Résilience après une violence : douze idées reçues (« il faut pardonner », « le temps guérit », « sois fort »)
« Il faut pardonner. » « Le temps guérit tout. » « Ce qui ne tue pas rend plus fort. » « Tu dois tourner la page. » Ces phrases, les personnes victimes de violences les entendent de la bouche de ceux qui les aiment, et souvent elles finissent par se les dire à elles-mêmes. Elles ont l’air de sagesse ; en consultation, nous les voyons surtout faire des dégâts. Cette page en prend douze, les passe au vrai ou faux, puis explique, thème par thème, ce que la clinique observe réellement : le pardon qui n’est pas une étape, le temps qui ne travaille pas seul, la force qui n’a rien à voir là-dedans, et la victime « parfaite » qui n’existe pas. Une jauge vous dit lesquelles pèsent sur vous, et un cas fictif montre comment y répondre.
D’où viennent ces phrases, et ce qu’elles font à celui qui les reçoit
La plupart des idées reçues sur la résilience ne sont pas dites par méchanceté. Elles sont dites par des gens qui ne supportent plus de voir souffrir quelqu’un qu’ils aiment, et qui n’ont à leur disposition que les proverbes de leur famille, quelques titres de livres et ce qu’ils ont retenu d’une émission. Un père qui dit à sa fille « il faut que tu avances » dit en réalité « je n’en peux plus de te voir comme ça ». Une amie qui lance « tu es forte, tu vas t’en sortir » cherche à se rassurer elle-même autant qu’à encourager. Nous le disons aux personnes que nous recevons, parce que cela permet d’entendre ces phrases pour ce qu’elles sont, l’impuissance de l’entourage, et non pour ce qu’elles prétendent être, un savoir sur la bonne façon de se relever.
Le problème, c’est que ces phrases agissent. Reçues à répétition, elles se transforment en injonctions, et la personne qui n’y arrive pas, celle qui ne pardonne pas, qui ne tourne pas la page, qui ne se sent pas plus forte, en conclut qu’elle s’y prend mal. À la violence subie s’ajoute alors l’échec d’une reconstruction qui ne ressemble pas au modèle. C’est ce que nous appelons parfois en séance la deuxième peine : celle d’être une mauvaise victime, qui ne guérit pas comme il faudrait. Le mot « résilience » lui-même, qui désignait chez Boris Cyrulnik un processus fragile, dépendant des rencontres, est devenu dans le langage courant une sorte de qualité morale qu’on devrait exhiber.
Cette page ne cherche pas à remplacer ces phrases par d’autres slogans. Elle cherche à décrire ce que nous voyons vraiment en consultation, chez des personnes qui ont subi des violences conjugales, sexuelles, familiales, policières, au travail ou lors d’un attentat : comment elles se relèvent réellement, à quel rythme, avec quelles ressources, et en quoi cela ressemble rarement à ce que l’on croit. Pour une définition posée de ce qu’est la résilience et de ce qu’elle n’est pas, la page la résilience après une violence ouvre la série.
Quatre choses à garder de cette page
Le pardon n’est ni une étape ni une condition de la reconstruction : certaines personnes pardonnent, la plupart se reconstruisent sans cela.
Le temps ne guérit pas par lui-même ; il guérit ce qui a été mis en sécurité, nommé et travaillé.
La force n’a rien à voir avec la résilience, qui tient aux liens, aux rencontres et aux soins, pas au caractère.
Il n’existe pas de « bonne » réaction à une violence : le calme apparent, le silence, le retard à parler sont des réactions fréquentes, pas des preuves contre la personne.
Douze affirmations sur la résilience : vrai ou faux ?
Répondez d’instinct. L’explication apparaît aussitôt, et les sections qui suivent reprennent chaque thème plus longuement. Il n’y a pas de score à atteindre : ces phrases sont partout, et les avoir crues ne dit rien de vous.
Affirmation 1
« Pour se reconstruire, il faut finir par pardonner. »
La plupart des personnes que nous suivons se reconstruisent sans pardonner, et beaucoup vont mieux le jour où elles cessent de se le reprocher. Le pardon peut survenir, tard, comme un effet du travail ; il n’en est jamais la condition. Exiger le pardon d’une personne victime revient souvent à lui demander de protéger une fois de plus le confort des autres.
Affirmation 2
« Le temps guérit tout. »
Le temps guérit ce qui a été mis à l’abri, nommé et travaillé. Un souvenir traumatique laissé à lui-même ne vieillit pas : nous recevons des personnes de soixante-dix ans chez qui une scène de l’enfance est aussi vive que la veille. Ce qui soigne, c’est ce qu’on fait du temps, pas le temps lui-même.
Affirmation 3
« Ce qui ne tue pas rend plus fort. »
La formule est de Nietzsche, qui parlait de lui-même et de sa maladie, pas des personnes victimes de violences. Ce qui ne tue pas peut aussi laisser plus fragile, plus méfiant, plus fatigué. Certaines personnes trouvent après coup des ressources qu’elles ne se connaissaient pas ; c’est un chemin possible, jamais une règle, et encore moins un dû.
Affirmation 4
« À un moment, il faut tourner la page. »
On ne tourne pas la page d’une violence ; on l’intègre à l’histoire, et elle cesse peu à peu d’en être le centre. La différence est importante : vouloir tourner la page, c’est tenter d’oublier, ce qui ne fonctionne pas avec la mémoire traumatique. Intégrer, c’est pouvoir y penser sans être renversé.
Affirmation 5
« Être résilient, c’est ne plus souffrir. »
Les personnes résilientes souffrent. Elles ont des dates difficiles, des rechutes, des nuits courtes. Ce qui les distingue n’est pas l’absence de douleur, c’est que le développement a repris : elles travaillent, aiment, projettent, malgré et avec ce qui s’est passé. Confondre résilience et absence de souffrance pousse à cacher, et cacher coûte cher.
Affirmation 6
« La résilience, on l’a ou on ne l’a pas. »
Les études de longue durée, celles d’Emmy Werner à Kauai, les travaux de Michael Rutter, puis ceux de Cyrulnik, montrent l’inverse : la résilience dépend des liens disponibles, des rencontres, de la sécurité retrouvée, et elle varie chez une même personne selon les périodes. Ce n’est pas un trait de caractère, c’est un processus qui se construit, et que le soin peut soutenir.
Affirmation 7
« Une vraie victime a l’air traumatisée. »
Beaucoup de personnes victimes paraissent calmes, souriantes, efficaces, parfois détachées. La sidération, la dissociation, la honte et l’habitude de tenir produisent exactement cela. Les proches, les collègues, parfois les enquêteurs s’y trompent. Le calme apparent n’est pas une preuve que rien ne s’est passé ; c’est souvent une façon de survivre.
Affirmation 8
« Si c’était si grave, elle en aurait parlé tout de suite. »
Le délai entre une violence et le moment où l’on en parle se compte très souvent en années, et pour les violences sexuelles dans l’enfance, parfois en décennies. La honte, la peur de ne pas être cru, la loyauté envers l’auteur quand c’est un proche, et parfois l’amnésie partielle expliquent ce silence. Le retard à parler ne dit rien de la gravité des faits.
Affirmation 9
« Plus on en parle, mieux on s’en remet. »
Parler à quelqu’un qui croit aide beaucoup ; raconter encore et encore à n’importe qui, ou être poussé à tout détailler avant d’y être prêt, peut au contraire raviver la scène sans la transformer. Ce qui compte, c’est à qui l’on parle, dans quel cadre et à quel rythme. En séance, le récit détaillé, minute par minute, se fait quand c’est le moment, et pas avant.
Affirmation 10
« On ne se remet jamais vraiment d’une violence. »
On ne redevient pas la personne d’avant, c’est vrai. Mais les symptômes du stress post-traumatique, les cauchemars, les sursauts, les évitements, se soignent, et bien. L’EMDR, associé à l’écoute et aux outils des TCC, transforme des souvenirs qui attaquent en souvenirs qu’on possède. La violence reste dans l’histoire ; elle cesse de la gouverner.
Affirmation 11
« Les enfants oublient vite. »
Les enfants cessent souvent d’en parler, ce qui n’est pas la même chose. Un enfant exposé aux violences entre ses parents ou maltraité garde des traces qui se manifestent autrement : sommeil, concentration, peur de la séparation, jeux répétitifs, colères. Protégé, écouté, aidé à jouer et à dessiner ce qu’il ne peut pas dire, il reprend son développement. Mais pas parce qu’il aurait oublié.
Affirmation 12
« Ceux qui ont subi la violence deviennent violents à leur tour. »
Avoir subi des violences augmente certains risques, mais la grande majorité des personnes victimes ne deviennent pas violentes, et beaucoup développent au contraire une attention aiguë à la souffrance des autres. Ni destin, ni excuse : la peur de reproduire est fréquente en consultation, et c’est l’une des choses que nous travaillons le plus volontiers.
« Il faut pardonner » : pourquoi le pardon n’est pas une étape
De toutes les idées reçues, celle-ci est la plus lourde, parce qu’elle a pour elle des siècles de morale et de religion, et qu’elle est souvent portée par des personnes de bonne foi. On entend aussi sa version psychologisante : « tant que tu n’auras pas pardonné, tu resteras prisonnière. » Ce que nous observons est différent. Les personnes qui vont mieux sont celles qui ont pu être en sécurité, nommer ce qui leur a été fait, être crues, retraiter les souvenirs, et reprendre des choix. Le pardon ne figure pas dans cette liste. Il arrive qu’il survienne, des années plus tard, comme une sorte d’indifférence apaisée envers l’auteur ; il arrive aussi qu’il ne survienne jamais, et que la personne vive très bien ainsi.
Il faut aussi regarder qui demande le pardon. Très souvent, c’est la famille, parce que l’auteur en fait partie et que son exclusion dérange tout le monde : les fêtes, les héritages, l’image de la famille. Demander à la personne victime de pardonner, c’est alors lui demander de régler le problème qu’elle pose aux autres. Nous disons parfois en séance que le pardon exigé est une violence de plus, polie celle-là. Judith Herman note que la fantaisie du pardon est souvent, chez la personne victime elle-même, une tentative de reprendre le pouvoir sur l’auteur par la grandeur d’âme, et que cette tentative échoue parce qu’elle exige de la personne ce qu’elle n’a pas à donner.
Ce qui, en revanche, fait du bien, ce n’est pas de pardonner, c’est de ne plus être occupé par l’auteur. Quand la colère cesse d’être le seul lien qui reste avec lui, quand on peut penser à autre chose pendant des jours, quand on ne construit plus sa vie en réaction à ce qu’il a fait, quelque chose s’est libéré, qui ne porte pas le nom de pardon. La colère elle-même, dont nous parlons sur la page la colère après la violence, n’a pas à être éteinte pour aller mieux : elle a à trouver sa place, et parfois sa fonction. Et la culpabilité de ne pas pardonner, qui s’ajoute souvent à la honte d’avoir subi, est l’un des sujets de la page culpabilité et honte après une violence.
« Le temps guérit tout », « tourne la page » : ce que le temps fait et ne fait pas
Un souvenir ordinaire vieillit : il perd ses couleurs, se mélange à d’autres, se raconte avec des trous. Un souvenir traumatique ne vieillit pas. Pierre Janet l’avait déjà observé à la fin du dix-neuvième siècle : certaines expériences ne sont pas rangées dans l’histoire personnelle, elles restent à part, intactes, prêtes à revenir avec leurs sensations d’origine. Bessel van der Kolk a repris cette idée avec les moyens de la neurobiologie dans Le Corps n’oublie rien. C’est pourquoi une femme de soixante-cinq ans peut décrire une scène de ses douze ans avec l’odeur de la pièce et la température de la main, alors qu’elle a oublié l’essentiel de cette année-là. Le temps n’a rien fait, parce que le souvenir n’était pas dans le temps.
Ce que le temps permet, c’est autre chose : la mise en sécurité, la distance physique avec l’auteur, les rencontres qui deviennent possibles, un travail qui a lieu. Quand ces conditions sont réunies, les années comptent, et beaucoup. Quand elles ne le sont pas, les années passent à côté. Nous le voyons chez des personnes qui ont « attendu que ça passe » pendant vingt ans et qui, en quelques mois de travail, font le chemin que le temps n’avait pas fait. Elles n’avaient pas perdu leur temps par faiblesse : elles avaient cru une phrase.
Tourner la page ou l’écrire
« Tourner la page » suppose que la page soit écrite. Or, pour beaucoup de personnes victimes, la page est blanche : les faits n’ont jamais été dits dans l’ordre, jamais entendus par quelqu’un qui croit, jamais inscrits quelque part. Ce que nous faisons au cabinet ressemble plus à écrire la page qu’à la tourner : nommer, dater, situer, relier, puis retraiter ce qui reste à vif. Une fois la page écrite, elle n’a plus besoin d’être tournée ; elle prend sa place dans le livre, et l’on peut lire la suite. La page nommer les faits, sortir du silence, être cru décrit ce premier travail, et la page le temps de la reconstruction ce que deviennent les dates, les rechutes et les procès une fois le travail engagé.
« Sois fort », « ce qui ne tue pas rend plus fort » : la force n’a rien à voir là-dedans
L’injonction à la force prend plusieurs visages. Il y a le « sois fort » adressé aux hommes, qui les empêche de dire qu’ils ont été frappés par une compagne, violés, humiliés en garde à vue, parce qu’un homme fort n’est pas une victime. Il y a le « tu es forte, tu vas y arriver » adressé aux femmes, qui les enferme dans un personnage dont elles ne peuvent plus sortir sans décevoir. Et il y a la phrase de Nietzsche, détournée en slogan, qui promet un bénéfice à la souffrance. Dans les trois cas, la personne est sommée de produire quelque chose, de la tenue, du courage, de la croissance, au moment précis où elle a besoin de pouvoir s’effondrer en sécurité.
La recherche sur la résilience dit autre chose. Emmy Werner et Ruth Smith ont suivi pendant plus de trente ans les enfants nés en 1955 sur l’île de Kauai, à Hawaï ; parmi ceux qui avaient grandi dans des conditions très difficiles, un tiers environ s’en sortait bien à l’âge adulte, et ce qui les distinguait n’était pas une force intérieure, mais la présence d’au moins un adulte stable qui avait cru en eux, des liens hors de la famille, des occasions de se rendre utiles. Michael Rutter a insisté sur le fait que la résilience n’est pas un trait fixe : elle varie selon les domaines de la vie et selon les périodes, et elle dépend de mécanismes, pas de vertus. Cyrulnik, enfin, a popularisé l’idée de tuteur de résilience, ces personnes et ces liens qui permettent de reprendre un développement, et il n’a jamais cessé de rappeler que la résilience sans rencontre n’existe pas. La page les tuteurs de résilience y est consacrée.
Quant à la croissance après le traumatisme, décrite par Richard Tedeschi et Lawrence Calhoun, elle existe, et certaines personnes témoignent d’un rapport changé aux autres, aux priorités, à la vie elle-même. Mais les auteurs eux-mêmes précisent qu’elle coexiste avec la souffrance, qu’elle ne concerne pas tout le monde et qu’elle ne peut pas être prescrite. En faire une attente, c’est transformer un chemin possible en examen à réussir. Nous en parlons sur la page donner du sens, s’engager, créer, avec cette prudence.
La victime parfaite n’existe pas : calme apparent, silence, retard à parler, retour vers l’auteur
Un groupe d’idées reçues ne porte pas sur la façon de se relever, mais sur la façon dont une « vraie » victime devrait s’être comportée : elle aurait crié, se serait débattue, aurait parlé le soir même, aurait quitté l’auteur à la première gifle, aurait l’air détruite. Les personnes qui ne correspondent pas à ce portrait, c’est-à-dire presque toutes, sont soupçonnées, par les autres et par elles-mêmes. Nous recevons des femmes qui ont douté de leur propre viol parce qu’elles n’avaient pas résisté, des hommes qui se sont demandé si les coups comptaient puisqu’ils étaient restés, des parents qui n’ont pas cru leur enfant parce qu’il jouait normalement une heure après.
La clinique répond point par point. Ne pas résister ne signifie pas consentir : la sidération fige, et c’est une réaction du corps, pas une décision, comme l’explique la page sidération et dissociation face à la violence. Rester avec l’auteur ne signifie pas que la violence était supportable : la peur, la dépendance, les enfants, l’espoir et l’emprise expliquent qu’on reste, et le moment du départ est souvent le plus dangereux. Parler des années plus tard ne signifie pas inventer : le délai est la règle, pas l’exception. Et paraître aller bien ne signifie pas aller bien : la plupart des personnes victimes ont appris à faire comme si, ce qui n’est pas du déni, mais une compétence de survie qui a un coût. La page comment réagit-on face à la violence détaille ces réactions, et pourquoi aucune n’est une faute.
Il y a une conséquence pratique à tout cela. Quand une personne nous dit « mais je n’ai pas réagi comme une victime », nous lui répondons qu’il n’y a pas de façon de réagir comme une victime, et que c’est précisément parce qu’elle a réagi comme un être humain en danger que nous la croyons. Ce « je te crois » d’un psy, dit en séance et, après un bilan, écrit dans un compte rendu appuyé sur des entretiens cliniques et des évaluations psychométriques, pèse d’un poids particulier contre l’idée reçue de la victime parfaite : il vient de quelqu’un dont le métier est d’évaluer, et il peut être lu par les proches qui doutent.
Si la violence est en cours, ou si des idées de mort s’ajoutent
En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Ce qu’on croit, ce que nous voyons en consultation
Six cartes : au recto, la phrase telle qu’on l’entend ; au verso, ce que des années de consultation auprès de personnes victimes nous ont appris. Touchez pour retourner.
Que répondre à ces phrases, et à qui
Savoir qu’une phrase est fausse ne suffit pas quand elle vient d’une mère, d’un conjoint ou d’un responsable. Voici, selon la personne qui la prononce, ce que nous travaillons en séance comme réponses possibles. Elles ne sont pas des formules magiques : ce sont des points de départ, à mettre dans vos mots.
Quand la phrase vient de quelqu’un qui vous aime. Le proche qui dit « il faut avancer » exprime surtout qu’il n’en peut plus. Lui répondre sur le fond (« tu ne comprends rien ») déclenche une dispute dans laquelle vous repartirez seul. Nous proposons plutôt de nommer ce qui se passe des deux côtés : « Je sais que c’est dur pour toi de me voir comme ça. Je n’ai pas besoin que tu me dises quoi faire, j’ai besoin que tu restes là. » Beaucoup de proches sont soulagés qu’on leur dise ce qui aide, parce qu’ils ne le savaient pas. S’ils le souhaitent, ils peuvent lire la page aider un proche victime de violence, ou venir à une séance avec vous.
Quand la phrase est devenue la vôtre. C’est le cas le plus fréquent et le plus difficile : « je devrais être passée à autre chose », « d’autres s’en sortent », « je suis faible ». Les outils des TCC servent ici : repérer la phrase quand elle arrive, la noter, demander de qui elle est la voix (souvent un parent, parfois l’auteur lui-même), puis la mettre à l’épreuve des faits. « Je devrais être passée à autre chose » devient « quelqu’un attend que je sois passée à autre chose, et ce quelqu’un n’a pas vécu ce que j’ai vécu ». L’écoute analytique, de son côté, s’intéresse à ce que cette voix intérieure rejoue de l’histoire : pourquoi, chez vous, la souffrance doit-elle se cacher ?
Quand la phrase vient d’un responsable ou d’un collègue. « Il faut repartir de l’avant », « on a tous nos problèmes », « ça fait déjà six mois ». Au travail, vous n’avez pas à expliquer votre histoire ni à convaincre. Une phrase brève, factuelle, suffit : « Je suis suivi, et je fais ce qu’il faut. Ce dont j’ai besoin ici, c’est de telle chose précise. » Nous préparons souvent cette phrase en séance, parfois en la répétant, parce que la difficulté n’est pas de la trouver mais de la dire sans s’effondrer ni s’excuser. Si la violence a eu lieu au travail, la page violences au travail donne d’autres repères.
Quand c’est à un enfant qu’il faut parler. Les enfants reçoivent eux aussi des idées reçues : « sois courageux », « n’y pense plus », « c’est fini maintenant ». Un enfant qui a subi ou vu une violence a besoin d’entendre trois choses, dans ses mots à lui : ce n’est pas de sa faute, il a le droit d’avoir peur ou d’être en colère, et les adultes s’occupent de le protéger. Pas de promesse qu’on ne pourra pas tenir, pas de demande d’oublier. Le pédopsychothérapeute travaille avec le jeu, le dessin et les histoires pour que l’enfant dise ce qu’il ne peut pas formuler. La page la résilience de l’enfant après une violence développe ce qui protège.
Lesquelles de ces phrases pèsent sur vous ?
Pour chacune des six familles d’idées reçues, réglez le curseur selon la place qu’elle occupe dans votre tête aujourd’hui, qu’elle vienne des autres ou de vous-même : 0, elle ne vous concerne pas ; 10, vous vous la répétez tous les jours. L’aiguille mesure le poids total de ces injonctions, et le commentaire indique par où commencer à les desserrer. Vos réglages restent sur votre appareil.
Exemple fictif : Karim, 29 ans, et la famille qui veut qu’il « passe à autre chose »
Karim n’existe pas : nous l’avons composé pour cette page. Il y a huit mois, il a été agressé et frappé par trois personnes en sortant d’un bar, pour son orientation sexuelle. Il a eu le nez cassé et deux côtes fêlées. Il a déposé plainte. Depuis, il ne sort plus le soir, sursaute dans la rue, et a arrêté de voir ses amis. Sa famille, aimante, lui répète qu’il « s’en est bien sorti », qu’il « est fort », et que « ressasser ne sert à rien ». Son frère lui a dit la semaine dernière : « Il y a des gens qui ont vécu bien pire, regarde les attentats. » Karim vient au cabinet en disant qu’il a honte de ne pas aller mieux, et qu’il se demande s’il « n’en fait pas trop ».
Situation
Au premier rendez-vous, Karim répète les phrases de sa famille comme si elles étaient les siennes : « Je devrais être passé à autre chose, c’était juste des coups. »
Par quoi commencerions-nous ?
Dans cette histoire, le bilan montre un stress post-traumatique net, et le compte rendu écrit le dit. Karim choisit de le faire lire à son frère. Ce que le frère retient, c’est la phrase d’un professionnel disant que les symptômes de Karim sont ceux d’une personne agressée. Il cesse de parler des attentats. Après quelques séances d’EMDR, Karim reprend le métro le soir ; la honte de « ne pas être passé à autre chose » est tombée la première, avant même les sursauts.
Ce que nous faisons de ces idées reçues au cabinet
Nous ne les combattons pas de front, parce qu’une personne qui s’entend dire que tout ce qu’elle croit est faux se sent une fois de plus en tort. Nous les écoutons d’abord comme des informations : elles disent de quelle famille vient la personne, quelles voix l’habitent, ce qu’elle attend d’elle-même. « Il faut que je sois forte » raconte souvent une enfance où l’on ne pouvait pas se plaindre. « Je devrais pardonner » raconte parfois une loyauté familiale qui a aussi permis à la violence de durer. L’écoute analytique, nourrie de plusieurs grands repères de la psychanalyse, s’intéresse à ces voix et à ce qu’elles protègent ; c’est l’une des trois approches que nous associons, et c’est elle qui permet que les phrases cessent de revenir sous une autre forme.
Les outils des thérapies cognitives et comportementales font le travail de terrain : repérer la phrase quand elle se présente, la noter, chercher les faits qui la confirment et ceux qui la contredisent, formuler une phrase plus juste, et s’entraîner à répondre aux proches sans s’effondrer. L’EMDR, enfin, s’attaque à ce qui rend ces phrases si puissantes : tant que la scène de violence reste à vif, « tu aurais dû » ou « tu n’as pas l’air traumatisée » touchent une plaie ouverte. Quand la scène a été retraitée en séances de 80 minutes, les mêmes phrases deviennent des opinions discutables, et la personne découvre qu’elle peut les discuter. C’est l’association des trois approches qui amplifie les résultats, et nous la décrivons sur la page notre expérience et notre approche.
Le bilan psycho-traumatique, voire dissociatif, réalisé par notre psychothérapeute après un rendez-vous préliminaire, joue ici un rôle que l’on sous-estime : son compte rendu écrit oppose aux idées reçues de l’entourage une évaluation appuyée sur des entretiens cliniques et des outils psychométriques. Beaucoup de personnes choisissent de le faire lire à un proche, et c’est souvent à ce moment-là que « tu n’as pas l’air traumatisée » cesse d’être prononcé. Tout cela peut se faire au cabinet ou en téléconsultation, le bilan psychologique compris. Si vous vous demandez si votre situation justifie un rendez-vous, la page quand consulter donne les repères que nous utilisons nous-mêmes.
Questions fréquentes sur la résilience et ses idées reçues
Faut-il pardonner pour se reconstruire après une violence ?
Non. Le pardon n’est ni une étape ni une condition de la reconstruction. La plupart des personnes que nous accompagnons vont mieux sans avoir pardonné, et beaucoup vont mieux le jour où elles cessent de se reprocher de ne pas y arriver. Ce qui aide, c’est la sécurité, le fait d’être cru, le retraitement des souvenirs et la reprise de choix. Le pardon survient parfois des années plus tard, comme une indifférence apaisée ; il peut aussi ne jamais venir, sans que cela empêche de vivre bien. Quand c’est la famille qui le réclame, il s’agit souvent de protéger son propre confort.
Pourquoi le temps ne guérit-il pas un traumatisme ?
Parce qu’un souvenir traumatique n’est pas rangé dans le temps comme un souvenir ordinaire. Il reste à part, avec ses sensations d’origine, et il peut revenir intact des décennies plus tard. Le temps aide quand il permet la mise en sécurité, la distance avec l’auteur, des rencontres et un travail ; laissé seul, il passe à côté. C’est pourquoi des personnes qui ont attendu vingt ans font en quelques mois de travail le chemin que les années n’avaient pas fait. Elles n’étaient pas faibles : elles avaient cru une phrase.
Est-ce que « ce qui ne tue pas rend plus fort » est vrai ?
Pas comme règle. La phrase de Nietzsche, détournée en slogan, promet un bénéfice à la souffrance, alors que ce qui ne tue pas peut aussi laisser plus fragile, plus méfiant ou plus fatigué. Certaines personnes décrivent après coup une croissance, un rapport changé aux autres et aux priorités : les chercheurs Tedeschi et Calhoun l’ont décrite, en précisant qu’elle coexiste avec la souffrance, ne concerne pas tout le monde et ne se prescrit pas. En faire une attente transforme un chemin possible en examen à réussir.
La résilience est-elle innée ?
Non. Les grandes études de suivi, celles d’Emmy Werner et Ruth Smith à Kauai, les travaux de Michael Rutter, puis ceux de Boris Cyrulnik, montrent que la résilience dépend des liens disponibles, de la présence d’au moins un adulte ou d’un proche stable, de la sécurité retrouvée et des occasions de se rendre utile. Elle varie chez une même personne selon les domaines et les périodes. C’est un processus qui se construit, et que le soin soutient, pas un trait de caractère qu’on aurait ou pas.
Pourquoi une personne victime peut-elle paraître aller bien ?
Parce que la sidération, la dissociation, la honte et l’habitude de tenir produisent un calme apparent qui ne dit rien de l’intérieur. Beaucoup de personnes victimes sont efficaces au travail, souriantes en société, et s’effondrent seules. Ce n’est pas du déni, c’est une compétence de survie qui a un coût. Les proches, les collègues et parfois les enquêteurs s’y trompent. Un bilan psycho-traumatique permet de mesurer ce que l’apparence cache, et son compte rendu écrit peut aider l’entourage à le comprendre.
Que répondre à un proche qui dit « il faut tourner la page » ?
D’abord entendre ce qu’il dit vraiment : qu’il souffre de vous voir souffrir et ne sait pas quoi faire. Puis lui dire ce qui aide, plutôt que de discuter sur le fond : « Je n’ai pas besoin que tu me dises quoi faire, j’ai besoin que tu restes là. » La plupart des proches sont soulagés de recevoir une consigne claire. S’ils le veulent, ils peuvent lire la page de ce dossier qui leur est consacrée, ou venir à une séance avec vous, pour que l’explication vienne de quelqu’un d’autre.
Avoir subi des violences rend-il violent ?
Non, pas en règle générale. Avoir subi des violences augmente certains risques, mais la grande majorité des personnes victimes ne deviennent pas violentes, et beaucoup développent au contraire une attention aiguë à la souffrance d’autrui. Ni destin, ni excuse. La peur de reproduire, chez les parents en particulier, est très fréquente en consultation et se travaille bien : elle est souvent le signe d’une vigilance qui protège déjà.
Références
Livres, articles et liensQuelques références de cette page…
Les travaux cités ou utilisés sur cette page.
Boris Cyrulnik, Un merveilleux malheur, 1999 ; Les Vilains Petits Canards, 2001 (la résilience comme processus, les tuteurs de résilience).
Emmy E. Werner et Ruth S. Smith, Vulnerable but Invincible. A Longitudinal Study of Resilient Children and Youth, 1982 ; Overcoming the Odds. High Risk Children from Birth to Adulthood, 1992 (l’étude de Kauai).
Michael Rutter, « Resilience in the face of adversity. Protective factors and resistance to psychiatric disorder », British Journal of Psychiatry, 1985.
Richard G. Tedeschi et Lawrence G. Calhoun, « The Posttraumatic Growth Inventory. Measuring the positive legacy of trauma », Journal of Traumatic Stress, 1996.
Judith L. Herman, Trauma and Recovery, 1992 (le pardon et la reconnaissance dans le rétablissement).
Pierre Janet, L’Automatisme psychologique, 1889 (les souvenirs qui restent à part).
Bessel van der Kolk, Le Corps n’oublie rien, 2014.
Viktor E. Frankl, Découvrir un sens à sa vie, 1946.
Ni pardonner, ni être fort, ni avoir tourné la page : la seule chose que nous demandons au premier rendez-vous, c’est que vous veniez tel que vous êtes, avec les phrases qui vous pèsent. En visio ou sur place, et sans rien promettre en retour.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.