Le corps après la violence : douleurs, fatigue, sommeil, sexualité, santé
Des années après les coups, la nuque reste serrée comme si elle attendait le prochain. Le ventre se noue tous les soirs à l’heure où il rentrait. La fatigue est là dès le réveil, les migraines reviennent chaque semaine, le sommeil ne répare plus, et la peau de certaines régions du corps ne supporte plus d’être touchée. Les examens, eux, ne trouvent rien, ou pas grand-chose, et quelqu’un a fini par dire « c’est le stress ». Ce n’est pas faux, mais c’est très incomplet. Le corps garde la violence, et il la garde d’une manière que l’on comprend de mieux en mieux : une alarme qui ne s’éteint plus, des muscles qui ne lâchent plus, un sommeil qui ne fait plus son travail, un système digestif et un système immunitaire qui tournent en mode d’urgence. Ces symptômes sont réels. Ils méritent un médecin, pour ce qu’ils sont, et une psychothérapie, pour ce qu’ils portent. Cette page explique les deux, région par région, et montre comment retrouver un corps à soi.
Des symptômes réels, qui méritent un médecin et une psychothérapie
Commençons par écarter une idée qui fait beaucoup de mal : « c’est dans la tête ». Quand une personne qui a subi des violences souffre de douleurs, de troubles digestifs, d’insomnie ou de palpitations, et que les examens ne montrent pas de lésion, on lui laisse souvent entendre que ses symptômes seraient imaginaires, exagérés, ou le signe d’une fragilité. C’est faux à tous les niveaux. La douleur est réelle, mesurable, produite par un système nerveux dont la sensibilité a été modifiée ; le ventre qui se noue est réel, commandé par un nerf vague qui ne fait plus son travail de calme ; la fatigue est réelle, celle d’un organisme qui dort peu et qui dépense, en alerte permanente, une énergie qu’il n’a plus pour vivre. Que la cause première soit une violence et non un microbe ne rend pas le symptôme moins physique. Un corps qui a été frappé, menacé, contraint ou humilié a vécu quelque chose dans sa chair, et il en garde la trace dans sa chair.
Il en découle deux conséquences, qui ne s’opposent pas. La première est que ces symptômes méritent un médecin. Une douleur persistante, un trouble du transit qui dure, une perte de poids, des palpitations, des maux de tête nouveaux doivent être examinés, parce qu’ils peuvent avoir une cause qui relève d’un traitement, parce que les violences physiques laissent parfois des séquelles qu’il faut connaître, et parce qu’une personne qui a subi des violences a droit aux mêmes soins qu’une autre, sans que tout soit mis d’avance sur le compte de son histoire. Nous travaillons en lien avec votre médecin si vous le souhaitez, avec votre accord ; c’est lui qui examine, prescrit, demande des bilans. La seconde conséquence est que ces symptômes méritent une psychothérapie, parce que ce qu’ils portent, l’alarme, la mémoire du corps, la honte, ne se traite pas par un médicament. Les deux ensemble, et non l’un contre l’autre : c’est la position que nous tenons au cabinet, et c’est celle que cette page développe.
Nous le disons d’autant plus fermement que nous le voyons chaque semaine. Notre psychothérapeute, formé au trauma et à la dissociation, reçoit beaucoup de personnes victimes de violences conjugales, familiales, sexuelles, au travail, de violences policières ou d’attentats, et il est rare qu’elles arrivent sans un symptôme physique au premier plan : souvent, d’ailleurs, c’est le corps qui les a décidées à consulter, bien avant la mémoire. Les pages psychotraumatisme après une violence et ce que la violence fait au cerveau décrivent ce qui se passe dans la tête ; celle-ci descend dans le corps.
Comment la violence passe dans le corps : alarme, cortisol, sommeil, tension
Le corps dispose d’un système d’urgence admirable, conçu pour des dangers brefs. Devant une menace, le système nerveux sympathique libère de l’adrénaline : le cœur accélère, les muscles se tendent, la digestion s’arrête, la douleur s’estompe, l’attention se resserre. Quelques minutes plus tard, l’axe qui relie l’hypothalamus, l’hypophyse et les surrénales libère du cortisol, qui soutient l’effort et mobilise les réserves. Puis, le danger passé, le nerf vague ramène le calme : le cœur ralentit, les muscles se relâchent, la digestion reprend, le sommeil répare. Cette alternance est faite pour durer des minutes, parfois des heures. La violence la fait durer des mois ou des années, soit parce qu’elle se répète, soit parce que le souvenir non digéré la relance à chaque rappel.
Le biologiste Bruce McEwen a donné un nom au prix de cette alerte prolongée : la charge allostatique. Les mêmes hormones qui sauvent la vie en situation d’urgence, l’adrénaline et le cortisol, usent l’organisme quand elles restent élevées : elles maintiennent les muscles contractés, d’où les douleurs de nuque, de dos et de mâchoire ; elles perturbent le sommeil profond, d’où la fatigue qui ne se répare pas ; elles dérèglent la digestion, d’où le ventre noué, les nausées, les alternances de diarrhée et de constipation ; elles modifient la réponse immunitaire, d’où les infections à répétition ou l’aggravation de maladies inflammatoires ; elles agissent sur la tension artérielle, le sucre et les graisses dans le sang. Robert Sapolsky l’a résumé d’une image : le zèbre qui a échappé au lion broute cinq minutes plus tard, et son corps a tout oublié ; l’être humain, lui, peut rejouer le lion chaque soir en rentrant chez lui, et son corps ne distingue pas le souvenir de la réalité.
S’y ajoute un phénomène propre à la douleur. Un système nerveux longtemps exposé à la menace et à la douleur devient plus sensible : les mêmes signaux font plus mal, des signaux qui ne faisaient pas mal se mettent à faire mal, et la douleur se diffuse, change de place, résiste aux antalgiques ordinaires. On appelle cela la sensibilisation centrale, et c’est l’une des raisons pour lesquelles les syndromes douloureux chroniques sont plus fréquents chez les personnes qui ont subi des violences. Enfin, le corps a une mémoire propre : Bessel van der Kolk a donné à son livre de 2014 un titre qui est devenu une formule, le corps n’oublie rien. Les sursauts, les régions du corps qui ne supportent plus d’être touchées, les douleurs qui reviennent à l’endroit exact des coups des années plus tard, le ventre qui se noue à une heure précise ne sont pas des caprices : ce sont des souvenirs qui ne passent pas par les mots.
Le corps région par région
Les six onglets ci-dessous parcourent les régions et les fonctions du corps où la violence laisse le plus souvent sa trace, avec ce que nous entendons en consultation, ce que le médecin examine, et ce que la psychothérapie peut en faire. Vous pouvez aller directement à celle qui vous concerne.
La nuque, les épaules, la mâchoire, le dos. Un corps qui attend le prochain coup se tient prêt : épaules remontées, mâchoire serrée, nuque raide, ventre rentré. Tenue pendant des mois, cette posture de garde produit des douleurs qui ne lâchent plus, des maux de tête de tension, des dents qui s’usent la nuit, des douleurs lombaires sans hernie. Beaucoup de personnes décrivent aussi des douleurs qui reviennent à l’endroit exact des coups, longtemps après, sans qu’aucune lésion ne soit retrouvée : le bras qu’il tordait, la joue, les côtes. D’autres parlent de douleurs diffuses, qui voyagent, qui s’aggravent avec la fatigue et l’émotion. Le médecin examine, élimine ce qui doit l’être, et propose parfois une kinésithérapie ou un antalgique. De notre côté, nous travaillons sur l’alarme qui maintient la garde, par la relaxation, la respiration et l’EMDR, qui a aussi des protocoles pour la douleur, décrits sur la page EMDR, phobies, deuil et douleur.
Le sommeil qui ne répare plus, la fatigue qui ne part pas. La nuit est le moment où les défenses tombent et où le corps, allongé, dans le noir, se retrouve dans la position même de la vulnérabilité. L’endormissement tarde parce que l’alarme refuse de baisser la garde ; le sommeil reste léger, haché par des réveils en sueur, le cœur battant ; les cauchemars rejouent les faits ou en gardent l’angoisse ; et le sommeil profond, celui qui répare les tissus et consolide la mémoire, est raccourci. Le résultat est une fatigue présente dès le réveil, qui ne cède ni au repos ni au week-end, et qui aggrave tout le reste : la douleur, l’irritabilité, la concentration. Certaines personnes dorment le jour, quand il fait clair et que quelqu’un est là, et veillent la nuit. Le médecin vérifie qu’une autre cause ne s’y ajoute pas, et peut aider ponctuellement ; nous travaillons, nous, sur ce qui réveille, et la page stress, sommeil et récupération donne des repères concrets.
Le ventre noué, les nausées, le transit déréglé. Le système digestif est le premier sacrifié en situation d’alerte : le sang le quitte pour les muscles, et il se contracte ou se bloque. Quand l’alerte dure, il ne retrouve plus son rythme : nausées le matin ou à l’heure du retour de l’autre, estomac en boule, douleurs abdominales, diarrhée les jours de tension et constipation les autres, ballonnements, ce que les médecins appellent souvent un côlon irritable. L’appétit se coupe, ou au contraire le grignotage devient une façon de calmer le ventre, et le poids bouge dans un sens ou dans l’autre. Le ventre est aussi, pour beaucoup de personnes victimes de violences sexuelles, une région du corps devenue étrangère ou hostile. Le médecin recherche ce qui doit l’être et soulage ; nous travaillons sur l’alarme et sur le rapport au ventre, par la respiration abdominale, qui remet le nerf vague au travail, et par la relaxation.
Le cœur qui s’emballe, le souffle court, la tête qui tourne. Les palpitations sans effort, l’oppression dans la poitrine, le souffle qui ne descend pas, les vertiges, les bouffées de chaleur, les mains qui tremblent sont les signes directs de l’adrénaline ; ils surviennent au rappel de la violence, dans la foule, la nuit, ou sans déclencheur repérable, et ils font peur, parce qu’ils ressemblent à un malaise cardiaque. Les maux de tête, migraines ou céphalées de tension, s’y ajoutent fréquemment. La première fois, et chaque fois qu’un signe est nouveau, un examen médical s’impose, parce que le cœur et le souffle ne se mettent pas sur le compte de l’histoire sans vérification. Une fois le corps vérifié, ces manifestations se travaillent très bien : comprendre qu’elles sont celles d’un corps prêt à survivre, apprendre à allonger l’expiration, retraiter en EMDR les scènes qui les déclenchent. La page les symptômes physiques de l’anxiété décrit ces sensations une à une.
Le désir, le plaisir, le contact. Après une violence, sexuelle ou non, la sexualité est souvent atteinte. Le désir disparaît, ou devient effrayant ; certains gestes, certaines positions, certaines odeurs ramènent la scène ; des douleurs apparaissent, contractions involontaires, brûlures, qui rendent les rapports impossibles ou pénibles ; ou bien la personne « part » pendant l’intimité, présente de corps et absente d’esprit, et son partenaire le sent. À l’inverse, certaines personnes multiplient les rapports sans désir, pour reprendre le contrôle, pour se prouver quelque chose, ou parce qu’elles ne sentent plus rien. Tout cela se dit rarement, par honte, et abîme les couples en silence. Une section entière de cette page y est consacrée plus bas, et le dossier sexologie du cabinet en détaille les aspects, en particulier sur la page douleurs et vaginisme.
Les séquelles des coups, et les maladies qui s’aggravent. Les violences physiques laissent parfois des traces durables : fractures mal consolidées, dents cassées, cicatrices, tympan perforé, séquelles d’un étranglement, traumatismes crâniens répétés dont les effets sur la mémoire et l’attention sont souvent sous-estimés. Ces séquelles relèvent du médecin, et elles méritent d’être recensées, y compris pour les démarches dont parle la page la violence des formalités. Par ailleurs, l’alerte prolongée aggrave des maladies déjà là ou en prépare le terrain : tension artérielle, diabète, maladies inflammatoires, asthme, eczéma, migraines, et elle rend plus difficile de prendre soin de soi, de suivre un traitement, d’aller aux rendez-vous. Quand des plaintes de mémoire ou de concentration persistent, un bilan neuropsychologique par notre neuropsychologue permet de faire la part des choses entre l’alerte, le sommeil et une éventuelle séquelle. Le médecin et nous travaillons alors en lien, avec votre accord.
Ce que votre corps dit en ce moment
Le thermomètre ci-dessous reprend vingt signes du corps après une violence, répartis en cinq groupes. Cochez ceux qui sont présents depuis plusieurs semaines. Il ne pose aucun diagnostic, médical ou psychologique : il aide à voir d’un coup d’œil à quel point le corps est mobilisé, et à préparer ce que vous direz au médecin et à nous.
Les signes qui ne doivent pas attendre
Une douleur dans la poitrine qui serre ou irradie, une perte de connaissance, une difficulté soudaine à parler ou à bouger un côté du corps, un saignement qui ne s’arrête pas, des vomissements ou des maux de tête violents après un coup à la tête, des idées de mort : aucun de ces signes ne se met sur le compte de l’histoire sans examen. En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Ce que l’on ne peut pas conclure : violence et maladie
Les grandes enquêtes sont claires sur un point : les personnes qui ont subi des violences, en particulier dans l’enfance ou dans leur couple, ont en moyenne plus de problèmes de santé que les autres. L’étude américaine sur les expériences négatives de l’enfance, menée par Vincent Felitti et Robert Anda à la fin des années 1990 sur des milliers d’adultes, a montré que plus une personne avait cumulé de maltraitances et de dysfonctionnements familiaux dans l’enfance, plus elle présentait, à l’âge adulte, de maladies chroniques et de conduites à risque. Jacquelyn Campbell a dressé en 2002 la liste des conséquences des violences conjugales sur la santé des femmes : blessures, douleurs chroniques, troubles digestifs, troubles gynécologiques, dépression, stress post-traumatique. L’Organisation mondiale de la santé range la violence parmi les grands déterminants de la santé, et Santé publique France en suit les conséquences dans la population française. Ces faits comptent : ils disent que la violence est une question de santé publique, pas seulement une affaire privée.
Mais il faut être très prudent sur ce qu’ils permettent de dire à une personne précise. Une association observée sur des milliers de gens ne dit rien de la cause chez un individu. On ne peut pas dire à quelqu’un que son diabète, son cancer, sa sclérose en plaques ou sa maladie de Crohn « viennent » des violences qu’il a subies : ces maladies ont de multiples causes, génétiques, environnementales, infectieuses, et la violence, au mieux, a pu peser sur un terrain, aggraver une évolution, retarder un diagnostic parce que la personne ne prenait plus soin d’elle. Affirmer une cause unique est faux scientifiquement, et c’est aussi cruel : cela ajoute à la violence subie la responsabilité imaginaire d’une maladie, et cela détourne parfois d’un traitement nécessaire. Nous ne disons jamais à une personne que son corps est malade « à cause de » ce qu’elle a vécu.
La prudence inverse est tout aussi nécessaire. On ne peut pas non plus balayer les symptômes d’une personne victime d’un « c’est psychologique », ni renoncer à les examiner sous prétexte qu’elle a une histoire. Une douleur abdominale peut être un côlon irritable entretenu par l’alerte, et aussi autre chose ; une fatigue peut venir du sommeil haché, et aussi d’une anémie ou d’une thyroïde. La bonne position tient les deux : examiner le corps pour ce qu’il est, sans tout rapporter à l’histoire ; soigner l’histoire pour ce qu’elle fait au corps, sans attendre que les examens aient « prouvé » quoi que ce soit. C’est pourquoi nous travaillons en lien avec le médecin, avec l’accord de la personne, et pourquoi nous l’encourageons à garder son suivi médical pendant la psychothérapie plutôt que de choisir entre les deux.
La sexualité après la violence
C’est le sujet dont on parle le moins et qui fait, souvent, le plus de dégâts dans la durée. Après une violence sexuelle, bien sûr, mais aussi après des coups, des humiliations, une emprise, une agression dans la rue, une garde à vue, la sexualité change. Pour certaines personnes, le désir s’éteint complètement : le corps, occupé à surveiller, n’a plus de place pour le plaisir, et l’idée même d’être touché, pénétré, regardé nu réveille l’alarme. Pour d’autres, le désir est là mais le corps refuse : contractions involontaires qui rendent toute pénétration impossible ou douloureuse, brûlures, absence de lubrification, troubles de l’érection, difficulté ou impossibilité à atteindre le plaisir. Pour d’autres encore, le corps fonctionne mais la personne n’est plus là : elle se déconnecte pendant l’acte, regarde le plafond, attend que cela finisse, et son partenaire sent cette absence sans la comprendre. Enfin, certaines personnes multiplient les relations sans désir, pour reprendre un contrôle, pour se prouver qu’elles ne sont pas « cassées », ou parce qu’elles ne sentent plus rien et cherchent à sentir.
Ces réactions ont une logique, que la page sidération et dissociation éclaire : le corps a appris, pendant la violence, que l’intimité, la proximité, la vulnérabilité physique étaient dangereuses, et il applique la leçon à tout le monde, y compris à un partenaire aimant. S’y ajoute la honte, celle du corps « sale » ou « abîmé », dont parle la page culpabilité et honte après une violence, et parfois la peur de décevoir, de perdre l’autre, qui pousse à se forcer, ce qui aggrave tout. Le partenaire, lui, oscille entre la patience et la blessure, se demande s’il est encore désiré, et finit parfois par ne plus oser un geste. Beaucoup de couples se défont là, en silence, des années après la violence, sans avoir jamais nommé ce qui se passait.
Ce qui aide tient en quelques principes. Ne jamais se forcer : un rapport subi, même avec un partenaire aimant, réapprend au corps que l’intimité est une contrainte. Retrouver le corps par étapes, en commençant loin de la sexualité : respirer, bouger, se toucher soi-même sans but, se laisser toucher la main, l’épaule, avec le droit de dire stop à chaque instant. Dire au partenaire ce qui se passe, avec des mots simples, pour qu’il cesse de l’interpréter comme un rejet. Retraiter, en EMDR, les scènes que l’intimité réveille, et la phrase que le corps a conclue, « mon corps n’est pas à moi ». Et, quand les douleurs ou les blocages persistent, un travail de sexologie, que notre cabinet propose, en individuel ou en couple, en séances longues de quatre-vingts minutes pour le couple ; le médecin a aussi sa place, pour examiner et traiter ce qui doit l’être. Les pages baisse du désir, douleurs et vaginisme, sexualité et couple et notre approche en sexologie détaillent ce travail. Il n’y a aucune urgence à retrouver une sexualité : il y a un chemin, qui va à votre rythme.
Retrouver son corps : souffle, mouvement, relaxation, EMDR
Un corps qui a été le lieu de la violence peut redevenir un lieu à soi. Cela ne se décide pas, cela se réapprend, par des gestes simples et répétés qui envoient au système nerveux le message inverse de celui de la violence : tu es en sécurité, tu peux lâcher, personne ne va te faire de mal maintenant. Le premier de ces gestes est la respiration abdominale. En respirant lentement par le ventre, en laissant l’expiration durer, on stimule directement le nerf vague, le nerf du calme, celui que l’alerte prolongée a fait taire : le cœur ralentit, les muscles se relâchent, la digestion reprend. Ce n’est pas un remède miracle, c’est une rééducation : quelques minutes par jour, pendant des semaines, réapprennent au corps un état qu’il avait perdu.
L’exercice ci-dessous est conçu pour cela. Asseyez-vous ou allongez-vous, posez une main sur le ventre, et laissez-la monter à l’inspiration et descendre à l’expiration ; si vous sentez que la respiration lente vous angoisse, ce qui arrive après certaines violences, gardez les yeux ouverts et raccourcissez les temps, ou passez d’abord par le mouvement.
Le mouvement est le deuxième levier, et sans doute le plus puissant pour un corps figé par la sidération. Marcher, nager, courir, danser, pratiquer le yoga ou un art martial doux, s’étirer, faire ce que le corps n’a pas pu faire pendant la violence : fuir, pousser, frapper dans un coussin, dire non avec les bras. Il ne s’agit pas de performance mais de sensation : sentir ses pieds, ses jambes, sa force, découvrir que le corps obéit à nouveau. La relaxation guidée, dont le site propose des séances complètes sur la page relaxation, apprend à relâcher muscle par muscle ce qui s’est contracté sans que l’on s’en aperçoive, et à habiter des régions du corps devenues étrangères ; pour certaines personnes, il faut d’abord la pratiquer les yeux ouverts, par petites séquences. Le toucher enfin, à son rythme : un massage par un professionnel, si la personne le souhaite et en gardant la main sur ce qui est permis, un bain, une crème que l’on s’applique soi-même, ce qui redonne au corps un statut de chose dont on prend soin et non de chose que l’on subit.
L’EMDR intervient sur ce que ces gestes ne suffisent pas à défaire : les scènes que le corps rejoue. Quand une douleur revient à l’endroit des coups, quand une région du corps ne supporte plus d’être touchée, quand le ventre se noue à heure fixe, il y a presque toujours une scène derrière, et retraiter cette scène, en séances de quatre-vingts minutes, après un bilan psycho-traumatique, voire dissociatif, fait souvent lâcher le symptôme qui résistait à tout. L’EMDR dispose aussi de protocoles spécifiques pour la douleur chronique, qui travaillent la sensation elle-même et ce qu’elle signifie pour la personne. La page retrouver son corps après la violence, dans la série sur la résilience, détaille ces étapes dans l’ordre où nous les proposons.
Avec le médecin et au cabinet : les deux soins ensemble
Concrètement, voici comment nous procédons quand une personne arrive avec un corps qui porte la violence. Au premier rendez-vous, nous écoutons le corps autant que l’histoire : où cela fait mal, depuis quand, à quelle heure, dans quelles situations, ce qui soulage, ce qui a été examiné et par qui. Nous demandons si un médecin suit ces symptômes, et, si ce n’est pas le cas, nous expliquons pourquoi c’est important ; si c’est le cas, nous proposons, avec l’accord de la personne, d’échanger avec lui, pour qu’il sache ce que nous travaillons et que nous sachions ce qu’il a trouvé. Le médecin examine, prescrit et traite ; nous n’intervenons pas sur les médicaments, qui relèvent de lui. Nous travaillons côte à côte, et les personnes nous disent souvent que c’est la première fois que les deux moitiés de leur souffrance sont regardées ensemble.
Puis notre psychothérapeute propose, dans la plupart des cas, un bilan psycho-traumatique, qui mesure ce que la violence a laissé, reviviscences, évitements, hypervigilance, dissociation, et qui donne lieu à un compte rendu écrit : pour la personne d’abord, pour le médecin si elle le souhaite, et pour toute démarche où il faudrait dire ce qu’un psy a observé. La stabilisation vient ensuite, et c’est ici que le corps est au premier plan : respiration, relaxation, ancrage, mouvement, sommeil. Puis l’EMDR, sur les scènes que le corps rejoue, et la TCC, pour reprendre pas à pas ce qui était évité, y compris dans l’intimité. L’écoute analytique, tout au long, entend ce que le corps dit quand les mots manquent : Freud a commencé par là, avec des symptômes du corps sans cause médicale, et nous n’avons pas oublié que le corps parle. Quand des plaintes de mémoire ou de concentration persistent, un bilan par notre neuropsychologue permet de faire la part des choses. Tout, sauf le bilan neuropsychologique, peut se faire en téléconsultation.
À retenir
Les symptômes du corps après une violence sont réels : une alarme qui dure use les muscles, le sommeil, la digestion, l’immunité et la sensibilité à la douleur.
Ils méritent un médecin, pour ce qu’ils sont, et une psychothérapie, pour ce qu’ils portent ; les deux ensemble, jamais l’un contre l’autre.
Les grandes enquêtes montrent des liens entre violences et santé, mais on ne peut jamais dire à une personne que sa maladie « vient » de ce qu’elle a subi.
La sexualité est souvent atteinte, et rarement dite ; ne jamais se forcer, retrouver le corps par étapes, et un travail de sexologie si besoin.
Respiration abdominale, mouvement, relaxation, toucher choisi, puis EMDR sur les scènes que le corps rejoue : le corps peut redevenir un lieu à soi.
En pratique
Notre psychothérapeute et notre neuropsychologue reçoivent à Colombes, aux Pavillons-sous-Bois et en Ardèche, et le psychothérapeute en téléconsultation, chaque jour de l’année ; le premier rendez-vous ne vous engage pas, et vous pouvez être accompagné. Les bilans sont présentés sur la page bilans, les séances guidées sur la page relaxation, et notre manière de travailler avec les personnes victimes sur la page notre approche des violences.
Exemple fictif : Nadia, 52 ans, « on me dit que c’est le stress »
Nadia est une situation fictive, assemblée pour cette page à partir de ce que des patientes nous racontent souvent ; aucun détail ne renvoie à une personne précise.
Situation
Nadia a vécu quinze ans avec un homme qui la frappait et l’humiliait ; elle est séparée depuis six ans. Depuis trois ans, elle souffre de douleurs diffuses qui changent de place, de migraines hebdomadaires, d’un ventre qui alterne diarrhée et constipation, et elle ne dort pas plus de quatre heures d’affilée. Elle a vu plusieurs médecins, passé des examens qui n’ont montré qu’une tension artérielle un peu élevée, et le dernier lui a dit : « c’est le stress, madame, il faut vous détendre. » Elle en est sortie humiliée, a cessé de consulter, et dit : « personne ne me croit, ni pour lui à l’époque, ni pour mon corps maintenant. Ou alors c’est ma faute, c’est moi qui me rends malade. » Elle n’a jamais parlé de la violence à aucun médecin. Son compagnon actuel ne la touche presque plus, parce qu’elle « part » quand il s’approche.
Que proposerions-nous ?
Vrai ou faux : six idées sur le corps après la violence
Six phrases entendues en consultation ou dans un cabinet médical. Vrai, faux ou plus nuancé ? La réponse apparaît dès que vous choisissez.
Affirmation 1
« Si les examens ne trouvent rien, c’est que la douleur est imaginaire. »
Faux. Une douleur peut être réelle sans lésion visible : un système nerveux longtemps exposé à la menace devient plus sensible, les mêmes signaux font plus mal, et des muscles tenus en garde pendant des mois produisent des douleurs que l’imagerie ne montre pas. La douleur est mesurable et se soigne, par le médecin et par le travail sur l’alarme.
Affirmation 2
« Une alerte qui dure des années use le corps : muscles, sommeil, digestion, immunité. »
Vrai. C’est ce que Bruce McEwen a appelé la charge allostatique : les hormones qui sauvent la vie en urgence, adrénaline et cortisol, abîment l’organisme quand elles restent élevées. D’où les tensions, le sommeil qui ne répare plus, le ventre déréglé, les infections à répétition et l’aggravation de maladies déjà là.
Affirmation 3
« Ma maladie chronique vient des violences que j’ai subies. »
Faux, en tout cas pas sous cette forme. Les grandes enquêtes montrent des liens statistiques entre violences et santé, mais une association sur des milliers de personnes ne dit rien de la cause chez une personne précise. Les maladies ont de multiples causes ; la violence a pu peser sur un terrain, jamais tout expliquer. Dire le contraire ajoute une responsabilité imaginaire à ce qui a été subi.
Affirmation 4
« Se forcer à avoir des rapports pour « redevenir normal » aggrave les choses. »
Vrai. Un rapport subi, même avec un partenaire aimant, réapprend au corps que l’intimité est une contrainte, et renforce la déconnexion ou la douleur. Le chemin passe par des étapes loin de la sexualité, le droit de dire stop à chaque instant, des mots simples pour le partenaire, et si besoin un travail de sexologie et l’EMDR sur ce que l’intimité réveille.
Affirmation 5
« La relaxation et la respiration lente font du bien à tout le monde après une violence. »
C’est plus nuancé. Elles rééduquent très bien un corps resté en garde, en remettant le nerf vague au travail. Mais chez certaines personnes, fermer les yeux et ralentir réveille l’angoisse ou la déconnexion. Il faut alors commencer les yeux ouverts, par petites séquences, ou par le mouvement, et nous adaptons l’ordre des gestes à chacun.
Affirmation 6
« Il faut choisir entre le suivi médical et la psychothérapie. »
Faux. Les deux se complètent et ne se remplacent pas l’un l’autre : le médecin examine, prescrit et traite ce qui relève de lui ; la psychothérapie travaille l’alarme, la mémoire du corps et la honte. Au cabinet, nous travaillons en lien avec le médecin, avec l’accord de la personne, et nous l’encourageons à garder son suivi pendant tout le travail.
Questions fréquentes sur le corps après une violence
Pourquoi ai-je mal partout depuis les violences, alors que les examens sont normaux ?
Parce qu’un corps qui a vécu sous la menace se tient en garde, épaules remontées, mâchoire serrée, ventre rentré, et que cette posture tenue pendant des mois produit des douleurs que l’imagerie ne montre pas. S’y ajoute une sensibilisation du système nerveux : les mêmes signaux font plus mal, et la douleur se diffuse et change de place. Ces douleurs sont réelles et mesurables. Elles méritent un examen médical pour écarter ce qui doit l’être, puis un travail sur l’alarme qui maintient la garde : respiration, relaxation, mouvement, et EMDR sur les scènes que le corps rejoue, y compris avec des protocoles propres à la douleur.
Pourquoi est-ce que je ne dors plus depuis l’agression ?
Parce que la nuit est le moment où les défenses tombent et où le corps, allongé dans le noir, se retrouve dans la position même de la vulnérabilité. L’alarme refuse de baisser la garde, l’endormissement tarde, le sommeil reste léger et haché par des réveils en sueur, les cauchemars rejouent les faits ou en gardent l’angoisse, et le sommeil profond, qui répare, est raccourci. La fatigue qui en résulte aggrave tout le reste. Le médecin vérifie qu’une autre cause ne s’y ajoute pas et peut aider ponctuellement ; la psychothérapie travaille sur ce qui réveille, et le sommeil revient en général quand les souvenirs sont retraités.
Les violences que j’ai subies peuvent-elles m’avoir rendu malade ?
Les grandes enquêtes montrent que les personnes qui ont subi des violences, surtout dans l’enfance ou dans leur couple, ont en moyenne plus de problèmes de santé : une alerte prolongée pèse sur la tension, le sucre, l’immunité, la douleur, et rend plus difficile de prendre soin de soi. Mais une association sur des milliers de personnes ne dit rien de la cause chez vous : les maladies ont de multiples causes, et personne ne peut affirmer que la vôtre « vient » des violences. Ce que l’on peut dire, c’est que soigner l’alerte aide le corps, et que votre maladie mérite exactement les mêmes soins que celle de n’importe qui.
Je n’ai plus de désir et je « pars » pendant les rapports : est-ce normal après une violence ?
C’est très fréquent, et rarement dit. Le corps a appris, pendant la violence, que l’intimité et la vulnérabilité physique étaient dangereuses, et il applique la leçon à tout le monde, y compris à un partenaire aimant : le désir s’éteint, des gestes ramènent la scène, des douleurs ou des blocages apparaissent, ou la personne se déconnecte pendant l’acte. Ne vous forcez jamais : cela réapprend au corps que l’intimité est une contrainte. Le chemin passe par des étapes loin de la sexualité, des mots simples pour le partenaire, l’EMDR sur ce que l’intimité réveille, et si besoin un travail de sexologie, en individuel ou en couple, que le cabinet propose.
Que faire quand un médecin me dit que c’est le stress ?
Il n’a pas tout à fait tort, mais c’est très incomplet, et surtout cela ne doit pas clore l’examen. Le stress d’une violence subie a des effets physiques bien réels, et il ne protège d’aucune autre maladie : vos symptômes méritent d’être examinés pour ce qu’ils sont, comme ceux de n’importe qui. Il est utile de dire au médecin ce que vous avez vécu, si vous le pouvez, parce que cela change sa lecture ; et il est utile que nous puissions échanger avec lui, avec votre accord. Au cabinet, nous tenons les deux bouts : le corps à examiner, et l’histoire qu’il porte, à soigner par la psychothérapie et l’EMDR.
Comment retrouver un corps à soi après une violence ?
Par des gestes simples et répétés qui envoient au système nerveux le message inverse de la violence. La respiration abdominale, quelques minutes par jour, remet le nerf vague au travail et relâche le corps. Le mouvement, marche, nage, danse, yoga, étirements, redonne au corps sa force et sa liberté, ce que la sidération lui avait pris. La relaxation guidée apprend à relâcher ce qui s’est contracté sans qu’on le sache. Le toucher choisi, bain, crème, massage si on le souhaite, rend au corps un statut de chose dont on prend soin. Et l’EMDR retraite les scènes que le corps rejoue. Au cabinet, nous proposons ces étapes dans l’ordre qui convient à chacun.
Références
Livres, articles et liensQuelques références de cette page…
Les enquêtes, travaux et documents institutionnels cités dans cette page.
McEwen, B. S. (1998). « Protective and damaging effects of stress mediators ». New England Journal of Medicine, 338(3).
Sapolsky, R. M. (1994). Why Zebras Don’t Get Ulcers. W. H. Freeman.
Felitti, V. J., Anda, R. F., Nordenberg, D., et al. (1998). « Relationship of childhood abuse and household dysfunction to many of the leading causes of death in adults : the Adverse Childhood Experiences (ACE) Study ». American Journal of Preventive Medicine, 14(4).
Campbell, J. C. (2002). « Health consequences of intimate partner violence ». The Lancet, 359(9314).
Afari, N., Ahumada, S. M., Wright, L. J., et al. (2014). « Psychological trauma and functional somatic syndromes : a systematic review and meta-analysis ». Psychosomatic Medicine, 76(1).
van der Kolk, B. (2014). The Body Keeps the Score. Viking. Traduction française : Le Corps n’oublie rien, Albin Michel, 2018.
Organisation mondiale de la santé (2013). Global and regional estimates of violence against women : prevalence and health effects of intimate partner violence and non-partner sexual violence.
Organisation mondiale de la santé. Fiche « Traumatismes et violence ». who.int.
Santé publique France. Travaux sur les violences et leurs conséquences sur la santé. santepubliquefrance.fr.
Centre national de ressources et de résilience (Cn2r). Dossier thématique : violences sexuelles (2024). cn2r.fr.
Si votre corps porte une violence, vous n’avez pas à choisir entre le médecin et la psychothérapie, ni à prouver que vos douleurs sont réelles. Un premier rendez-vous, au cabinet ou en téléconsultation, permet d’écouter ce que votre corps dit et d’organiser, avec votre médecin si vous le souhaitez, les soins qui vont ensemble.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.