ». Les travaux d’Albert Bandura sur l’apprentissage par observation montrent que les enfants reproduisent plus volontiers les comportements qu’ils ont vus, surtout quand ils ont vu ces comportements réussir ; ils ne montrent pas qu’un enfant exposé à la violence deviendra violent. Ce qui protège, c’est qu’un adulte nomme ce qui s’est passé, dise que ce n’était pas normal et que ce n’était pas sa faute, et que l’enfant voie la violence ne pas gagner. La page sur l’observation et l’imitation de la violence en dit davantage. Au cabinet, le pédopsychothérapeute reçoit l’enfant témoin avec ses parents, seul, ou les deux, et travaille par le jeu, le dessin et les histoires ; l’EMDR adaptée aux enfants peut cibler la scène.
Un repère sur la parole, enfin. La loi donne à ceux qui savent qu’un enfant subit des violences une responsabilité : le code pénal, à l’article 434-3, fait de l’absence d’information des autorités une infraction pour toute personne qui a connaissance de violences ou d’atteintes sexuelles infligées à un mineur, punie de trois ans d’emprisonnement, cinq ans lorsque l’enfant a moins de quinze ans, les personnes tenues au secret professionnel en étant exceptées sauf disposition contraire de la loi ; et l’article 226-14 permet aux professionnels d’informer les autorités de violences subies par un mineur sans son accord, un signalement de bonne foi n’engageant pas leur responsabilité (textes vérifiés le 30 octobre 2026). Nous ne donnons pas de mode d’emploi des démarches, qui ne passent pas par le cabinet ; nous disons seulement que le témoin d’un enfant en danger n’est pas condamné au silence, et que nous pouvons réfléchir avec lui.
Intervenir ou non, et après
Nous ne donnerons pas ici de consigne sur ce qu’il faut faire devant une violence en train de se produire : les situations sont trop différentes, et la première règle, pour un témoin, est de ne pas se mettre lui-même en danger. Une personne blessée, un enfant en péril relèvent de l’urgence ; le reste relève d’un jugement que personne ne peut porter à votre place et que votre corps, souvent, a déjà porté avant vous. Ce dont nous pouvons parler, c’est de l’après, qui est le temps où la plupart des témoins se retrouvent.
Il y a ceux qui sont intervenus, et qui en portent parfois le prix : une blessure, des représailles, une convocation, ou simplement l’adrénaline qui met des semaines à redescendre. Ils s’attendaient à se sentir fiers ; ils se sentent tremblants, irritables, et ils ne comprennent pas pourquoi. Il y a ceux qui ne sont pas intervenus, et qui vivent avec la scène et la culpabilité décrites plus haut. Et il y a ceux qui ont fait quelque chose de plus discret, qui compte pourtant énormément : rester, regarder la personne victime dans les yeux, lui dire après coup « j’ai vu, ce n’était pas normal », l’accompagner, témoigner plus tard de ce qu’ils ont vu. Dans les récits des personnes victimes, cette présence d’un témoin qui a vu et qui le dit est souvent citée comme l’une des choses qui les ont aidées à ne pas douter d’elles-mêmes.
Pour le témoin, l’après se travaille comme pour la victime : en racontant la scène une fois, en détail, à quelqu’un qui écoute ; en séparant la culpabilité de la responsabilité ; en retraitant les images si elles restent ; en reprenant les lieux et les trajets évités. La page nommer les faits, sortir du silence décrit cette première étape, et elle vaut pour celui qui a vu comme pour celui qui a subi.
Si quelqu’un est blessé ou en danger sous vos yeux
La première règle pour un témoin est de ne pas se mettre lui-même en danger. En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Ce que les témoins disent
Six phrases que nous entendons presque mot pour mot de la part des témoins et des proches. Retournez chaque carte pour lire ce que nous y entendons, et ce que nous répondons.
Exemple fictif : Hugo, 24 ans, « ce n’est pas moi la victime »
Hugo n’existe pas. Son histoire est composée à partir de situations que nous rencontrons souvent, pour montrer comment nous raisonnons.
Situation
Hugo est étudiant. Il y a trois mois, à la sortie d’une soirée, son meilleur ami a été frappé par deux hommes ; Hugo était à deux mètres, et il n’a pas bougé. Son ami a eu le nez cassé et va « plutôt bien », dit-il. Hugo, lui, ne dort plus, revoit la scène chaque soir, évite la rue où cela s’est passé et les soirées en général, sursaute quand quelqu’un court derrière lui, et s’est éloigné de son ami, « parce que le voir me rappelle que je n’ai rien fait ». Il consulte sur l’insistance de sa mère et commence par dire : « je ne devrais pas être là, ce n’est pas moi la victime ».
Quelle piste vous paraît la plus juste ?
Dans la suite imaginée de cette histoire, Hugo comprend, en racontant la scène minute par minute, que ses jambes ont cessé de répondre avant même qu’il ait eu le temps de décider quoi que ce soit. La scène, retraitée en EMDR, cesse de le réveiller. Il reprend la rue accompagné, puis seul, de jour, puis le soir. Il revoit son ami, et il lui dit ce qu’il n’avait jamais osé : « je n’ai pas bougé ». Son ami lui répond qu’il ne l’avait même pas remarqué, et qu’il était content qu’il soit là après.
Vrai ou faux : ce que l’on croit des témoins
Six affirmations courantes, chez les témoins eux-mêmes comme dans leur entourage. Répondez, puis lisez notre explication.
Affirmation 1
« Seule la personne frappée peut être traumatisée. »
Faux. Les classifications internationales reconnaissent qu’on peut développer un stress post-traumatique en ayant été témoin d’une violence subie par autrui, et, pour les professionnels, en étant exposé de façon répétée aux détails de violences. Le cerveau enregistre la menace, qu’elle vise soi ou un autre.
Affirmation 2
« Un témoin qui est resté figé a manqué de courage. »
Faux. La sidération est une réaction de survie du système nerveux, qui décide avant toute réflexion, et elle touche le témoin comme la victime. Les travaux sur l’effet du témoin montrent en outre que la présence d’autres personnes diminue la probabilité que chacun intervienne. Comprendre cela n’excuse rien : cela remet la responsabilité là où elle est, chez l’auteur.
Affirmation 3
« Écouter longtemps une personne victime peut finir par abîmer celui qui écoute. »
Vrai. C’est ce que les chercheurs ont appelé la traumatisation vicariante et l’usure de compassion : les récits s’installent dans celui qui les reçoit, avec des images, une vision du monde assombrie, un émoussement, une irritabilité. Cela touche les professionnels, et aussi les proches qui accompagnent dans la durée.
Affirmation 4
« Un enfant qui a vu la violence entre ses parents deviendra forcément violent. »
Faux. L’apprentissage par observation existe, mais il n’est pas un destin. Ce qui protège, c’est qu’un adulte nomme ce qui s’est passé, dise à l’enfant que ce n’était ni normal ni sa faute, et que l’enfant voie la violence ne pas l’emporter. Beaucoup d’adultes qui ont été des enfants témoins sont devenus des parents particulièrement attentifs.
Affirmation 5
« Le témoin a le droit de consulter pour lui-même, même si la victime ne consulte pas. »
Vrai. Votre souffrance n’est pas conditionnée à celle de l’autre, et vous n’avez pas à attendre qu’elle aille mieux pour vous occuper de vous. Nous recevons des proches et des témoins pour eux-mêmes, sans que la personne victime ait à le savoir si elle ne le souhaite pas, et sans qu’elle consulte.
Affirmation 6
« Il vaut mieux ne pas reparler de ce qu’on a vu, pour ne pas raviver. »
Faux. Le silence n’éteint pas une scène restée en suspens ; il la laisse revenir la nuit. Raconter une fois, en détail, à quelqu’un qui écoute, puis retraiter les images si elles persistent, est ce qui permet de la ranger. Ce qui ravive, c’est de ruminer seul ; ce qui apaise, c’est de dire au bon endroit, au bon rythme.
Être écouté soi-même : ce que nous faisons au cabinet
Le témoin qui franchit notre porte commence presque toujours par justifier sa présence. Notre première réponse est de la lui retirer : vous êtes ici pour vous, et ce que vous avez vu, entendu ou reçu suffit. Une grande part de notre pratique concerne des personnes victimes de violences ; les témoins et les proches en sont la part la plus discrète, et nous avons appris à les écouter avec le même sérieux. Le psychothérapeute du cabinet est formé au trauma et à la dissociation, et le traumatisme du témoin en relève pleinement.
Le travail commence par le récit, une fois, en détail, parfois minute par minute : ce que vous avez vu, où vous étiez, ce que votre corps a fait, ce que vous avez pensé, ce qui s’est passé ensuite. Ce récit a souvent lieu pour la première fois, parce que personne n’avait demandé au témoin ce qu’il avait vécu, lui. Quand les symptômes sont marqués, un bilan psycho-traumatique les mesure et donne lieu à un compte rendu écrit : pour un témoin qui doute d’avoir le droit d’aller mal, lire noir sur blanc que ce qu’il présente a un nom change beaucoup.
Trois approches se combinent ensuite. L’EMDR, en séances de 80 minutes, retraite les images, qu’elles aient été vues ou construites à partir d’un récit, et les croyances qui s’y sont attachées, « je suis lâche », « je n’ai pas su protéger », « le monde est dangereux ». Les outils de la TCC permettent de reprendre, par étapes préparées, les lieux, les trajets et les situations évités, et de sortir de la rumination de ce qu’on aurait dû faire. L’écoute analytique ouvre la question de la culpabilité, de ce qu’elle protège et de ce qu’elle rejoue, souvent une place ancienne de protecteur, et elle accueille la colère contre la personne victime que les proches n’osent dire nulle part ailleurs.
Les proches de personnes victimes sont reçus pour eux-mêmes, et parfois en séance de couple ou de famille, longue de 80 minutes, quand la violence subie par l’un a désorganisé tous les autres. Les enfants témoins sont reçus par le pédopsychothérapeute, avec le jeu, le dessin et les histoires. Les professionnels exposés trouvent un lieu pour déposer ce que leur métier leur fait porter. Tout cela peut se faire au cabinet ou en téléconsultation, et le premier rendez-vous n’engage à rien.
À retenir
La violence ricoche : témoins directs, témoins par l’oreille et les traces, témoins par le récit peuvent présenter un vrai traumatisme, reconnu comme tel.
La sidération touche le témoin comme la victime, et l’effet du témoin dilue la responsabilité dans un groupe : rester figé n’est pas manquer de courage. Le sentiment de culpabilité ne signifie pas la responsabilité.
Les proches qui accompagnent longtemps s’usent, absorbent les récits et ressentent une colère dont ils ont honte ; les professionnels connaissent le trauma vicariant. Les enfants témoins sont des victimes à part entière.
Au cabinet : le témoin est reçu pour lui-même, récit en détail, bilan psycho-traumatique si besoin, EMDR sur les images, TCC pour reprendre les lieux, écoute analytique pour la culpabilité et la colère, enfants reçus avec le jeu et le dessin.
Questions fréquentes sur les témoins de violences
Peut-on être traumatisé en ayant seulement vu une violence ?
Oui. Les classifications internationales reconnaissent que le stress post-traumatique peut suivre le fait d’avoir été témoin d’une violence subie par autrui, et, chez les professionnels, l’exposition répétée aux détails de violences. Le cerveau enregistre la menace de la même façon, qu’elle vise soi ou un autre : images qui reviennent, évitement, sursauts, sommeil cassé. Ces symptômes se soignent comme ceux de la victime, par l’EMDR notamment.
Pourquoi n’ai-je pas bougé ?
Parce que votre système nerveux a pris une décision de survie avant toute réflexion : devant une menace qu’il ne peut ni fuir ni combattre, il se fige. Cette sidération touche le témoin comme la victime. S’y ajoute ce que les psychologues sociaux ont appelé l’effet du témoin : en groupe, chacun attend un signal des autres, et la responsabilité se dilue. Comprendre cela n’excuse rien, cela remet la responsabilité chez l’auteur de la violence, où elle est.
Je suis le proche d’une victime, est-ce normal d’être épuisé et en colère ?
Oui, et c’est presque universel chez ceux qui accompagnent longtemps. L’impuissance, la peur, la fatigue d’un rôle sans relève, et une colère qui vise parfois la personne victime elle-même, « pourquoi elle reste ? », font partie de ce que vivent les proches. Cette colère ne fait pas de vous un mauvais proche ; elle a besoin d’un lieu pour être dite qui ne soit pas la personne victime. Vous pouvez consulter pour vous-même, sans qu’elle le sache si elle ne le souhaite pas.
Qu’est-ce que le trauma vicariant ?
C’est la transformation progressive de celui qui écoute des récits de violences, sous l’effet de leur répétition : images venues des récits, vision du monde assombrie, méfiance, émoussement, irritabilité, culpabilité d’être fatigué d’aider. Décrit au début des années 1990 chez les thérapeutes, il touche les soignants, les travailleurs sociaux, les enseignants, les forces de l’ordre, et aussi les proches qui accompagnent dans la durée. Il se soigne en déposant à son tour, pas en se blindant.
Mon enfant a assisté à une agression ou à des violences, que faire ?
Lui dire, avec des mots simples, que ce qu’il a vu n’était pas normal, que ce n’était pas sa faute, et que les adultes s’en occupent. Ne pas lui demander d’oublier ni de se taire. Observer son sommeil, son corps, ses jeux, ses dessins, son école. S’il rejoue la scène, se replie ou devient le protecteur de la maison, le pédopsychothérapeute du cabinet peut le recevoir, avec vous ou seul, par le jeu et le dessin. Un enfant témoin est une victime à part entière, et il ne deviendra pas violent pour avoir vu.
Faut-il reparler de ce qu’on a vu, ou laisser passer ?
En reparler, au bon endroit et au bon rythme. Le silence n’éteint pas une scène restée en suspens, il la laisse revenir la nuit. Raconter une fois, en détail, à quelqu’un dont c’est le métier d’écouter permet souvent de la ranger ; si les images persistent, l’EMDR les retraite. Ce qui ravive, c’est de ruminer seul ce qu’on aurait dû faire ; ce qui apaise, c’est de déposer la scène et de séparer la culpabilité de la responsabilité.
Comment le cabinet reçoit-il les témoins et les proches ?
Pour eux-mêmes, d’abord, sans qu’ils aient à justifier leur présence. Le travail commence par le récit en détail, parfois minute par minute, puis associe l’EMDR pour les images, les outils de la TCC pour reprendre les lieux évités, et l’écoute analytique pour la culpabilité et la colère. Un bilan psycho-traumatique peut mesurer les symptômes et donne lieu à un compte rendu écrit. Les proches peuvent aussi être reçus en séance de couple ou de famille, les enfants par le pédopsychothérapeute. Au cabinet ou en téléconsultation.
Références
Livres, articles et liensQuelques références de cette page…
Les recherches et documents qui fondent cette page.
Bibb Latané et John M. Darley, The Unresponsive Bystander: Why Doesn’t He Help?, Appleton-Century-Crofts, 1970.
I. Lisa McCann et Laurie Anne Pearlman, « Vicarious traumatization: A framework for understanding the psychological effects of working with victims », Journal of Traumatic Stress, 1990.
Charles R. Figley (dir.), Compassion Fatigue: Coping with Secondary Traumatic Stress Disorder in Those Who Treat the Traumatized, Brunner/Mazel, 1995.
Judith L. Herman, Trauma and Recovery, Basic Books, 1992.
Albert Bandura, Dorothea Ross et Sheila A. Ross, « Transmission of aggression through imitation of aggressive models », Journal of Abnormal and Social Psychology, 1961.
Boris Cyrulnik, Un merveilleux malheur, Odile Jacob, 1999.
Bessel van der Kolk, Le Corps n’oublie rien, 2014.
Vous n’avez pas besoin d’avoir été la cible pour être reçu. Un premier rendez-vous permet de raconter ce que vous avez vu ou entendu, et de poser ce que vous portez depuis. Au cabinet ou à distance, seul ou avec quelqu’un de confiance.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.