Ce que la violence fait au cerveau : l’alarme, la mémoire traumatique, la dissociation
Une odeur d’after-shave dans le métro, et la scène d’il y a six ans est là, entière, avec le cœur qui cogne et les jambes qui lâchent. Un bruit de moto, et le commerçant braqué l’an dernier se retrouve derrière son comptoir, incapable de parler. Ces retours ne sont pas des faiblesses de caractère ni des signes que l’on « n’a pas tourné la page » : ils viennent de la manière très particulière dont le cerveau enregistre un événement quand il croit que la vie est en jeu. Cette page explique, en mots simples et sans chiffres inventés, ce qui se passe dans la tête pendant une violence, dans les jours qui suivent et dans les années d’après ; pourquoi les souvenirs reviennent en images plutôt qu’en récit ; pourquoi l’on se fige ; pourquoi des trous de mémoire ne prouvent pas un traumatisme oublié ; et pourquoi ce cerveau, qui a appris la peur, peut aussi la désapprendre.
L’alarme : le thalamus, l’amygdale et les deux routes de la peur
Tout commence par une information qui entre : une main levée, un cri, une porte qui claque, une silhouette dans un couloir. Cette information passe d’abord par le thalamus, une sorte de standard téléphonique au centre du cerveau, qui la dispatche. Le neuroscientifique Joseph LeDoux a montré, dans les années 1990, qu’à partir de là elle emprunte deux routes en même temps. La première, qu’il appelle la route courte, va directement du thalamus à l’amygdale, deux petites structures en forme d’amande, une de chaque côté, qui servent de détecteur de danger. Elle est rapide, grossière, et elle déclenche la réaction d’alarme avant même que l’on ait compris ce qui se passe. La seconde, la route longue, monte vers le cortex, qui analyse la scène, la compare à ce que l’on sait, lui donne des mots, et redescend ensuite vers l’amygdale pour confirmer ou pour freiner. Elle prend quelques dixièmes de seconde de plus.
Dans la vie ordinaire, ce double circuit est une merveille. Vous sursautez devant un bâton sur le chemin, l’amygdale a déjà fait reculer votre pied ; puis le cortex regarde mieux, conclut que ce n’est pas un serpent, et le cœur redescend. L’erreur de la route courte coûte un sursaut ; son absence aurait pu coûter la vie. LeDoux résume en disant que l’amygdale préfère se tromper dans le sens de la prudence. Le schéma ci-dessous montre ces deux routes et le point où tout se joue : la capacité du cortex, aidé de l’hippocampe, à redescendre dire « c’est fini, nous sommes ailleurs, c’était hier ».
D’après Joseph LeDoux, Le Cerveau des émotions. La route courte déclenche l’alarme en une fraction de seconde ; la route longue, par le cortex et l’hippocampe, permet de comprendre la scène et de freiner l’amygdale. Pendant une violence, la première l’emporte ; après, c’est la seconde qu’il faut aider à reprendre la main.
Pendant une violence, ce qui change, c’est l’intensité. L’amygdale n’envoie plus un sursaut, elle déclenche une mobilisation générale, et l’afflux d’hormones de stress qui en résulte brouille précisément les structures qui servent à freiner. Le cortex analyse moins bien, l’hippocampe date et situe moins bien, et l’alarme tourne en boucle sans que rien, du dedans, ne vienne lui dire que c’est terminé. C’est de ce déséquilibre entre une alarme trop forte et un frein trop faible que découlent presque tous les symptômes dont parle le reste de cette page.
Le corps mobilisé : fuir, lutter, et pourquoi l’on se fige
Quand l’amygdale sonne, elle réveille en cascade deux systèmes. Le premier, en une ou deux secondes, est le système nerveux dit sympathique, qui libère de l’adrénaline : le cœur accélère, la respiration se raccourcit, les pupilles se dilatent, le sang quitte la peau et le ventre pour aller aux grands muscles, la douleur s’estompe. C’est la réaction que le physiologiste Walter Cannon a appelée, dès 1915, la lutte ou la fuite. Le second, en quelques minutes, est l’axe qui relie l’hypothalamus, l’hypophyse et les glandes surrénales, et qui libère du cortisol : il maintient l’effort, mobilise le sucre, et il a aussi, à forte dose, un effet direct sur la mémoire dont nous reparlerons.
Mais il existe une troisième réponse, que Cannon n’avait pas mise dans son titre et que les personnes victimes de violences connaissent mieux que quiconque : se figer. Quand ni la fuite ni la lutte ne sont possibles, parce que l’autre est plus fort, parce qu’il tient la porte, parce qu’il est le père, le conjoint, le supérieur, le policier, le cerveau bascule dans une immobilité qui ressemble à celle de la proie entre les crocs. Les muscles se verrouillent ou s’effondrent, la voix ne sort plus, le regard se fixe, le temps se déforme. Cette immobilité est commandée par des structures très anciennes du tronc cérébral, en dessous de toute décision volontaire. Elle a été observée chez de nombreuses personnes ayant subi une violence sexuelle, et elle est l’une des raisons majeures pour lesquelles nous répétons, dans tout ce dossier, que ne pas résister ne signifie pas consentir : on ne consent pas avec un corps que le cerveau a mis hors circuit.
Cette réponse a un second effet, plus insidieux : elle est souvent la source de la honte qui vient ensuite. « Je n’ai pas crié, je n’ai pas bougé, je l’ai laissé faire. » Nous entendons ces phrases chaque semaine, prononcées par des personnes qui s’accusent d’une paralysie qu’aucune volonté n’aurait pu lever. Comprendre que la sidération est une décision du tronc cérébral, prise en une fraction de seconde pour protéger la vie, ne fait pas disparaître la honte d’un coup ; mais c’est souvent la première brèche. Les pages sidération et dissociation et culpabilité et honte après une violence reprennent ce point du côté du vécu.
Si l’alarme sonne pour de vrai aujourd’hui
Cette page explique des mécanismes ; la mise en sécurité passe avant toute explication. En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Ce qui se passe dans le cerveau en secondes, en jours, en années
Le cerveau ne réagit pas de la même façon pendant la violence, dans les semaines qui suivent et des années plus tard. Les trois onglets ci-dessous suivent ces trois temps. Vous y reconnaîtrez peut-être l’étape où vous en êtes ; chacune a ses propres leviers.
Pendant la violence : l’enregistrement à chaud. L’amygdale est au maximum, l’adrénaline puis le cortisol inondent le cerveau. Dans ces conditions, l’hippocampe, qui range d’ordinaire les souvenirs avec leur lieu, leur date et leur ordre, travaille mal : il est comme un secrétaire à qui l’on crie dessus pendant qu’il classe. L’amygdale, elle, grave avec une intensité exceptionnelle les éléments sensoriels liés au danger : une odeur, la couleur d’un mur, le ton d’une voix, la sensation d’une main. Le temps semble ralentir ou se découper, des détails deviennent gigantesques et d’autres disparaissent. Certaines personnes se voient de l’extérieur. Ce qui est enregistré n’est donc pas un film mais un ensemble de fragments très chargés, sans étiquette de temps. C’est le matériau des reviviscences à venir.
Dans les jours et les semaines : le cerveau essaie de digérer. Les nuits sont agitées, les rêves reprennent la scène, l’alarme reste réglée trop haut : sursauts au moindre bruit, cœur qui s’emballe pour rien, impossibilité de se détendre. C’est le temps où le cerveau tente de faire ce qu’il fait avec tout souvenir, le relier au reste de la vie et l’envoyer au passé. Pour la plupart des gens, ce travail aboutit en quelques semaines, surtout si la personne est en sécurité, dort un peu, et peut parler à quelqu’un qui la croit. Pour d’autres, il échoue : le fragment reste à vif, l’évitement s’installe (ne plus passer par cette rue, ne plus prendre le métro), et l’évitement empêche justement le cerveau de vérifier que le danger est passé. Ce que nous faisons à ce stade, au cabinet, c’est d’abord assurer la sécurité et la stabilisation, pas de rouvrir la scène.
Des mois et des années plus tard : le circuit s’est installé. Si le souvenir n’a pas été digéré, le cerveau a appris une règle : tel signal égale danger. Le détecteur se déclenche alors sur des ressemblances de plus en plus lointaines, une démarche, une heure du jour, une saison, et chaque déclenchement renforce la règle. Le frein cortical se fatigue, la concentration baisse, la mémoire de tous les jours devient capricieuse, le sommeil reste fragile. Quand les violences ont été répétées, surtout dans l’enfance, c’est toute la régulation des émotions et l’image de soi qui se sont construites autour de cette alarme ; on parle alors de trauma complexe, dont la page psychotraumatisme décrit les formes. Mais, et c’est la bonne nouvelle de cette page, un circuit appris peut être réappris : le cerveau qui a fait cela peut faire l’inverse, et c’est tout l’objet du soin.
La mémoire traumatique : pourquoi les souvenirs reviennent en images et non en récit
Un souvenir ordinaire est un récit. Vous pouvez dire qu’il s’est passé à tel endroit, à telle époque, avant ceci et après cela ; vous pouvez le raconter en le modifiant un peu chaque fois, le résumer, en rire. C’est le travail de l’hippocampe et du cortex : donner au vécu un cadre de temps et de lieu, et le relier au reste de l’histoire. On parle de mémoire explicite, ou autobiographique. Un souvenir traumatique, lui, n’a pas été rangé ainsi. Les psychologues britanniques Chris Brewin, Tim Dalgleish et Stephen Joseph ont proposé en 1996 une façon de le décrire qui nous paraît très juste : il existe une seconde mémoire, sensorielle et émotionnelle, accessible non par la volonté mais par les ressemblances, et c’est celle-là que la violence a remplie à ras bord pendant que la première tournait au ralenti.
D’où les caractéristiques si particulières des reviviscences. Elles ne sont pas des souvenirs que l’on va chercher, mais des souvenirs qui viennent : déclenchées par un indice souvent minuscule, une odeur, un angle de lumière, une phrase. Elles sont sensorielles plutôt que verbales : on revoit, on réentend, on ressent dans le corps, plus qu’on ne se rappelle. Elles sont au présent : le cerveau ne les a pas datées, si bien qu’elles se vivent comme en train d’arriver, avec les mêmes réactions physiques qu’au moment des faits. Et elles sont fragmentaires : un éclat de la scène, toujours le même, sans ce qui précède ni ce qui suit. Pierre Janet, à Paris, avait déjà décrit cela en 1889, bien avant l’imagerie cérébrale : il parlait d’idées fixes, détachées de la conscience ordinaire, qui continuent de vivre en dessous et resurgissent avec toute leur charge.
Une étude de 1996 a ajouté une pièce frappante à ce tableau. En faisant écouter à des personnes souffrant de stress post-traumatique le récit de leur propre événement, pendant une imagerie du cerveau, l’équipe de Scott Rauch a observé une activation des zones de l’émotion et de la vision, et une baisse d’activité dans la région de Broca, celle qui sert à produire le langage. Bessel van der Kolk en a tiré l’expression de « terreur sans mots ». Elle correspond à ce que nous disent les personnes que nous recevons : « je le vois mais je n’arrive pas à le raconter », « quand ça revient, je ne peux plus parler ». C’est aussi pourquoi, en séance, nous ne forçons jamais le récit. Il nous arrive de demander de raconter une scène minute par minute, mais seulement quand la personne est prête et que le cadre tient ; avant, nous travaillons à ce que le cortex puisse rester présent pendant que le souvenir revient. La page mémoire traumatique du dossier trauma détaille ces mécanismes ; psychotraumatisme après une violence en décrit les symptômes.
La déconnexion : quand le cortex décroche
Il existe une autre façon pour le cerveau de faire face à l’insupportable : non pas sonner plus fort, mais couper le son. Beaucoup de personnes décrivent, pendant la violence ou juste après, un moment où elles ont cessé de sentir, où la scène est devenue lointaine, comme vue à travers une vitre ou depuis le plafond, où leur propre corps leur a paru étranger, où le temps a disparu. C’est la dissociation. Janet, encore lui, l’a décrite le premier comme une « désagrégation » : les fonctions qui d’ordinaire marchent ensemble, sentir, penser, se souvenir, se savoir soi, se séparent sous le choc.
Les travaux d’imagerie des quinze dernières années, en particulier ceux de Ruth Lanius et de son équipe, ont montré que ce mécanisme a une signature cérébrale presque inverse de celle de la reviviscence. Dans la reviviscence, l’amygdale s’emballe et le cortex frontal, celui qui régule, est sous-actif. Dans la dissociation, c’est le contraire : certaines régions frontales deviennent hyperactives et écrasent l’amygdale, comme un disjoncteur qui coupe tout le circuit plutôt que de laisser sauter une pièce. L’émotion ne déborde pas ; elle est coupée, et avec elle le corps, la douleur, parfois la mémoire. Les classifications ont reconnu cette forme en décrivant un sous-type dissociatif du stress post-traumatique. Ce qui compte pour vous, c’est ceci : se déconnecter n’est pas une faiblesse ni une folie, c’est une protection d’urgence du cerveau, très efficace sur le moment, très déroutante ensuite.
Déroutante, parce qu’elle laisse des trous. Une personne peut se souvenir du début d’une agression et plus de la suite, ou de la suite et pas du début, ou se souvenir de tout mais sans aucune émotion, comme d’un fait divers lu dans le journal. Elle peut aussi, longtemps après, se déconnecter à nouveau dès qu’un indice rappelle la scène, et se retrouver dans sa cuisine sans savoir comment la dernière heure est passée. C’est pour mesurer cela que notre psychothérapeute, formé à la dissociation, propose souvent un bilan dissociatif avant d’engager l’EMDR : on ne rouvre pas une scène chez quelqu’un qui risque de se déconnecter pendant qu’on la rouvre. Tout le dossier dissociation approfondit ces états ; la page sidération et dissociation face à la violence les reprend du point de vue de la personne victime.
Ce que les troubles de mémoire ne prouvent pas
Il faut ici être très clair, parce que la confusion fait des dégâts. Oui, la violence perturbe la mémoire : elle grave des fragments à vif, elle laisse des trous autour d’eux, et l’hypervigilance qui s’installe ensuite abîme la mémoire de tous les jours, celle des clés, des rendez-vous et des prénoms. Non, des troubles de mémoire ne permettent pas, à eux seuls, de conclure qu’un traumatisme a eu lieu et a été oublié. Un trou n’est pas une preuve. Il y a mille raisons d’avoir des trous : le manque de sommeil, l’anxiété, la dépression, une charge mentale écrasante, un trouble de l’attention, l’âge, certains médicaments, et le simple fonctionnement d’une mémoire humaine qui n’a jamais été un enregistreur.
Les travaux d’Elizabeth Loftus, à partir des années 1990, ont montré qu’il est possible d’implanter chez des adultes le souvenir d’un événement d’enfance qui n’a jamais eu lieu, par de simples suggestions répétées ; Richard McNally, dans Remembering Trauma (2003), a fait le point sur ce que l’on sait et ne sait pas de la mémoire des événements terribles. Ce que nous en retenons tient en deux phrases. La mémoire est reconstructive : chaque fois que l’on se souvient, on réécrit un peu, et quelqu’un qui cherche avec insistance un souvenir caché peut finir par en fabriquer un, de bonne foi. Et l’on ne doit jamais, en séance, suggérer à une personne qu’elle a « forcément » subi quelque chose parce qu’elle a des symptômes ou des oublis. Nous ne cherchons pas de souvenir enfoui ; nous travaillons avec ce qui est là.
Deux précisions encore. D’abord, cela ne signifie pas que les amnésies après violence n’existent pas : la dissociation que nous venons de décrire peut laisser des pans entiers hors d’accès, et il arrive que des éléments reviennent plus tard, spontanément, avec des détails vérifiables. Ce qui n’existe pas, c’est le raisonnement inverse, qui part des trous pour conclure aux faits. Ensuite, le mot « refoulement » est souvent employé ici à tort. En psychanalyse, le refoulement est un concept précis, décrit par Freud en 1915 : le maintien hors de la conscience d’une représentation liée à un désir inacceptable, qui continue d’agir par ses rejetons, rêves, lapsus, symptômes. Ce n’est ni un synonyme de dissociation, qui est une coupure sous l’effet d’un choc, ni un synonyme d’amnésie. Mélanger ces mots entretient l’idée fausse qu’un souvenir complet dormirait quelque part, prêt à être déterré intact. Quand des plaintes de mémoire persistent après une violence, la bonne réponse n’est pas une fouille, c’est une évaluation : c’est le rôle de notre neuropsychologue, décrit plus bas.
Rendre la main au cortex : un exercice de souffle
Le circuit de l’alarme a une porte d’entrée que l’on peut actionner volontairement : la respiration. Le cœur bat un peu plus vite à chaque inspiration et un peu plus lentement à chaque expiration ; c’est le nerf vague, le grand nerf du calme, qui freine à l’expiration. En allongeant l’expiration, on allonge ce freinage, et l’on envoie au cerveau un message qu’il ne peut pas ignorer : un corps qui expire longuement n’est pas un corps en train de fuir. L’amygdale baisse d’un cran, le cortex reprend un peu de place, et la pensée revient. Ce n’est pas un remède au trauma ; c’est un outil pour les moments où l’alarme se déclenche, et un entraînement pour que le frein reste disponible quand il faudra. Il fait partie de ce que nous appelons la stabilisation, avant tout travail sur les souvenirs.
L’exercice ci-dessous propose trois rythmes. Commencez par le premier, les pieds à plat, une main posée sur le ventre si cela vous aide. Si des images reviennent pendant l’exercice, ouvrez les yeux, regardez trois objets de la pièce et nommez-les : vous ramenez le cortex dans la partie.
D’autres outils de stabilisation, ancrage par les cinq sens, lieu sûr, contenant, sont présentés sur la page lieu sûr et ressources, et des séances guidées complètes sur la relaxation. Si le souffle lent vous angoisse au lieu de vous calmer, ce qui arrive après certaines violences, dites-le-nous : il existe d’autres voies d’entrée, par le regard, le mouvement ou le toucher d’un objet.
Le cerveau se répare : plasticité, EMDR, TCC et parole
Tout ce qui précède pourrait décourager : un circuit gravé à chaud, une alarme réglée trop haut, un frein usé. Mais la propriété même qui a permis à la violence de s’inscrire est celle qui permet de s’en défaire. Le cerveau est plastique : ses connexions se renforcent quand elles servent et s’affaiblissent quand elles ne servent plus, à tout âge. Une peur apprise peut être désapprise, non en effaçant le souvenir, ce qui n’arrive jamais, mais en lui ajoutant une nouvelle information plus forte : c’est fini, je suis en sécurité, c’était là-bas et avant. Le cortex et l’hippocampe peuvent réapprendre à redescendre freiner l’amygdale. Les études d’imagerie menées avant et après des psychothérapies du trauma montrent que l’activité de ces régions change avec l’amélioration des symptômes ; nous ne donnons pas de chiffres parce qu’ils varient d’une étude à l’autre, mais la direction est constante.
C’est exactement ce que cherche l’EMDR. Dans le modèle proposé par Francine Shapiro, le traitement adaptatif de l’information, un souvenir traumatique est une information restée bloquée, non reliée au reste de la mémoire, qui se rejoue telle quelle. Les séances, longues de quatre-vingts minutes, consistent à ramener ce souvenir en présence, dans un cadre sûr, pendant qu’une stimulation alternée, des mouvements des yeux le plus souvent, occupe une partie de l’attention ; l’une des hypothèses les plus étudiées est que cette double tâche charge la mémoire de travail et rend l’image moins vive et moins chargée, ce qui permet au cerveau de reprendre la digestion interrompue. Les personnes décrivent le résultat de manière très stable : « je m’en souviens, mais c’est loin », « c’est devenu un souvenir comme les autres ». Les pages le modèle TAI et qu’est-ce que l’EMDR l’expliquent en détail.
La TCC agit sur un autre point du circuit : l’évitement. Tant que l’on contourne la rue, le métro, les soirées, le cerveau ne peut pas vérifier que le danger est passé, et la règle « tel signal égale danger » reste intacte. L’exposition graduée, accompagnée, lui donne l’occasion de faire cette vérification, pas à pas ; le travail sur les pensées défait les conclusions tirées à chaud (« je suis en danger partout », « c’est de ma faute »). Et l’écoute analytique, enfin, travaille ce que ni l’image ni le circuit ne contiennent : le sens que la violence a pris dans une histoire, les loyautés, les répétitions, la place que l’on occupe depuis. Au cabinet, les trois se répondent ; un bilan psycho-traumatique, voire dissociatif, précède en général l’EMDR, et tout, y compris l’EMDR, peut se faire en téléconsultation. Notre façon d’articuler ces approches est décrite sur la page notre approche des violences.
À retenir
L’amygdale déclenche l’alarme par une route courte, avant que le cortex ait compris ; pendant une violence, l’alarme l’emporte sur le frein.
Se figer est une décision du tronc cérébral, pas de la volonté : ne pas résister ne signifie pas consentir.
Le souvenir traumatique est enregistré en fragments sensoriels sans date ; c’est pourquoi il revient en images, au présent, déclenché par des ressemblances.
Des trous de mémoire ne prouvent pas un traumatisme oublié ; on ne cherche pas de souvenir enfoui, on évalue et l’on soigne ce qui est là.
Le cerveau qui a appris la peur peut la désapprendre : EMDR, TCC et écoute analytique agissent sur des points différents du circuit.
Le regard de la neuropsychologue : attention, mémoire et fonctions exécutives après la violence
Beaucoup de personnes qui ont subi des violences se plaignent, des mois ou des années après, de leur tête plus que de leurs émotions : « je perds mes mots », « je relis trois fois la même ligne », « j’oublie ce qu’on vient de me dire », « je n’arrive plus à organiser une journée ». Ces plaintes ont une logique. Un cerveau dont l’alarme reste allumée consacre une part de ses ressources à surveiller l’environnement ; il en reste moins pour l’attention soutenue, la mémoire de travail et ce que l’on appelle les fonctions exécutives, planifier, commencer, s’arrêter, changer de tâche. Le sommeil haché n’arrange rien, puisque c’est la nuit que la mémoire se consolide. Et les moments de déconnexion, s’ils existent, laissent des blancs que la personne prend pour des trous de mémoire.
Quand ces plaintes persistent après un trauma ou une emprise, notre psychologue clinicienne spécialisée en neuropsychologie peut proposer un bilan neuropsychologique : des épreuves étalonnées d’attention, de mémoire et de fonctions exécutives, qui mesurent précisément ce qui fonctionne et ce qui est gêné. Ce bilan répond à trois questions utiles. Les difficultés sont-elles à la hauteur de ce que la personne ressent, ou l’inquiétude les grossit-elle ? Dessinent-elles le profil d’un cerveau en alerte, ou celui d’un autre fonctionnement présent depuis l’enfance, par exemple un trouble de l’attention que la violence a aggravé ou masqué, question fréquente que la page TDAH ou trauma détaille ? Et que peut-on entraîner ? Car la neuropsychologue propose aussi la remédiation cognitive, des exercices progressifs pour retrouver de l’attention et des stratégies de mémoire, qui redonnent souvent confiance plus vite que l’on ne croit.
Comme tout bilan au cabinet, celui-ci est précédé d’un rendez-vous et suivi d’un compte rendu écrit, que l’on peut faire expliquer en séance. Il se fait au cabinet, les bilans psychologiques pouvant, eux, se faire en téléconsultation. Il arrive que notre psychothérapeute et notre neuropsychologue travaillent ensemble sur une même situation, l’un sur le trauma, l’autre sur le cognitif : c’est l’un des avantages d’un cabinet qui réunit les deux regards. Les bilans sont présentés sur la page bilans.
Exemple fictif : Samir, 38 ans, « j’ai l’impression de perdre la tête »
Samir est un personnage inventé pour illustrer cette page ; les détails viennent de ce que nous entendons souvent, jamais d’un patient en particulier.
Situation
Samir tient une supérette. Il y a quatorze mois, deux hommes casqués l’ont braqué à la fermeture ; l’un a appuyé un pistolet contre sa tempe pendant que l’autre vidait la caisse. Il n’a pas été blessé. Depuis, chaque bruit de moto le fait se baisser derrière le comptoir, il revoit le canon « comme si c’était maintenant », il dort trois ou quatre heures par nuit. Mais ce qui l’amène, c’est autre chose : il oublie des commandes, il ne retrouve plus ses mots devant les clients, il a laissé passer deux fois la date d’un paiement. Il dit : « je crois que mon cerveau a été abîmé ce soir-là, ou alors il y a autre chose de plus ancien que j’ai oublié, parce que je ne me souviens plus de grand-chose de mon enfance non plus. »
Que proposerions-nous ?
Vrai ou faux : six idées sur le cerveau et la violence
Six affirmations que l’on entend souvent sur le cerveau et le trauma. Choisissez vrai, faux ou nuancé : la réponse apparaît tout de suite.
Affirmation 1
« Si je n’ai pas bougé pendant l’agression, c’est que, quelque part, j’ai accepté. »
Faux. L’immobilité est commandée par des structures du tronc cérébral, en dessous de toute décision, quand ni la fuite ni la lutte ne sont possibles. Elle est très fréquente lors des violences sexuelles et des agressions. On ne consent pas avec un corps que le cerveau a mis hors circuit.
Affirmation 2
« Un souvenir traumatique revient souvent en images et en sensations plutôt qu’en récit. »
Vrai. Pendant la violence, l’hippocampe, qui date et situe, travaille mal, tandis que l’amygdale grave les éléments sensoriels. Le souvenir est stocké en fragments sans étiquette de temps, et il revient par les ressemblances, au présent, dans le corps.
Affirmation 3
« Mes trous de mémoire prouvent que j’ai subi quelque chose de grave que j’ai oublié. »
Faux. Les trous de mémoire ont mille causes, du manque de sommeil à l’anxiété en passant par un trouble de l’attention, et la mémoire humaine n’a jamais été un enregistreur. Partir des oublis pour conclure aux faits est un raisonnement que la recherche sur les faux souvenirs a invalidé. Quand les plaintes persistent, on évalue ; on ne fouille pas.
Affirmation 4
« Le cerveau peut désapprendre une peur qu’il a apprise. »
Vrai. La plasticité qui a permis à la violence de s’inscrire permet aussi de s’en défaire, à tout âge. Le souvenir ne s’efface pas, mais il reçoit une information nouvelle plus forte, c’est fini et je suis en sécurité, et il cesse de déclencher l’alarme. C’est ce que cherchent l’EMDR et l’exposition en TCC.
Affirmation 5
« Refoulement, dissociation, amnésie : c’est la même chose. »
Non, et la nuance compte. Le refoulement est un concept psychanalytique précis, décrit par Freud en 1915, qui concerne des représentations liées à un désir inacceptable. La dissociation est une coupure sous l’effet d’un choc. L’amnésie est un trou, qui peut avoir bien d’autres causes. Les confondre fait croire qu’un souvenir complet dort quelque part, prêt à être déterré intact.
Affirmation 6
« Pour guérir, il faut raconter la scène en détail dès la première séance. »
Faux. Raconter avant que le cadre tienne et que le frein cortical soit disponible peut réactiver l’alarme sans rien digérer. Nous commençons par la sécurité et la stabilisation, puis par un bilan ; le récit détaillé, parfois minute par minute, vient quand la personne est prête, et l’EMDR permet de retraiter la scène sans la raconter longuement.
Questions fréquentes sur le cerveau après une violence
Pourquoi est-ce que je revis la scène comme si c’était maintenant ?
Parce que le souvenir n’a pas reçu d’étiquette de temps. Pendant la violence, l’hippocampe, qui range d’ordinaire les souvenirs avec leur date et leur lieu, est débordé par les hormones de stress, tandis que l’amygdale grave avec une intensité exceptionnelle les éléments sensoriels liés au danger. Le résultat est un fragment très chargé, sans avant ni après, que le cerveau ne sait pas dater. Dès qu’un indice lui ressemble, il le rejoue tel quel, avec les mêmes réactions du corps qu’au moment des faits. Les thérapies du trauma, l’EMDR en particulier, visent justement à donner à ce fragment sa place dans le passé.
Pourquoi est-ce que je n’ai pas réagi pendant l’agression ?
Parce que votre cerveau a choisi pour vous, en une fraction de seconde, la seule réponse qui restait. Quand ni fuir ni lutter n’est possible, des structures très anciennes du tronc cérébral commandent une immobilité semblable à celle de la proie entre les crocs : les muscles se verrouillent ou s’effondrent, la voix ne sort plus, le temps se déforme. Aucune volonté ne peut lever cette paralysie. Elle protège la vie sur le moment, et elle laisse ensuite une honte injuste. Ne pas résister ne signifie pas consentir, ni avoir manqué de courage.
La violence abîme-t-elle le cerveau de façon définitive ?
Non. La violence modifie le fonctionnement de certains circuits, une alarme réglée trop haut, un frein qui répond moins bien, une mémoire de tous les jours fragilisée par l’hypervigilance et le manque de sommeil. Mais le cerveau est plastique à tout âge : les connexions qui servent se renforcent, celles qui ne servent plus s’affaiblissent. Les études menées avant et après des psychothérapies du trauma montrent que l’activité des régions concernées évolue avec l’amélioration des symptômes. Le souvenir ne s’efface pas ; il cesse de déclencher l’alarme.
Mes trous de mémoire veulent-ils dire que j’ai oublié un traumatisme ?
Non, pas à eux seuls. Les trous de mémoire ont de nombreuses causes : manque de sommeil, anxiété, dépression, charge mentale, trouble de l’attention, âge, certains médicaments, et le fonctionnement ordinaire d’une mémoire humaine qui reconstruit plutôt qu’elle n’enregistre. La recherche a montré que des souvenirs d’événements jamais survenus peuvent être implantés par suggestion. Nous ne cherchons donc jamais de souvenir enfoui en séance ; nous travaillons avec ce qui est là. Si des plaintes de mémoire persistent, un bilan neuropsychologique mesure précisément ce qui est gêné.
Que fait l’EMDR dans le cerveau ?
L’EMDR ramène le souvenir en présence, dans un cadre sûr, pendant qu’une stimulation alternée, des mouvements des yeux le plus souvent, occupe une partie de l’attention. L’une des hypothèses les plus étudiées est que cette double tâche charge la mémoire de travail et rend l’image moins vive et moins chargée, ce qui permet au cerveau de reprendre la digestion que la violence avait interrompue et de relier le fragment au reste de la mémoire. Les personnes disent ensuite qu’elles s’en souviennent, mais que c’est loin. Les séances durent quatre-vingts minutes et sont précédées, chez nous, d’un bilan psycho-traumatique, voire dissociatif.
Pourquoi est-ce que je perds mes mots et ma concentration depuis les faits ?
Un cerveau dont l’alarme reste allumée consacre une part de ses ressources à surveiller l’environnement ; il en reste moins pour l’attention soutenue, la mémoire de travail et l’organisation. Le sommeil haché empêche la consolidation nocturne de la mémoire, et les moments de déconnexion, s’ils existent, laissent des blancs. Ces plaintes diminuent en général quand l’alarme redescend. Si elles persistent, notre neuropsychologue réalise un bilan pour mesurer ce qui est gêné, distinguer un cerveau en alerte d’un autre fonctionnement présent depuis l’enfance, et proposer au besoin une remédiation cognitive.
Références
Livres, articles et liensQuelques références de cette page…
Les travaux cités sur cette page.
LeDoux, J. (1996). The Emotional Brain. Simon & Schuster. Traduction française : Le Cerveau des émotions, Odile Jacob, 2005.
Cannon, W. B. (1915). Bodily Changes in Pain, Hunger, Fear and Rage. Appleton.
Janet, P. (1889). L’Automatisme psychologique. Félix Alcan.
Brewin, C. R., Dalgleish, T., & Joseph, S. (1996). « A dual representation theory of posttraumatic stress disorder ». Psychological Review, 103(4).
Rauch, S. L., van der Kolk, B. A., Fisler, R. E., et al. (1996). « A symptom provocation study of posttraumatic stress disorder using positron emission tomography and script-driven imagery ». Archives of General Psychiatry, 53(5).
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van der Kolk, B. (2014). The Body Keeps the Score. Viking. Traduction française : Le Corps n’oublie rien, Albin Michel, 2018.
Organisation mondiale de la santé. Fiche « Traumatismes et violence ». who.int.
Ce que la violence a inscrit peut être retravaillé. Un premier rendez-vous permet de faire le point sur ce qui revient, ce qui se coupe et ce qui s’oublie, et de décider ensemble par où commencer : stabilisation, bilan, EMDR, bilan neuropsychologique si besoin. Au cabinet ou en téléconsultation.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.