Donner du sens, s’engager, créer : la croissance après le traumatisme
Il arrive qu’une personne nous dise, des années après une violence, que quelque chose a changé en elle qu’elle n’aurait pas voulu perdre : une façon de regarder les gens, une impatience nouvelle devant ce qui ne compte pas, un engagement, un livre commencé. Elle le dit presque en s’excusant, comme si c’était trahir sa propre souffrance. Les psychologues Richard Tedeschi et Lawrence Calhoun ont appelé cela la croissance post-traumatique, et ils ont pris soin de préciser qu’elle ne contredit pas la douleur : elle cohabite avec elle. Cette page décrit ce phénomène tel que la recherche et la clinique le connaissent, sans jamais en faire une obligation. Personne ne doit à la violence quoi que ce soit, et surtout pas de devenir meilleur.
« À quoi bon ? » : la question du sens après la violence
Cette phrase, composée à partir de plusieurs que nous avons entendues, résume le paradoxe de cette page. La violence détruit d’abord le sens. Ronnie Janoff-Bulman a décrit comment elle brise les croyances tacites qui portent une vie ordinaire : que le monde est à peu près juste, que les événements ont une raison, que l’on a de la valeur. Quand ces croyances tombent, la question « pourquoi moi ? » tourne sans réponse, et beaucoup de personnes traversent une période où plus rien ne semble valoir la peine. Cette période n’est pas une étape vers autre chose ; c’est une blessure, et elle demande des soins.
Le psychiatre Viktor Frankl, qui a survécu aux camps de concentration, a consacré sa vie à cette question. Dans Découvrir un sens à sa vie (1946), il soutient que le sens ne se reçoit pas, il se trouve, et qu’il peut se trouver par trois voies : ce que l’on crée ou accomplit, ce que l’on reçoit du monde et des autres, et l’attitude que l’on adopte devant une souffrance que l’on ne peut pas éviter. Il n’a jamais dit que la souffrance avait un sens. Il a dit que l’être humain pouvait, même en elle, rester l’auteur de sa réponse. La nuance est capitale, et elle est le fil de cette page : la violence n’a aucun sens, et ce que l’on en fait ensuite peut en avoir.
Nous le précisons parce que la question du sens est souvent posée trop tôt, et de l’extérieur. Un proche qui dit « tu en sortiras grandie » à une femme qui ne dort plus depuis trois semaines ne l’aide pas : il lui ajoute une tâche. Le sens vient, quand il vient, après la sécurité, après que le corps a cessé de sonner l’alarme, après que les faits ont été nommés et crus. Les pages sur la sécurité et sur nommer les faits et être cru décrivent ces préalables. Ici, nous parlons de ce qui peut venir ensuite, pour certaines personnes, sans que cela soit dû.
Ce que Tedeschi et Calhoun ont observé
Au milieu des années quatre-vingt-dix, Richard Tedeschi et Lawrence Calhoun, de l’université de Caroline du Nord, ont remarqué quelque chose dans leurs entretiens avec des personnes endeuillées, des survivants d’accidents, des victimes de violences : une partie d’entre elles décrivaient, à côté de la souffrance, des changements qu’elles jugeaient positifs. En 1996, ils ont construit un questionnaire pour les mesurer, l’Inventaire de croissance post-traumatique, et en 2004 ils ont proposé un modèle d’ensemble. Trois idées de ce modèle méritent d’être retenues.
La première : ce n’est pas l’événement qui fait grandir, c’est la lutte qui suit. La violence elle-même ne produit rien de bon. Ce qui peut en produire, c’est le travail, souvent long et douloureux, par lequel une personne reconstruit une vision d’elle-même et du monde après que l’ancienne a volé en éclats. La deuxième : la croissance et la détresse coexistent. Les personnes qui rapportent le plus de changements positifs ne sont pas celles qui souffrent le moins ; on peut avoir des cauchemars et une vie plus pleine, en même temps, pendant des années. La troisième : la croissance n’est ni universelle ni obligatoire. Beaucoup de personnes se reconstruisent sans décrire aucun changement de ce type, et elles n’ont rien raté.
D’autres chercheurs ont ajouté une prudence utile. Tanja Zoellner et Andreas Maercker, en 2006, ont proposé de distinguer une croissance constructive, qui s’accompagne de changements réels dans la vie, d’une croissance illusoire, qui sert surtout à ne pas sentir la douleur : dire très vite que « tout cela m’a rendu plus fort » peut être une façon de refermer trop tôt. En consultation, nous entendons les deux. La croissance qui tient se reconnaît à ce qu’elle n’a pas besoin de nier la souffrance pour exister. La page sur ce que la résilience est et n’est pas situe ces travaux dans l’histoire plus large de la notion.
Les cinq domaines de la croissance, en cartes
Tedeschi et Calhoun ont regroupé les changements rapportés en cinq domaines. Les cartes ci-dessous les décrivent avec les mots que nous entendons en séance ; la sixième rappelle ce qu’ils ne sont pas.
Ce que la croissance n’est pas : ni injonction, ni consolation, ni effacement
« Ce qui ne me tue pas me rend plus fort. » La formule est de Nietzsche, dans Le Crépuscule des idoles (1888), et elle a fait une carrière qu’il n’aurait peut-être pas souhaitée : on la trouve sur des affiches, dans des discours de motivation, dans la bouche de proches qui veulent bien faire. Appliquée à la violence, elle est fausse le plus souvent. Ce qui ne tue pas laisse fréquemment plus fragile, plus fatigué, plus méfiant. Quand quelque chose grandit, ce n’est pas grâce au coup, c’est malgré lui, et au prix d’un travail que la formule efface.
La croissance est devenue, dans notre culture, une injonction supplémentaire faite aux personnes victimes. Il faudrait non seulement survivre, mais en tirer une leçon, un livre, une association, une sagesse. On attend d’elles un récit inspirant. Celles qui ne l’offrent pas, qui restent en colère, qui dorment mal, qui ne veulent rien faire de leur histoire sinon la laisser derrière elles, se sentent jugées une seconde fois. Nous tenons à le dire clairement : la souffrance qui ne produit rien est une souffrance tout à fait légitime, et la reconstruction qui ne grandit pas est une reconstruction complète.
Il y a enfin le risque de l’effacement. Dire trop vite que l’on a grandi peut servir à ne pas sentir, à fermer un dossier que le corps, lui, n’a pas fermé. Nous voyons des personnes arriver en consultation avec un récit de croissance parfaitement construit, et des cauchemars toutes les nuits. Le récit n’est pas faux ; il est arrivé avant le reste. Le travail consiste alors à laisser la douleur reprendre sa place, sans retirer à la personne ce qu’elle a réellement conquis. La page sur les idées reçues sur la résilience reprend une à une ces formules, « il faut pardonner », « le temps guérit », « sois fort », et ce qu’elles coûtent.
Ce qui a bougé pour vous
Les cinq domaines décrits par Tedeschi et Calhoun, à placer de 0 à 10 selon ce que vous observez en vous, pas selon ce que vous devriez ressentir. Un radar plat n’est pas un échec ; un radar plein n’est pas un certificat de guérison. Le verdict a été écrit pour tenir compte des deux.
Le temps de la croissance : des étapes qui ne se suivent pas en ligne droite
Si une croissance survient, elle suit à peu près ce chemin, avec des retours en arrière à chaque étape. Les durées varient de quelques mois à de nombreuses années, et aucune étape n’est obligatoire.
Le chocLes jours et les semaines où la question du sens n’existe pas. Il y a le corps, la peur, les démarches, le sommeil qui manque. Parler de croissance à ce moment est une faute de tact.Ce dont on a besoin : la sécurité, le sommeil, une personne qui croit.
La survieDes mois où l’on tient, jour après jour, sans perspective. Les symptômes du stress post-traumatique sont souvent au plus fort. La vie se réduit à ce qui est nécessaire.Ce dont on a besoin : des soins, l’EMDR quand le sol tient, des liens qui ne lâchent pas.
Le questionnementLe moment où « pourquoi moi ? » devient « et maintenant, quoi ? ». La colère est souvent présente, et elle est utile : elle dit que la personne n’accepte pas. C’est là que l’écoute analytique travaille le plus.Ce dont on a besoin : du temps, un lieu pour penser, pas de réponse toute faite.
Les premiers déplacementsUn tri dans les relations, une impatience devant le superflu, un projet qui refait surface. Ces changements sont discrets et la personne elle-même les remarque souvent après coup.Ce dont on a besoin : que quelqu’un les remarque avec elle, sans les grossir.
L’engagement ou la créationPour certaines personnes, une action tournée vers d’autres ou vers une œuvre. Pour d’autres, rien de tout cela, et une vie simplement reprise, ce qui vaut autant.Ce dont on a besoin : vérifier que l’action nourrit, et ne sert pas seulement à fuir.
Les retoursUne date, un procès, une rencontre, une nouvelle dans les journaux, et tout revient. Ces retours n’annulent pas le chemin. Ils rappellent que la croissance et la douleur ne s’excluent pas.Ce dont on a besoin : savoir qu’ils viendront, et où revenir quand ils viennent.
À retenir
La violence n’a aucun sens ; ce que l’on fait ensuite peut en avoir, et ce n’est jamais une dette.
Quand une croissance survient, elle vient de la lutte qui suit, pas du coup, et elle cohabite avec la souffrance.
Cinq domaines décrits par la recherche : le goût de la vie, les liens, les possibilités, la force, la vision du monde.
S’engager et créer peuvent nourrir ou servir à fuir : le critère est ce que l’on sent après.
Ne rien ressentir de tel, même des années après, ne signifie pas avoir raté sa reconstruction.
S’engager pour d’autres : la ressource et ses pièges
Judith Herman a observé qu’une minorité de survivants trouvent, à un moment de leur chemin, ce qu’elle appelle une mission de survivant : transformer ce qu’ils ont subi en action pour d’autres. Rejoindre un collectif de personnes qui ont vécu la même chose, accompagner les nouveaux venus, porter une parole publique, soutenir une cause. Cet engagement a des effets que nous constatons : il rompt l’isolement, il redonne une place dans le monde, il transforme une expérience subie en compétence, et il donne à la colère une direction qui n’est plus tournée contre soi. Pour les victimes d’attentats ou de violences policières que nous recevons, le collectif est souvent le premier lieu où elles se sentent comprises sans avoir à expliquer.
Mais l’engagement a ses pièges, et nous les voyons aussi. Le premier est de s’y jeter pour ne pas sentir : militer dix heures par jour, répondre à tous les messages, porter toutes les histoires, et s’effondrer six mois plus tard. Le deuxième est l’exposition permanente à la violence des autres, qui réactive la sienne ; c’est le mécanisme du traumatisme vicariant, décrit dans la page sur les métiers exposés à la violence. Le troisième est la pression du groupe, qui peut attendre de ses membres une version de l’histoire, une colère, une démarche, un récit, et qui tolère mal ceux qui veulent passer à autre chose.
Le critère que nous proposons est simple : après une réunion, une action, une prise de parole, vous sentez-vous plus présent ou plus vide ? Plus large ou plus réduit à votre histoire ? L’engagement qui nourrit laisse une fatigue pleine ; celui qui fuit laisse une agitation. Et il n’est jamais trop tard pour en changer la dose, ni pour s’en retirer, sans trahir personne. Ce que nous faisons au cabinet, dans ces cas, c’est tenir le lieu où cette question peut se poser sans jugement. La page sur être témoin d’une violence éclaire ce que coûte d’accompagner les autres quand on a soi-même été touché.
Créer : écrire, peindre, composer, raconter
Le psychanalyste Donald Winnicott, dans Jeu et réalité (1971), situe la création dans un espace intermédiaire entre le dedans et le dehors, là où l’enfant joue et où l’adulte, plus tard, fait de l’art, de la pensée, de la culture. C’est dans cet espace que l’expérience brute devient quelque chose que l’on peut regarder. Écrire ce qui s’est passé, le peindre, le mettre en musique, le raconter sous une forme déplacée, c’est donner une forme à ce qui n’en avait pas, et c’est la forme qui permet de s’en éloigner un peu. Beaucoup de personnes le découvrent sans théorie : un carnet commencé pour dormir devient un texte, un texte devient un livre, ou reste un carnet, ce qui vaut autant.
La littérature en offre des exemples qui dépassent de loin ce que nous rencontrons en consultation, mais qui éclairent le mécanisme. Primo Levi, dans Si c’est un homme (1947), écrit par besoin de témoigner et, dit-il, de se libérer. Jorge Semprun a mis presque cinquante ans à pouvoir écrire sur Buchenwald ; dans L’Écriture ou la vie (1994), il explique qu’écrire trop tôt l’aurait tué, et qu’il a dû choisir de vivre d’abord. Charlotte Delbo a gardé son premier livre dans un tiroir pendant vingt ans avant de le publier. Ces trajectoires disent une chose que nous répétons souvent : la création a son temps, qui n’est pas celui de l’événement, et personne ne doit se forcer à écrire avant d’être prêt.
La création n’a pas besoin de public pour agir. Écrire une lettre que l’on n’enverra pas, à l’auteur des violences, à soi-même enfant, à la personne que l’on était la veille des faits, est un exercice que nous proposons parfois, et qu’il faut manier avec précaution parce qu’il réveille. Dessiner la scène, puis dessiner ce qu’on aurait voulu qu’il se passe. Composer une liste de ce que la violence n’a pas pris. Boris Cyrulnik, dans Un merveilleux malheur (1999), insiste en substance sur le fait que le récit que l’on fait de son histoire n’est pas l’histoire elle-même, et que c’est précisément cette distance qui permet de la remanier. La création est l’un des lieux où ce remaniement se fait.
Témoigner : à qui, quand, à quelles conditions
Témoigner publiquement, devant une classe, dans un article, à la radio, devant un tribunal, est pour certaines personnes un moment de reconstruction décisif : la parole longtemps étouffée devient publique, la honte change de camp, l’histoire sert à d’autres. Pour d’autres, c’est une exposition qui réactive tout, qui livre leur histoire à des inconnus qui en font ce qu’ils veulent, et dont elles sortent dépossédées. Les deux issues existent, et il est difficile de prévoir laquelle se produira. Quelques conditions augmentent les chances que le témoignage répare au lieu de blesser.
D’abord, le témoignage public vient après le témoignage privé. Avant de parler à cent personnes, il faut avoir été cru par une. C’est ici que le psy a une place particulière : dire ce qui s’est passé à quelqu’un dont le métier est d’écouter, d’évaluer et de conclure, puis lire dans le compte rendu d’un bilan que cette parole est reconnue comme vraie, constitue une première reconnaissance qui rend les suivantes moins vitales. Ensuite, le témoignage se prépare : ce que l’on dit, ce que l’on garde, ce que l’on refuse de montrer, les questions auxquelles on ne répondra pas. Enfin, il se suit : les heures et les jours d’après sont souvent les plus difficiles, et il faut avoir prévu où aller et à qui parler.
Nous ajoutons une chose que l’on entend peu : ne pas témoigner est tout aussi légitime. Garder son histoire pour soi, ne jamais la rendre publique, ne pas répondre aux sollicitations d’un journaliste ou d’un collectif, n’est ni de la lâcheté ni du déni. C’est une forme de propriété sur sa propre vie, et c’est souvent une conquête pour des personnes dont l’intimité a été violée. Le procès, quand il a lieu, est une forme particulière de témoignage, avec ses contraintes et ses réactivations ; la page sur la loi et la plainte dit comment nous accompagnons avant, pendant et après, sans organiser la démarche, et celle sur les victimes d’attentat parle du temps long des procès collectifs.
Exemple fictif : Rachid, 52 ans, « je veux monter un collectif tout de suite »
Rachid est un personnage composé à partir de plusieurs situations ; aucun détail ne désigne une personne réelle. Son histoire illustre la question du bon moment.
Situation
Rachid se trouvait sur une terrasse lors d’un attentat il y a quatre mois. Il n’a pas été blessé physiquement ; la femme assise à la table voisine est morte. Il dort trois heures par nuit, revoit la scène dès qu’il ferme les yeux, et évite les cafés. Il arrive à la première séance avec un projet détaillé : créer un collectif des personnes présentes ce soir-là, organiser des rencontres, parler aux médias. « Si je ne fais pas quelque chose, elle sera morte pour rien. » Il travaille dessus douze heures par jour et n’a pas pleuré une seule fois.
Que ferions-nous de ce projet ?
Vrai ou faux : huit idées sur la croissance après le traumatisme
Ces phrases circulent dans les livres, les discours et les familles. Répondez, puis lisez ce que la recherche et la clinique en disent.
Affirmation 1
« Ce qui ne tue pas rend plus fort. »
C’est plus nuancé, et le plus souvent inexact. Ce qui ne tue pas laisse fréquemment plus fragile et plus fatigué. Quand une force apparaît, elle ne vient pas du coup mais de la lutte qui suit, et elle coexiste avec la vulnérabilité. La formule de Nietzsche, sortie de son contexte, est devenue une injonction qui culpabilise ceux qu’elle prétend encourager.
Affirmation 2
« La croissance post-traumatique signifie que l’on va mieux. »
Faux. Tedeschi et Calhoun ont insisté sur ce point : la croissance et la détresse coexistent. Les personnes qui décrivent le plus de changements positifs ne sont pas celles qui souffrent le moins. On peut avoir une vie plus pleine et des cauchemars, en même temps, pendant des années.
Affirmation 3
« Il faut donner un sens à ce qui est arrivé pour se reconstruire. »
Faux. La violence n’a pas de sens, et chercher à lui en donner un conduit souvent à la culpabilité ou à des explications qui blessent. Ce qui peut avoir un sens, c’est ce que l’on fait ensuite, et encore n’est-ce pas une obligation. Beaucoup de personnes se reconstruisent en laissant la question du pourquoi sans réponse, et elles ont raison.
Affirmation 4
« S’engager pour d’autres victimes aide toujours. »
C’est plus nuancé. L’engagement rompt l’isolement et donne une direction à la colère, et nous en voyons les effets. Mais il peut aussi servir à ne pas sentir, exposer à la violence des autres et enfermer dans une seule identité. Le critère : après l’action, est-on plus présent ou plus vide ? La dose se règle, et l’on peut s’en retirer.
Affirmation 5
« Écrire ce qui s’est passé peut aider même si personne ne le lit. »
Vrai. Donner une forme à l’expérience, c’est pouvoir la regarder à une certaine distance, et cette distance agit indépendamment de tout lecteur. Une lettre jamais envoyée, un carnet, une liste de ce que la violence n’a pas pris, font ce travail. Avec une précaution : écrire réveille, et il faut avoir où revenir après.
Affirmation 6
« Témoigner publiquement est une étape obligatoire. »
Faux. Pour certaines personnes, le témoignage public répare ; pour d’autres, il expose et dépossède. Garder son histoire pour soi est une forme de propriété sur sa vie, souvent une conquête pour qui a vu son intimité violée. Quand on choisit de témoigner, mieux vaut avoir d’abord été cru en privé, préparer ce que l’on dit, et prévoir l’après.
Affirmation 7
« On peut ressentir une croissance et des cauchemars en même temps. »
Vrai, et c’est même la situation la plus fréquente parmi les personnes qui décrivent une croissance. Les deux ne s’annulent pas. Les cauchemars relèvent d’un travail sur les souvenirs, l’EMDR notamment ; la croissance relève d’un remaniement de la vision du monde. Ils avancent sur deux voies parallèles, et l’une n’attend pas l’autre.
Affirmation 8
« Si rien n’a changé en profondeur des années après, c’est qu’on a raté quelque chose. »
Faux. La croissance post-traumatique n’est ni universelle ni obligatoire. Beaucoup de personnes se reconstruisent entièrement sans décrire aucun changement de vision du monde, et reprennent simplement leur vie. C’est une reconstruction complète. Personne ne doit à la violence de devenir quelqu’un d’autre.
Ce que nous faisons au cabinet, et ce que nous ne faisons pas
Nous recevons beaucoup de personnes victimes de violences, et la question du sens arrive dans presque tous les accompagnements, à un moment que nous ne décidons pas. Ce que nous ne faisons pas : la poser à la place de la personne, l’encourager à grandir, attendre d’elle un récit inspirant. Ce que nous faisons : soigner d’abord ce qui empêche la question d’exister. L’EMDR, par séances de quatre-vingts minutes et après un bilan psycho-traumatique, voire dissociatif, dont le compte rendu écrit vous est remis, retire aux scènes leur charge ; tant qu’elles reviennent chaque nuit, le sens n’a pas de place. Les outils de la TCC aident à retrouver des activités et des valeurs, ce qui compte vraiment pour vous, et à y revenir pas à pas.
L’écoute analytique est le lieu où la question du sens se travaille, quand elle vient. Non pour trouver une explication à la violence, il n’y en a pas, mais pour entendre ce que la personne veut faire de ce qui lui est arrivé, ce qu’elle refuse, ce qu’elle découvre d’elle-même dans la colère comme dans l’élan. C’est aussi là que se distinguent la croissance qui tient et celle qui sert à ne pas sentir, sans que l’une soit jugée et l’autre célébrée. La culpabilité d’avoir survécu, fréquente chez les victimes d’attentats et chez les témoins, y trouve une écoute particulière ; la page sur la culpabilité du survivant en décrit les ressorts.
Enfin, pour les personnes engagées dans un collectif, une création ou un témoignage, nous tenons le lieu où l’on vérifie ce que cela leur fait, et où l’on règle la dose. Tout cela se passe au cabinet, à Colombes, aux Pavillons-sous-Bois, en Ardèche, ou en téléconsultation, et le premier rendez-vous n’engage à rien. Notre façon de travailler est détaillée dans notre approche des violences, et la façon dont le sens se cherche hors de tout traumatisme, dans la page sur le sens et les valeurs du dossier perte d’élan.
Questions fréquentes sur le sens et la croissance après une violence
Qu’est-ce que la croissance post-traumatique ?
Un ensemble de changements que certaines personnes décrivent comme positifs après un événement qui a bouleversé leur vie, regroupés par Richard Tedeschi et Lawrence Calhoun en cinq domaines : le goût de la vie, les liens avec les autres, des possibilités nouvelles, la force personnelle et la vision du monde. Elle ne vient pas de l’événement mais de la lutte qui suit, elle coexiste avec la souffrance, et elle n’est ni universelle ni obligatoire.
Faut-il trouver un sens à la violence que l’on a subie ?
Non. La violence n’a pas de sens, et chercher à lui en donner un mène souvent à la culpabilité ou à des explications qui blessent. Ce qui peut avoir un sens, pour certaines personnes et à leur rythme, c’est ce qu’elles font ensuite : un engagement, une création, une façon de vivre. Frankl distinguait précisément les deux : la souffrance n’a pas de sens, mais l’être humain reste l’auteur de sa réponse. Et ne rien en faire est une réponse légitime.
S’engager dans un collectif de victimes aide-t-il à se reconstruire ?
Souvent, oui : le collectif rompt l’isolement, permet d’être compris sans expliquer, et donne une direction à la colère. Mais il peut aussi servir à ne pas sentir, exposer à la violence des autres et enfermer dans une seule identité. Le bon repère est ce que vous ressentez après une réunion ou une action : plus présent ou plus vide. La dose se règle en fonction de cette réponse, et l’on peut se retirer sans trahir personne.
Écrire sur ce que l’on a vécu, est-ce une bonne idée ?
Pour beaucoup de personnes, oui, à condition de respecter son propre temps. Donner une forme à l’expérience permet de la regarder à distance, et cela agit même sans lecteur : une lettre jamais envoyée, un carnet, une liste. Mais écrire réveille, et certains grands témoins ont mis des décennies à pouvoir le faire. Si l’écriture vous submerge, ce n’est pas le moment, et cela ne préjuge de rien. En séance, nous pouvons accompagner cet exercice.
Témoigner publiquement, à quelles conditions ?
Après avoir été cru en privé, par au moins une personne, et idéalement par un psy dont le compte rendu reconnaît la parole. En préparant ce que l’on dit, ce que l’on garde, les questions auxquelles on ne répondra pas. En prévoyant l’après, souvent plus difficile que le moment lui-même. Et en sachant que ne pas témoigner est tout aussi légitime : garder son histoire pour soi est une forme de propriété sur sa vie.
Que faire quand on ne ressent aucun changement positif des années après ?
Rien de particulier, si la vie a repris : la croissance post-traumatique n’est pas une étape obligatoire, et se reconstruire sans grandir est une reconstruction complète. Si, en revanche, la souffrance occupe encore tout, cauchemars, évitements, colère qui déborde, c’est elle qu’il faut soigner, pas le sens. Un rendez-vous permet de faire la part des deux, et de décider si l’EMDR ou un travail d’écoute a quelque chose à apporter maintenant.
Références
Livres, articles et liensQuelques références de cette page…
Les travaux et les œuvres cités sur cette page.
Tedeschi, R. G., & Calhoun, L. G. (1996). « The Posttraumatic Growth Inventory : Measuring the positive legacy of trauma ». Journal of Traumatic Stress, 9(3), 455-471.
Tedeschi, R. G., & Calhoun, L. G. (2004). « Posttraumatic growth : Conceptual foundations and empirical evidence ». Psychological Inquiry, 15(1), 1-18.
Zoellner, T., & Maercker, A. (2006). « Posttraumatic growth in clinical psychology. A critical review and introduction of a two component model ». Clinical Psychology Review, 26(5), 626-653.
Frankl, V. E. (1946). Découvrir un sens à sa vie avec la logothérapie. Éditions de l’Homme pour la traduction française.
Janoff-Bulman, R. (1992). Shattered Assumptions. Towards a New Psychology of Trauma. Free Press.
Herman, J. L. (1992). Trauma and Recovery. Basic Books.
Winnicott, D. W. (1971). Jeu et réalité. L’espace potentiel. Gallimard pour la traduction française.
Cyrulnik, B. (1999). Un merveilleux malheur. Odile Jacob.
Levi, P. (1947). Si c’est un homme. Julliard pour la traduction française. Semprun, J. (1994). L’Écriture ou la vie. Gallimard.
Faire quelque chose de ce qui est arrivé, ou rien, à votre rythme
Si la question du sens vous occupe, si un engagement ou une création vous appelle sans que vous sachiez s’il vous porte ou vous fuit, ou si au contraire la souffrance ne laisse place à rien de tel, un premier rendez-vous permet d’y voir plus clair, sans injonction. Au cabinet ou en téléconsultation, sans engagement.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.