Aider un proche victime de violence : écouter, croire, ne pas forcer, tenir dans la durée
Votre sœur a des bleus qu’elle explique mal. Votre ami ne vient plus aux soirées depuis qu’il vit avec elle. Votre fils de vingt-deux ans a été frappé dans la rue et n’en parle qu’en plaisantant. Votre collègue pleure dans les toilettes après chaque réunion avec le même responsable. Vous voyez, vous vous inquiétez, et vous ne savez pas quoi dire. Cette page est écrite pour vous, à partir de ce que les personnes victimes nous disent de leur entourage : ce qui les a aidées, ce qui les a fait taire, ce qu’elles auraient voulu entendre. Elle explique pourquoi presser ne marche pas, pourquoi croire change tout, comment rester présent sans vous épuiser, et comment proposer de l’aide, la nôtre ou une autre, sans l’imposer. Un jeu d’associations teste vos réflexes, une jauge mesure ce que cette situation vous coûte, et un exercice de souffle vous est réservé.
Ce que votre proche attend de vous, et ce qu’il n’attend pas
Quand nous demandons aux personnes victimes de violences ce qui les a le plus aidées dans leur entourage, la réponse est d’une simplicité déconcertante : quelqu’un qui a écouté sans couper, qui a dit « je te crois », et qui est resté là, y compris quand elles ne faisaient pas ce qu’il aurait voulu. Pas quelqu’un qui a trouvé la solution. Pas quelqu’un qui a appelé la police à leur place. Pas quelqu’un qui a posé un ultimatum. Quelqu’un qui a tenu. Cela paraît peu, et c’est en réalité ce qu’il y a de plus difficile, parce que la violence faite à une personne qu’on aime déclenche chez le proche une urgence d’agir qui ressemble beaucoup à celle que la personne elle-même n’arrive pas à ressentir.
Ce que votre proche n’attend pas, c’est d’être traité comme un dossier. Il ou elle a déjà perdu, dans la violence, la maîtrise de son corps, de son argent, de ses déplacements ou de son récit ; ce dont il a besoin, c’est de retrouver un endroit où l’on ne décide pas pour lui. Si vous organisez son départ, ses rendez-vous et sa plainte sans qu’il l’ait demandé, vous le remettez, avec les meilleures intentions, dans la position de celui à qui l’on dicte sa vie. Judith Herman l’écrit avec force dans Trauma and Recovery : le rétablissement passe par la restauration du pouvoir d’agir de la personne, et aucune aide, aussi bienveillante soit-elle, ne peut se substituer à ce pouvoir sans le contredire.
Il y a donc une ligne de crête à tenir : être là, dire ce que vous voyez, proposer, et laisser décider. C’est inconfortable. C’est long. C’est ce qui marche. Le reste de cette page est une façon de vous aider à tenir cette ligne, et à ne pas vous y perdre vous-même. Si vous n’êtes pas sûr que ce que vit votre proche soit une violence, la page est-ce de la violence ? donne les critères que nous utilisons ; et si vous êtes vous-même ébranlé par ce que vous avez vu ou appris, la page être témoin d’une violence est écrite pour cela.
Les quatre gestes qui comptent
Écouter sans interrompre, sans enquêter, sans commenter l’auteur : la personne a besoin de dire, pas d’être évaluée.
Croire, et le dire : « je te crois » est la phrase que les personnes victimes citent le plus souvent comme celle qui les a remises debout.
Ne pas décider à sa place, même quand vous êtes sûr de savoir ce qu’il faudrait faire : proposer, accompagner, laisser choisir.
Durer : rester joignable, revenir, ne pas fermer la porte quand elle reste ou qu’elle retourne, et prendre soin de vous pour pouvoir tenir.
Les erreurs les plus fréquentes, et pourquoi on les fait
Aucune de ces erreurs n’est le fait de mauvaises personnes. Elles sont le fait de gens qui aiment et qui ont peur, et nous les avons tous commises, cliniciens compris, dans notre vie privée. Les reconnaître sert à les éviter la prochaine fois, pas à vous juger.
Presser
« Il faut que tu partes, maintenant »
C’est la réaction la plus naturelle et la moins efficace. Votre proche sait qu’il faudrait partir ; s’il ne le fait pas, c’est que quelque chose l’en empêche, la peur, l’argent, les enfants, l’espoir, l’emprise. Presser ajoute votre pression à celle qu’il subit déjà, et le pousse à ne plus vous parler pour ne plus entendre la question.
Juger
« Comment tu as pu te laisser faire ? »
Dite avec stupeur plutôt qu’avec méchanceté, cette phrase confirme ce que la violence a déjà installé : que la personne est responsable de ce qui lui arrive. Elle ferme la porte pour longtemps. Les variantes sont nombreuses, « tu aurais dû », « moi je n’aurais jamais », « tu l’as bien cherché un peu ».
Couper
« Tant que tu restes avec lui, ne compte pas sur moi »
L’ultimatum protège celui qui le pose, épuisé de voir son proche retourner vers l’auteur. Mais il fait exactement ce que l’auteur cherche : isoler. Une personne sous emprise à qui son entourage ferme la porte n’a plus que l’auteur. Garder le lien ouvert, même sans approuver, est ce qui permettra un jour de partir.
Agir à sa place
Appeler, signaler, raconter sans accord
Prévenir la famille, contacter l’auteur pour lui « dire deux mots », déposer une main courante en son nom, publier sur les réseaux : ces gestes, parfois dangereux, retirent à la personne le peu de contrôle qui lui reste et peuvent déclencher des représailles. Pour une personne majeure, c’est elle qui décide de ce qui se dit et à qui.
Comprendre l’auteur
« Il a sûrement ses raisons, il a eu une enfance difficile »
Chercher les raisons de l’auteur, lui trouver des excuses, l’expliquer par son passé, c’est se mettre de son côté sans le vouloir. Ce dont votre proche a besoin, c’est qu’on parle de ce qui lui a été fait et de ce qu’il ressent, pas de la psychologie de celui qui l’a blessé.
Minimiser
« Tous les couples se disputent »
Par gêne, par loyauté envers l’auteur qu’on connaît aussi, ou parce qu’on ne veut pas croire, on ramène la violence à un conflit ordinaire. Toute relation difficile n’est pas violente, mais quand il y a peur, contrainte et atteinte à la personne, ce n’est plus une dispute, et le dire est un service à rendre.
Beaucoup de proches se reconnaissent dans plusieurs de ces cartes et s’en veulent. Ce n’est pas le but. Le but est de savoir ce que vous ferez différemment la prochaine fois que votre proche vous parlera, et il vous reparlera plus volontiers si vous commencez par lui dire que vous avez compris ce qui n’allait pas dans votre réaction. Ce genre de phrase, venant d’un proche, répare beaucoup.
Les mots qui aident, les mots qui ferment
Les phrases ci-dessous sont celles que les personnes victimes nous rapportent le plus souvent, en bien ou en mal. Pour chacune, choisissez l’effet qu’elle produit, d’après ce que nous entendons en consultation. Le bilan apparaît quand toutes les phrases ont une réponse.
« Je te crois. Tu n’as pas à me prouver quoi que ce soit. »
« Mais pourquoi tu ne pars pas, à la fin ? »
« Je ne veux plus en entendre parler tant que tu restes avec lui. »
« Si tu veux, je t’accompagne. Et je ne ferai rien sans que tu me le demandes. »
« J’ai prévenu tes parents et ton frère, il fallait que tout le monde sache. »
« Il n’a pas l’air comme ça, tu es sûre que tu n’exagères pas un peu ? »
« Tu peux m’appeler à n’importe quelle heure, même pour ne rien dire. »
« Qu’est-ce que tu avais fait pour qu’il s’énerve comme ça ? »
Deux phrases méritent un mot de plus. « Je te crois » ne signifie pas que vous ayez vérifié les faits ; cela signifie que vous choisissez de prendre au sérieux ce que votre proche vous dit, et c’est la seule position qui lui permette de continuer à parler. Quant à « je ne ferai rien sans que tu me le demandes », elle a une exception, et il vaut mieux la dire à l’avance : si sa vie ou celle d’un enfant est en danger immédiat, vous appellerez les secours, parce que c’est ce que l’on fait pour quelqu’un qu’on aime.
Pourquoi il ou elle reste, et comment tenir sans forcer
La question qui épuise les proches est toujours la même : pourquoi reste-t-elle, pourquoi y retourne-t-il ? Il faut d’abord accepter que la réponse soit multiple et qu’aucune ne soit stupide. La peur, d’abord, et une peur fondée : le moment de la séparation est celui où les violences conjugales deviennent les plus dangereuses, et beaucoup de personnes le savent d’instinct. L’argent, le logement, les papiers, quand l’auteur les contrôle. Les enfants, qu’on ne veut pas priver d’un parent ou qu’on craint de perdre. L’espoir, entretenu par les périodes de calme et les excuses, dont Lenore Walker a décrit le cycle dès 1979. Et l’emprise, ce lent rétrécissement de la liberté et de la perception que Marie-France Hirigoyen a décrit dans Femmes sous emprise, qui fait qu’une personne finit par voir la situation avec les yeux de l’auteur. La page emprise et contrôle coercitif détaille ce mécanisme.
Ce qu’il faut savoir, c’est que partir est rarement un événement ; c’est un processus, avec des allers et retours, et que chaque retour n’est pas un échec mais une étape. Les personnes qui ont fini par quitter une relation violente racontent presque toutes qu’il y a eu plusieurs tentatives, et qu’à chaque fois, ce qui a compté, c’était de savoir qu’une porte restait ouverte quelque part. Votre rôle n’est pas de faire partir. Il est d’être cette porte, et de le rester le jour où votre proche retourne vers l’auteur, parce que c’est ce jour-là que vous serez le plus tenté de la fermer.
Concrètement, tenir sans forcer ressemble à cela : donner des nouvelles sans demander de comptes, proposer des moments ordinaires, un café, une balade, une course, qui ne tournent pas autour de la violence ; dire une fois, calmement, ce que vous voyez et ce que vous craignez, puis ne pas le répéter à chaque rencontre ; répondre quand elle appelle, même la cinquième fois pour la même chose ; et ne jamais lui faire payer vos propres déceptions. Le cycle de la violence, ses phases de tension, d’explosion et de répit, est décrit sur la page le cycle de la violence : le connaître aide à ne pas prendre une période de calme pour une guérison, ni une rechute pour une trahison.
La sécurité : ce que vous pouvez faire concrètement
Ne pas décider à la place de votre proche ne veut pas dire ne rien faire. Il y a des gestes concrets, simples, qui augmentent sa sécurité sans lui retirer sa liberté, parce qu’ils sont proposés et non imposés. Cochez ceux que vous pourriez mettre en place dès cette semaine ; la liste ne se transmet à personne.
Chacun de ces gestes a une qualité commune : il reste disponible sans être activé. Votre proche sait que la porte existe, que les clés sont là, que le mot convenu fonctionne, et c’est cette disponibilité qui, un jour, rendra le départ possible. Ne lui faites pas de chantage avec ces gestes : ils ne sont pas une monnaie contre une décision. Et si votre proche vous demande un jour de l’aider à faire une démarche, laissez-le la mener, et soyez à côté. La page se mettre en sécurité et à distance décrit, du côté de la personne, ce que signifie retrouver un sol.
Si votre proche est en danger maintenant
En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Votre colère, votre peur, votre fatigue
Il faut parler de vous, parce que personne ne le fait. Aider un proche victime de violence, c’est vivre pendant des mois, parfois des années, avec une peur de fond, celle du coup de téléphone, celle du silence qui dure trop. C’est éprouver une colère qui n’a pas d’endroit où aller : contre l’auteur, évidemment, mais aussi, et c’est ce qu’on n’ose pas dire, contre la personne qu’on aime et qui ne part pas, qui minimise, qui défend celui qui la frappe, qui promet et ne tient pas. C’est se sentir impuissant au point d’avoir envie de tout lâcher, puis coupable d’en avoir eu envie. Les proches que nous recevons décrivent souvent des nuits courtes, une irritabilité avec leur propre famille, et le sentiment que leur vie s’est mise en suspens.
Ces émotions ne font pas de vous un mauvais proche ; elles font de vous quelqu’un qui est en train de porter trop, seul, depuis trop longtemps. Le risque, quand elles débordent, est double. D’un côté, l’épuisement, qui finit par vous faire fermer la porte, ce qui est exactement ce que l’auteur attend. De l’autre, le contrôle : à force d’avoir peur, on se met à surveiller, à exiger des nouvelles, à faire pression, et l’on devient, sans le vouloir, une deuxième source de contrainte dans la vie de quelqu’un qui en a déjà une. Les personnes victimes nous le disent parfois : « ma mère est devenue aussi envahissante que lui, pour d’autres raisons. »
La meilleure chose que vous puissiez faire pour votre proche est donc, paradoxalement, de vous occuper de vous. Dormir. Garder une vie qui ne tourne pas autour de la violence. Avoir vous-même quelqu’un à qui parler, un ami, un psy. Et accepter que vous ne sauverez pas votre proche : vous l’accompagnerez, ce qui est différent, et ce qui suffit. Ce que vous traversez a un nom, le traumatisme par ricochet, et il est décrit sur la page être témoin d’une violence. La colère que vous ressentez, elle, mérite d’être écoutée plutôt que réprimée : la page la colère après la violence en parle du côté des personnes victimes, mais beaucoup de ce qu’elle dit vaut pour vous.
Ce que cette situation vous coûte
Les proches sous-estiment presque toujours ce que l’aide leur coûte, parce qu’ils se comparent à la personne victime et concluent qu’ils n’ont pas le droit d’être fatigués. Cette jauge vous demande de regarder six domaines de votre propre vie, de 0 (rien n’a changé) à 10 (tout est pris). Le commentaire dit ce que nous ferions à votre place. Rien ne part de votre appareil.
Trois minutes pour vous, avant de répondre
Le moment le plus difficile pour un proche, c’est celui où le téléphone sonne, ou celui où la personne arrive avec un nouveau bleu, une nouvelle excuse, un nouveau retour. La colère ou la peur montent, et c’est là que l’on dit la phrase qui ferme. Cet exercice de souffle est fait pour ce moment-là : une minute avant de décrocher, trois minutes avant d’ouvrir la porte. Il ne change pas la situation ; il change la voix avec laquelle vous allez y répondre.
Cet exercice est l’un des outils que nous donnons aux proches comme aux personnes victimes. D’autres exercices guidés, plus longs, sont sur la page relaxation, et la respiration à expiration longue est expliquée sur la page outils contre l’anxiété.
Proposer le cabinet sans l’imposer, et consulter vous-même
Vous aimeriez que votre proche consulte, et vous avez raison : les traces d’une violence se travaillent bien, et d’autant mieux qu’on s’y prend tôt. Mais « il faut que tu voies quelqu’un » est une phrase que les personnes victimes entendent comme « tu as un problème », ou comme une façon de se débarrasser d’elles. Ce qui marche mieux, c’est de proposer une fois, concrètement et sans insister : « Il y a un cabinet qui reçoit beaucoup de personnes qui ont vécu ce que tu vis, et on peut y aller en visio si tu ne veux pas te déplacer. Si tu veux, je t’envoie le lien, et je n’en reparle pas. » Puis tenir parole. Beaucoup de personnes gardent le lien des mois avant de s’en servir, et s’en servent le jour où elles sont prêtes.
Vous pouvez aussi dire ce que vous savez de ce qui s’y passe, parce que cela lève des peurs : qu’elle n’aura pas à tout raconter au premier rendez-vous ; qu’on la croira ; qu’on ne lui dira pas quoi faire ; que rien de ce qu’elle dira ne sortira sans son accord ; qu’elle pourra venir accompagnée, de vous par exemple ; que tout peut se faire en téléconsultation, depuis un endroit où elle est tranquille. Notre façon de travailler avec les personnes victimes de violences est décrite sur la page notre expérience et notre approche, et les signes qui justifient un rendez-vous sur la page quand consulter. Vous pouvez les lui transmettre telles quelles.
Et vous, consultez si vous en avez besoin. Nous recevons les proches seuls, pour deux choses : comprendre ce qui se passe et ce qui aide dans leur situation précise, et déposer ce qu’ils portent, la peur, la colère, l’impuissance, la culpabilité. Un proche n’a pas besoin de l’accord de la personne victime pour consulter, ni de lui en parler. Quand la personne victime consulte aussi, des séances communes sont possibles, à sa demande : séances de couple ou de famille de 80 minutes, où l’on parle de ce que la violence a fait au lien, et de la façon dont le proche peut aider sans s’épuiser. Il arrive que ce soit la première fois que les deux en parlent calmement.
Exemple fictif : Claire, 58 ans, et sa fille Manon
Claire et Manon sont des personnages inventés. Manon a trente ans, deux enfants de trois et six ans, et vit depuis cinq ans avec un homme qui la rabaisse devant les autres, contrôle ses dépenses, lit ses messages et, deux fois à la connaissance de Claire, l’a bousculée assez fort pour laisser des marques. Manon a quitté le domicile une première fois il y a un an, est restée trois semaines chez sa mère, puis est retournée vivre avec lui « pour les enfants » et parce qu’« il a changé ». Claire n’a pas dormi une nuit complète depuis. Elle appelle sa fille tous les jours, lui envoie des articles sur l’emprise, et lui a dit le mois dernier qu’elle « ne comprenait pas comment on pouvait faire ça à ses enfants ». Manon ne répond plus qu’un jour sur trois.
Situation
Claire prend rendez-vous pour elle-même, et demande ce qu’elle doit faire pour que sa fille « ouvre enfin les yeux ».
Que lui dirions-nous ?
Dans cette histoire, Claire vient quatre fois. Elle arrête les articles, s’excuse, reprend les dimanches avec les enfants au parc. Manon se remet à répondre. Sept mois plus tard, un soir, elle envoie le mot convenu. Claire va la chercher, avec les enfants. Ce que Claire dira ensuite en séance, c’est qu’elle n’aurait pas pu tenir sept mois si elle avait continué comme avant.
Vrai ou faux pour les proches
Six idées que les proches ont souvent en tête, et que nous entendons au cabinet. Répondez, l’explication s’affiche.
Affirmation 1
« Si elle voulait vraiment partir, elle partirait. »
Partir demande des conditions que la violence détruit méthodiquement : de l’argent, un logement, des appuis, la certitude qu’on sera cru, et une perception de soi que l’emprise a abîmée. Vouloir ne suffit pas. La plupart des personnes qui sont parties ont fait plusieurs tentatives, et chaque retour était une étape.
Affirmation 2
« Le moment de la séparation est le plus dangereux. »
C’est ce que montrent les travaux sur les violences conjugales et ce que nous voyons en consultation : l’auteur qui perd le contrôle peut devenir plus violent. C’est l’une des raisons pour lesquelles presser son proche de partir sans préparation peut lui nuire, et pour lesquelles la sécurité se réfléchit.
Affirmation 3
« Un proche doit signaler la situation même contre l’avis de la personne. »
Pour une personne majeure, c’est elle qui décide de ce qui se dit à la justice, sauf danger immédiat pour sa vie. Agir à sa place peut déclencher des représailles et lui retirer le peu de contrôle qui lui reste. La situation est différente quand un enfant est en danger : la protection de l’enfant passe alors avant.
Affirmation 4
« Il ne faut jamais parler de l’auteur. »
Il ne faut pas l’excuser, l’expliquer ni chercher ses raisons. Mais si votre proche a besoin d’en parler, écoutez, y compris quand il dit l’aimer encore : l’attachement à l’auteur fait partie de l’emprise, et le nier ferme la conversation. Ce qu’on évite, c’est d’apporter soi-même la psychologie de l’auteur dans la discussion.
Affirmation 5
« Un proche peut consulter sans que la personne victime le sache. »
Oui. Nous recevons les proches seuls, pour comprendre ce qui aide et pour ce qu’ils portent eux-mêmes. Ils n’ont besoin ni de l’accord ni de la présence de la personne victime, et rien de ce qu’ils disent ne lui est transmis. Il arrive que la personne consulte à son tour, plus tard, parce que son proche a changé de façon d’être avec elle.
Affirmation 6
« Une fois qu’elle est partie, le plus dur est fait. »
Le départ ouvre une autre période, souvent longue : les violences après la séparation, les procédures, la culpabilité, les traces de la violence qui se manifestent une fois la sécurité revenue. Votre proche aura encore besoin de vous, autrement : moins pour décider, plus pour durer.
Quand le proche est votre enfant, mineur ou adulte
Quand c’est son enfant qui subit une violence, tout ce qui précède reste vrai, et tout devient plus difficile, parce que l’instinct de protection ne connaît pas la mesure. Pour un enfant mineur, la règle change sur un point : sa protection passe avant son accord. Un enfant qui révèle une violence, à l’école, dans la famille, de la part d’un adulte ou d’un autre enfant, doit être cru, protégé, et il ne doit pas être le seul à porter ce qu’il sait. Il ne doit pas non plus être interrogé à répétition par chaque adulte qui l’apprend : un récit répété s’abîme, et un enfant à qui l’on fait redire finit par se taire. Le pédopsychothérapeute le reçoit, avec ses parents, seul, ou les deux, et travaille avec le jeu, le dessin et les histoires. Les pages maltraitance de l’enfant et violences scolaires et entre pairs détaillent ce qui se passe alors, et le « je te crois » écrit d’un psy, après un bilan, pèse pour l’école comme pour la justice.
Extrait de séanceLe regard de sa mère
L’adolescent est un cas à part. Il a besoin qu’on le croie et qu’on le protège, mais aussi qu’on lui laisse une part du contrôle, sans quoi il se tait. Il a droit à un temps de consultation à lui, ses parents étant reçus à d’autres moments, et quand il ne sort plus, la téléconsultation peut être le premier pas. Pour un adolescent victime d’un partenaire, d’un groupe ou d’un adulte, la honte est souvent le premier obstacle, et la phrase qui aide ressemble à celle qui aide les adultes : « je te crois, ce n’est pas ta faute, et on va s’en occuper ensemble, à ton rythme. »
Quand l’enfant est adulte, comme Manon dans l’exemple ci-dessus, le parent doit accepter ce qu’il y a de plus dur : il n’a plus le pouvoir de protéger, seulement celui d’accompagner. C’est, chez les parents que nous recevons, la source de la colère la plus vive et de la culpabilité la plus tenace, « j’aurais dû voir », « je l’ai mal élevée », « c’est à cause de son père ». Ces phrases méritent d’être déposées quelque part, et pas sur l’enfant. Les grands-parents jouent souvent, pour les petits-enfants exposés, le rôle d’adulte stable que décrivent les recherches sur la résilience ; la page enfants exposés aux violences dans le couple explique ce que ces enfants portent, et ce qui les protège.
Questions fréquentes des proches
Que dire à une personne victime de violence ?
Trois choses, dans vos mots : que vous la croyez, que ce n’est pas sa faute, et que vous êtes là quoi qu’elle décide. Puis écouter, sans interroger, sans commenter l’auteur, sans proposer de solution tant qu’elle n’en demande pas. Dire une fois ce que vous voyez et ce que vous craignez, calmement, et ne pas le répéter à chaque rencontre. Les phrases qui ferment sont celles qui jugent (« comment tu as pu »), qui pressent (« il faut que tu partes »), qui doutent (« tu es sûre ? ») ou qui décident à sa place.
Comment aider quelqu’un qui ne veut pas quitter son conjoint violent ?
En restant la porte qui ne se ferme pas. Partir est un processus avec des allers et retours, et chaque retour est une étape, pas un échec. Gardez le lien par des moments ordinaires, dites une fois que vous êtes là et que votre porte est ouverte quoi qu’il arrive, convenez d’un mot ou d’un signal qui veut dire « viens me chercher », et ne posez pas d’ultimatum : l’isolement est ce qui fait tenir l’emprise. Le moment de la séparation étant le plus dangereux, le départ se prépare plutôt qu’il ne se précipite.
Dois-je prévenir la police ou la famille à sa place ?
Pour une personne majeure, non, sauf danger immédiat pour sa vie, auquel cas vous appelez les secours, et il vaut mieux lui avoir dit à l’avance que vous le feriez. En dehors de ce cas, agir à sa place lui retire le peu de contrôle qui lui reste et peut déclencher des représailles. Quand un enfant est en danger, la logique s’inverse : sa protection passe avant l’accord des adultes. Nous n’organisons pas ces démarches, mais nous pouvons vous aider à y voir clair.
Je suis épuisé d’aider : est-ce normal ?
Oui, et c’est même attendu. Vivre avec la peur du coup de téléphone, une colère qui n’a pas d’endroit où aller et un sentiment d’impuissance use n’importe qui. Le risque est de fermer la porte par épuisement, ou de devenir soi-même une source de pression par peur. Prenez soin de votre sommeil, gardez une vie à vous, ayez quelqu’un à qui parler. Nous recevons les proches seuls, pour ce qu’ils portent et pour comprendre ce qui aide ; une ou deux séances suffisent souvent.
Comment convaincre un proche victime de consulter ?
On ne convainc pas, on propose une fois, concrètement, et on n’en reparle plus : un lien vers un cabinet qui reçoit des personnes dans sa situation, la possibilité de la téléconsultation, l’assurance qu’il n’aura pas à tout raconter, qu’on le croira, qu’on ne décidera pas pour lui, et que vous pouvez l’accompagner. Puis tenir parole. Beaucoup de personnes gardent l’information des mois et s’en servent le jour où elles sont prêtes. Insister produit l’effet inverse.
Un proche peut-il consulter au cabinet sans la personne victime ?
Oui. Nous recevons les proches seuls, au cabinet ou en téléconsultation, sans que la personne victime en soit informée si vous le préférez. Les séances servent à comprendre la situation et ce qui aide, et à déposer la peur, la colère et la culpabilité que vous portez. Si la personne victime consulte aussi, des séances communes de couple ou de famille, de 80 minutes, sont possibles à sa demande.
Références
Livres, articles et liensQuelques références de cette page…
Les travaux et documents qui fondent les conseils de cette page.
Judith L. Herman, Trauma and Recovery, 1992 (la restauration du pouvoir d’agir comme condition du rétablissement).
Lenore E. Walker, The Battered Woman, 1979 (le cycle de la violence).
Evan Stark, Coercive Control. How Men Entrap Women in Personal Life, 2007.
Marie-France Hirigoyen, Femmes sous emprise. Les ressorts de la violence dans le couple, 2005.
Boris Cyrulnik, Les Vilains Petits Canards, 2001 (les tuteurs de résilience, dont les grands-parents).
Si vous portez seul l’inquiétude pour quelqu’un que vous aimez, une séance pour vous, au cabinet ou en téléconsultation, permet de poser ce que vous vivez et de savoir quoi faire, et quoi ne pas faire. Votre proche n’a pas besoin de le savoir.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.