Comment réagit-on face à la violence ? Sidération, fuite, culpabilité, silence, colère
Il n’existe pas de bonne façon de réagir à la violence, et il n’en existe pas de mauvaise. Il existe des réactions, nombreuses, parfois contradictoires chez une même personne au fil d’une même journée, et chacune d’elles a une logique : protéger, tenir, survivre, garder un lien, garder la face, ne pas sentir. Les personnes que nous recevons se reprochent presque toutes leur réaction. Celle qui s’est figée aurait voulu se débattre ; celle qui s’est débattue aurait voulu se taire pour ne pas aggraver ; celle qui a continué à sourire au travail se trouve hypocrite ; celle qui a tout raconté se trouve indécente ; celle qui a oublié des morceaux se trouve suspecte ; celle qui est en colère se trouve mauvaise. Cette page passe en revue treize registres de réaction, du moment des faits aux mois qui suivent, et explique pour chacun ce qu’il protège. Aucun n’est une faute.
On lit parfois que la victime d’une violence traverse des « phases », dans un ordre donné : le choc, le déni, la colère, la tristesse, l’acceptation. Ce schéma, emprunté à ce que l’on a dit du deuil, ne correspond pas à ce que nous observons. Les réactions à la violence ne se succèdent pas comme les wagons d’un train. Elles coexistent, s’alternent, reviennent. Une personne peut être sidérée pendant les faits, en colère une heure après, honteuse le soir, convaincue le lendemain que ce n’était pas si grave, de nouveau en colère une semaine plus tard, et traversée pendant des mois d’images qui la ramènent à la première seconde. Une autre ne ressentira presque rien pendant des années, puis tout d’un coup.
Il n’existe pas non plus de réaction qui serait la preuve d’une violence, ni de réaction dont l’absence prouverait qu’il n’y en a pas eu. Certaines personnes pleurent, d’autres non. Certaines racontent tout de suite, d’autres se taisent vingt ans. Certaines gardent un souvenir net de chaque seconde, d’autres ont des trous. Certaines ne peuvent plus voir l’auteur, d’autres continuent de lui parler, de vivre avec lui, de l’aimer. Toutes ces réactions sont compatibles avec le fait d’avoir subi une violence grave, et c’est l’un des points que nous expliquons le plus souvent, aux personnes concernées comme à leurs proches, qui s’attendent à une « vraie » victime et sont déroutés par celle qu’ils ont en face d’eux.
Ce qui est commun, en revanche, c’est la fonction. Chaque réaction, même celle qui paraît absurde ou nuisible avec le recul, a servi à quelque chose au moment où elle est apparue. La sidération a évité un coup plus grave. Le silence a protégé un lien ou un emploi. Le sourire au travail a permis de continuer à payer le loyer. L’alcool a permis de dormir. La colère a maintenu debout. Comprendre la fonction de sa réaction, c’est cesser de se la reprocher, et c’est souvent le premier mouvement d’une thérapie. Les treize registres qui suivent sont présentés dans cet esprit : non comme des symptômes à cocher, mais comme des manières de survivre à décrire.
Les treize registres de réaction, en cinq temps
Nous avons regroupé les treize registres selon le moment où ils se manifestent le plus souvent : pendant les faits, juste après pour se protéger, dans ce qui revient malgré soi, dans ce que l’on pense de soi, et dans ce que l’on fait pour tenir. Ce découpage est une commodité de lecture : dans la vie, tout se mélange.
Registre 1 : fuir, lutter, se figer. Devant un danger, le cerveau déclenche en une fraction de seconde une réponse que le physiologiste Walter Cannon a décrite il y a plus d’un siècle : la lutte ou la fuite. On a ajouté depuis une troisième voie, aussi ancienne et aussi répandue dans le monde animal : l’immobilisation. Laquelle des trois se déclenche ne dépend pas de la volonté ni du courage ; elle dépend d’une évaluation instantanée, en dessous de la conscience, de ce qui a le plus de chances de limiter les dégâts. Face à quelqu’un de plus fort, de plus nombreux, ou dont dépend notre survie matérielle ou affective, l’immobilisation est souvent la réponse choisie par le corps, parce que se débattre aggraverait. On ne décide pas de se figer, pas plus qu’on ne décide de sursauter.
Registre 4 : la sidération et la dissociation. La sidération est l’immobilisation portée à son comble : plus de mouvement, plus de voix, plus de pensée disponible, parfois une sensation de froid ou d’engourdissement. La dissociation, décrite par Pierre Janet dès 1889, est la mise à distance qui l’accompagne souvent : on regarde la scène de l’extérieur, comme au cinéma, le son baisse, le temps s’étire ou se contracte, on ne sent plus son corps. Ce sont des mécanismes de protection : quand on ne peut ni fuir ni lutter, le psychisme s’absente. Ils expliquent les souvenirs fragmentaires, et ils expliquent aussi le reproche que tant de personnes se font ensuite : « je n’ai rien fait ». La page sidération et dissociation leur est consacrée.
Registre 5 : la minimisation. « Ce n’était pas si grave », « il y a pire », « je ne vais pas en faire un plat ». Minimiser permet de continuer à vivre avec ce qui s’est passé, et parfois avec celui qui l’a fait. C’est une réaction, pas un aveuglement : la personne sait très bien ce qui s’est passé, elle en réduit le poids pour pouvoir le porter.
Registre 6 : le maintien des apparences. Aller au travail, sourire aux collègues, poster des photos de vacances, recevoir la famille le dimanche comme si de rien n’était. Ce que l’on appelle parfois « faire comme si tout allait bien » n’est pas du déni : la personne sait, et elle choisit, ou plutôt elle est contrainte de choisir, de ne pas le montrer. Cela protège l’emploi, les enfants, l’image, et cela coûte très cher en énergie.
Registre 7 : le repli. On voit moins de monde, on répond moins aux messages, on annule, on reste chez soi. Le repli évite les questions, les regards, le risque de craquer en public. Il évite aussi, parfois, de croiser l’auteur ou ce qui le rappelle. Il est protecteur à court terme et isolant à long terme, et c’est l’un des registres que nous surveillons le plus, parce que l’isolement nourrit tous les autres.
Registre 3 : la peur persistante. Une fois le danger passé, l’alarme ne redescend pas. On sursaute à une porte qui claque, on vérifie les serrures, on change de trottoir, on guette les uniformes ou les voitures d’une certaine couleur. Le corps a appris que le monde n’était pas sûr et il se comporte en conséquence. Cette hypervigilance est épuisante, et elle est l’un des piliers de ce que la médecine appelle le stress post-traumatique.
Registre 8 : le retour involontaire du vécu. Des images, des sons, des odeurs, des sensations reviennent sans être appelés : dans la journée, déclenchés par un détail, ou la nuit, sous forme de cauchemars. On ne se souvient pas, on revit : la scène a le même présent, la même intensité. Ce retour n’est pas un signe que l’on « rumine » ; c’est un souvenir qui n’a pas été rangé comme les autres, et c’est précisément ce que l’EMDR cherche à retraiter.
Registre 10 : les manifestations corporelles. Ventre noué, sommeil coupé, douleurs diffuses, fatigue, maux de tête, troubles digestifs, tension permanente, parfois des symptômes qui reproduisent la zone touchée. Le corps réagit à ce qui s’est passé, et il continue de réagir longtemps. Ces symptômes sont réels, nous y revenons plus bas, et ils méritent une évaluation médicale.
Registre 2 : la culpabilité et la honte. « J’aurais dû partir avant », « je l’ai cherché », « je n’aurais pas dû boire », « je n’aurais pas dû lui faire confiance ». La culpabilité cherche rétrospectivement ce que l’on aurait pu faire autrement, et elle le trouve toujours, parce qu’après coup on sait ce qui allait arriver. Elle a une fonction paradoxale : se sentir coupable, c’est croire qu’on avait le contrôle, donc que l’on pourra l’avoir la prochaine fois. C’est moins effrayant que d’admettre qu’on ne pouvait rien. La honte, elle, ne porte pas sur ce que l’on a fait mais sur ce que l’on est : sale, faible, indigne, marqué. Elle fait baisser les yeux et taire la bouche.
Registre 9 : l’atteinte de l’image de soi. Au-delà de la honte, la violence modifie ce que l’on croit être. On se découvre capable d’avoir été traité ainsi, et l’on en conclut quelque chose sur sa valeur. Les personnes qui ont subi des violences durables, dans l’enfance ou dans le couple, décrivent une image d’elles-mêmes abîmée en profondeur : « je ne vaux rien », « je ne mérite pas mieux », « personne ne pourrait m’aimer ». Cette atteinte est l’un des traits du trauma complexe décrit par Judith Herman, et elle se travaille, lentement.
Registre 11 : les comportements pour atténuer. Boire pour dormir, fumer pour calmer, manger ou ne plus manger, prendre des médicaments au-delà de ce qui est prescrit, jouer, dépenser, travailler sans s’arrêter, enchaîner les relations ou les éviter toutes, rouler trop vite. Ces conduites ont un point commun : elles baissent le volume de ce qui fait mal, quelques heures. Elles ne sont pas la cause du problème, elles en sont une tentative de solution, et nous les abordons comme telles.
Registre 12 : l’autoagression et le risque suicidaire. Se faire du mal, par des scarifications, des coups, des prises de risque, peut servir à sentir quelque chose quand on ne sent plus rien, ou à reprendre le contrôle sur une douleur qu’on choisit. Les idées de mort, elles, viennent quand l’issue semble bouchée. Elles sont fréquentes après des violences, surtout avec l’isolement, et elles se parlent. Le suicide est toujours multifactoriel ; la violence subie est un facteur parmi d’autres, jamais une fatalité.
Registre 13 : la colère. Contre l’auteur, contre ceux qui n’ont rien vu, contre les institutions, contre soi. La colère est l’une des réactions les plus saines à la violence, parce qu’elle remet la responsabilité du bon côté, et l’une des plus mal vues, chez les femmes surtout. Elle devient un problème quand elle déborde sur les proches ou quand elle effraie celui qui la ressent, qui craint de devenir comme l’auteur. Avoir subi n’est ni un destin ni une excuse : la colère se travaille sans se renier.
Vos réactions, depuis les faits
Cochez, parmi les réactions ci-dessous, celles que vous reconnaissez chez vous depuis les faits, qu’ils soient récents ou anciens, uniques ou répétés. Le thermomètre ne mesure pas une gravité ni une « normalité » : il montre combien de registres sont mobilisés, et le commentaire dit ce que nous en penserions. Tout reste sur votre appareil.
Si vous avez coché des idées de mort, ou si le danger est actuel
En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Ne pas résister ne signifie pas consentir
De toutes les choses que nous avons à dire aux personnes qui ont subi une violence, celle-ci est peut-être celle que nous répétons le plus, et celle qui met le plus de temps à être entendue. « Je n’ai pas crié. » « Je n’ai pas dit non. » « Je ne me suis pas débattue. » « J’ai même continué à lui parler normalement après. » De ces faits, la personne tire une conclusion qui l’accable : puisqu’elle n’a pas résisté, c’est qu’au fond elle était d’accord, ou que ce n’était pas si grave, ou qu’elle a une part de responsabilité. L’auteur, quand il est confronté, tire souvent la même conclusion, et il lui arrive de la formuler : « tu n’as rien dit ».
Cette conclusion est fausse, et elle l’est pour une raison physiologique avant d’être morale. Devant un danger que l’on ne peut ni fuir ni combattre, le corps choisit l’immobilisation, et ce choix n’est pas le nôtre. La sidération coupe la voix, fige les muscles, vide la pensée. La dissociation éloigne. Ce qui reste, c’est un corps présent et un sujet absent, qui ne peut ni dire non ni dire oui. Il n’y a pas de consentement possible dans cet état, parce que le consentement suppose quelqu’un pour le donner. Le fait d’avoir continué à parler normalement ensuite, d’avoir pris le petit-déjeuner avec l’auteur, d’être resté dans la relation, relève du même mécanisme prolongé : on fait ce qui permet de tenir, et parfois ce qui permet de ne pas déclencher pire.
Nous ne récitons pas ici la loi, mais il faut savoir qu’elle va dans le même sens que la clinique, et que la page violence sexuelle donne les textes qui s’y rapportent, avec les précisions utiles. Ce que nous pouvons dire de notre place, c’est que nous n’avons jamais reçu une personne dont l’immobilité pendant les faits signifiait qu’elle les voulait. Nous en avons reçu beaucoup qui se le reprochaient, et pour qui le travail a consisté, pendant longtemps, à remettre la responsabilité du bon côté. La page sidération et dissociation explique ce qui se passe dans le corps et dans le cerveau pendant ces secondes ; la page culpabilité et honte après une violence reprend le travail sur le « je n’ai rien fait ».
Déni, faire comme si, refoulement : trois mots à ne pas confondre
Des mots de la psychologie circulent dans les conversations, les articles et parfois les procédures, et ils y perdent leur sens précis. Cela n’aurait pas d’importance si cela ne faisait pas de dégâts : dire d’une personne qu’elle est « dans le déni » alors qu’elle fait bonne figure, ou qu’elle a « refoulé » alors qu’elle a des trous de mémoire dissociatifs, c’est se tromper sur ce qui se passe et sur ce qui peut aider. Retournez les six cartes : chacune donne le sens que nous donnons à l’un de ces mots.
Ces distinctions ne sont pas des coquetteries de vocabulaire. Elles déterminent ce que l’on fait. Quelqu’un qui fait bonne figure n’a pas besoin qu’on lui ouvre les yeux ; il a besoin d’un lieu où les fermer. Quelqu’un qui a des trous dissociatifs n’a pas besoin qu’on lui « fasse retrouver » des souvenirs, ce qui est d’ailleurs une pratique que nous n’avons pas ; il a besoin de stabilité, puis d’un travail qui respecte ce que sa mémoire a fait pour le protéger. Et quelqu’un qui minimise n’a pas besoin d’être contredit ; il a besoin d’être écouté jusqu’au bout. La page ce que la violence fait au cerveau explique pourquoi la mémoire traumatique n’obéit pas aux mêmes règles que la mémoire ordinaire.
Le corps réagit aussi, et c’est réel
Parmi les treize registres, celui du corps est le plus souvent négligé par les personnes elles-mêmes, et le plus souvent mal interprété par leur entourage. Après une violence, le corps ne revient pas à son état antérieur par simple décision. Il a été mobilisé pour survivre, il a parfois été touché directement, et il garde la trace de l’un et de l’autre. Les manifestations sont variées : un ventre qui se noue à l’approche d’un lieu ou d’une heure, un sommeil qui ne tient plus, des douleurs diffuses ou localisées dans la zone atteinte, une fatigue qui ne cède à aucun repos, des maux de tête, des troubles digestifs, une tension musculaire permanente, des palpitations, une sensibilité au bruit et à la lumière, parfois des symptômes qui n’ont aucune explication évidente et que la personne elle-même soupçonne d’être « dans la tête ».
Il faut dire deux choses ensemble. La première : ces symptômes sont réels. Ils ne sont pas imaginés, pas simulés, pas exagérés. Le psychiatre Bessel van der Kolk a donné à l’un de ses livres un titre qui résume ce que nous constatons chaque semaine : le corps n’oublie rien. La seconde : ces symptômes méritent une évaluation médicale, parce qu’un corps qui a subi une violence peut aussi avoir été blessé, et parce que des symptômes semblables ont parfois d’autres causes qu’un médecin doit rechercher. Nous ne faisons pas ce travail-là, et nous ne le remplaçons pas par une interprétation. Nous travaillons en lien avec le médecin, avec l’accord de la personne, et il arrive souvent que les deux lectures soient vraies à la fois : une blessure réelle, et une empreinte qui la prolonge.
Ce que la psychothérapie apporte au corps, c’est d’abord de faire redescendre l’alarme. Comprendre pourquoi le ventre se noue, retrouver une respiration qui n’est pas celle du guet, réapprendre un sommeil, sont des étapes concrètes, avec des outils de la TCC et de la relaxation que le site met en ligne. L’EMDR agit ensuite sur les souvenirs qui maintiennent le corps en alerte ; beaucoup de personnes décrivent, après le retraitement d’une scène, une détente physique qu’elles n’avaient pas connue depuis les faits. Les pages le corps après la violence et retrouver son corps développent ces deux temps ; les séances de relaxation du site sont utilisables dès maintenant.
Culpabilité, honte, image de soi : ce que la violence fait croire sur soi
La culpabilité après une violence a une structure qui la rend très résistante. Elle repose sur ce que l’on appelle le biais rétrospectif : après coup, on connaît la suite, et l’on relit chaque instant qui a précédé comme s’il contenait déjà l’avertissement. « J’aurais dû voir », « j’aurais dû refuser », « j’aurais dû partir ». Or au moment des faits, la personne ne savait pas ce qui allait arriver, et elle a agi avec ce qu’elle savait. La culpabilité a aussi, nous l’avons dit, une fonction cachée : elle préserve l’idée que l’on avait prise sur les événements. Admettre qu’on n’y pouvait rien est parfois plus effrayant que se croire fautif. C’est pour cela qu’il ne suffit pas de dire « ce n’est pas votre faute » pour que la culpabilité cède ; il faut comprendre ce qu’elle tient à distance.
Il faut aussi distinguer, et nous y tenons, le sentiment de culpabilité et la responsabilité. Se sentir coupable est une réaction, fréquente, compréhensible, parfois utile ailleurs dans la vie. Être responsable est un fait, qui se juge sur ce que l’on a fait et ce que l’on pouvait faire. Les deux sont indépendants. On peut se sentir profondément coupable d’une chose dont on n’est en rien responsable, et c’est très exactement la situation de la plupart des personnes victimes. La honte, elle, est d’une autre nature : elle ne porte pas sur un acte mais sur l’être. Elle dit « je suis sale », « je suis faible », « on voit sur moi ce qui m’est arrivé ». Elle se nourrit du regard, réel ou imaginé, et elle fait taire. Quand elle dure, elle entame l’image de soi en profondeur, jusqu’à ce que la personne se croie faite pour ce qui lui est arrivé.
Ces trois réactions ont chacune leur page dans le dossier et dans le dossier voisin consacré à ces émotions : culpabilité et honte après une violence, la honte qui n’est pas la sienne, avant de me blâmer : les pièges de la pensée après un trauma. Ce que nous pouvons dire ici, c’est que le travail sur la honte commence par une expérience et non par un raisonnement : celle d’être écouté sans que le regard se détourne. Et que le « je te crois » d’un psy, dit puis écrit dans un compte rendu, pèse dans ce travail d’un poids particulier.
Ce que l’on fait pour tenir : conduites, autoagression, colère
Les trois derniers registres sont ceux qui inquiètent le plus l’entourage, et ceux pour lesquels les personnes sont le plus souvent jugées. Ils ont pourtant la même logique que les autres : ce sont des tentatives de solution. Boire le soir permet de dormir quand les images arrivent dès que la lumière s’éteint. Fumer calme la main qui tremble. Manger remplit un vide, ne plus manger donne un contrôle. Travailler quatorze heures par jour empêche de penser. Enchaîner les rencontres ou les éviter toutes sont deux façons de ne pas être atteint. Nous ne considérons jamais ces conduites comme le problème à traiter en premier ; nous regardons ce qu’elles apaisent. Notre psychothérapeute est formé à l’addictologie, et il arrive que l’on travaille la conduite et le trauma ensemble, parce que l’une ne lâche pas tant que l’autre n’a pas été entendu. La page alcool, drogues, médicaments, compulsions détaille cette approche, et le dossier addictions du site la complète.
L’autoagression obéit à une logique voisine. Se couper, se frapper, se brûler, prendre des risques, servent souvent à sentir quelque chose quand la dissociation a tout éteint, ou à reprendre la main sur une douleur en la choisissant. Les idées de mort, elles, viennent quand l’avenir paraît fermé, et elles sont fréquentes après une violence, en particulier quand l’isolement s’ajoute. Il faut le dire sans détour, et sans dramatiser : le suicide est multifactoriel. La violence subie est un facteur parmi d’autres, jamais une cause unique ni une destinée. Ces idées se parlent, et en parler change les choses ; nous recevons rapidement, au cabinet ou en téléconsultation, les personnes qui les traversent, et la TCD complète que propose le cabinet, en individuel, en groupe et avec un soutien entre les séances, a été conçue pour cela. La page idées noires et risque suicidaire après une violence leur est consacrée.
La colère, enfin. Elle est souvent la dernière arrivée, parce qu’elle suppose que la personne ait commencé à remettre la responsabilité du bon côté. Elle est légitime, et elle est utile : elle redresse, elle donne l’énergie de partir, de porter plainte, de dire non. Elle devient un problème dans deux cas. Quand elle déborde sur ceux qui n’y sont pour rien, les enfants, le nouveau compagnon, les collègues. Et quand elle effraie celui qui la ressent, parce qu’il y voit la preuve qu’il devient comme l’auteur. À cette peur, nous répondons toujours la même chose : ressentir de la colère n’est pas commettre une violence, et avoir subi n’est ni un destin ni une excuse. La plupart des personnes qui ont été victimes ne deviennent pas violentes, et celles qui sentent la colère déborder peuvent apprendre à la tenir sans la nier, avec les outils de la TCD et de la gestion des émotions. Voir la colère après la violence et le guide des émotions.
Exemple fictif : Mathilde, 52 ans, « je n’ai pas réagi comme il fallait »
Mathilde est un personnage composé pour cette page. Les situations qui l’ont inspirée sont nombreuses, et aucune ne correspond à une personne identifiable.
Situation
Mathilde a été agressée il y a quatre mois dans le parking de son immeuble par un homme qu’elle ne connaissait pas : il l’a plaquée contre une voiture, a pris son sac et l’a insultée. Elle n’a pas crié, n’a pas couru, n’a pas appelé tout de suite. Elle est remontée chez elle, a préparé le dîner, et n’en a parlé à son mari que trois jours plus tard. Depuis, elle ne prend plus le parking, se gare dans la rue à deux cents mètres, sursaute quand quelqu’un marche derrière elle, dort mal, et a repris les cigarettes qu’elle avait arrêtées depuis douze ans. Elle consulte « parce que son mari insiste », en précisant qu’elle « n’a même pas été blessée » et qu’elle a « honte d’être restée plantée là comme une idiote ».
Quelle lecture nous paraît la plus juste ?
Ce que montre Mathilde, c’est que la honte de sa réaction peut peser plus lourd que l’agression elle-même. Elle n’a pas honte d’avoir été agressée, elle a honte de « n’avoir rien fait ». Le travail commence donc par là : comprendre qu’elle n’a pas choisi de rester plantée, que son corps a choisi pour elle, et qu’il a bien choisi. La page agression dans la rue, vol avec violence décrit la suite d’un accompagnement comme le sien, jusqu’au retour dans le parking.
Vrai ou faux : six idées sur les réactions à la violence
Six affirmations qui circulent, et qui pèsent sur la façon dont les personnes jugent leurs propres réactions. Répondez, puis lisez.
Idée 1
« Une vraie victime se débat et crie. »
Faux. L’immobilisation est l’une des trois réponses de survie, aussi ancienne que la fuite et la lutte, et c’est souvent celle que le corps choisit face à plus fort que soi. Beaucoup de personnes victimes n’ont ni crié ni bougé, et leur silence n’enlève rien à ce qu’elles ont subi.
Idée 2
« Si elle fait comme si tout allait bien, c’est qu’elle est dans le déni. »
Faux. Faire bonne figure n’est pas nier : la personne sait ce qui s’est passé et choisit, ou est contrainte, de ne pas le montrer, pour protéger son emploi, ses enfants, son image. C’est un maintien des apparences, épuisant, qui cède quand elle trouve un lieu où ne plus le tenir.
Idée 3
« Les trous de mémoire après une violence sont fréquents. »
C’est plus nuancé. Oui, la dissociation pendant les faits laisse souvent des souvenirs fragmentaires, et c’est bien documenté. Mais l’inverse ne tient pas : des troubles de mémoire ne permettent pas, à eux seuls, de conclure qu’une violence a eu lieu et a été oubliée. Nous ne tirons jamais cette conclusion à partir de la seule mémoire.
Idée 4
« Se sentir coupable, c’est bien le signe qu’on a une part de responsabilité. »
Faux. Le sentiment de culpabilité est une réaction, la responsabilité est un fait, et les deux sont indépendants. Après une violence, la culpabilité vient du biais rétrospectif et du besoin de croire que l’on avait prise sur les événements. On peut se sentir très coupable d’une chose dont on n’est en rien responsable : c’est même la règle.
Idée 5
« Quelqu’un qui a subi des violences finit presque toujours par en commettre. »
Faux. La colère après une violence est fréquente et légitime ; ressentir de la colère n’est pas commettre une violence. La plupart des personnes victimes ne deviennent pas des auteurs. Avoir subi n’est ni un destin ni une excuse, et la peur de « devenir comme lui » se travaille, avec de bons résultats.
Idée 6
« Boire ou fumer davantage après une violence est une tentative de s’apaiser, pas une faiblesse de caractère. »
Vrai. Ces conduites baissent le volume de ce qui fait mal pendant quelques heures : dormir, calmer la main, ne pas penser. Elles sont une tentative de solution, qui finit par poser ses propres problèmes. Les traiter sans traiter ce qu’elles apaisent ne tient pas ; c’est pourquoi nous travaillons souvent les deux ensemble.
Ce que nous faisons de ces réactions au cabinet
Au premier rendez-vous, nous ne demandons pas à la personne de raconter la violence. Nous lui demandons comment elle va, depuis, et ce que cela change dans ses journées. Les réactions viennent d’elles-mêmes : le parking évité, les nuits coupées, le verre du soir, les amis perdus, la honte de n’avoir rien fait. Nous les écoutons une à une, et pour chacune nous nous posons, parfois à voix haute, la même question : à quoi a-t-elle servi ? Ce mouvement simple change le regard que la personne porte sur elle-même. Elle cesse d’être quelqu’un qui a mal réagi pour devenir quelqu’un qui a survécu avec les moyens du bord.
Ensuite viennent les outils, dans un ordre qui dépend de chacun. Pour la peur persistante et le corps en alerte, les outils de la TCC et de la relaxation : comprendre l’alarme, respirer, retrouver un sommeil, reprendre pas à pas ce qui est évité. Pour les images qui reviennent et les scènes qui restent coincées, l’EMDR, en séances de 80 minutes, quand la personne est stabilisée ; un bilan psycho-traumatique, voire dissociatif, est souvent utile avant, et son compte rendu écrit lui est remis. Pour la culpabilité, la honte et l’image de soi, l’écoute analytique, qui cherche ce que la violence est venue réveiller d’ancien et pourquoi telle réaction plutôt qu’une autre : la fille qui arrange, le garçon qui encaisse, l’enfant qui ne dérange pas. Pour les conduites et la colère, les compétences de la TCD, en individuel ou en groupe, avec un soutien entre les séances. Et quand l’attention ou la mémoire restent abîmées une fois l’alarme redescendue, le regard de notre neuropsychologue.
À retenir
Treize registres de réaction, qui coexistent et alternent ; aucune réaction ne prouve ni n’infirme une violence, et aucune n’est une faute.
Se figer est une réponse de survie que le corps choisit : ne pas résister ne signifie pas consentir.
Déni, faire comme si, refoulement, dissociation, minimisation, amnésie sont six choses différentes ; des troubles de mémoire ne prouvent pas un trauma oublié.
Les symptômes du corps sont réels et méritent un médecin ; se sentir coupable n’est pas être responsable ; avoir subi ne condamne pas à devenir violent ; le suicide est multifactoriel et les idées noires se parlent.
Tout cela peut se faire au cabinet ou en téléconsultation, au rythme de la personne, avec un point régulier sur l’avancée du travail. La page notre approche des violences détaille chaque outil ; la page quand consulter décrit le premier rendez-vous.
Questions fréquentes sur les réactions à la violence
Pourquoi me suis-je figé au lieu de me défendre ?
Parce que devant un danger, le corps choisit en une fraction de seconde entre trois réponses, fuir, lutter ou s’immobiliser, et que ce choix se fait en dessous de la conscience, selon ce qui a le plus de chances de limiter les dégâts. Face à quelqu’un de plus fort, dans un lieu fermé, ou face à une personne dont dépend votre vie matérielle ou affective, l’immobilisation est très souvent la réponse retenue, parce que se débattre aggraverait. Vous ne l’avez pas décidé, pas plus que vous ne décidez de sursauter. Ce que vous appelez « n’avoir rien fait » est ce que votre corps a fait pour vous protéger.
Est-il normal de ne pas pleurer ou de ne rien ressentir après une violence ?
Oui. L’absence apparente d’émotion est l’une des réactions les plus fréquentes, surtout dans les premiers temps. Elle vient de la dissociation, qui met le vécu à distance, et parfois du maintien des apparences, qui empêche de le laisser venir. Certaines personnes ne ressentent presque rien pendant des mois ou des années, puis sont rattrapées d’un coup, à l’occasion d’un événement sans rapport apparent. Ne rien ressentir n’est ni de la froideur ni la preuve que ce n’était pas grave : c’est une protection, qui cède quand les conditions le permettent.
Pourquoi ai-je continué à parler normalement à la personne après les faits ?
Parce que c’est souvent ce qui permettait de tenir, et parfois de ne pas déclencher pire. Beaucoup de personnes ont pris le petit-déjeuner avec l’auteur le lendemain, lui ont envoyé des messages ordinaires, sont restées dans la relation ou dans l’emploi. Cette continuité apparente relève de la sidération qui se prolonge, du maintien des apparences et de la minimisation ; elle est aussi, dans le couple ou la famille, le résultat d’un lien que la violence n’a pas effacé. Elle ne signifie ni consentement ni absence de gravité, et elle ne vous rend pas suspect.
Quelle est la différence entre déni et refoulement ?
Le déni est le refus de reconnaître une réalité pourtant perçue : la personne sait et ne sait pas en même temps. Le refoulement est un concept psychanalytique précis : une représentation liée à un désir inacceptable est maintenue hors de la conscience et revient déguisée, dans un rêve, un lapsus ou un symptôme. Ce n’est pas l’oubli d’un événement réel. Les trous de mémoire après une violence relèvent d’un troisième mécanisme, la dissociation. Et faire comme si tout allait bien n’est aucun des trois : la personne sait parfaitement et choisit de ne pas montrer. Ces distinctions comptent, parce qu’on n’aide pas de la même façon dans chaque cas.
Les douleurs et la fatigue après une violence sont-elles réelles ?
Oui, pleinement. Le corps a été mobilisé pour survivre et parfois touché directement, et il garde la trace de l’un et de l’autre : ventre noué, sommeil coupé, douleurs, fatigue, tension, troubles digestifs. Ces symptômes ne sont ni imaginés ni exagérés. Ils méritent une évaluation médicale, parce qu’une blessure peut exister et parce que des symptômes semblables ont parfois d’autres causes ; nous travaillons en lien avec le médecin, avec votre accord. La psychothérapie agit ensuite sur l’alarme qui maintient le corps en alerte, par la TCC, la relaxation et l’EMDR.
Avoir des idées noires après une violence veut-il dire que je vais passer à l’acte ?
Non. Les idées de mort sont fréquentes après une violence, surtout quand l’isolement et le désespoir s’ajoutent, et elles ne sont pas une issue inévitable. Le suicide est multifactoriel : la violence subie est un facteur parmi beaucoup d’autres, jamais une cause unique. Ce qui change les choses, c’est d’en parler. Nous recevons rapidement les personnes qui traversent ces idées, au cabinet ou en téléconsultation, et le cabinet propose la TCD complète, conçue pour cela. En cas de danger immédiat, le 15 est le seul numéro à retenir, et le rendez-vous se prend au plus vite.
Ma colère après ce que j’ai subi est-elle dangereuse ?
La colère est l’une des réactions les plus saines à la violence : elle remet la responsabilité du bon côté et donne l’énergie d’agir. Elle devient un problème quand elle déborde sur des personnes qui n’y sont pour rien, ou quand elle vous effraie parce que vous craignez de ressembler à l’auteur. Ressentir de la colère n’est pas commettre une violence, et la plupart des personnes victimes ne deviennent pas violentes. Quand elle déborde, elle se travaille, avec les outils de la TCD et de la gestion des émotions, sans que vous ayez à la renier.
Références
Livres, articles et liensQuelques références de cette page…
Les travaux dont cette page s’inspire pour décrire les réactions à la violence et leurs fonctions.
Walter Cannon, Bodily Changes in Pain, Hunger, Fear and Rage, 1915 (la réaction de lutte ou de fuite).
Pierre Janet, L’Automatisme psychologique, 1889 (la dissociation).
Judith Herman, Trauma and Recovery, 1992 (le trauma complexe, l’atteinte de l’image de soi).
Bessel van der Kolk, Le Corps n’oublie rien, 2014 (les traces corporelles du trauma).
Sándor Ferenczi, « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant », 1932-1933 (l’identification à l’agresseur, la culpabilité introjectée).
Sigmund Freud, « Le refoulement », 1915, dans Métapsychologie (le sens précis du concept).
Organisation mondiale de la santé, aide-mémoire « Suicide » (le caractère multifactoriel du suicide).
Centre national de ressources et de résilience (Cn2r), dossier « Violences sexuelles » (2024), sur la sidération et la dissociation péritraumatique.
Si vous vous reprochez la façon dont vous avez réagi, ou dont vous réagissez encore, un premier rendez-vous peut commencer par là : regarder, une à une, ce que vos réactions ont permis, avant de chercher à les changer. En cabinet comme en visio, sans rien devoir décider, et avec quelqu’un à vos côtés si cela vous aide.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.