Après la violence : alcool, drogues, médicaments, compulsions, conduites à risque
Un verre pour dormir, un joint pour que la tête se taise, un comprimé de plus que prévu, une tablette de chocolat avalée debout dans la cuisine, un repas sauté, une vitesse folle sur une route de nuit. Après une violence, beaucoup de personnes trouvent dans un produit ou dans un comportement ce que personne ne leur a donné : un moment où ça s’arrête. Ces conduites ne sont ni un vice ni une faiblesse : elles sont une réponse à une douleur qui n’a pas trouvé d’autre porte. Cette page explique ce qu’elles font, ce qu’elles coûtent, et comment nous travaillons le trauma et la conduite en même temps.
Pourquoi, après une violence, on boit, on fume, on mange ou on prend des risques
Après une violence, le corps ne redescend pas. Il reste réglé sur l’alerte : sursauts, sommeil haché, images qui reviennent sans prévenir, impression d’un danger permanent alors que la scène est finie depuis des mois ou des années. L’alcool, le cannabis, certains médicaments, la nourriture, le jeu, les écrans, le sexe compulsif ou la vitesse ont un point commun que la personne découvre très vite, souvent par hasard : pendant un moment, l’alerte se tait. C’est ce que nous appelons, avec les personnes que nous recevons, la fonction d’anesthésie. On ne cherche pas le plaisir ; on cherche l’arrêt.
Le psychiatre américain Edward Khantzian a donné un nom à ce mécanisme en 1985 : l’hypothèse de l’automédication. Selon lui, le produit n’est pas choisi au hasard ; il est choisi parce qu’il agit précisément sur ce qui fait mal. L’alcool et les sédatifs éteignent l’hypervigilance et forcent un sommeil que la peur empêche. Le cannabis met de la distance entre soi et les images. Les stimulants redonnent une énergie qu’une tristesse de fond a confisquée. La nourriture remplit un vide, et son absence redonne l’impression de contrôler au moins une chose. La conduite à risque, elle, fait exister un corps que la violence a rendu étranger. Aucune de ces conduites n’est stupide : chacune répond à une logique que l’on peut comprendre, et c’est en la comprenant qu’on peut la défaire.
Ce que nous voyons souvent en consultation, c’est une personne qui a honte de sa conduite bien plus que de ce qu’elle a subi, et qui n’a jamais fait le lien entre les deux. La bouteille a commencé après la séparation violente, le grignotage nocturne après l’agression dans le métro, les paris en ligne après la garde à vue. Le lien est là, mais la personne se dit « je n’ai pas de volonté » au lieu de se dire « je me soigne mal d’une blessure que personne n’a vue ». Changer cette phrase est déjà le début du travail.
La grande enquête américaine de Vincent Felitti et de ses collègues, publiée en 1998, a montré que les personnes ayant subi dans l’enfance des violences ou des négligences ont, à l’âge adulte, un risque nettement plus élevé de dépendance à l’alcool, au tabac et aux drogues, et que ce risque augmente avec le nombre d’expériences adverses. Ce n’est pas une fatalité individuelle, c’est une tendance de population : elle dit que la conduite est une conséquence, et qu’elle se soigne comme une conséquence, en revenant à ce qui l’a produite. Le dossier addictions du site décrit le fonctionnement général de la dépendance ; cette page s’intéresse à ce qui est propre aux personnes qui ont subi une violence.
À retenir
Après une violence, le produit ou le comportement sert d’abord à anesthésier : il éteint l’alerte quelques heures.
Ce qu’il éteint ce soir, il le rallume demain plus fort : sommeil abîmé, culpabilité, isolement, nouvelle violence parfois.
Arrêter la conduite sans traiter la violence qui la nourrit tient rarement ; traiter la violence sans s’occuper de la conduite laisse l’anesthésie en place.
Notre psychothérapeute est formé au trauma et à l’addictologie : les deux se travaillent ensemble, au cabinet ou en téléconsultation.
La place que ces conduites ont prise : une jauge
Avant de lire plus loin, prenez une minute pour regarder honnêtement, sans vous juger, la place que ces conduites occupent dans votre semaine. Il ne s’agit pas de quantités : un verre peut compter plus que six selon le rôle qu’il joue. Il s’agit de la fonction. Pour chaque curseur, demandez-vous : « Est-ce que je fais cela pour que quelque chose s’arrête ? »
Si l’aiguille vous a surpris, ce n’est pas que vous êtes « accro » : c’est que vous avez pris la mesure du travail que votre organisme fournit pour ne pas sentir. La suite de la page détaille chaque porte, puis ce que nous proposons.
Le cercle : soulager ce soir, aggraver demain
Toutes les conduites d’anesthésie obéissent au même calendrier. À court terme, elles tiennent leur promesse : la tension tombe, les images s’éloignent, le sommeil vient, le vide se remplit. C’est pour cela qu’elles s’installent : un cerveau qui souffre retient très vite ce qui l’a soulagé, et le propose à nouveau au prochain pic de détresse. À moyen terme, elles font exactement l’inverse de ce qu’on leur demande. L’alcool fragmente la seconde moitié de la nuit et multiplie les cauchemars. Le cannabis entretient l’impression de flotter à côté de soi que la violence avait déjà créée. Les crises alimentaires laissent une honte qui s’ajoute à celle de la violence. Les conduites à risque produisent de nouvelles scènes de danger, parfois de nouvelles violences. Et chaque matin, la personne se réveille avec la même alerte, plus une culpabilité de plus.
Le cercle a une troisième boucle, plus discrète, que nous observons presque toujours : l’isolement. La conduite se cache. On boit seul, on mange seul, on joue la nuit, on ment sur les quantités. Or, la personne qui a subi une violence est déjà isolée par la violence elle-même, par la honte, par la méfiance. La conduite redouble cet isolement, et l’isolement est le terreau sur lequel la conduite pousse le mieux. Nous décrivons ce mécanisme en détail sur la page dépendance : plaisir, soulagement, manque et envie ; ce qui est propre à la violence, c’est le point de départ : ici, le soulagement recherché n’est pas celui d’un stress ordinaire mais celui d’une mémoire qui attaque.
Sigmund Freud a décrit, dans Au-delà du principe de plaisir (1920), la façon dont un événement traumatique revient de lui-même, en rêve ou en acte, comme si le psychisme tentait sans fin de reprendre la main sur ce qui l’a débordé. Les conduites d’anesthésie se glissent dans cette répétition : elles essaient de maîtriser le retour du vécu en l’éteignant, et elles échouent de la même manière, soir après soir. Comprendre cela retire une part de la honte : ce n’est pas un manque de volonté qui recommence, c’est une blessure qui cherche une issue par le seul chemin qu’elle connaît.
Boire pour dormir : l’alcool, le sommeil et les cauchemars
L’alcool est la porte la plus fréquente, parce qu’il est partout et parce qu’il marche. Deux ou trois verres suffisent à endormir une personne que la peur tient éveillée, et c’est souvent ainsi que cela commence : non pas par ivresse, mais par un verre « pour dormir » qui devient deux, puis quatre, puis une bouteille gardée près du lit. La personne ne se reconnaît pas dans l’image du buveur ; elle se voit comme quelqu’un qui n’arrive pas à dormir, et elle a raison sur ce point.
Le problème est que l’alcool fait dormir mal. Il assomme la première partie de la nuit et déséquilibre la seconde : réveils vers trois ou quatre heures, cœur rapide, sueurs, et surtout un sommeil paradoxal perturbé qui, lorsqu’il revient en fin de nuit, revient en force, avec des rêves plus intenses et plus violents. Beaucoup de personnes que nous recevons décrivent ce paradoxe sans le comprendre : « Je bois pour ne pas rêver, et je rêve encore plus. » Au fil des semaines, la tolérance s’installe, la dose monte, et la nuit sans alcool devient impossible parce que l’organisme, privé de son sédatif, produit une alerte redoublée. La personne est alors enfermée : boire pour dormir, mal dormir parce qu’elle boit, boire plus pour dormir quand même.
Ce que nous faisons dans cette situation ne commence pas par « arrêtez de boire ». Cela commence par comprendre ce qui empêche de dormir : les images, l’hypervigilance, la peur de la nuit qui est souvent la peur de l’heure où la violence avait lieu. Nous installons d’autres façons de faire redescendre le corps le soir, avec des outils de la TCC et des exercices de régulation que la page retrouver son corps après la violence détaille. Puis, quand la personne est assez stabilisée, l’EMDR retraite les souvenirs qui alimentent les nuits. Quand l’alcool a pris une place qui dépasse le sommeil, la page alcool : du verre plaisir à la dépendance décrit les repères d’une dépendance et la façon dont nous l’accompagnons, et nous travaillons en lien avec le médecin pour tout ce qui relève du sevrage et du corps.
Cannabis, médicaments, autres produits : calmer, oublier, tenir
Le cannabis est souvent décrit par les personnes traumatisées comme « un coussin entre moi et le monde ». Il baisse le volume des pensées, met les images à distance, rend la soirée supportable. Sa particularité, après une violence, est qu’il imite la dissociation : cette impression d’être à côté de soi, de regarder sa vie derrière une vitre, que beaucoup de victimes connaissent déjà sans produit. Le cannabis entretient donc exactement l’état dont la personne aurait besoin de sortir, et il rend la thérapie plus lente parce qu’il émousse les émotions sur lesquelles le travail s’appuie. Nous ne demandons pas l’arrêt comme condition d’entrée ; nous le travaillons comme un objectif qui se construit, en même temps que le reste.
Les médicaments posent une question différente. Un somnifère ou un anxiolytique prescrit après une agression est souvent une aide précieuse les premières semaines : le médecin le sait, et c’est lui qui décide. Le glissement survient plus tard, quand la boîte finit trop vite, quand on en prend un l’après-midi « parce que la journée est trop dure », quand on en garde chez soi au-delà de l’ordonnance. La personne ne se vit pas comme dépendante : elle suit un traitement. Ce que nous faisons, c’est nommer le glissement sans dramatiser, et travailler avec le médecin, avec l’accord de la personne, pour que ce qui relève du médicament reste de son côté et que ce qui relève de la mémoire traumatique passe du nôtre.
D’autres produits suivent d’autres logiques. La cocaïne et les stimulants redonnent une énergie et une confiance qu’une violence répétée a écrasées : ils sont souvent choisis par des personnes qui doivent « tenir » au travail après un harcèlement ou une agression. Les opiacés, plus rares, anesthésient une douleur qui est à la fois physique et psychique. La page cannabis, cocaïne et autres drogues décrit les effets et les risques de chacun ; ce que nous retenons ici, c’est que le choix du produit raconte quelque chose de la blessure, et que ce récit est une porte d’entrée en séance.
Manger ou ne plus manger : quand le corps devient le terrain
La nourriture est la porte d’anesthésie la plus répandue et la moins reconnue, parce qu’elle ne ressemble pas à une drogue. Pourtant, une crise alimentaire nocturne agit comme un produit : elle remplit, elle engourdit, elle occupe la bouche et les mains pendant que la tête hurle, et elle se termine dans une torpeur qui ressemble à un sommeil. À l’inverse, ne plus manger donne une sensation de maîtrise et de légèreté dans une vie où tout a été imposé : la faim est au moins une chose que l’on décide. Les deux mouvements coexistent souvent chez la même personne, en alternance.
Après une violence sexuelle en particulier, le corps lui-même est devenu le problème. Il a été le lieu de l’effraction ; il est désormais vécu comme sale, trahi, dangereux, ou simplement étranger. Le modifier, le faire grossir pour qu’il ne soit plus désirable, le faire maigrir pour qu’il disparaisse, le punir par les crises, est une manière de reprendre la main sur ce qui a été pris. Nous entendons cela souvent, parfois des années après, chez des personnes qui consultent pour un trouble alimentaire sans jamais avoir évoqué la violence qui le précède. Le dossier troubles alimentaires du site décrit l’anorexie, la boulimie et l’hyperphagie et la façon dont nous les accompagnons ; la page causes et facteurs des troubles alimentaires rappelle que les violences en font partie.
Dans notre pratique, le trouble alimentaire qui suit une violence se travaille sur deux plans à la fois. Le plan du comportement, avec des outils de la TCC qui aident à repérer les déclencheurs des crises et à retrouver un rythme alimentaire qui ne soit plus une bataille. Et le plan de la violence elle-même, avec l’écoute et l’EMDR, pour que le corps cesse d’être le champ où elle se rejoue. Travailler l’un sans l’autre revient à vider une baignoire sans fermer le robinet. Le médecin a sa place, pour le poids, le cœur, les carences : nous travaillons en lien avec lui, avec votre accord.
Compulsions sans produit et conduites à risque
Il n’y a pas besoin de substance pour s’anesthésier. Les écrans jusqu’à l’aube, les jeux d’argent en ligne, les achats compulsifs, le sexe sans désir, le travail sans fin remplissent la même fonction : occuper l’esprit si complètement qu’il n’y a plus de place pour la mémoire. La page addictions sans produit décrit ces compulsions en général ; après une violence, elles ont une couleur particulière, que ces cartes essaient de rendre. Touchez-les.
Les conduites à risque méritent une attention particulière, parce qu’elles peuvent blesser ou tuer. Rouler trop vite, se battre, boire jusqu’à ne plus se souvenir, marcher seul là où l’on sait que c’est dangereux, multiplier les rapports non protégés : ces comportements portent parfois, sans que la personne se l’avoue, une part d’indifférence à sa propre vie, voire une envie de disparaître. Nous en parlons toujours franchement en séance, sans alarmisme et sans détour. La page idées noires et risque suicidaire après une violence en dit davantage. Et si le risque est immédiat :
Si le danger est là maintenant
En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Ce qui nourrit le cercle, ce qui le freine : la balance
Deux personnes qui ont subi la même violence ne développent pas la même conduite, ni avec la même force. Ce qui fait la différence, ce n’est pas le caractère : ce sont les poids qui pèsent de chaque côté de la balance. Cochez ce qui vous correspond, à gauche ce qui alourdit, à droite ce qui allège. Le fléau bouge, et le commentaire aussi. Rien n’est enregistré.
Ce qui nourrit le cercle
Ce qui freine le cercle
Exemple fictif : Samir, 34 ans, braqué dans sa boutique
Samir n’existe pas, mais sa situation ressemble à beaucoup de celles que nous recevons.
Situation
Samir tient une épicerie de nuit. Il y a huit mois, deux hommes sont entrés avec une arme, l’ont plaqué au sol et ont vidé la caisse. Il n’a pas été blessé. Il a rouvert le lendemain, « parce qu’il faut bien ». Depuis, il boit quatre à cinq bières chaque soir en fermant, puis un ou deux verres de whisky à la maison pour s’endormir. Il se réveille à quatre heures, le cœur battant. Il a pris du poids, il crie sur sa fille de six ans pour un verre renversé, et il dit à sa femme que « tout va bien, c’est le travail ». Il consulte parce qu’elle a menacé de partir avec la petite.
Par où commenceriez-vous ?
Ce que cet exemple illustre, c’est l’ordre des choses. On ne commence pas par la conduite ; on commence par ce qu’elle protège. Et on ne laisse pas la conduite de côté : on la nomme, on la mesure, on la travaille au même rythme que le reste, parce qu’elle freinerait sinon tout le travail.
Traiter le trauma et la conduite ensemble : ce que nous faisons
Pendant longtemps, on a demandé aux personnes dépendantes de se sevrer avant de pouvoir parler de ce qui leur était arrivé, et aux personnes traumatisées de régler leur consommation avant de pouvoir travailler leur trauma. Entre les deux portes, beaucoup restaient dehors. Notre psychothérapeute est formé au trauma, à la dissociation et à l’addictologie, et c’est ce qui permet au cabinet de ne pas renvoyer la personne d’un guichet à l’autre : les deux se travaillent dans le même bureau, avec la même personne, au même rythme. Judith Herman, dans Trauma and Recovery (1992), décrivait déjà les conduites addictives comme l’un des visages fréquents du traumatisme répété ; les traiter séparément n’a jamais eu beaucoup de sens.
Concrètement, le travail suit trois mouvements qui se chevauchent. Le premier est de comprendre : faire le lien entre la violence et la conduite, repérer les moments où le besoin d’anesthésie monte, mesurer sans juger. Un bilan psycho-traumatique, voire dissociatif, est souvent utile à ce stade, pour savoir où en est la mémoire et si une dissociation importante impose de ralentir ; il se fait après un premier rendez-vous, et un compte rendu écrit vous est remis. Le deuxième mouvement est de stabiliser : donner au corps d’autres moyens de redescendre que le produit, avec des outils de la TCC, des exercices de respiration et d’ancrage, un travail sur le sommeil. Quand les émotions débordent au point que ces outils ne tiennent pas, la TCD complète, en individuel et en groupe, avec un soutien entre les séances, est proposée au cabinet : elle a été conçue par Marsha Linehan précisément pour les personnes dont la détresse passe par des conduites qui leur font du mal. Le troisième mouvement est de retraiter : l’EMDR, en séances de quatre-vingts minutes, s’adresse aux scènes qui alimentent le besoin d’anesthésie, puis aux déclencheurs du présent, l’heure de la fermeture, le bruit de la porte, l’odeur d’un parfum. L’écoute analytique, tout au long, entend ce que la conduite répète et ce qu’elle dit de la place que la violence a prise dans l’histoire de la personne.
Tout cela peut se faire au cabinet ou en téléconsultation, et commence par un premier rendez-vous sans engagement, auquel on peut venir accompagné. Nous travaillons en lien avec votre médecin, avec votre accord, pour tout ce qui relève du sevrage, des médicaments et du corps. La page notre approche des addictions décrit le volet addictologique de ce travail, et la page notre approche des violences le volet trauma : ici, les deux ne font qu’un.
Vrai ou faux : les idées reçues sur les conduites après une violence
Six affirmations que nous entendons souvent, de la part des personnes concernées comme de leurs proches. Répondez, puis lisez.
Affirmation 1
« Il faut d’abord arrêter de boire, on verra le reste après. »
Faux. Quand l’alcool sert à éteindre une mémoire traumatique, le retirer sans rien mettre à la place laisse la personne seule avec l’alerte, et la rechute est presque garantie. Les deux se travaillent ensemble, et le sevrage, s’il est nécessaire, se fait avec le médecin.
Affirmation 2
« Un trouble alimentaire peut être la trace d’une violence sexuelle ancienne. »
Vrai. Ce n’est pas toujours le cas, et il ne faut pas le supposer chez tout le monde, mais nous le rencontrons souvent : le corps qui a été le lieu de la violence devient le lieu où l’on tente de reprendre la main. Le dire en séance change la direction du travail.
Affirmation 3
« Le cannabis, au moins, ça détend, ça aide la thérapie. »
Faux. Il détend sur le moment, mais il entretient la distance avec les émotions et avec soi, c’est-à-dire l’état dissociatif dont la personne a besoin de sortir. Il ralentit le travail, et nous en parlons franchement sans en faire une condition d’entrée.
Affirmation 4
« Quand on a subi des violences enfant, on devient forcément dépendant. »
C’est plus nuancé. Les grandes enquêtes montrent un risque nettement plus élevé, pas une fatalité : la majorité des personnes qui ont subi des violences dans l’enfance ne développent pas de dépendance. Ce qui pèse, c’est l’accumulation et l’absence de soutien ; ce qui protège, c’est d’avoir été cru et aidé.
Affirmation 5
« Chercher la bagarre ou rouler vite peut être une conduite liée au trauma. »
Vrai. Les conduites à risque donnent un contrôle sur le danger, déchargent une colère gelée et font sentir un corps vivant. Elles portent parfois une indifférence à sa propre vie qu’il faut entendre, et c’est pourquoi nous en parlons toujours directement.
Affirmation 6
« Si je n’ai pas réussi à arrêter seul, c’est que je n’ai pas de volonté. »
Faux. La volonté n’est pas en cause quand la conduite est le seul moyen connu de faire taire une alerte. Il manque un autre moyen, pas du caractère. Donner cet autre moyen, puis retirer la cause de l’alerte, c’est exactement le travail d’une thérapie.
Questions fréquentes sur les addictions et les conduites après une violence
Pourquoi est-ce que je bois plus depuis mon agression ?
Parce que l’alcool est le sédatif le plus accessible, et qu’il éteint pendant quelques heures l’alerte que votre corps maintient depuis l’agression : sursauts, pensées en boucle, impossibilité de dormir. Ce n’est pas une faiblesse, c’est une automédication. Le problème est qu’il abîme le sommeil qu’il promet et qu’il isole. Faire le lien entre l’agression et le verre est la première étape ; traiter l’agression elle-même, par l’EMDR après stabilisation, est ce qui rend le verre inutile.
Faut-il être sevré pour commencer une thérapie du trauma ?
Non. Nous ne posons pas le sevrage comme condition d’entrée, parce que retirer le produit sans traiter ce qu’il éteint laisse la personne sans défense et conduit presque toujours à la rechute. Nous commençons par comprendre et stabiliser, puis nous retraitons les souvenirs quand la personne est assez solide ; la consommation diminue le plus souvent à mesure que l’alerte baisse. Le sevrage, s’il est médicalement nécessaire, se fait avec le médecin, en lien avec nous.
Mes crises alimentaires peuvent-elles venir d’une violence que j’ai subie ?
C’est possible, et nous le voyons souvent, surtout après des violences sexuelles : le corps, lieu de l’effraction, devient celui où l’on tente de reprendre le contrôle, en le remplissant, en le privant, en le punissant. Ce n’est pas automatique, et il ne faut pas conclure trop vite. Mais si une violence précède le trouble, la travailler change tout le pronostic : on cesse de vider la baignoire sans fermer le robinet. Le dossier troubles alimentaires du site détaille notre façon de faire.
Je prends plus de somnifères que prescrit, est-ce grave ?
C’est un glissement fréquent après une violence, et il mérite d’être nommé sans dramatiser. Le somnifère a été prescrit pour une raison, et il a probablement aidé ; la dose qui monte dit que la cause du mauvais sommeil, souvent la mémoire traumatique, n’a pas été traitée. Parlez-en au médecin qui prescrit, c’est lui qui décide du médicament ; de notre côté, nous travaillons ce qui empêche de dormir, et nous échangeons avec lui avec votre accord.
Mon conjoint boit depuis qu’il a été agressé, que puis-je faire ?
Ne pas confondre le symptôme et la personne : la conduite est une réponse à la violence, pas un choix contre vous. Lui dire que vous voyez le lien, sans reproche, ouvre plus de portes que de compter les verres. Lui proposer un rendez-vous, au cabinet ou en téléconsultation, sans l’imposer. Et prendre soin de vous : la page sur les proches d’une personne dépendante et la page sur l’aide à un proche victime de violence vous concernent toutes les deux.
Est-ce que l’EMDR est possible quand on consomme encore ?
Oui, avec des précautions. L’EMDR demande une stabilité suffisante pour que le retraitement ne déborde pas, et une consommation massive ou une dissociation importante peuvent imposer de prolonger la phase de stabilisation. C’est ce qu’un bilan psycho-traumatique, voire dissociatif, permet d’apprécier. Nous demandons de ne pas consommer avant une séance, et nous ajustons le rythme. Beaucoup de personnes voient leur consommation baisser dès que les premiers souvenirs ont été retraités.
Le cabinet peut-il m’aider pour l’addiction sans que je parle de la violence ?
Oui. Personne n’est obligé de tout dire, ni au premier rendez-vous ni jamais. Vous dites ce que vous pouvez, et le travail sur la conduite peut commencer sans que la violence soit racontée en détail. Ce que nous observons, c’est que le lien finit par se faire de lui-même, au rythme de la personne, et que le moment où elle choisit d’en parler est souvent celui où la conduite commence vraiment à lâcher. Nous ne forçons jamais ce moment.
Références
Livres, articles et liensQuelques références de cette page…
Les travaux et les sources cités ou utilisés sur cette page.
Khantzian, E. J. (1985). « The self-medication hypothesis of addictive disorders : focus on heroin and cocaine dependence ». American Journal of Psychiatry, 142.
Felitti, V. J., Anda, R. F., et al. (1998). « Relationship of childhood abuse and household dysfunction to many of the leading causes of death in adults ». American Journal of Preventive Medicine, 14.
Herman, J. L. (1992). Trauma and Recovery. New York, Basic Books.
Freud, S. (1920). Au-delà du principe de plaisir.
Linehan, M. M. (1993). Cognitive-Behavioral Treatment of Borderline Personality Disorder. New York, Guilford Press.
van der Kolk, B. (2014). Le Corps n’oublie rien. Paris, Albin Michel (édition française 2018).
OMS, fiche d’information « Injuries and violence », violences et traumatismes dans le monde : who.int.
Centre national de ressources et de résilience, dossier « Violences sexuelles » (2024) : cn2r.fr.
Santé publique France, dossiers sur les addictions et les violences : santepubliquefrance.fr.
Le verre, le joint, la crise, le pari, la vitesse ont été vos pansements. Ils ont tenu, et ils vous coûtent. Un premier rendez-vous, au cabinet ou en téléconsultation, permet de regarder ensemble la blessure qu’ils recouvrent et de commencer à la soigner, sans jugement et sans condition.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.