Métiers exposés à la violence : soignants, enseignants, forces de l’ordre, travailleurs sociaux
Une infirmière qui reçoit un coup de poing à quatre heures du matin. Un professeur menacé à la sortie du collège par le père d’un élève. Un pompier insulté pendant qu’il réanime. Une assistante sociale à qui l’on promet « de venir la chercher ». Un policier qui ramasse, pour la troisième fois de la semaine, un corps que personne n’a vu tomber. Certains métiers exposent à la violence, celle que l’on reçoit et celle que l’on voit, et à une autre forme d’usure, plus silencieuse : la souffrance des autres, écoutée jour après jour, qui finit par entrer. Cette page s’adresse à celles et ceux qui exercent ces métiers, et à leurs proches. Elle distingue le trauma direct, le trauma vicariant et l’usure de compassion, dit pourquoi « on ne se plaint pas » coûte si cher, et explique comment nous accompagnons ces professionnels, sans qu’ils aient à choisir entre leur métier et leur santé.
Trois façons d’être exposé à la violence dans son métier
Quand on parle de métiers exposés, on pense d’abord aux coups. Ils existent, et nous y reviendrons. Mais les professionnels que nous recevons nous ont appris qu’il y a au moins trois façons d’être atteint par la violence dans l’exercice d’un métier, et que la plus visible n’est pas toujours la plus lourde. La première est la violence reçue : l’agression physique, l’insulte, la menace, le crachat, l’objet lancé, la main qui saisit. Elle vient d’un patient, d’un élève, d’un parent, d’un usager, parfois d’un collègue ou d’un supérieur, et elle relève alors de ce que nous décrivons sur la page violences au travail. La deuxième est la violence vue : la scène à laquelle on assiste sans en être la cible, l’enfant maltraité que l’on examine, l’accident que l’on dégage, la bagarre que l’on sépare, le corps que l’on découvre. La troisième est la violence entendue : les récits, répétés jour après jour, de personnes qui racontent ce qu’elles ont subi, au guichet d’un service social, dans un bureau d’enquête, dans une salle de consultation.
Ces trois expositions ne produisent pas les mêmes effets, et c’est pour cela qu’il faut les nommer séparément. La violence reçue peut laisser un trauma direct, avec les symptômes bien connus du stress post-traumatique. La violence vue expose au trauma du témoin, que nous décrivons sur la page être témoin d’une violence, et qui n’est pas moins réel parce qu’on n’a pas été touché. La violence entendue, elle, produit une transformation lente que les chercheurs ont appelée trauma vicariant, et qui s’accompagne souvent d’une usure de compassion : la capacité de ressentir pour l’autre s’émousse, par protection. Un même professionnel cumule souvent les trois, sur des années, et c’est ce cumul, plus qu’un événement isolé, qui finit par le mettre en difficulté.
Nous ajoutons une remarque d’expérience. Les personnes qui exercent ces métiers consultent tard. Elles viennent quand elles ne dorment plus, quand elles ont crié sur leurs enfants, quand elles ont eu un geste brusque envers un patient ou un élève et qu’elles en ont eu peur, quand une collègue leur a dit qu’elles avaient changé. Rarement après le premier coup, presque jamais après le premier récit insoutenable. Cette page voudrait les aider à venir un peu plus tôt.
Mesurer son exposition : six axes à régler
Le radar ci-dessous n’est pas un questionnaire validé ; c’est une photographie de votre situation de travail telle que vous la vivez, sur six dimensions que nous explorons toujours lors d’un premier rendez-vous avec un professionnel exposé. Réglez chaque curseur en pensant aux trois derniers mois. La forme qui se dessine dit souvent plus qu’un score : une pointe vers « traces à la maison » avec peu de violence reçue oriente vers le trauma vicariant ; une pointe vers « violence reçue » avec une grande solitude dans l’équipe oriente vers un trauma direct que personne n’a reconnu.
Quatre métiers, quatre visages de l’exposition
Chaque métier a sa forme propre de violence, et sa forme propre de silence. Les onglets ci-dessous décrivent ce que nous entendons le plus souvent de la part des soignants, des enseignants, des forces de l’ordre et des secours, et des travailleurs sociaux. Ils ne prétendent pas résumer une profession ; ils rassemblent des situations de consultation, suffisamment fréquentes pour que ceux qui les vivent s’y reconnaissent.
Soignants : frappés par ceux qu’ils soignent. Aux urgences, en psychiatrie, en gériatrie, à domicile, la violence vient d’un patient confus, alcoolisé, en crise, ou d’un proche qui attend depuis six heures et qui explose. Ce qui rend cette violence si difficile à digérer, c’est qu’elle vient de la personne que l’on est en train d’aider, et qu’il faut continuer à l’aider une minute après. Les soignants nous disent presque tous la même chose : « il ne savait pas ce qu’il faisait », et cette excuse accordée à l’autre leur interdit de se plaindre. S’y ajoutent la violence vue, les corps, les enfants, les morts que l’on n’a pas pu empêcher, et parfois la violence institutionnelle, celle d’un service qui minimise l’agression pour ne pas remplir un formulaire. Le sommeil est en général le premier à céder, puis vient l’irritabilité à la maison. Le dossier burn-out professionnel décrit l’autre versant de cette usure.
Enseignants : menacés, insultés, parfois seuls face à une classe. La violence scolaire ne touche pas que les élèves. Un professeur peut être insulté, bousculé, filmé à son insu, menacé par un élève ou par un parent, parfois agressé à la sortie. Il peut aussi être témoin, impuissant, de violences entre élèves ou de signes de maltraitance qu’il signale sans savoir ce qu’il advient. Ce que les enseignants nous décrivent le plus souvent, c’est la peur qui précède, le dimanche soir ou devant la porte d’une classe précise, et la honte de cette peur : « je devrais savoir tenir ma classe ». Beaucoup gardent le silence parce qu’une agression est vécue, dans leur milieu, comme un échec pédagogique. Lorsqu’un enseignant que nous suivons le souhaite, et avec son accord, nous pouvons participer à une réunion avec l’établissement. Le dossier harcèlement scolaire éclaire ce que vivent les élèves, et la page violences entre pairs ce que l’adulte y voit.
Forces de l’ordre et secours : la violence comme matière première. Policiers, gendarmes, pompiers, ambulanciers : leur métier consiste, pour une part, à aller là où la violence a eu lieu ou est en train d’avoir lieu. Ils sont agressés en intervention, caillassés, insultés, parfois blessés gravement ; ils voient des scènes que personne d’autre ne verra, accidents, suicides, enfants morts, et ils les voient souvent plusieurs fois par semaine. Ce qui les protège, l’habitude et l’humour de groupe, est aussi ce qui les empêche de dire quand une scène ne passe pas. Nous recevons des policiers qui n’ont jamais parlé à quiconque d’une intervention qui les réveille depuis dix ans. Le sujet des policiers mérite un mot à part, plus bas sur cette page, parce que notre cabinet reçoit aussi des personnes blessées par la police en manifestation, et que ces deux réalités ne s’annulent pas.
Travailleurs sociaux : les récits, et les menaces. Assistants sociaux, éducateurs, conseillers d’insertion, professionnels de la protection de l’enfance : leur exposition est d’abord celle des récits. Toute la journée, des personnes leur racontent des violences conjugales, des enfants en danger, des expulsions, des agressions, et ils doivent écouter, évaluer, décider, parfois signaler. S’y ajoutent les menaces, fréquentes, venant d’usagers qui vivent leur intervention comme une intrusion, et la violence des procédures qu’ils doivent appliquer sans toujours y croire. Ce sont eux qui nous parlent le plus précisément du trauma vicariant : les cauchemars qui ne concernent pas leur vie mais celle des familles qu’ils suivent, la méfiance nouvelle envers tous les adultes autour de leurs propres enfants, la sensation d’avoir « vu l’envers du monde ». Et, souvent, une culpabilité tenace pour les situations où ils n’ont pas pu protéger.
Le trauma direct : être agressé en faisant son travail
Être frappé, menacé ou gravement insulté dans l’exercice de son métier est une violence au travail, et elle produit les mêmes effets que n’importe quelle agression : la sidération sur le moment, puis, dans les jours ou les semaines qui suivent, les images qui reviennent, les sursauts, l’évitement du lieu ou du type de situation, l’hypervigilance, les troubles du sommeil. Ces symptômes sont décrits sur la page psychotraumatisme après une violence. Mais l’agression professionnelle a trois particularités qui compliquent la suite, et que les professionnels que nous recevons ne soupçonnent pas toujours.
La première est le retour obligé sur les lieux. Une personne agressée dans la rue peut, au moins un temps, éviter la rue ; un soignant agressé aux urgences y retourne le lendemain, ou la semaine suivante, dans le même box, parfois face au même patient. Cette exposition forcée, sans préparation, empêche la peur de redescendre et transforme parfois une réaction aiguë normale en stress post-traumatique installé. La seconde est l’excuse accordée à l’auteur : « il était en crise », « c’est un enfant », « il ne savait pas ce qu’il faisait ». Cette compréhension, qui fait honneur au professionnel, l’empêche aussi de reconnaître qu’il a subi une violence, et donc de se soigner. Nous le disons clairement : on peut comprendre les raisons d’un geste et avoir été blessé par lui, les deux sont vrais en même temps, et la gravité d’une violence ne dépend pas de l’intention de celui qui la commet. La troisième est la réaction de l’institution. Quand elle minimise, quand elle sous-entend une faute professionnelle, quand elle demande de « passer à autre chose », elle ajoute une seconde blessure à la première, celle de n’être pas cru ni soutenu par ceux qui devraient protéger. Beaucoup de nos patients nous disent que cette seconde blessure a été pire que le coup.
Le certificat médical établi après une agression est un fait, utile ; nous ne détaillons pas ici les démarches, qui ne relèvent pas du cabinet. Ce qui relève de nous, c’est d’accueillir le récit de l’agression sans le relativiser, de mesurer, par un bilan psycho-traumatique si nécessaire, ce qui s’est installé, et de traiter par l’EMDR la scène qui revient, afin que le retour au travail ne soit plus une exposition subie mais un choix.
Trauma vicariant et usure de compassion : la souffrance des autres qui s’installe
En 1990, deux psychologues américaines, Lisa McCann et Laurie Anne Pearlman, ont proposé le terme de traumatisation vicariante pour décrire ce qui arrivait aux thérapeutes qui travaillaient avec des personnes victimes de violences : à force d’écouter, leur propre vision du monde changeait. Elles ne faisaient pas de cauchemars sur leur vie, mais sur celle de leurs patients ; elles ne se sentaient plus en sécurité dans des lieux où rien ne leur était arrivé ; elles doutaient de la bonté des gens, de la justice, de la possibilité de protéger leurs enfants. Pearlman et Karen Saakvitne ont développé cette idée dans Trauma and the Therapist (1995). Le mot « vicariant » signifie « à la place de » : le professionnel porte, en partie, un trauma qui n’est pas le sien. Ce que ces chercheuses avaient observé chez les thérapeutes vaut pour tous ceux qui reçoivent des récits de violence : travailleurs sociaux, enquêteurs, soignants, enseignants qui recueillent la parole d’un enfant.
La même année, Charles Figley a réuni des travaux sous le titre Compassion Fatigue (1995), l’usure de compassion. L’idée est voisine mais l’accent diffère : il ne s’agit plus seulement de ce que le professionnel absorbe, mais de ce qu’il perd. La capacité de ressentir pour l’autre, qui est l’outil de son métier, s’émousse par protection. On devient plus froid, plus expéditif, plus cynique, on ne s’attache plus aux patients ou aux familles, on se surprend à penser « encore un ». Beaucoup de professionnels vivent cette transformation comme une faute morale, alors qu’elle est une réponse de survie de quelqu’un qui a trop donné sans recevoir de quoi se réparer. Il faut la distinguer du burn-out, dont nous parlons plus bas, même si les deux se rencontrent souvent chez la même personne.
Les cartes ci-dessous distinguent les six notions que cette page emploie. Elles se recouvrent dans la vie réelle, mais les nommer séparément permet de savoir par où commencer.
« On ne se plaint pas » : la culture du métier et le prix du silence
Tous les métiers exposés ont développé une culture qui permet de tenir : l’humour noir des urgences, la camaraderie des casernes, la pudeur des salles des professeurs, le « on gère » des services sociaux. Cette culture n’est pas un défaut : elle a été inventée par des gens qui devaient retourner au travail le lendemain, et elle protège réellement, sur le moment. Mais elle a un revers que nous constatons à chaque consultation : elle rend très difficile de dire qu’une scène n’est pas passée. Celui qui le dit a l’impression de trahir le groupe, de se montrer fragile là où les autres tiennent, de donner raison à ceux qui pensent qu’il n’est pas fait pour ce métier. Alors il se tait, et le silence fait son travail.
Ce travail du silence suit presque toujours le même chemin. D’abord, l’événement est rangé : on en parle une fois, en riant ou en haussant les épaules, puis plus jamais. Ensuite, le corps prend le relais : sommeil haché, réveils à l’heure de l’intervention, tension dans la mâchoire, douleurs. Puis les proches remarquent un changement : plus irritable, plus absent, plus de verres le soir, moins de patience avec les enfants. Enfin, le travail lui-même s’altère : un geste brusque envers un patient, une parole dure à un élève, une procédure appliquée sans regarder la personne, et la honte qui suit. Beaucoup de nos patients arrivent à cette dernière étape, quand ils ont eu peur de ce qu’ils étaient en train de devenir. Il n’est jamais trop tard, mais il était possible de venir bien avant.
La question des idées noires mérite d’être posée sans détour, parce qu’elle est présente dans tous ces métiers et que le silence y pèse plus que partout ailleurs. Un professionnel exposé qui pense à disparaître ne manque pas de force : il a trop porté, trop longtemps, sans endroit pour déposer. Le suicide est toujours multifactoriel, et la violence du métier n’en est qu’un fil ; mais c’est un fil que l’on peut saisir. Nous en parlons sur la page idées noires après une violence.
Si les idées noires sont là
En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Débriefings après un événement grave : ce que la recherche a appris
Depuis les années 1980, beaucoup d’institutions proposent, après un événement grave, un débriefing collectif. Le modèle le plus répandu a été décrit en 1983 par Jeffrey Mitchell, un ancien pompier devenu psychologue, sous le nom de Critical Incident Stress Debriefing : une séance structurée, en groupe, dans les jours qui suivent, où chacun raconte les faits, puis ses pensées, puis ses réactions, avant un temps d’information sur le stress. L’intention était généreuse, et le besoin réel. Mais la recherche menée dans les années 1990 et 2000 a donné un résultat qui a surpris beaucoup de monde : les revues systématiques, dont celle publiée par Suzanna Rose, Jonathan Bisson et leurs collègues en 2002, n’ont pas montré qu’une séance unique de débriefing prévenait le stress post-traumatique, et certaines études ont suggéré qu’elle pouvait, chez certaines personnes, l’aggraver, probablement en forçant à revivre la scène trop tôt, devant le groupe, sans suite individuelle.
Ce que nous en retenons n’est pas qu’il ne faut rien faire après un événement grave, mais que ce qui aide n’est pas ce que l’on croyait. Dans les premiers jours, l’essentiel est la sécurité, le repos, la présence de collègues qui ne jugent pas, l’information simple sur ce qui est normal de ressentir, et le droit de ne pas raconter si l’on n’en a pas envie. Les psychologues des armées et des secours parlent de défusing, un temps bref et informel, sans obligation de dire. Ensuite, et c’est le point que les institutions négligent le plus, il faut une surveillance dans le temps : la majorité des personnes se remettent seules en quelques semaines, et celles qui ne se remettent pas doivent pouvoir accéder rapidement à une psychothérapie individuelle. C’est là que nous intervenons. Une personne dont les symptômes persistent au-delà d’un mois, ou qui s’aggravent, n’a pas besoin d’un nouveau débriefing ; elle a besoin d’un bilan et d’un traitement, et l’EMDR est l’un des plus efficaces pour les scènes précises.
Un mot aussi sur ce que le groupe ne peut pas faire. Dans un débriefing collectif, personne ne dit qu’il a eu peur, qu’il a hésité, qu’il a pensé à fuir, qu’il a ressenti de la haine pour la victime qui criait, qu’il a été excité par le danger. Ce sont pourtant ces pensées-là, inavouables devant les collègues, qui nourrissent la honte et qui font que la scène ne passe pas. Elles ne peuvent se dire qu’en individuel, à quelqu’un dont le métier est de les entendre sans les juger. C’est l’une des raisons pour lesquelles les professionnels exposés viennent nous voir, parfois des années après un événement que leur équipe croit réglé.
Les policiers et gendarmes aussi sont des personnes exposées
Notre cabinet reçoit de nombreuses personnes blessées ou brutalisées par la police, en manifestation ou en garde à vue, et nous leur consacrons deux pages de ce dossier : violences policières en manifestation et violences en garde à vue. Nous recevons aussi des policiers et des gendarmes, agressés en intervention, témoins de scènes insoutenables, parfois eux-mêmes bouleversés par ce qu’ils ont vu faire ou par ce qu’ils ont fait. Ces deux réalités coexistent dans notre salle d’attente, et il nous paraît important de dire pourquoi elles ne se contredisent pas.
Un cabinet de psychothérapie n’est pas un tribunal ni une tribune. Nous ne jugeons pas les institutions, nous recevons des personnes, et chacune d’elles est reçue pour ce qu’elle a vécu. Une personne éborgnée en manifestation a subi une violence grave, et nous l’accompagnons sans la mettre en doute. Un policier qui ne dort plus depuis qu’il a découvert un enfant mort, ou depuis qu’une intervention a dégénéré, a subi une violence lui aussi, et nous l’accompagnons de la même façon. Il arrive qu’un policier porte une blessure morale, celle d’avoir participé, ou assisté sans rien dire, à quelque chose qu’il réprouve ; cette blessure-là, décrite d’abord chez les militaires par le psychiatre Jonathan Shay, se soigne aussi, et elle se soigne par la parole, pas par le silence de corps. La neutralité du psychothérapeute n’est pas de l’indifférence : c’est la condition pour que chacun puisse dire ce qu’il n’a jamais dit.
Les policiers et gendarmes qui nous consultent ont souvent une crainte particulière : que leur démarche soit connue de leur hiérarchie, ou qu’elle ait des conséquences sur leur arme ou leur carrière. Nous rappelons que ce qui se dit en séance est couvert par le secret, que nous n’échangeons avec d’autres professionnels qu’avec l’accord du patient, et que la téléconsultation permet de consulter sans passer par quiconque. Beaucoup choisissent d’ailleurs cette voie, en dehors de leurs heures et loin de leur commissariat.
Quand l’exposition devient épuisement : le lien avec le burn-out
Le mot burn-out a été employé pour la première fois dans un sens clinique par Herbert Freudenberger en 1974, à propos des bénévoles d’une clinique gratuite de New York, et Christina Maslach l’a ensuite étudié systématiquement chez les professionnels de l’aide, dans un livre au titre éloquent, Burnout: The Cost of Caring (1982), le coût du soin. Il n’est donc pas étonnant que les métiers exposés à la violence soient aussi ceux où le burn-out est le plus fréquent : les deux ont la même racine, donner plus qu’on ne reçoit, pendant trop longtemps. Mais ils ne se confondent pas, et il importe de les distinguer pour bien se soigner.
Le burn-out est un épuisement par excès de demande : trop de patients, trop de classes, trop de dossiers, pas assez de moyens, de reconnaissance ni de temps. Il se manifeste par une fatigue que le repos ne répare plus, un détachement progressif et le sentiment de ne plus être à la hauteur. Le trauma, direct ou vicariant, est une blessure par effraction : quelque chose est entré, une scène, un récit, une peur, et ne ressort pas. Il se manifeste par des images, des sursauts, des évitements, une hypervigilance. Les deux se renforcent : un professionnel épuisé n’a plus les ressources pour digérer une scène violente, et un professionnel traumatisé s’épuise à tenir la scène à distance. Beaucoup de ceux que nous recevons présentent les deux tableaux, et la question de savoir lequel traiter en premier se pose à chaque fois. Notre réponse est en général la suivante : on commence par ce qui empêche de dormir. Le dossier burn-out détaille les signes et la récupération, et la page stress au travail ce qui se passe quand la pression ne retombe plus.
Tenir sans s’abîmer : vrai ou faux sur les métiers exposés
Les idées reçues sur les métiers exposés sont tenaces, et elles sont souvent portées par les professionnels eux-mêmes. Répondez aux huit affirmations ci-dessous ; chaque explication s’affiche aussitôt. Vous y trouverez aussi ce qui, dans notre expérience, protège réellement : la récupération, la parole hors du groupe, la reconnaissance de ce qui a été subi, et le traitement des scènes qui restent.
Affirmation 1
« Un professionnel formé ne devrait pas être traumatisé par une agression. »
Faux. La formation apprend à agir pendant l’événement, pas à empêcher le corps d’enregistrer la peur. Les professionnels les plus aguerris font des stress post-traumatiques comme tout le monde, souvent après un cumul plutôt qu’un seul événement. Être formé n’est pas être blindé.
Affirmation 2
« Entendre tous les jours des récits de violence peut laisser des traces proches d’un trauma vécu. »
Vrai. C’est le trauma vicariant, décrit depuis 1990 chez les thérapeutes et retrouvé chez tous ceux qui recueillent la parole des victimes. Il change la vision du monde, le sentiment de sécurité, parfois le sommeil, sans qu’aucun événement ne soit arrivé à la personne elle-même.
Affirmation 3
« Un débriefing collectif juste après l’événement suffit à prévenir le stress post-traumatique. »
Faux. Les revues de la recherche n’ont pas montré cet effet pour une séance unique, et certaines études suggèrent qu’elle peut nuire à certaines personnes. Ce qui aide : la sécurité et le repos d’abord, le droit de ne pas raconter, puis une surveillance dans le temps et une psychothérapie individuelle pour ceux dont les symptômes persistent.
Affirmation 4
« Le burn-out et le trauma vicariant, c’est la même chose. »
Faux. Le burn-out est un épuisement par excès de demande ; le trauma vicariant est une blessure par ce que l’on a absorbé des autres. Ils coexistent souvent et se renforcent, mais ne se traitent pas tout à fait de la même façon : le premier demande de la récupération et des changements, le second un travail sur ce qui est entré.
Affirmation 5
« Un policier ou un pompier agressé peut avoir besoin d’une psychothérapie comme n’importe qui. »
Vrai. L’uniforme ne protège pas des images qui reviennent. Nous recevons des policiers, gendarmes et pompiers pour des agressions en intervention, des scènes insoutenables ou des blessures morales, et ce que nous leur proposons est le même que pour toute personne ayant subi une violence.
Affirmation 6
« Si je consulte, ma hiérarchie le saura. »
Faux. Ce qui se dit en séance est couvert par le secret. Nous n’échangeons avec d’autres professionnels qu’avec l’accord de la personne, et la téléconsultation permet de consulter sans passer par qui que ce soit. Beaucoup de professionnels exposés choisissent cette discrétion.
Affirmation 7
« Pleurer après une intervention difficile est un signe de faiblesse professionnelle. »
Faux. C’est le signe que l’événement est en train d’être digéré au lieu d’être enkysté. Les professionnels qui s’interdisent toute réaction dans les jours qui suivent sont souvent ceux chez qui la scène revient des années plus tard. La culture du « on ne se plaint pas » coûte cher à long terme.
Affirmation 8
« L’EMDR peut traiter une agression survenue au travail même des années plus tard. »
Vrai. L’ancienneté d’une scène n’empêche pas de la retraiter : nous recevons des soignants et des policiers pour des événements vieux de dix ou quinze ans qui les réveillent encore. Un bilan psycho-traumatique précède en général l’EMDR, pour savoir précisément ce qui s’est installé.
Ce que nous proposons aux professionnels exposés
Une grande part de notre pratique concerne des personnes ayant subi des violences, et parmi elles, de nombreux professionnels exposés. Notre psychothérapeute est formé au trauma et à la dissociation, et il connaît les contraintes de ces métiers : horaires décalés, impossibilité de prévoir, méfiance envers tout ce qui pourrait remonter à l’employeur. Le premier rendez-vous sert à poser ce qui s’est passé, parfois pour la première fois à voix haute, et à distinguer ensemble ce qui relève d’un trauma direct, d’un trauma vicariant, d’une usure de compassion ou d’un épuisement. Quand c’est utile, un bilan psycho-traumatique, voire dissociatif, mesure précisément ce qui s’est installé ; il est toujours précédé d’un rendez-vous et suivi d’un compte rendu écrit, que la personne garde et utilise comme elle l’entend.
Le traitement associe ensuite trois approches. L’EMDR, en séances longues de quatre-vingts minutes, retraite les scènes précises qui reviennent, l’agression, le corps découvert, le récit qui ne sort plus de la tête, puis les déclencheurs actuels, la sirène, l’odeur d’un service, la porte d’une classe, et enfin les situations à venir, le retour au poste. Les outils de la TCC aident à reprendre la main sur le sommeil, l’hypervigilance et les évitements, et à retrouver un rythme de récupération entre deux gardes. L’écoute analytique accueille ce que le métier est venu réveiller dans l’histoire de la personne, et ce que la souffrance des autres touche en elle : beaucoup de ceux qui ont choisi ces métiers l’ont fait pour des raisons qui méritent d’être entendues. Tout cela peut se faire en téléconsultation, y compris l’EMDR, ce qui compte pour des personnes qui ne peuvent pas prévoir leur emploi du temps. Et quand une personne a été agressée dans son travail, nous l’accompagnons aussi dans le temps qui suit, celui des démarches, des expertises et parfois d’une procédure que le cabinet n’organise pas mais pendant laquelle il reste présent.
À retenir
On peut être exposé à la violence de trois façons : la recevoir, la voir, l’entendre. Chacune laisse des traces propres : trauma direct, trauma du témoin, trauma vicariant.
L’usure de compassion n’est pas une faute morale : c’est la protection d’une personne qui a trop donné sans se réparer.
La culture du « on ne se plaint pas » protège sur le moment et coûte cher ensuite ; le silence suit un chemin prévisible, du sommeil aux proches, puis au travail lui-même.
Un débriefing collectif unique ne prévient pas le stress post-traumatique ; ce qui aide, c’est la sécurité, la récupération, le droit de ne pas raconter, puis une psychothérapie individuelle pour ceux dont les symptômes durent.
Policiers, pompiers, soignants, enseignants et travailleurs sociaux sont reçus au cabinet comme toute personne ayant subi une violence, en toute discrétion, au besoin en téléconsultation.
En pratique
Consultations à Colombes, aux Pavillons-sous-Bois, en Ardèche et en téléconsultation, tous les jours de l’année, ce qui permet de trouver un créneau entre deux gardes. Premier rendez-vous sans engagement. Notre façon de travailler avec les personnes ayant subi des violences est détaillée sur la page notre approche, l’EMDR à distance sur la page EMDR en téléconsultation, et les coordonnées sur la page le cabinet.
Exemple fictif : Karim, 38 ans, infirmier de nuit aux urgences
Une histoire inventée pour illustrer cette page, nourrie de ce que les professionnels nous racontent ; elle ne correspond à aucune personne existante.
Situation
Karim travaille de nuit aux urgences depuis onze ans. Il y a cinq mois, un patient alcoolisé l’a frappé au visage et a tenté de l’étrangler avant que la sécurité n’intervienne. Il a eu deux jours d’arrêt, un certificat, et il est revenu : « on manquait de monde ». Depuis, il dort trois ou quatre heures, se réveille à l’heure de l’agression, sursaute quand un patient élève la voix, et il a remarqué qu’il devient sec, presque dur, avec les patients agités. La semaine dernière, il a serré trop fort le bras d’un homme confus et s’est fait peur. Son cadre lui a dit qu’il « avait l’air fatigué ». Sa compagne dit qu’il n’est plus là. Il consulte parce qu’il pense qu’il est « en train de devenir un mauvais soignant ».
Par où commencerions-nous ?
Questions fréquentes sur les métiers exposés à la violence
Qu’est-ce que le trauma vicariant ?
C’est la transformation que produit, chez un professionnel, l’écoute répétée de récits de violence. Le terme a été proposé en 1990 par Lisa McCann et Laurie Anne Pearlman à propos des thérapeutes qui travaillaient avec des personnes victimes : sans avoir rien vécu eux-mêmes, ils changeaient de vision du monde, perdaient leur sentiment de sécurité, faisaient des cauchemars sur la vie de leurs patients. Il touche aussi les travailleurs sociaux, les enquêteurs, les soignants, les enseignants qui recueillent la parole d’un enfant. Il s’installe lentement et se repère souvent par ce que les proches remarquent. Il se traite, par la parole et par la restauration de ce qui a été usé.
Quelle est la différence entre usure de compassion et burn-out ?
Le burn-out est un épuisement par excès de demande, trop de travail pendant trop longtemps sans assez de moyens ni de reconnaissance ; il se manifeste par une fatigue que le repos ne répare plus et un sentiment de ne plus être à la hauteur. L’usure de compassion, décrite par Charles Figley en 1995, est plus spécifique : c’est la perte progressive de la capacité de ressentir pour ceux que l’on aide, par protection contre ce que l’on absorbe d’eux. Les deux coexistent souvent chez les professionnels exposés, et se renforcent. Les distinguer permet de savoir par où commencer : récupérer et changer ce qui peut l’être, ou travailler ce qui est entré.
Un soignant agressé par un patient peut-il développer un stress post-traumatique ?
Oui, exactement comme après toute agression, et parfois plus facilement, parce que le soignant retourne sur les lieux le lendemain, sans temps de récupération, et parce qu’il excuse l’auteur, « il ne savait pas ce qu’il faisait », ce qui l’empêche de reconnaître qu’il a subi une violence. Les signes sont les images qui reviennent, les réveils à l’heure de l’agression, les sursauts quand un patient élève la voix, l’évitement de certains box ou de certaines situations, et parfois une dureté nouvelle avec les patients agités. Ce tableau se traite bien, notamment par l’EMDR, même des mois ou des années après.
Les policiers peuvent-ils consulter dans un cabinet qui reçoit des victimes de violences policières ?
Oui, et ils le font. Notre cabinet reçoit des personnes blessées par la police en manifestation ou en garde à vue, et des policiers ou gendarmes agressés en intervention, témoins de scènes insoutenables ou porteurs d’une blessure morale. Un cabinet de psychothérapie n’est ni un tribunal ni une tribune : chaque personne est reçue pour ce qu’elle a vécu, sans que l’on juge l’institution ni la personne. Ce qui se dit en séance est couvert par le secret, nous n’échangeons avec d’autres professionnels qu’avec l’accord du patient, et la téléconsultation permet de consulter en toute discrétion.
Le débriefing après un événement grave est-il utile ?
Pas sous la forme d’une séance collective unique censée prévenir le stress post-traumatique : les revues de la recherche, dont celle de Rose, Bisson et leurs collègues en 2002, n’ont pas montré cet effet et certaines études ont suggéré un risque d’aggravation chez certaines personnes. Ce qui aide dans les premiers jours, c’est la sécurité, le repos, la présence de collègues qui ne jugent pas, une information simple et le droit de ne pas raconter. Ensuite, une surveillance dans le temps, et une psychothérapie individuelle pour ceux dont les symptômes persistent au-delà de quelques semaines. C’est à ce moment que nous intervenons.
Comment savoir si mon métier m’abîme ?
Les premiers signes sont rarement au travail : ils sont dans le sommeil, haché ou coupé de réveils à heure fixe, dans l’irritabilité à la maison, dans les verres du soir qui augmentent, dans l’impression d’être absent avec ses enfants. Viennent ensuite la méfiance envers le monde, l’impossibilité de voir un film où un enfant est en danger, les cauchemars sur la vie des autres. Enfin, le travail lui-même change : dureté nouvelle, geste brusque, cynisme. Le radar de cette page aide à faire le point ; un premier rendez-vous permet de trier ce qui relève du métier, d’un événement précis, et de ce que vous portiez déjà avant.
Peut-on consulter en téléconsultation entre deux gardes ?
Oui. Tout ce que nous proposons peut se faire en téléconsultation, y compris l’EMDR, dont les séances de quatre-vingts minutes se pratiquent à distance dans de bonnes conditions. Nous consultons tous les jours de l’année, ce qui permet de trouver un créneau compatible avec des horaires décalés. La téléconsultation répond aussi à une préoccupation fréquente des professionnels exposés, policiers, pompiers ou soignants d’un même établissement : consulter sans croiser personne et sans que la démarche soit connue de la hiérarchie ou des collègues. Le premier rendez-vous n’engage à rien et peut servir simplement à faire le point.
Références
Livres, articles et liensQuelques références de cette page…
Les travaux dont cette page s’est servie.
McCann, I. L., et Pearlman, L. A. (1990). « Vicarious traumatization: A framework for understanding the psychological effects of working with victims ». Journal of Traumatic Stress, 3(1).
Pearlman, L. A., et Saakvitne, K. W. (1995). Trauma and the Therapist. New York : Norton.
Figley, C. R. (dir.) (1995). Compassion Fatigue: Coping with Secondary Traumatic Stress Disorder in Those Who Treat the Traumatized. New York : Brunner/Mazel.
Freudenberger, H. J. (1974). « Staff burn-out ». Journal of Social Issues, 30(1).
Maslach, C. (1982). Burnout: The Cost of Caring. Englewood Cliffs : Prentice-Hall.
Mitchell, J. T. (1983). « When disaster strikes… The critical incident stress debriefing process ». Journal of Emergency Medical Services, 8(1).
Rose, S., Bisson, J., Churchill, R., et Wessely, S. (2002). « Psychological debriefing for preventing post traumatic stress disorder (PTSD) ». Cochrane Database of Systematic Reviews.
Shay, J. (1994). Achilles in Vietnam: Combat Trauma and the Undoing of Character. New York : Atheneum.
Herman, J. L. (1992). Trauma and Recovery. New York : Basic Books.
Organisation mondiale de la santé, fiche « Injuries and violence » : who.int.
Votre métier vous expose ; il ne vous oblige pas à vous abîmer
Si une scène ne passe pas, si vos proches vous trouvent changé, si vous avez eu peur de votre propre dureté, un premier rendez-vous, au cabinet ou en téléconsultation entre deux gardes, permet de faire le point en toute discrétion. Vous n’aurez pas à choisir entre votre métier et votre santé.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.