Violences en garde à vue : humiliation, peur, perte de contrôle, et leurs traces
Une cellule sans fenêtre, une lumière qui ne s’éteint pas, des menottes trop serrées, une fouille où l’on se déshabille devant des inconnus, des heures sans savoir l’heure, des mots qui rabaissent, parfois des coups. Beaucoup de personnes sortent d’une garde à vue sans poursuite et découvrent, dans les semaines qui suivent, qu’elles n’en sont pas sorties du tout : elles sursautent aux sirènes, elles évitent les uniformes, elles ont honte sans avoir rien fait. Notre cabinet en reçoit un grand nombre. Cette page décrit ce que l’enfermement et l’humiliation font à une personne, pourquoi la honte s’installe même chez qui n’a rien à se reprocher, et comment nous aidons à s’en reconstruire.
Pourquoi une garde à vue peut laisser des traces, même sans suite
Une part notable des personnes que nous recevons pour des violences ont connu une garde à vue. Certaines ont été interpellées en manifestation, d’autres à la sortie d’un bar, d’autres par erreur, confondues avec quelqu’un, d’autres encore parce qu’un conflit de voisinage ou de couple a dégénéré en plainte croisée. Des adolescents, des étudiants, des mères de famille, des cadres qui n’avaient jamais eu affaire à la police. Beaucoup ont été relâchés sans aucune poursuite. Et presque toutes nous disent la même chose, avec un étonnement qui les gêne : « je ne comprends pas pourquoi ça me fait autant d’effet, il ne s’est rien passé de grave. »
Il s’est passé quelque chose de grave. Pendant des heures, une personne a perdu la maîtrise de son corps, de son temps, de son espace et de son image. Elle n’a pas pu décider de boire, de dormir, d’aller aux toilettes, de prévenir quelqu’un, de savoir ce qui l’attendait. Elle a été regardée, fouillée, désignée comme suspecte. Pour un psychisme humain, ces conditions sont celles d’une captivité, même courte, et Judith Herman a montré dans Trauma and Recovery (1992) que la captivité produit des effets propres, distincts de ceux d’un événement bref : la dépendance totale à quelqu’un qui a tout pouvoir, l’effacement de la volonté, la honte. La durée compte, et une seule nuit suffit souvent.
Précisons ce que cette page ne fait pas. Elle ne décrit pas les règles de la garde à vue, qui relèvent du droit, qui changent et que d’autres professionnels connaissent ; elle ne dit pas si une interpellation était fondée, ce qui appartient à la justice. Nous ne demandons d’ailleurs jamais à une personne ce qu’elle avait fait pour se retrouver là. Nous demandons ce qu’elle a vécu, ce que son corps en a gardé, et ce qui l’empêche aujourd’hui de vivre tranquille. Cette page suit le même ordre.
La cellule : perte de contrôle, attente, corps
Les récits que nous entendons commencent rarement par un coup. Ils commencent par des détails sensoriels, précis, que la personne s’étonne d’avoir retenus. Le néon qui ne s’éteint jamais. Le banc de béton ou le matelas en plastique. Le froid. L’odeur d’urine et de désinfectant. Le bruit des portes blindées, des clés, des voix dans le couloir, des cris d’une autre cellule. L’absence de montre, de téléphone, de fenêtre : on ne sait plus s’il est midi ou minuit, on compte les repas, on guette un bruit de pas. L’attente sans horizon est l’une des expériences les plus déstabilisantes qui soient pour un esprit humain : ne pas savoir combien de temps cela va durer ni ce qui va se passer ensuite installe une alarme que rien ne peut éteindre.
La perte de contrôle est totale et elle touche le corps. On ne décide plus d’avoir soif, de manger, de se laver, d’aller aux toilettes : il faut demander, et attendre, et parfois ne pas obtenir. Les menottes, serrées, laissent des marques et surtout une sensation d’entrave que certaines personnes ressentent encore des mois après en croisant les poignets. La fouille, où l’on se déshabille devant des inconnus, parfois en se penchant, est racontée par beaucoup comme le moment le plus difficile, plus que les auditions : le corps a été vu, manipulé, réduit à un objet à inspecter. Nous entendons souvent, à ce point du récit, un silence, puis « je ne sais pas pourquoi je pleure, ce n’est rien ».
Ce que le psychisme fait dans ces conditions, Pierre Janet l’avait décrit : devant une émotion impossible à intégrer, il se met à distance. Certaines personnes racontent qu’elles se sont « mises en veille », qu’elles ont regardé la cellule comme un décor, qu’elles ont cessé de sentir le froid. D’autres, au contraire, décrivent une hypervigilance épuisante, chaque bruit annonçant quelque chose. Les deux réactions protègent sur le moment et déroutent ensuite. La page sur la sidération et la dissociation explique ce mécanisme, et pourquoi il ne dit rien de la force de caractère de la personne. Sándor Ferenczi, dans « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant » (1932-1933), a décrit comment une personne totalement dépendante d’un autre qui a tout pouvoir peut en venir à se soumettre et à adopter son point de vue : c’est ce que racontent, sans le savoir, celles qui nous disent avoir commencé à se sentir coupables dans la cellule, avant toute audition.
Ce que racontent les personnes, étape par étape
Ces étapes ne décrivent pas une procédure : elles suivent le fil des récits que nous entendons, tels que les personnes les reconstituent au cabinet, avec ce que chacune a de particulier pour le psychisme. Toutes ne sont pas vécues par tout le monde, et leur ordre varie.
L’interpellationLe moment où l’on passe, en quelques secondes, du statut de passant à celui de suspect. Les mains dans le dos, la foule qui regarde, parfois la famille ou les collègues. Beaucoup gardent surtout le souvenir des regards. La sidération commence souvent ici : on obéit sans comprendre, on n’arrive pas à parler.
Le transportLe fourgon, les mains entravées, l’impossibilité de se tenir, les plaisanteries entendues, l’incertitude sur la destination. Pour certaines personnes, c’est là que les premières paroles dégradantes ont été prononcées, hors de tout regard.
La fouilleSe déshabiller, remettre ses lacets, sa ceinture, ses lunettes, son téléphone. Le corps regardé et touché par des inconnus. Le moment le plus souvent cité comme le pire, et le plus souvent tu ensuite, par honte.
La cellule et l’attenteLe néon, le froid, le bruit, l’absence d’heure. Demander de l’eau, des toilettes, un médicament, et attendre. Les heures qui s’étirent, la nuit sans sommeil, la peur de ce qui va suivre. C’est l’expérience de captivité proprement dite.
Les auditionsDevoir se justifier, répéter, entendre que l’on ment, parfois subir des pressions ou des menaces. Pour les personnes qui n’avaient rien fait, la découverte sidérante que l’on peut être soupçonné sans raison. La confiance dans sa propre parole s’abîme ici.
La sortieRécupérer ses affaires, se retrouver dehors, souvent la nuit ou à l’aube, sans téléphone chargé, sans savoir comment rentrer. Le soulagement, puis l’effondrement, ou une activité fébrile. Et la question qui commence : « qu’est-ce que je dis aux autres ? »
Ce que cette suite montre, c’est qu’une garde à vue n’est pas un événement mais une série d’atteintes, dont chacune peut laisser sa trace propre. En EMDR, nous ne traitons pas « la garde à vue » : nous traitons la fouille, puis la nuit, puis une phrase d’audition, l’une après l’autre, et la charge de l’ensemble baisse à mesure.
Humiliations et violences : ce qui s’ajoute à l’enfermement
L’enfermement et la perte de contrôle suffisent à marquer. Mais dans une part des récits que nous recevons, s’y ajoutent des gestes et des paroles qui n’ont rien à voir avec la contrainte nécessaire : des insultes sur l’origine, le physique, l’orientation sexuelle, le métier ou les convictions ; des moqueries pendant la fouille ; des menottes volontairement serrées ; un refus d’eau ou de toilettes qui dure ; des menaces sur ce qui va arriver, sur la famille ; des gifles, des coups dans le fourgon ou dans la cellule, à l’abri des caméras ; une privation de sommeil par la lumière et le bruit, que la personne interprète comme voulue. Nous rapportons ce que l’on nous dit, sans juger de ce qui s’est passé : c’est le travail de la justice. Mais ce que la personne a vécu, nous le prenons tel quel, parce que c’est de cela que son corps a gardé la trace.
L’humiliation a une place à part parmi les violences. Un coup fait mal et laisse une marque ; une humiliation fait honte et n’en laisse aucune, ce qui la rend à la fois plus difficile à dire et plus durable. Être nu devant quelqu’un qui plaisante, être appelé par un surnom dégradant, entendre que l’on est « comme tous les autres », être traité comme un objet pendant que l’on supplie pour un verre d’eau : ces moments attaquent ce que l’on est, pas seulement ce que l’on a. Bessel van der Kolk, dans Le Corps n’oublie rien (2014), insiste sur le fait que le traumatisme n’est pas seulement la peur de mourir mais aussi l’expérience d’être totalement impuissant et sans valeur aux yeux d’un autre. C’est exactement ce que décrivent les personnes humiliées en garde à vue.
Quand des coups ont été portés, deux choses se mêlent. La douleur physique, que le médecin constate et soigne, et dont il peut décrire les traces dans un certificat qui appartient à la personne. Et la stupeur d’avoir été frappé par quelqu’un dont la fonction était de faire respecter la loi : ce renversement, dont nous parlons aussi dans la page sur les violences policières en manifestation, ébranle le cadre même dans lequel on vivait. La personne n’a plus personne à appeler, puisque ceux que l’on appelle sont ceux qui ont frappé. Ce sentiment d’abandon radical est l’un des plus difficiles à apaiser, et c’est l’un de ceux sur lesquels l’écoute analytique a le plus à dire.
La honte quand on n’a rien fait
Voici ce qui surprend le plus les personnes que nous recevons après une garde à vue sans suite : elles ont honte. Honte d’avoir été vues menottées. Honte de la fouille. Honte d’avoir pleuré, supplié, obéi. Honte de ce que les voisins, les collègues, les parents vont penser. Et une honte plus sourde, qu’elles n’osent presque pas formuler : le sentiment d’être devenues, par le seul fait d’avoir été traitées en suspectes, un peu coupables. « Je sais que je n’ai rien fait, et pourtant je me sens sale. » Cette phrase, nous l’entendons mot pour mot.
La honte ne dit rien de ce que l’on a fait. Elle dit ce que l’on a subi dans le regard de l’autre. Être désigné comme suspect, c’est être regardé comme tel par des dizaines de personnes, et le psychisme humain a ceci de particulier qu’il tend à adopter le regard porté sur lui, surtout quand il est sans défense. C’est le mécanisme que Ferenczi appelait l’identification à l’agresseur : terrifié, totalement dépendant, le sujet prend sur lui le point de vue de celui qui a le pouvoir, y compris la culpabilité qui devrait revenir à l’autre. La personne sort de la cellule en portant une honte qui n’est pas la sienne, et elle la porte parfois pendant des années, en évitant d’en parler, ce qui la renforce.
Nous disons toujours deux choses sur ce point. D’abord, que le sentiment de culpabilité ne signifie pas la responsabilité : on peut se sentir coupable et n’avoir rien fait, exactement comme on peut avoir fait du mal et ne rien ressentir. Ensuite, que la honte se traite, et qu’elle se traite surtout en étant dite à quelqu’un qui ne détourne pas le regard. Le dossier culpabilité et honte consacre une page à la honte après des violences, celle qui n’est pas la sienne, et la page sur culpabilité et honte de la personne victime détaille les mécanismes. Pour le reste, c’est en séance que cela se défait : en racontant la fouille à quelqu’un qui l’écoute sans rien juger, la scène perd peu à peu le pouvoir de faire baisser les yeux.
Ce que la garde à vue occupe encore dans votre vie
Après une garde à vue, on se dit souvent qu’il faut tourner la page, et l’on mesure sa réussite au fait de ne plus en parler. Cette jauge propose une autre mesure : la place réelle que l’épisode occupe aujourd’hui, dans le corps, les évitements, la honte et la confiance. Réglez chaque curseur de 0 à 10. Rien n’est enregistré ; l’outil est pédagogique et ne pose pas de diagnostic.
Après : les sirènes, les uniformes, les portes qui se ferment
Les semaines qui suivent une garde à vue sont souvent marquées par une alerte du corps que la personne ne relie pas tout de suite à l’épisode. Elle sursaute au bruit d’une sirène. Elle change de trottoir devant un commissariat, puis devant tout uniforme, puis devant une voiture sérigraphiée. Elle ne supporte plus les portes qui claquent derrière elle, les ascenseurs, les pièces sans fenêtre. Elle dort avec une lumière allumée ou, au contraire, ne supporte plus la moindre lueur. Elle vérifie l’heure sans cesse. Elle a du mal à se déshabiller chez le médecin, à la piscine, devant son partenaire. Ce sont des déclencheurs : des fragments du présent que la mémoire traumatique prend pour des signaux de la cellule, et auxquels le corps répond avant que la pensée ait le temps de dire que c’est fini.
Repérer ses déclencheurs est une première étape, parce que l’on cesse de se croire fou ou fragile : on comprend que le corps fait son travail, mal daté. Faites l’exercice ci-dessous : pour chaque situation d’aujourd’hui, choisissez le moment de la garde à vue qu’elle réveille le plus probablement. Il n’y a pas de mauvaise réponse qui compte ; il y a celle qui vous fait reconnaître quelque chose.
Devoir patienter dans une salle sans savoir combien de temps
Se déshabiller chez le médecin ou dans un vestiaire
Une porte lourde qui se referme derrière vous, un ascenseur
Une sirène, un uniforme dans la rue ou le métro
Un bracelet serré, une manche qui entrave le poignet
Une lumière qui reste allumée, l’impossibilité de dormir dans le noir ou dans la clarté
À ces déclencheurs s’ajoute souvent une modification plus large du rapport au monde : la rue n’est plus neutre, l’État n’est plus un abri, et l’on se surprend à se demander, à chaque sortie, si l’on pourrait être interpellé à nouveau. Cette hypervigilance est épuisante et elle isole. Elle est aussi l’un des signes qui répondent le mieux au travail : quand les scènes d’origine ont été retraitées, les déclencheurs se vident peu à peu de leur charge. La page sur les symptômes du stress post-traumatique décrit ces mécanismes, et celle sur se mettre en sécurité et retrouver un sol explique par quoi on commence.
La parole mise en doute : « il doit bien y avoir une raison »
Dire que l’on a été en garde à vue, c’est prendre le risque d’une question qui n’est pas posée mais qui s’entend : « qu’est-ce que tu avais fait ? » Même les proches bienveillants la pensent, et la personne le sait. Dire ensuite que l’on y a été humilié ou frappé, c’est prendre un second risque : celui de ne pas être cru, parce que ce que l’on décrit paraît exagéré, parce qu’il n’y a pas de témoin, parce que la version officielle dit autre chose. Beaucoup choisissent alors de se taire, de raconter une version courte, ou de plaisanter. Et le silence fait son travail : la honte grandit, le doute sur sa propre mémoire s’installe, et la personne finit par se demander si elle n’a pas, en effet, exagéré.
Ce doute sur sa propre perception est l’un des effets les plus pernicieux de cette violence, parce qu’il attaque l’outil même qui permettrait d’en sortir. Si je ne suis plus sûr de ce que j’ai vécu, comment le dire, comment le traiter, comment demander qu’on en tienne compte ? C’est pourquoi la première chose que fait le travail au cabinet est de rendre à la personne la confiance dans sa propre parole. Non pas en décidant de ce qui s’est passé dans la cellule, nous n’y étions pas, mais en constatant ce que la personne porte : les sursauts, les évitements, les images, la honte sont les effets d’une violence, et ces effets, nous savons les reconnaître.
C’est le sens de ce que nous appelons le « je te crois » du psy. Celui qui écoute, évalue puis conclut, et dont c’est le métier, ne donne pas un avis de plus : il porte une parole clinique. Quand un bilan psycho-traumatique a été réalisé, ce constat s’écrit dans un compte rendu, appuyé sur des entretiens et sur des évaluations psychométriques, que la personne garde et dont elle fait l’usage qu’elle veut : le montrer à ses proches, à son médecin, à qui l’accompagne dans une éventuelle démarche. Nous n’organisons aucune démarche, et notre travail n’en dépend pas. Mais nous savons ce que change, pour quelqu’un qui doutait de lui-même, de lire noir sur blanc que ce qu’il vit a un nom et une cause. La page nommer les faits, sortir du silence, être cru en dit davantage.
Comment nous accompagnons au cabinet les personnes marquées par une garde à vue
Notre psychothérapeute est formé au trauma et à la dissociation, et il reçoit régulièrement des personnes qui portent les traces d’une garde à vue, avec ou sans suite judiciaire. Le premier rendez-vous ne commence pas par les faits reprochés, dont nous ne parlons que si la personne le souhaite, mais par ce qui gêne aujourd’hui : le sommeil, les sursauts, les lieux évités, la honte, la colère. Nous situons aussi l’épisode dans l’histoire de la personne, parce qu’une garde à vue ne tombe jamais dans une vie vide : elle réveille parfois d’autres enfermements, d’autres humiliations, une relation ancienne à l’autorité.
La stabilisation vient ensuite : des ressources, un lieu sûr intérieur, des exercices d’ancrage et de respiration issus de la TCC, des repères pour les nuits et pour les sorties. Nous faisons le point, avec l’accord de la personne, avec son médecin si des blessures, des douleurs ou un traitement sont en jeu. Quand elle décrit des moments d’absence, l’impression d’avoir regardé la cellule de l’extérieur, des trous dans le récit qui l’inquiètent, un bilan psycho-traumatique, voire dissociatif, réalisé par notre psychothérapeute après un rendez-vous préliminaire, précise la situation et donne lieu à un compte rendu écrit.
Le retraitement en EMDR, en séances longues de quatre-vingts minutes, suit l’ordre des scènes : l’interpellation devant les voisins, la fouille, la nuit sous le néon, une phrase d’audition, la sortie à l’aube. Chaque scène est traitée jusqu’à ce que sa charge baisse et que le corps cesse d’y répondre comme si c’était maintenant. Les déclencheurs d’aujourd’hui, sirènes, uniformes, portes, sont travaillés ensuite, et les situations à venir, une convocation, un passage devant un commissariat, une audience, sont préparées par le scénario du futur. La page le déroulement d’une séance d’EMDR décrit ces phases, et celle sur l’EMDR en téléconsultation rassure les personnes qui ne veulent plus prendre les transports : tout peut se faire à distance.
L’écoute analytique accompagne l’ensemble du travail. Elle permet d’entendre ce que la garde à vue a réveillé : la honte d’un enfant puni injustement, la soumission apprise devant un parent tout-puissant, la colère interdite, la place de la loi dans l’histoire familiale. Et la TCC fournit, tout du long, des outils pour les évitements, les ruminations et la reprise progressive des lieux et des gestes. L’association des trois approches amplifie les résultats, comme le détaille la page notre approche des violences au cabinet. Quand une procédure est encore en cours, nous accompagnons avant, pendant et après, sans l’organiser, et le travail thérapeutique ne dépend pas de son issue.
À retenir
Une garde à vue est une captivité, même courte : perte de contrôle du corps, du temps, de l’espace et de l’image. Elle marque même sans poursuite et sans coup.
La fouille et l’humiliation sont souvent les moments les plus difficiles, et les plus tus.
La honte sans avoir rien fait est fréquente : elle vient du regard subi, pas d’une faute. Le sentiment de culpabilité ne signifie pas la responsabilité.
Sirènes, uniformes, portes, lumière, attente : des déclencheurs d’une mémoire mal datée, qui se vident quand les scènes d’origine sont retraitées.
Au cabinet : stabilisation, bilan psycho-traumatique si besoin, EMDR scène par scène en séances de quatre-vingts minutes, écoute analytique, TCC, au cabinet ou en téléconsultation.
Si la honte ou la peur deviennent insupportables
Il arrive qu’après une garde à vue, surtout quand une procédure se prolonge ou que l’entourage a pris ses distances, l’envie de disparaître s’installe. Cette pensée se dit et se traite. En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Exemple fictif : Léa, 19 ans, « ils m’ont relâchée, donc tout va bien »
Léa n’existe pas. Son histoire est composée de ce que nous entendons chez les jeunes adultes passés par une garde à vue sans suite.
Situation
Léa, étudiante, a été interpellée il y a quatre mois à la sortie d’une soirée, confondue avec une personne recherchée pour une bagarre. Menottée devant ses amis, fouillée au commissariat par deux agentes qui plaisantaient sur ses sous-vêtements, elle a passé la nuit dans une cellule éclairée, sans pouvoir prévenir ses parents, et a été relâchée le matin avec des excuses marmonnées. Depuis, elle ne dort qu’avec une veilleuse, elle a arrêté la piscine, elle fait un détour pour éviter le commissariat de son quartier et elle n’a raconté à personne la fouille. Sa mère, qui la trouve « irritable », lui a proposé de consulter. Léa a répondu qu’on l’avait relâchée, donc que tout allait bien, et qu’elle avait surtout honte que ses amis l’aient vue menottée.
Que pensez-vous de sa situation ?
Six idées à retourner après une garde à vue
Six phrases que les personnes se disent, ou s’entendent dire, et qui retardent le soin. Touchez chaque carte.
Vrai ou faux : six affirmations sur les traces d’une garde à vue
Affirmation 1
« Une garde à vue sans aucune violence physique peut laisser un stress post-traumatique. »
Vrai. L’enfermement, la perte de contrôle du corps et du temps, la fouille et l’humiliation suffisent : le psychotraumatisme dépend de l’impuissance vécue, pas des coups. Les personnes relâchées sans suite et sans blessure forment une grande part de celles que nous recevons pour ce motif.
Affirmation 2
« Avoir honte après une garde à vue signifie que l’on se sait coupable. »
Faux. La honte vient du regard porté sur soi pendant l’épisode, pas de ce que l’on a fait. Être traité en suspect devant les autres, être fouillé, obéir sous la contrainte produisent de la honte chez tout le monde. Le sentiment de culpabilité ne signifie pas la responsabilité.
Affirmation 3
« La fouille est souvent le moment le plus difficile à raconter. »
Vrai. Se déshabiller devant des inconnus, parfois sous des plaisanteries, atteint l’intimité et l’image de soi ; c’est le moment le plus souvent tu, et celui dont les déclencheurs, vestiaires, cabinet médical, intimité, sont les plus gênants ensuite. Il se traite sans avoir à être décrit en détail.
Affirmation 4
« Les sursauts aux sirènes et aux uniformes passent toujours tout seuls en quelques semaines. »
Faux. Chez certaines personnes, oui ; chez d’autres, ils se fixent et s’étendent à d’autres signaux, portes, lumière, attente, jusqu’à organiser les trajets et les sorties. Quand ils durent au-delà de quelques semaines ou s’aggravent, ils signent un stress post-traumatique qui se traite.
Affirmation 5
« Le psychothérapeute doit savoir ce qui m’était reproché pour m’aider. »
Faux. Ce qui vous était reproché appartient à la justice et n’explique rien de ce que votre corps a gardé. Nous travaillons à partir de ce que vous avez vécu et de ce qui gêne aujourd’hui ; vous en dites ce que vous voulez, quand vous le voulez.
Affirmation 6
« L’EMDR traite les scènes de la garde à vue une par une, pas l’épisode en bloc. »
Vrai. L’interpellation, la fouille, la nuit, une phrase d’audition, la sortie sont des cibles distinctes, retraitées l’une après l’autre en séances de quatre-vingts minutes. La charge de l’ensemble baisse à mesure, et les déclencheurs d’aujourd’hui se vident de leur pouvoir.
Questions fréquentes après une garde à vue
Peut-on être traumatisé par une garde à vue sans avoir été frappé ?
Oui, et c’est le cas le plus fréquent parmi les personnes que nous recevons. L’enfermement dans une cellule sans heure ni fenêtre, la perte de contrôle sur son corps, la fouille, l’attente sans savoir ce qui va suivre, les paroles dégradantes constituent une expérience de captivité et d’humiliation qui suffit à produire un stress post-traumatique : images qui reviennent, sursauts, évitements, honte. Les coups, quand il y en a eu, s’y ajoutent ; ils ne sont pas nécessaires.
Pourquoi ai-je honte alors que j’ai été relâché sans poursuite ?
Parce que la honte ne vient pas de ce que l’on a fait mais du regard que l’on a subi. Être menotté devant d’autres, fouillé, traité en suspect pendant des heures produit de la honte chez n’importe qui. Le psychisme tend à adopter le point de vue de celui qui a le pouvoir sur lui, ce que Ferenczi appelait l’identification à l’agresseur, et la personne sort en portant une culpabilité qui n’est pas la sienne. Le sentiment de culpabilité ne signifie pas la responsabilité, et cette honte se défait en étant dite à quelqu’un qui ne juge pas.
Depuis ma garde à vue, je sursaute aux sirènes et j’évite les uniformes : est-ce normal ?
C’est le fonctionnement attendu d’une mémoire traumatique : elle a enregistré sirènes, uniformes, portes, lumière, attente comme des signaux de danger, sans les dater, et le corps y répond avant que la pensée ait le temps de dire que c’est fini. Si ces réactions s’estompent en quelques semaines, il n’y a rien à faire d’autre qu’en prendre soin. Si elles durent, s’étendent ou organisent vos trajets, elles signent un stress post-traumatique qui se traite, notamment par l’EMDR.
Le psychothérapeute va-t-il me demander ce qui m’était reproché ?
Non. Ce qui vous était reproché appartient à la justice, et cela n’explique rien de ce que votre corps a gardé de la cellule. Nous demandons ce qui ne passe pas depuis les faits, ce que vous avez vécu pendant ces heures, et ce qui vous empêche aujourd’hui de vivre tranquille. Vous en dites ce que vous voulez, quand vous le voulez. Nous ne jugeons pas non plus de ce qui s’est passé au commissariat : nous prenons ce que vous avez vécu tel quel, parce que c’est de cela que vous portez la trace.
Comment l’EMDR traite-t-elle les traces d’une garde à vue ?
Scène par scène. Après une phase de stabilisation, l’interpellation, la fouille, la nuit sous le néon, une phrase d’audition, la sortie sont retraitées l’une après l’autre, en séances longues de quatre-vingts minutes, jusqu’à ce que leur charge baisse et que le corps cesse d’y répondre comme si c’était maintenant. Les déclencheurs d’aujourd’hui, sirènes, uniformes, portes, sont travaillés ensuite, et les situations à venir, convocation, audience, sont préparées. Vous n’avez pas à décrire les scènes en détail pour les traiter, et tout peut se faire en téléconsultation.
Une procédure me concerne encore : faut-il attendre sa fin pour consulter ?
Non. Une procédure qui dure est un déclencheur permanent, et c’est précisément pour cela qu’il vaut mieux commencer : le travail sur les scènes de la cellule ne dépend pas de l’issue, et c’est lui qui rend les convocations et les attentes supportables. Nous proposons souvent une séance avant un rendez-vous important et une après. Nous n’organisons aucune démarche et ne donnons pas de conseil juridique ; nous accompagnons avant, pendant et après.
Mon enfant ou mon adolescent a été en garde à vue : que faire ?
Le recevoir sans l’interroger sur les faits, qui appartiennent à la justice, et être attentif à ce qu’il ne dit pas : sommeil, évitements, irritabilité, honte, refus de sortir. Un adolescent a souvent besoin d’un lieu où il ne doit rien justifier : au cabinet, il est reçu seul par notre psychothérapeute, et les parents à d’autres moments. La téléconsultation peut être une première étape s’il ne veut plus sortir. La page sur le trauma chez l’enfant et l’adolescent décrit les signes propres à cet âge.
Références
Livres, articles et liensQuelques références de cette page…
Les travaux sur lesquels s’appuie cette page. Ils portent sur la captivité, l’humiliation et le traumatisme en général ; aucun ne décrit les règles de la garde à vue.
Pierre Janet, L’Automatisme psychologique (1889) : la mise à distance psychique devant une émotion impossible à intégrer.
Sándor Ferenczi, « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant » (1932-1933) : l’identification à l’agresseur et l’introjection de la culpabilité.
Viktor Frankl, Découvrir un sens à sa vie (1946) : la captivité et la liberté intérieure.
Jean Bergeret, La Violence fondamentale (Dunod, 1984) : la violence de survie, « lui ou moi », distincte de l’agressivité qui vise à nuire.
Judith Herman, Trauma and Recovery (1992) : les effets propres de la captivité et la reconstruction.
Bessel van der Kolk, Le Corps n’oublie rien (2014) : l’impuissance vécue et la mémoire traumatique.
Richard Tedeschi et Lawrence Calhoun (1996, 2004) : la croissance post-traumatique, sans en faire une obligation.
Organisation mondiale de la santé, fiche Injuries and violence : les violences comme question de santé.
On peut avoir été relâché depuis des mois et dormir encore sous le néon. Un premier rendez-vous, au cabinet ou en téléconsultation, permet de mesurer ce que la garde à vue occupe encore et de commencer, scène par scène, à en sortir, sans avoir à justifier quoi que ce soit.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.