Violences policières en manifestation : blessures, sidération, colère, sentiment d’injustice
Un coup de matraque reçu alors qu’on avait les mains levées, un tir de balle de défense au visage, une nasse où l’on a cru étouffer, des insultes pendant qu’on était à terre : les personnes que nous recevons après une manifestation décrivent une violence qui ne ressemble à aucune autre, parce qu’elle vient de ceux dont l’uniforme promettait la protection. Notre cabinet reçoit de nombreuses personnes concernées. Cette page décrit ce que cette violence fait au corps, à la colère et à la confiance, pourquoi la parole de la personne est si souvent mise en doute, et comment nous travaillons avec elle, sans trancher un débat qui n’est pas le nôtre.
Une violence que l’on n’attendait pas de ce côté-là
Parmi les personnes victimes de violences que reçoit notre cabinet, celles qui ont été blessées ou brutalisées par des policiers ou des gendarmes pendant une manifestation forment un groupe que nous connaissons bien. Elles ont des âges, des métiers et des convictions très différents : un lycéen qui défilait pour la première fois, une infirmière venue avec ses collègues, un retraité qui passait par là, un journaliste, un militant aguerri qui pensait avoir tout vu. Ce qu’elles ont en commun, c’est l’effet d’une violence venue d’une direction inattendue. Quand un inconnu agresse dans la rue, le monde devient dangereux. Quand c’est un agent de l’État, en uniforme, c’est le cadre lui-même qui vacille : celui qui devait protéger a frappé, et il n’y a plus personne à appeler.
Disons tout de suite ce que cette page n’est pas. Nous n’avons pas à trancher ici ce qui relève du maintien de l’ordre, de la légitime défense, de la faute individuelle ou de la responsabilité collective : ces questions appartiennent à la justice et au débat public, et des policiers sont aussi, dans d’autres circonstances, des personnes exposées à la violence que nous recevons. Ce que nous décrivons, c’est ce que vivent les personnes assises en face de nous, ce que leur corps et leur mémoire ont gardé, et ce qui les aide. Ce sont des faits cliniques, pas des opinions.
Une remarque d’expérience, avant d’entrer dans le détail : ces personnes consultent tard. Plus tard que les victimes d’agression dans la rue, plus tard que les victimes d’accident. Parce qu’elles ont d’abord été prises par les soins, les démarches, les récits à faire ; parce que leur entourage s’est divisé entre ceux qui s’indignent et ceux qui demandent ce qu’elles faisaient là ; et parce que beaucoup pensent qu’un psychothérapeute va, lui aussi, leur demander ce qu’elles faisaient là. Nous ne le demandons pas. Nous demandons ce qui ne passe pas.
Dans la nasse, sous les gaz, au moment du coup : ce que le corps enregistre
Les récits que nous entendons ont une texture commune, faite de sensations plus que d’images. Le gaz d’abord : les yeux qui brûlent, la gorge qui se ferme, la panique de ne plus voir dans une foule qui pousse. La nasse ensuite : des centaines de personnes comprimées entre des rangées de boucliers, sans sortie, pendant une heure ou trois, avec la peur de tomber et d’être piétiné, l’impossibilité d’aller aux toilettes, le téléphone qui ne capte plus. Puis le coup : une charge soudaine, un bras levé, le bruit sec d’un tir, et le corps qui se retrouve au sol sans comprendre comment. Beaucoup décrivent un silence intérieur à ce moment-là, le son qui se coupe, le temps qui s’étire.
C’est la sidération, et elle a ici une particularité. Face à un agresseur ordinaire, le corps hésite entre fuir et lutter. Face à un cordon de forces de l’ordre, ni l’un ni l’autre n’est pensable : fuir, c’est risquer d’être rattrapé et frappé davantage ; lutter, c’est devenir coupable. Il ne reste que se figer, protéger sa tête, attendre que cela s’arrête. Ce figement, que Pierre Janet avait décrit dès la fin du dix-neuvième siècle comme une émotion trop forte pour être intégrée, laisse une mémoire particulière : très précise sur certains détails, le motif d’un bouclier, une phrase entendue, et trouée sur d’autres, le trajet jusqu’à l’hôpital, le visage de la personne qui a aidé.
Les heures qui suivent sont souvent marquées par une activité fébrile : retrouver ses amis, filmer, poster, raconter, aller aux urgences ou refuser d’y aller. Le corps est saturé d’adrénaline et la douleur arrive en retard. Puis vient la nuit, et avec elle les premiers signes de ce qui peut devenir un psychotraumatisme : sommeil impossible, sursaut à chaque bruit de moteur, impression d’entendre encore les détonations. Certains se réveillent en protégeant leur tête de leurs bras. La page sur la sidération et la dissociation explique pourquoi ces réactions ne disent rien du courage de la personne.
De la manifestation tendue au trauma : où en êtes-vous ?
Toutes les personnes qui ont connu une charge ou un nuage de gaz ne gardent pas de traces durables, et toutes celles qui en gardent n’ont pas été blessées. Ce curseur parcourt cinq situations, de la plus ordinaire à celle qui demande une aide rapide. Arrêtez-vous sur celle qui vous ressemble le plus aujourd’hui.
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La colère et le sentiment d’injustice : une émotion qui ne redescend pas
Après la plupart des violences, la colère arrive en second, quand la peur retombe. Ici, elle est souvent là dès le premier jour, et elle a une qualité particulière : elle ne trouve pas d’adresse. L’agent qui a frappé portait un casque, un numéro parfois illisible ; il n’a pas de visage, pas de nom, et il représente quelque chose de beaucoup plus grand que lui. La colère se porte alors sur l’institution, sur l’État, sur les médias qui n’en parlent pas ou en parlent mal, sur les proches qui minimisent, sur soi-même d’y être allé. Elle est légitime, et elle est épuisante, parce qu’une colère sans adresse ne peut pas se décharger.
Le sentiment d’injustice s’y ajoute et la nourrit. Il tient à une asymétrie que la personne ressent dans son corps : elle a été frappée par quelqu’un qui avait le droit de porter une arme, et c’est à elle de prouver qu’elle ne l’avait pas mérité. Quand une plainte est classée, quand une enquête n’aboutit pas, quand aucune excuse n’est présentée, ce sentiment devient un roc. Nous entendons souvent : « ce n’est pas le coup, c’est qu’il n’y ait rien eu après. » Freud, dans sa lettre à Einstein Pourquoi la guerre ? (1932-1933), remarquait en substance que le droit est né comme violence de la communauté substituée à la violence de l’individu ; quand la personne a le sentiment que ce droit s’est retourné contre elle, c’est cette confiance première qui s’effondre.
Que faisons-nous de cette colère ? Nous ne cherchons pas à l’éteindre, et nous ne la jugeons pas. Nous l’écoutons comme un signal qui dit que quelque chose d’injuste a eu lieu, et nous l’aidons à trouver des formes qui n’abîment pas la personne : l’écrire, la dire dans un cadre qui la reçoit, l’inscrire dans un engagement choisi plutôt que subi. Et nous travaillons ce qu’elle recouvre souvent, la peur, la honte d’avoir eu peur, le chagrin d’un corps changé. La page sur la colère après une violence et celle du dossier émotions sur la colère, la comprendre et s’en servir complètent ce point. Lacan, dans « L’agressivité en psychanalyse » (1948), rappelle que l’agressivité se noue à l’image de l’autre et à la rivalité ; quand l’autre est un bouclier anonyme, il n’y a pas de rival, il y a un mur, et la colère rebondit sur soi.
La parole mise en doute : « qu’est-ce que vous faisiez là ? »
Cette question, posée par un proche, un collègue, un médecin, un policier qui enregistre la plainte, revient dans presque tous les récits. Elle paraît anodine. Elle est dévastatrice, parce qu’elle déplace la responsabilité : elle suppose que la présence sur les lieux explique le coup, et que la personne aurait pu l’éviter en restant chez elle. C’est la version manifestation du « comment étiez-vous habillée ? » que connaissent les victimes de violences sexuelles. Et elle produit le même effet : la personne se met à douter de sa propre légitimité à souffrir.
Le doute prend d’autres formes. La version officielle qui ne correspond pas à ce que l’on a vécu. La vidéo que l’on a filmée et que des inconnus commentent en disant qu’elle est truquée. Les amis qui disent « tu exagères », ou au contraire qui s’indignent si fort que l’on n’ose plus dire que l’on va mal. La blessure invisible, celle des nerfs, du sommeil, de la concentration, qui ne se voit pas sur un certificat. Au bout de quelques mois, certaines personnes ne savent plus elles-mêmes ce qu’elles ont vu, et c’est l’un des effets les plus insidieux de cette violence : elle attaque la confiance dans sa propre perception.
C’est pourquoi nous attachons une telle importance au « je te crois » du psy. Quand quelqu’un dont le métier est d’écouter, d’évaluer puis de conclure dit à une personne qu’il la croit, ce n’est pas une opinion de plus dans le débat : c’est un constat clinique. Les réactions que nous observons, hypervigilance, images intrusives, évitements, sursauts, sont celles qu’une violence produit, et nous le disons. Quand un bilan psycho-traumatique est réalisé, ce constat s’écrit dans un compte rendu, appuyé sur des entretiens cliniques et des évaluations psychométriques, que la personne garde et dont elle fait l’usage qu’elle veut. Nous ne disons pas qui a tort dans la rue : nous disons ce que la personne porte, et que cela a une cause. La page nommer les faits, être cru décrit ce que ce premier pas change.
Les blessures et leur deuil : l’œil, la main, le visage
Les armes utilisées en maintien de l’ordre produisent des blessures reconnaissables, que les services d’urgence connaissent bien. Les tirs de balles de défense atteignent souvent le visage et provoquent des fractures, des pertes de dents, et, lorsqu’ils touchent l’œil, une baisse de vision ou la perte de l’œil. Les grenades qui explosent près du sol blessent les mains, les jambes, parfois jusqu’à l’amputation de doigts ou d’une main. Les coups de matraque laissent des plaies du cuir chevelu, des fractures des avant-bras levés pour se protéger, des traumatismes crâniens. Les gaz provoquent des brûlures, des troubles respiratoires qui durent. Ces faits médicaux, le médecin les constate et les soigne ; nous travaillons en lien avec lui, et nous ne nous substituons jamais à son évaluation.
Ce qui nous revient, c’est l’autre moitié de la blessure. Perdre un œil à vingt-cinq ans, c’est perdre une vision en relief, un métier parfois, un visage que l’on reconnaît dans le miroir, et c’est aussi porter sur soi la trace visible d’un événement sur lequel on est sans cesse interrogé. Perdre une main, c’est réapprendre les gestes et supporter les regards. Ces pertes demandent un deuil, au sens plein : un travail psychique pour accepter que le corps d’avant ne reviendra pas, qui passe par la colère, la tristesse, les « si j’étais parti dix minutes plus tôt ». Le dossier deuil consacre une page aux deuils sans mort : la santé, le corps, ce qui ne reviendra pas, et le dossier handicap une autre à l’annonce et au temps de l’acceptation.
Il y a aussi les blessures que personne ne voit. Les acouphènes après une détonation proche. Les maux de tête qui durent des mois. La main qui tremble. Et surtout l’atteinte de la confiance : dans la rue, dans les institutions, dans son propre jugement. Ces blessures-là ne figurent sur aucun certificat et sont pourtant celles qui pèsent le plus sur la vie quotidienne. Elles sont au cœur de ce que nous traitons, et elles sont réelles ; les symptômes physiques qui les accompagnent méritent, eux, une évaluation médicale, que nous encourageons toujours.
Ce que vous reconnaissez depuis la manifestation
Cochez les signes présents depuis les faits, même si vous les attribuez à autre chose. Le thermomètre ne mesure pas la gravité de ce que vous avez vécu, mais le nombre de domaines de votre vie où cela se fait sentir. Rien ne quitte votre appareil ; l’outil est pédagogique et ne remplace aucun entretien.
Si la colère ou le désespoir ne redescendent plus
Quand le sentiment d’injustice devient le sentiment que rien n’a plus de sens, quand on pense à disparaître ou à faire quelque chose d’irréparable, il ne s’agit plus d’un trauma à traiter en consultation ordinaire mais d’une détresse qui ne doit pas rester seule. En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Le collectif militant : un appui, et parfois une injonction
Les personnes blessées en manifestation ne sont presque jamais seules : elles ont des camarades, un syndicat, un groupe, une cause. C’est une différence importante avec d’autres victimes de violences, et c’est d’abord une force. Le collectif croit la personne sans qu’elle ait à prouver quoi que ce soit, il l’entoure dans les démarches, il transforme la blessure en témoignage et la colère en action. Beaucoup nous disent que c’est ce qui les a tenus debout les premiers mois.
Mais le collectif a ses attentes, et elles peuvent peser. On attend de la personne blessée qu’elle témoigne, qu’elle soit présente aux rassemblements, qu’elle incarne. Elle devient « le blessé », et il est difficile, dans ce rôle, de dire qu’on ne dort plus, qu’on a peur des cortèges, qu’on voudrait parfois que tout cela s’arrête et penser à autre chose. Dire sa fragilité peut sembler trahir la cause ; dire qu’on ne retournera plus manifester peut sembler donner raison à ceux qui ont frappé. Certaines personnes se retrouvent ainsi doublement empêchées : par le trauma, qui les tient à l’écart, et par la loyauté, qui leur interdit de le dire.
Nous ne demandons à personne de choisir entre le soin et l’engagement. Ce que nous offrons est un lieu à part, où la personne n’est ni un symbole ni un dossier, où elle peut dire la peur sans que cela serve à rien ni à personne, et où l’on peut travailler ce que le groupe ne peut pas prendre en charge : le retraitement d’une scène, l’apaisement du corps, le sens que cet événement prend dans sa propre histoire. Il arrive que le travail aboutisse à retourner manifester, autrement ; il arrive qu’il aboutisse à ne plus y aller, en paix. Les deux issues sont bonnes si elles sont choisies. La page sur donner du sens et s’engager après la violence parle de l’engagement comme ressource, et de ses limites quand il devient une obligation.
Le certificat médical et les démarches : ce que nous en disons, et ce que nous n’en disons pas
Après une blessure en manifestation, les personnes sont vite confrontées à des démarches : faire constater les lésions, déposer plainte ou non, saisir ou non une instance, répondre à des questions d’assurance, parfois faire face à des poursuites les concernant elles-mêmes. Nous n’organisons aucune de ces démarches et nous ne donnons pas de conseil juridique : les règles changent, les stratégies dépendent de chaque situation, et d’autres professionnels sont là pour cela.
Deux faits stables méritent pourtant d’être nommés, parce que l’inconnu ajoute de la peur. Le premier est le certificat médical. Un médecin, aux urgences ou en consultation, peut décrire les lésions constatées et évaluer leur retentissement ; ce document appartient à la personne. Beaucoup ne l’ont pas fait établir parce qu’elles étaient sidérées, ou parce qu’elles ne voulaient pas « en rajouter », et le regrettent ensuite. Le second est que les blessures psychiques peuvent elles aussi être décrites par un clinicien : c’est le sens du compte rendu de bilan psycho-traumatique que nous remettons, et dont la personne fait l’usage qu’elle juge utile. La page sur la violence des formalités et la reconnaissance du préjudice décrit ce que ces démarches font vivre et comment nous aidons à les traverser.
Ce que nous observons, c’est que les démarches réactivent. Chaque audition, chaque expertise, chaque courrier oblige à revenir sur les lieux, et le corps y retourne avant la pensée. C’est pourquoi nous proposons souvent une séance avant un rendez-vous important et une autre après, et pourquoi le travail de fond, retraiter la scène, apaiser le corps, est aussi ce qui rend les démarches supportables. Nous accompagnons avant, pendant et après, quelle que soit l’issue, et le travail thérapeutique ne dépend d’aucune décision de justice.
Comment nous accompagnons au cabinet les personnes blessées en manifestation
Notre psychothérapeute est formé au trauma et à la dissociation, et il reçoit depuis longtemps des personnes qui ont subi des violences en manifestation. Le premier rendez-vous commence par ce qui gêne aujourd’hui, pas par la reconstitution des faits : la personne a souvent déjà raconté à la police, aux médecins, aux journalistes, et elle en a assez. On peut traiter une scène sans la décrire en détail. Ce premier temps sert aussi à mesurer où en est le corps, le sommeil, la consommation d’alcool ou de cannabis qui a parfois augmenté pour tenir, et à faire le lien, avec l’accord de la personne, avec le médecin qui suit la blessure physique.
La stabilisation vient ensuite. Avant de retraiter quoi que ce soit, le corps doit savoir redescendre : nous installons des ressources, un lieu sûr intérieur, des exercices d’ancrage et de respiration issus de la TCC, des repères pour les nuits. Quand la personne décrit des moments d’absence, de déconnexion, l’impression de se regarder de l’extérieur, un bilan psycho-traumatique, voire dissociatif, réalisé par notre psychothérapeute après un rendez-vous préliminaire, précise la situation et donne lieu à un compte rendu écrit.
Le cœur du travail est le retraitement en EMDR, en séances longues de quatre-vingts minutes. Les cibles sont précises : le moment du tir, la chute, le visage casqué, la phrase entendue à terre, le réveil à l’hôpital, parfois l’audition où l’on a senti qu’on ne nous croyait pas. À chaque séance, la charge de la scène baisse, le corps cesse de réagir comme si c’était maintenant, et la mémoire reprend sa place dans le passé. Nous travaillons aussi les déclencheurs d’aujourd’hui, sirènes, uniformes, foules, et nous préparons les situations à venir, une audience, un retour dans le quartier, une manifestation si la personne le souhaite, par le scénario du futur. La page sur le déroulement d’une séance d’EMDR en décrit les phases.
L’écoute analytique accompagne l’ensemble, parce que cette violence touche à des choses anciennes : le rapport à l’autorité, à la loi, au père parfois, la place que l’on prend ou que l’on ne prend pas, la façon dont la colère a été reçue dans l’enfance. Et la TCC fournit des outils pour les évitements, les ruminations d’injustice et la reprise progressive des lieux. Les trois approches s’associent, ce qui amplifie les résultats. Tout peut se faire en téléconsultation, l’EMDR comprise, ce qui compte pour les personnes qui ne supportent plus les transports ou qui vivent loin. La page notre approche des violences au cabinet détaille cette façon de travailler.
À retenir
La violence venue de ceux qui devaient protéger ébranle le cadre lui-même : c’est ce qui la rend particulière, pas la gravité des coups.
La sidération dans une nasse ou sous une charge est un réflexe, pas une lâcheté ; la colère sans adresse et le sentiment d’injustice sont légitimes et épuisants.
La question « qu’est-ce que vous faisiez là ? » attaque la confiance dans sa propre perception : le « je te crois » du psy est un constat clinique, pas une opinion.
Les blessures visibles demandent un deuil ; les blessures invisibles sont réelles et se traitent.
Au cabinet : stabilisation, bilan psycho-traumatique si besoin, EMDR en séances de quatre-vingts minutes, écoute analytique, TCC, au cabinet ou en téléconsultation, quelle que soit l’issue des démarches.
Exemple fictif : Karim, 34 ans, « je n’ai pas le droit de craquer »
Karim n’existe pas. Sa situation est composée de ce que nous entendons souvent chez les personnes blessées en manifestation.
Situation
Karim, infirmier, manifestait avec des collègues il y a huit mois. Au moment d’une charge, il a reçu un coup de matraque sur l’avant-bras levé, fracture, puis a été nassé deux heures avec le bras cassé, sans pouvoir sortir. Il a été soigné, a repris le travail, et il témoigne régulièrement dans des réunions. Mais il ne dort plus que quatre heures, il a changé trois fois de trajet pour éviter un commissariat, il a crié sur sa compagne pour une porte claquée, et il boit chaque soir « pour couper ». Quand elle lui a proposé de consulter, il a répondu que des gens ont perdu un œil, que lui n’a eu qu’une fracture, et qu’il n’a pas le droit de craquer devant ceux qui comptent sur lui.
Que pensez-vous de sa situation ?
Ce que l’on vous dit, ce que nous répondons
Six phrases que les personnes blessées en manifestation entendent de leur entourage, parfois d’elles-mêmes. Retournez les cartes.
Vrai ou faux : six idées sur les suites d’une violence en manifestation
Affirmation 1
« Sans blessure physique, on ne peut pas être traumatisé par une charge ou une nasse. »
Faux. Le psychotraumatisme dépend de ce que l’événement a fait vivre, avoir cru étouffer, avoir vu tomber quelqu’un, s’être senti totalement impuissant, et non des lésions. Des personnes sorties indemnes d’une nasse gardent parfois des symptômes plus durables que des personnes blessées.
Affirmation 2
« La colère après ce type de violence peut durer des mois sans redescendre. »
Vrai. Elle n’a pas d’adresse, l’agent est anonyme, et elle se nourrit de ce qui suit ou ne suit pas : absence d’enquête, de reconnaissance, d’excuse. Elle est légitime, et épuisante. Nous ne cherchons pas à l’éteindre mais à lui trouver des formes qui n’abîment pas la personne.
Affirmation 3
« Un psychothérapeute va d’abord me demander pourquoi j’étais là. »
Faux. Ce que vous faisiez là ne nous regarde pas et n’explique rien. Nous demandons ce qui ne passe pas depuis les faits, et nous travaillons à partir de là. La question de la responsabilité appartient à la justice, pas au cabinet.
Affirmation 4
« Perdre un œil ou une main demande un deuil, pas seulement des soins. »
Vrai. Le corps d’avant ne reviendra pas, et l’accepter passe par la colère, la tristesse, les « si j’étais parti plus tôt », comme tout deuil. S’y ajoute le poids d’une trace visible sur laquelle on est sans cesse interrogé. Ce travail est distinct de celui sur la scène elle-même.
Affirmation 5
« Témoigner publiquement suffit à soigner le trauma. »
Faux. Témoigner peut être une ressource réelle et donner un sens, mais il ne retraite pas la mémoire traumatique : beaucoup de personnes très engagées ne dorment plus et sursautent à chaque sirène. Le collectif et le soin ne s’opposent pas ; ils ne font pas le même travail.
Affirmation 6
« Les auditions et les expertises réactivent souvent les symptômes. »
Vrai. Revenir sur les faits devant un inconnu qui évalue ramène le corps sur les lieux. C’est pourquoi nous proposons une séance avant un rendez-vous important et une après, et pourquoi le retraitement de la scène rend aussi les démarches plus supportables.
Questions fréquentes après une violence policière en manifestation
Peut-on avoir un stress post-traumatique après une manifestation sans avoir été blessé ?
Oui. Le stress post-traumatique dépend de ce que l’on a vécu, non des lésions : avoir cru étouffer dans une nasse, avoir vu une personne tomber sous un tir, avoir été frappé sans pouvoir réagir suffisent. Les signes sont les mêmes que pour toute violence : images qui reviennent, sursauts aux sirènes et aux motos, évitement des lieux et des cortèges, colère, sommeil abîmé. Ils se traitent, notamment par l’EMDR, et nous recevons régulièrement des personnes indemnes physiquement.
Pourquoi est-ce que je sursaute aux sirènes et aux uniformes depuis la manifestation ?
Parce que votre mémoire a enregistré ces signaux comme annonciateurs de danger, sans les dater : quand elle les perçoit, le corps réagit comme si la charge allait recommencer, avant même que la pensée ait reconnu qu’il s’agit d’un simple passage de police. Ce n’est ni une faiblesse ni une exagération, c’est le fonctionnement de la mémoire traumatique. L’EMDR permet au cerveau de refaire ce tri à froid, et les sursauts diminuent à mesure que la scène d’origine est retraitée.
Comment faire avec la colère et le sentiment d’injustice qui ne passent pas ?
D’abord en les reconnaissant comme légitimes : ils disent qu’une chose injuste a eu lieu et qu’elle n’a pas été réparée. Ensuite en leur trouvant des formes qui ne vous abîment pas, l’écrire, le dire dans un cadre qui le reçoit, l’inscrire dans un engagement choisi. Enfin en travaillant ce que la colère recouvre souvent, la peur, la honte d’avoir eu peur, le chagrin d’un corps changé. L’écoute analytique et la TCC se complètent sur ce point, et l’EMDR retire à la scène sa charge.
Le psychothérapeute va-t-il me demander pourquoi j’étais là ?
Non. Votre présence sur les lieux n’explique pas un coup reçu, et ce que vous faisiez là ne nous regarde pas. Nous ne tranchons pas non plus ce qui relève du maintien de l’ordre ou de la faute : ces questions appartiennent à la justice et au débat public. Nous demandons ce qui ne passe pas depuis les faits, ce que votre corps et votre mémoire ont gardé, et nous travaillons à partir de là. Vous n’aurez pas à prouver votre légitimité à souffrir.
Faut-il avoir fait constater ses blessures pour consulter un psychothérapeute ?
Non. Le travail thérapeutique ne dépend d’aucun document ni d’aucune démarche. Un certificat médical décrit les lésions physiques et appartient à la personne ; beaucoup ne l’ont pas fait établir, par sidération ou par retenue, et le regrettent. Les blessures psychiques, elles, peuvent être évaluées et décrites dans le compte rendu d’un bilan psycho-traumatique, que vous gardez et dont vous faites l’usage que vous jugez utile. Nous n’organisons pas les démarches, nous accompagnons avant, pendant et après.
Est-ce que consulter m’empêchera de continuer à militer ?
Non. Le soin et l’engagement ne s’opposent pas, ils ne font pas le même travail. Le collectif croit, entoure et donne un sens ; il ne retraite pas la mémoire traumatique et il attend parfois de la personne blessée qu’elle tienne un rôle. Le cabinet est un lieu à part, où l’on peut dire la peur et la fatigue sans que cela serve à rien ni à personne. Le travail aboutit parfois à retourner manifester, parfois à ne plus y aller : les deux sont bons s’ils sont choisis.
L’EMDR fonctionne-t-elle pour une violence subie en manifestation ?
Oui, c’est l’approche que nous utilisons le plus dans ces situations. Après une phase de stabilisation, elle cible une à une les scènes qui reviennent, le tir, la chute, le visage casqué, les heures dans la nasse, en séances de quatre-vingts minutes. La charge émotionnelle baisse, le corps cesse de réagir comme si c’était maintenant. Elle se pratique au cabinet ou en téléconsultation, et un bilan psycho-traumatique peut la précéder quand des signes de dissociation sont présents.
Références
Livres, articles et liensQuelques références de cette page…
Les travaux sur lesquels s’appuie cette page. Ils portent sur la violence, le traumatisme et la colère en général ; aucun ne tranche le débat sur le maintien de l’ordre.
Pierre Janet, L’Automatisme psychologique (1889) : la dissociation après une émotion trop forte pour être intégrée.
Sigmund Freud, Pourquoi la guerre ?, lettre à Albert Einstein (1932-1933) : le droit comme violence de la communauté.
Jacques Lacan, « L’agressivité en psychanalyse » (1948), dans les Écrits : l’agressivité, l’image de l’autre et la rivalité.
Carl Gustav Jung, Aion (1951) : l’ombre et la projection, y compris dans les groupes.
Jean Bergeret, La Violence fondamentale (Dunod, 1984) : la violence comme force de survie, distincte de l’agressivité.
Judith Herman, Trauma and Recovery (1992) : le traumatisme et la reconstruction, la place de la reconnaissance.
Bessel van der Kolk, Le Corps n’oublie rien (2014) : la mémoire traumatique dans le corps.
Richard Tedeschi et Lawrence Calhoun (1996, 2004), sur les changements que certaines personnes décrivent après un traumatisme.
Organisation mondiale de la santé, fiche Injuries and violence (traumatismes et violences).
Les nuits, les rues, la confiance dans votre propre jugement : c’est cela que la violence a pris, et c’est cela que le travail rend. Un premier rendez-vous, au cabinet ou en téléconsultation, permet de faire le point sans avoir à justifier votre présence ce jour-là.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.