Sidération et dissociation face à la violence : se figer, se déconnecter, ne plus se souvenir
« Je n’ai pas bougé. Je n’ai pas crié. Je me suis vue d’en haut, comme si c’était quelqu’un d’autre, et après il y a un trou. » Cette phrase, ou l’une de ses variantes, nous est dite presque chaque semaine par des personnes qui ont subi une agression, un viol, des coups, une garde à vue brutale, un attentat. Elle est suivie, presque toujours, d’une question qui fait mal : « pourquoi ? » Pourquoi le corps n’a-t-il pas obéi, pourquoi la scène s’est-elle éloignée, pourquoi la mémoire a-t-elle des blancs. Cette page répond à ces questions. Elle décrit la sidération, qui fige le corps, et la dissociation, qui coupe la conscience de ce qu’elle vit, pendant les faits et longtemps après ; elle explique en quoi ces mécanismes protègent sur le moment et déroutent ensuite ; elle dit ce que l’amnésie partielle prouve et ne prouve pas ; et elle montre pourquoi, au cabinet, un bilan dissociatif précède l’EMDR.
La sidération est l’arrêt brutal de la capacité d’agir et de penser sous l’effet d’une menace que l’on ne peut ni fuir ni combattre. Le corps se fige ou devient mou, la voix ne sort pas, le regard se fixe, les pensées s’arrêtent ou tournent à vide. Les personnes la décrivent avec des images très proches : « j’étais une statue », « mes jambes étaient en coton », « j’avais la bouche ouverte et rien ne venait », « mon cerveau s’est éteint ». Elle peut durer quelques secondes ou toute la durée des faits. Et elle n’est pas un choix : c’est une réponse de survie, commandée par les parties les plus anciennes du cerveau, en dessous de toute décision, quand l’alarme conclut que ni la fuite ni la lutte ne donneraient une chance. Chez l’animal, on l’appelle l’immobilité tonique ; c’est celle de la proie qui ne bouge plus entre les crocs, et qui parfois survit grâce à cela.
Chez l’être humain, elle est particulièrement fréquente dans les violences sexuelles, où l’agresseur est souvent plus fort, connu, et où la scène bascule sans prévenir, et elle a été décrite chez une grande part des personnes reçues après un viol. Elle est aussi fréquente dans les agressions avec arme, les braquages, les coups portés par plusieurs personnes, les violences de ceux qui détiennent l’autorité : la main sur l’épaule d’un policier, l’ordre crié dans une cellule, le parent qui lève le bras. Dans toutes ces situations, le corps a fait le calcul avant la personne, et il a choisi de ne pas bouger.
Le problème de la sidération n’est pas sur le moment ; c’est après. Après, la personne se juge avec les yeux de quelqu’un qui n’y était pas : « j’aurais dû crier, me débattre, partir ». Elle entend parfois ce jugement dans la bouche de ses proches, d’un enquêteur, d’un avocat de la partie adverse, et il devient une honte, puis une culpabilité, puis un doute sur ce qui s’est vraiment passé. Nous le disons donc ici sans détour, et nous le redirons en séance aussi souvent qu’il le faudra : ne pas résister ne signifie pas consentir. Un corps que le cerveau a mis hors circuit n’a rien accepté ; il a survécu. La page culpabilité et honte après une violence travaille ce qui vient ensuite, et la page ce que la violence fait au cerveau détaille les circuits de cette réponse.
Pendant les faits : regarder la scène de l’extérieur
La sidération fige le corps ; la dissociation, elle, coupe la conscience de ce que le corps vit. Les deux vont souvent ensemble, mais ce sont deux mécanismes. Pierre Janet, à la fin du dix-neuvième siècle, a été le premier à décrire précisément ce qu’il appelait la désagrégation : sous l’effet d’un choc trop fort pour être intégré, les fonctions qui d’ordinaire marchent ensemble, sentir, penser, se souvenir, se savoir soi-même, se séparent. Quand cela se produit pendant la violence, on parle de dissociation péritraumatique, et elle prend quelques formes très reconnaissables. La dépersonnalisation : se voir de l’extérieur, souvent d’en haut, comme si l’on assistait à ce qui arrive à quelqu’un d’autre ; ne plus sentir son corps, ne plus avoir mal. La déréalisation : la scène devient irréelle, lointaine, comme un film ou un rêve, les sons s’assourdissent, les couleurs changent. La distorsion du temps : tout ralentit à l’extrême ou se découpe en images fixes, et l’on ne sait plus si cela a duré une minute ou une heure. L’anesthésie : la douleur physique disparaît, la peur elle-même disparaît, remplacée par un calme étrange.
Il faut dire clairement ce que cette coupure protège. Elle permet de traverser l’insupportable sans que la conscience y soit tout entière ; elle épargne la douleur ; elle évite parfois des réactions qui auraient aggravé le danger. Les personnes qui l’ont vécue disent souvent qu’elles ne savent pas comment elles auraient tenu autrement. Mais elle a un coût, et il est double. Le premier est la mémoire : une scène vécue de loin, sans corps et sans temps, est enregistrée en morceaux, et c’est l’une des raisons des blancs dont nous parlerons plus bas. Le second est l’avenir : l’une des méta-analyses les plus citées sur les facteurs qui prédisent un stress post-traumatique, publiée par Emily Ozer et ses collègues en 2003, a trouvé que la dissociation pendant les faits est l’un des facteurs les plus liés au développement ultérieur du trouble. Non parce qu’elle serait une faute, mais parce que ce qui n’a pas été vécu sur le moment reste à vivre, et revient.
Si la violence est actuelle, ou si vous craignez de vous faire du mal
La dissociation s’accompagne parfois de gestes contre soi, pour sentir à nouveau quelque chose. En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Du quotidien à la coupure : le spectre de la dissociation
La dissociation n’est pas un interrupteur, c’est un gradateur. Tout le monde connaît ses degrés les plus doux : conduire vingt kilomètres sans se souvenir de la route, être tellement pris par un livre qu’on n’entend pas son prénom. Après une violence, le gradateur peut rester bloqué plus haut. Faites glisser le curseur ci-dessous : il parcourt six états, du plus ordinaire au plus installé, et dit à chaque étape ce qui change et par quelle page continuer.
absorptiondéconnexionsdissociation installée
Quand la déconnexion s’installe : dépersonnalisation, déréalisation, absences
Pour beaucoup de personnes, la dissociation ne s’arrête pas avec les faits. Le cerveau, qui a découvert pendant la violence qu’il pouvait couper le courant, garde ce geste en réserve et le refait dès qu’une émotion monte trop haut, même sans rapport avec la scène. C’est ce que nous appelons la dissociation durable. Elle prend trois visages principaux. Le premier est l’étrangeté de soi : la personne se regarde agir sans se sentir là, se trouve une voix de robot, ne reconnaît pas son visage dans le miroir, sent ses mains comme n’étant pas à elle. Le deuxième est l’étrangeté du monde : les rues familières ont l’air d’un décor, les gens de figurants, les couleurs sont fausses, le temps ne passe pas ou passe trop vite. Le troisième est l’absence : des moments où la personne « part », le regard dans le vide, et revient sans savoir ce qui s’est dit, parfois avec des minutes ou des heures manquantes.
S’y ajoute presque toujours un engourdissement des émotions. La personne ne pleure plus, ne rit plus, ne ressent ni la tendresse pour ses enfants ni la peur dans les situations qui devraient en donner. Elle se décrit comme vide, en carton, anesthésiée. Ses proches lui reprochent sa froideur ; elle-même se demande si elle est devenue un monstre. Or il ne s’agit pas d’un manque de cœur mais d’un disjoncteur resté baissé. Les travaux d’imagerie de Ruth Lanius et de son équipe ont montré que, dans ces états, certaines régions du cortex frontal sont hyperactives et écrasent l’amygdale, à l’inverse de ce qui se passe dans les reviviscences ; les classifications ont reconnu en 2013 un sous-type dissociatif du stress post-traumatique, précisément pour ces personnes qui ne « débordent » pas mais se coupent.
Il existe enfin des formes plus structurées, après des violences précoces, répétées et venues de ceux qui devaient protéger. Onno van der Hart, Ellert Nijenhuis et Kathy Steele ont proposé en 2006 de les décrire comme une dissociation de la personnalité elle-même : une part qui assure le quotidien en évitant tout ce qui rappelle la violence, et une ou plusieurs parts restées dans la scène, qui portent la peur, la rage ou la soumission, et qui prennent parfois les commandes. Ces tableaux, qui vont de la dissociation complexe au trouble dissociatif de l’identité, ne sont pas rares chez les adultes qui ont grandi dans la maltraitance ou l’inceste, et ils se soignent, lentement, avec un travail qui commence toujours par la sécurité. Tout le dossier dissociation, dépersonnalisation, déréalisation leur est consacré, et la page troubles dissociatifs dans le DSM-5-TR et la CIM-11 donne les repères.
Ne plus se souvenir : l’amnésie partielle, et ce qu’elle ne prouve pas
Presque toutes les personnes dissociées pendant une violence ont des blancs. Le début est là et la fin manque ; ou la fin est là et le début manque ; ou l’on se souvient de tout sauf d’un moment précis, celui où l’on a été le plus en danger ; ou l’on se souvient de tout, mais comme d’une scène lue dans un journal, sans aucune émotion, ce qui est une autre forme d’absence. Ces blancs ont une explication simple : une scène vécue hors de son corps et hors du temps n’a pas pu être enregistrée comme un récit. Il n’y avait personne au guichet pour la classer. Les fragments qui restent, une odeur, une phrase, la couleur d’un plafond, sont stockés à vif et reviennent par les ressemblances ; le reste n’a pas été écrit, ou l’a été dans un état auquel la conscience ordinaire n’a plus accès.
Il arrive que des morceaux reviennent plus tard, spontanément, à l’occasion d’un rappel, d’un lieu, d’une séance, avec des détails parfois vérifiables. Cela existe, et nous l’accueillons sans le forcer. Mais il faut être très rigoureux sur ce que les blancs ne prouvent pas. Des troubles de mémoire ne permettent pas, à eux seuls, de conclure qu’un traumatisme a eu lieu et a été oublié. Une enfance dont on a peu de souvenirs est la norme ; des oublis quotidiens ont mille causes, du manque de sommeil à l’anxiété ; et la mémoire humaine, qui reconstruit chaque fois qu’elle se souvient, est capable de fabriquer de bonne foi un souvenir que l’on cherche avec insistance. Partir des trous pour en déduire des faits est un raisonnement que nous refusons, et nous ne suggérons jamais à quelqu’un qu’il a « forcément » subi quelque chose. Nous travaillons avec ce qui est là.
Une précision de vocabulaire, enfin, parce que la confusion est constante. Ce que nous décrivons ici est une amnésie dissociative : une coupure sous l’effet d’un choc. Ce n’est pas du refoulement. Le refoulement est un concept psychanalytique précis, défini par Freud en 1915, qui concerne des représentations liées à un désir inacceptable, maintenues hors de la conscience et qui continuent d’agir par leurs rejetons, rêves, lapsus, symptômes. Employer ce mot pour une amnésie après violence entretient l’idée fausse qu’un souvenir intact dormirait quelque part, qu’il suffirait de déterrer. La réalité est plus modeste et plus respectueuse : on ne déterre rien ; on aide la personne à vivre, dans un cadre sûr, ce qui n’a pas pu l’être, avec les morceaux dont elle dispose.
Votre déconnexion aujourd’hui
Les cinq curseurs ci-dessous photographient, au moment où vous lisez, la place que prennent les états de déconnexion dans votre vie. Ils ne remplacent pas le bilan dont nous parlons plus bas et ne posent aucun diagnostic : ils aident à mettre des mots sur quelque chose dont on parle rarement, parce qu’on a peur de passer pour fou. Vous ne l’êtes pas.
Le bilan dissociatif du cabinet, avant l’EMDR
Pourquoi mesurer la dissociation avant de soigner le trauma ? Parce que les deux ne se travaillent pas dans le même ordre. L’EMDR, comme toute thérapie qui revient sur les souvenirs, demande que la personne puisse garder un pied dans la pièce pendant qu’elle a l’autre dans la scène : c’est ce que l’on appelle la double attention. Quelqu’un qui se déconnecte dès que l’émotion monte ne peut pas tenir cette position ; il part, et la séance, au lieu de digérer le souvenir, le rejoue à vide, parfois en aggravant les choses. C’est pourquoi notre psychothérapeute, formé au trauma et à la dissociation, propose dans la plupart des situations de violence un bilan psycho-traumatique, et, dès que les signes décrits sur cette page sont présents, un bilan dissociatif.
Ce bilan associe des entretiens cliniques et des questionnaires validés qui explorent les différentes formes de dissociation : dépersonnalisation, déréalisation, amnésies, absorption, et les signes du corps qui peuvent les accompagner, anesthésies, pertes de voix ou de mobilité sans cause médicale. Il recherche aussi ce qui s’est passé pendant les faits, la sidération, la vision de l’extérieur, et ce qui se passe aujourd’hui quand un rappel survient. Il s’intéresse enfin aux ressources : ce qui vous ramène, les personnes et les lieux qui vous tiennent, ce que vous savez déjà faire pour revenir. Comme tout bilan au cabinet, il est précédé d’un rendez-vous, et il donne lieu à un compte rendu écrit, que vous gardez, que nous pouvons vous expliquer en séance, et qui dit noir sur blanc ce qu’un psy a observé : ce n’est pas rien quand on a passé des mois à douter de soi. Il peut se faire en téléconsultation.
Le résultat décide de la suite. Dissociation faible : une stabilisation courte suffit, et l’EMDR peut cibler assez vite les scènes. Dissociation marquée : la stabilisation devient une phase à part entière, parfois longue, et le retraitement se fera par étapes, en petites portions, avec des techniques adaptées. Dissociation structurée : le travail s’organise autour des parties, de leur reconnaissance et de leur coopération, bien avant tout retour sur les faits. Dans tous les cas, savoir où l’on met les pieds évite les faux départs, et les personnes nous disent souvent que le bilan a été la première fois où quelqu’un a pris au sérieux ces états bizarres qu’elles cachaient depuis des années. La page dissociation : quand consulter et l’intérêt d’un bilan et la page bilans en disent davantage.
À retenir
La sidération fige le corps sous une menace sans issue ; elle n’est pas un choix, et ne pas résister ne signifie pas consentir.
La dissociation coupe la conscience de ce qu’elle vit : se voir de l’extérieur, trouver la scène irréelle, ne plus sentir, perdre le fil du temps. Elle protège sur le moment et déroute ensuite.
Les blancs de mémoire s’expliquent par cette coupure ; ils ne prouvent jamais, à eux seuls, un traumatisme oublié, et ils ne sont pas du refoulement.
Au cabinet, un bilan dissociatif précède l’EMDR : il décide de la longueur de la stabilisation et de la manière de retraiter les souvenirs.
Revenir dans la pièce : la stabilisation
Stabiliser, c’est apprendre à revenir. Non pas à ne plus jamais se déconnecter, ce qui ne se commande pas, mais à repérer le moment où cela commence et à disposer de gestes qui ramènent dans le présent. Le premier de ces gestes passe par les sens : regarder autour de soi et nommer cinq choses que l’on voit, quatre que l’on entend, trois que l’on touche, en disant leur couleur, leur matière, leur température. Le deuxième passe par le corps : poser les deux pieds à plat et appuyer, sentir le poids dans la chaise, serrer et desserrer les poings, tenir un objet froid, bouger. Le troisième passe par l’orientation : dire à voix basse la date, le lieu, son âge d’aujourd’hui, et une phrase du genre « je suis dans ma cuisine, nous sommes en 2026, c’est fini ». Ces gestes paraissent dérisoires. Ils ne le sont pas : ils rallument précisément les parties du cerveau que la dissociation éteint, celles qui situent le corps dans l’espace et le moment dans le temps.
La respiration vient ensuite, et elle demande une précaution. Chez certaines personnes dissociées, fermer les yeux et respirer lentement aggrave la déconnexion, parce que cela coupe encore un peu plus du dehors. L’exercice ci-dessous est donc conçu pour être fait les yeux ouverts, en regardant la sphère, avec un temps de pause après l’inspiration qui oblige à rester présent. Si vous sentez que vous partez, arrêtez, levez-vous, nommez trois objets de la pièce. Le but n’est pas de se détendre : c’est d’être là.
Ces gestes se préparent au calme, en séance et chez soi, pour être disponibles quand le courant se coupe. L’EMDR propose aussi des ressources de stabilisation, le lieu sûr, le contenant, décrites sur la page lieu sûr et ressources ; la TCD, que nous proposons au complet, en individuel et en groupe, enseigne la tolérance à la détresse et la pleine conscience, très utiles ici. Les proches peuvent aider : parler doucement, dire son prénom, proposer un objet à tenir, ne pas toucher sans prévenir, ne pas secouer.
Puis l’EMDR, par étapes
Quand la stabilisation tient, c’est-à-dire quand la personne sait revenir et que la séance ne la met plus en danger, le travail sur les souvenirs peut commencer. Avec la dissociation, il se fait autrement qu’avec un trauma simple. On ne demande pas de revenir à la scène entière ; on en prend un fragment, le plus supportable, parfois seulement le moment d’avant, et on le retraite en gardant en permanence un pied dans la pièce, par le regard, par la voix du thérapeute, par un objet dans la main. On s’arrête souvent pour vérifier que la personne est là, et l’on revient au présent avant la fin de chaque séance, quoi qu’il arrive. Les séances d’EMDR durent quatre-vingts minutes, ce qui laisse le temps de ces allers-retours. Si des parties de la personnalité se manifestent, on les reconnaît, on leur parle, on obtient leur accord : rien ne se fait contre une partie de soi.
Ce qui change, au fil de ce travail, est très concret. La sidération cesse d’être une honte et devient ce qu’elle était, une réponse de survie ; la scène retrouve un avant et un après, une date, un lieu, et cesse de revenir au présent ; les déconnexions s’espacent, parce que le cerveau n’a plus besoin de couper le courant devant un souvenir qui ne menace plus ; les émotions reviennent, parfois d’un coup, et il faut les accueillir, la colère en particulier, dont parle la page la colère après la violence. La page EMDR et dissociation détaille ces adaptations, et la page dissociation : notre approche décrit la place de l’écoute analytique, qui entend, dans ces coupures, ce que Ferenczi appelait la fragmentation de l’enfant sous la terreur. Avoir été coupé de soi n’est pas une condamnation : c’est une protection qui a fait son temps, et que l’on peut remercier avant de la laisser.
Exemple fictif : Yanis, 27 ans, « je ne sais pas comment ça s’est terminé »
Yanis n’est pas un patient : c’est un exemple construit pour cette page, à partir de situations que nous recevons, et dont tous les détails ont été modifiés.
Situation
Yanis a été violé il y a deux ans par un homme qu’il connaissait, chez cet homme, après une soirée. Il se souvient du début, de la porte qui se ferme, de la main sur sa nuque, puis « je me suis vu depuis le plafond, et après, plus rien jusqu’au moment où j’étais dans la rue ». Il n’a pas crié, ne s’est pas débattu, et c’est ce qu’il se reproche le plus. Depuis, au travail, il a des moments où il « part », le regard fixe ; ses collègues l’ont remarqué. Il trouve sa propre voix étrange, ne ressent plus rien pour sa compagne, et il a cherché sur Internet comment « retrouver la fin du souvenir » pour savoir ce qui s’est passé. Il vient en disant : « je veux faire de l’EMDR tout de suite pour en finir. »
Que proposerions-nous ?
Vrai ou faux : six idées sur la sidération et la dissociation
Ces six phrases sont celles que nous entendons le plus souvent sur la sidération et la dissociation. Décidez pour chacune : l’explication suit votre réponse.
Affirmation 1
« Si j’étais vraiment en danger, j’aurais crié ou je me serais débattu. »
Faux. C’est précisément quand le danger est maximal et sans issue que le cerveau choisit l’immobilité, commandée par ses parties les plus anciennes. La sidération est très fréquente dans les violences sexuelles et les agressions avec arme. Elle signe la gravité de la menace, pas un défaut de réaction.
Affirmation 2
« Se voir de l’extérieur pendant une agression est une réaction connue et décrite. »
Vrai. C’est la dépersonnalisation péritraumatique, décrite depuis Janet et retrouvée chez un grand nombre de personnes victimes. Elle protège sur le moment, en mettant la conscience à distance, et elle explique une partie des blancs de mémoire et des déconnexions qui suivent.
Affirmation 3
« Mes trous de mémoire veulent dire que j’ai refoulé un souvenir complet, qu’il faut retrouver. »
Faux, sur deux points. Les blancs après violence relèvent de l’amnésie dissociative, une coupure sous le choc, et non du refoulement, concept psychanalytique qui désigne autre chose. Et rien ne garantit qu’un souvenir complet existe quelque part : ce qui n’a pas été enregistré ne se retrouve pas, et le chercher avec insistance fabrique parfois du faux.
Affirmation 4
« Avant l’EMDR, il est utile de mesurer la dissociation. »
Vrai. L’EMDR demande de garder un pied dans la pièce pendant que l’autre est dans la scène. Quelqu’un qui se déconnecte dès que l’émotion monte ne peut pas tenir cette position sans préparation. Le bilan dissociatif décide de la longueur de la stabilisation et de la façon de retraiter, par fragments si nécessaire.
Affirmation 5
« La respiration lente est toujours le bon moyen de revenir quand on se déconnecte. »
C’est plus nuancé. Chez certaines personnes dissociées, fermer les yeux et ralentir le souffle aggrave la coupure. Les gestes les plus sûrs pour revenir passent d’abord par les sens, le corps et l’orientation, les yeux ouverts ; la respiration vient ensuite, en regardant quelque chose, avec un temps de pause qui oblige à rester présent.
Affirmation 6
« Ne plus rien ressentir pour ses proches après une violence, c’est être devenu froid ou mauvais. »
Faux. L’engourdissement des émotions est l’une des formes les plus fréquentes de la dissociation durable : un disjoncteur resté baissé, que l’imagerie cérébrale a documenté. Il ne dit rien du cœur de la personne. Il recule quand les souvenirs sont retraités, et les émotions reviennent, parfois d’un coup.
Questions fréquentes sur la sidération et la dissociation
Pourquoi n’ai-je pas réagi pendant l’agression ?
Parce que votre cerveau a conclu, en une fraction de seconde et sans vous consulter, que ni la fuite ni la lutte ne donneraient une chance, et il a commandé l’immobilité. C’est la sidération, une réponse de survie commandée par les structures les plus anciennes du cerveau, que l’on retrouve chez l’animal sous le nom d’immobilité tonique. Elle est très fréquente dans les violences sexuelles et les agressions avec arme ou à plusieurs. Elle n’est ni un choix, ni un consentement, ni un manque de courage : elle signe la gravité de la menace. La honte qui vient ensuite se travaille, et elle cède.
Qu’est-ce que la dissociation péritraumatique ?
C’est la coupure de la conscience qui survient pendant les faits ou juste après : se voir de l’extérieur, trouver la scène irréelle, ne plus sentir son corps ni la douleur, perdre la notion du temps, ressentir un calme étrange. Pierre Janet l’a décrite dès 1889 sous le nom de désagrégation. Elle protège sur le moment, en mettant l’insupportable à distance, mais elle a un coût : la scène est enregistrée en morceaux, avec des blancs, et les recherches montrent qu’elle est l’un des facteurs les plus liés au développement ultérieur d’un stress post-traumatique. Ce qui n’a pas été vécu sur le moment reste à vivre, dans un cadre sûr.
Pourquoi est-ce que je me sens irréel ou détaché depuis les faits ?
Parce que le cerveau, qui a découvert pendant la violence qu’il pouvait couper le courant, garde ce geste en réserve et le refait dès qu’une émotion monte trop haut. C’est la dissociation durable : étrangeté de soi (se regarder vivre, ne pas reconnaître sa voix), étrangeté du monde (un décor, des figurants), absences, engourdissement des émotions. L’imagerie cérébrale a montré que, dans ces états, le cortex frontal écrase l’amygdale au lieu d’être débordé par elle. Ce n’est ni une folie ni une froideur de caractère, mais un disjoncteur resté baissé, qui se relève quand les souvenirs sont retraités.
J’ai des trous de mémoire sur l’agression : vont-ils revenir ?
Peut-être, peut-être pas, et le soin ne dépend pas de cela. Une scène vécue hors de son corps et hors du temps n’a pas pu être enregistrée comme un récit : il manque des morceaux parce qu’ils n’ont pas été écrits, ou l’ont été dans un état auquel la conscience ordinaire n’a plus accès. Il arrive que des fragments reviennent spontanément, et nous les accueillons sans les forcer. Mais nous ne cherchons jamais à combler un blanc par suggestion, parce que la mémoire peut fabriquer de bonne foi ce qu’on lui demande. On peut se reconstruire avec les morceaux dont on dispose.
Qu’est-ce qu’un bilan dissociatif, et pourquoi le faire avant l’EMDR ?
C’est une évaluation, par notre psychothérapeute formé à la dissociation, qui associe des entretiens et des questionnaires validés pour mesurer la dépersonnalisation, la déréalisation, les amnésies, l’absorption et les signes du corps qui peuvent les accompagner. Il explore ce qui s’est passé pendant les faits, ce qui se passe aujourd’hui lors d’un rappel, et vos ressources pour revenir. Il est précédé d’un rendez-vous et suivi d’un compte rendu écrit. On le fait avant l’EMDR parce que retraiter un souvenir demande de garder un pied dans le présent : le bilan décide de la longueur de la stabilisation et de la manière de travailler, par fragments si nécessaire.
Que faire quand je sens que je me déconnecte ?
Revenir par les sens, le corps et l’orientation, les yeux ouverts. Nommer cinq choses que vous voyez, quatre que vous entendez, trois que vous touchez, avec leur couleur ou leur matière. Poser les pieds à plat et appuyer, serrer et desserrer les poings, tenir un objet froid, bouger. Dire à voix basse la date, le lieu, votre âge d’aujourd’hui et « c’est fini ». La respiration vient ensuite, en regardant quelque chose ; fermer les yeux et ralentir peut aggraver la coupure chez certaines personnes. Ces gestes se préparent au calme pour être disponibles quand il le faut. Un proche peut aider en parlant doucement, en disant votre prénom, sans toucher sans prévenir.
Références
Livres, articles et liensQuelques références de cette page…
Les travaux cités sur cette page.
Janet, P. (1889). L’Automatisme psychologique. Essai de psychologie expérimentale sur les formes inférieures de l’activité humaine. Félix Alcan.
Ozer, E. J., Best, S. R., Lipsey, T. L., & Weiss, D. S. (2003). « Predictors of posttraumatic stress disorder and symptoms in adults : a meta-analysis ». Psychological Bulletin, 129(1).
Möller, A., Söndergaard, H. P., & Helström, L. (2017). « Tonic immobility during sexual assault : a common reaction predicting post-traumatic stress disorder and severe depression ». Acta Obstetricia et Gynecologica Scandinavica, 96(8).
Lanius, R. A., Vermetten, E., Loewenstein, R. J., et al. (2010). « Emotion modulation in PTSD : clinical and neurobiological evidence for a dissociative subtype ». American Journal of Psychiatry, 167(6).
Bernstein, E. M., & Putnam, F. W. (1986). « Development, reliability, and validity of a dissociation scale ». Journal of Nervous and Mental Disease, 174(12).
van der Hart, O., Nijenhuis, E. R. S., & Steele, K. (2006). The Haunted Self : Structural Dissociation and the Treatment of Chronic Traumatization. Norton. Traduction française : Le Soi hanté, De Boeck, 2010.
Herman, J. L. (1992). Trauma and Recovery. Basic Books (pour les trois étapes du soin : sécurité, remémoration et deuil, reconnexion).
Freud, S. (1915). « Le refoulement ». Dans Métapsychologie, Gallimard (pour la distinction entre refoulement et dissociation).
Ferenczi, S. (1933). « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant ». Dans Psychanalyse IV, Payot, 1982 (sur la fragmentation de l’enfant sous la terreur).
Centre national de ressources et de résilience (Cn2r). Dossier thématique : violences sexuelles (2024). cn2r.fr.
Si vous vous êtes figé, si vous vous êtes vu de l’extérieur, si des morceaux manquent ou si vous vous absentez encore, vous n’êtes ni fou ni coupable : vous avez survécu avec les moyens du bord. Un premier rendez-vous, au cabinet ou en téléconsultation, permet de poser la sécurité et d’évaluer, sans rien forcer, par où commencer.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.